vendredi, août 01, 1986

LA CROISSANTE SOLITUDE DU GÉNÉRAL PINOCHET

LA CROISSANTE SOLITUDE DU GÉNÉRAL PINOCHET
Esquisse d’un éloge funèbreVOICI qu’approche le jour de l’infâmie. Il faut donc prendre au sérieux l’homme que fut Pinochet, le tyran des premiers temps, auteur du 11 septembre 1973.
Le premier Pinochet s’appelait Guillaume. Arrivé au Chili, il s’octroya la particule : « Guillermo de Pinochet, baptisé à Saint-Malo, France » (1). Il venait, en effet, de Bretagne, avec des marchandises en liquidation, fuyant la famine des années 1700, époque des guerres entre Bourbons et Habsbourgs pour la succession de la couronne d’Espagne, qui ouvrirent les côtes de l’empire hispanique aux Français et provoquèrent la disette en France (2). Ce dut être un immigrant costaud, marchant nu-pieds, qui, d’auberge en auberge borgne et d’écurie en taverne, rassembla son gros baluchon, le remplissant de pacotilles au hasard des grands chemins. On sait qu’il arriva au début du dix-huitième siècle à Concepcion, qu’un Breton ne pouvait connaître que par référence à l’Immaculée (3). Il s’y maria en 1722 avec Ursula de la Vega, bourgeoise de la ville possédant des haciendas. Sens prétendre retracer toute sa généalogie, il suffit de noter que les Pinochet furent des gens de l’arrière-pays, du terroir, durant les dix-huitième et dix-neuvième siècles, et qu’ils produisirent un fromage d’un blanc cessé, dur, maladorant, connu au Chili sous le nom de fromage de chanco, et inconnu du reste du monde.

Le grand-père d’Augusto Pinochet eut six enfants (dont un naturel ?). Le dernier se nomma Auguste et fut le père du dictateur. S’il était le bâtard, alors il n’eut pas de terres ; il partit en tout cas pour Valparaiso au début de ce siècle et travailla dans les douanes. En 1914, il épousa doña Avelina Ugarte, de famille créole mi-basquaise, qui vient de mourir à Santiago à plus de quatre-vingt-dix ans (4). Don Pinochet et doña Ugarte eurent six enfants, et, parmi eux, Auguste.

Mme Ugarte. d’après ce que l’on sait, fut une femme impérieuse : « Il est si timide, le Tito, si sensible, l’entendit-on dire un jour de 1974 ; pour s’imposer, il doit tuer tous ses ennemis. Il n’en tue pas assez. Il a toujours été comme ça. » Augusto Pinochet Ugarte se maria avec doña Lucia Hiriart Rodriguez. Le père de la « première dame de la nation », Osvaldo Hiriart — d’origine basque française — fut avocat et « arriva à ministre » dans les années 1940 (3). La mère de doña Lucia, comme on l’appelle au Chili, était une dame Rodriguez Adura, qui accepta son beau-fils comme qui ferait une grâce.

Etudes sans gloire

LE jeune Pinochet fut inscrit au collège des Pères français de Valparaiso, que le petit douanier put difficilement payer. Il fit des études sans gloire et, à l’âge de quatorze ans, entra à l’Ecole militaire. A partir de là, sa carrière de soldat est bien connue car, dès son arrivée au pouvoir, il s’empressa de divulguer sa biographie et la fit même ajouter en annexe au livre qu’il publia sous le titre El Dia Decisivo, 11 de Septiembre de 1973 (5). Il fut cadet, devint général, fut nommé commandant en chef de l’armée de terre le 24 août 1973 par le président Salvador Allende, qu’il abattit (6). Depuis son entrée dans une école chère, même pour fils de riches, durant les années 20, et jusqu’au 11 septembre 1973, le trait distinctif de sa vie fut l’arrivisme. Ses camarades de classe à l’école militaire et dans le généralat l’ont clairement dit, avec ce mot ou avec un autre (7).

Un autre trait, longtemps ignoré, aujourd’hui notoire, « catholicité » quelque peu intégriste et gourde, quoique l’on sache depuis quelques mois que, jeune lieutenant, il entra dans la franc-maçonnerie où il ne reste que peu de temps (8). Un prêtre, sous son gouvernement, lui a paru admirable : le Père Raul Hasbun, qui fait de la radio et de la télévision, écrit dans El Mercurio et est souvent cité par Pinochet (9).

Un troisième trait du personnage, peut-être plus noble que les précédents, c’est son ambition intellectuelle, Lorsqu’il était colonel, il publia (en 1968) un livre intitulé Geopolitica, Ses adversaires ont beaucoup ri des niaiseries du livre, de ses plagiats et de ses brutalités. Il y a, en effet, matière à rire lorsqu’on lit le tableau numéro 1 du troisième chapitre : « Principales caractéristiques des trois grandes races au monde, caucasoïde, mongoloïde, négroïde », leurs traits distinctifs étant expliqués par un renvoi au «  cheveu et poil » ou bien quand, à la dernière page, l’auteur dit qu’il a « quelques doutes sur (...) l’assèchement progressif de l’Asie et de l’Afrique » ; ou encore lorsqu’il fait référence aux « Scythes buveurs de lait de jument et qui figurent dans les récits d’Homère et d’Hérodote (10) ».

Une œuvre littéraire

ET, malgré tout, le rire est injuste. Il faut considérer :

a) que c’est un manuel et non pas un traité ; un livre de textes d’un professeur de l’Académie de guerre destiné à ses élèves préparant le cours d’état-major ; d’où les innombrables citations, avec et sans guillemets, cas dernières frôlant le plagiat, mais nonobstant lisible et intelligible pour des galonnés ; b) que l’information géographique et politique élémentaire est pareillement adaptés au cours qu’il donnait, et pas toujours archaïque ni sans valeur ; c) que, tout en suivant la pensée de certains géopoliticiens comme Robert Strauss Huppé (qu’il nomme dans sa bibliographie Robert Stnausg Hupé), ou celle de quelques Argentins, et des livres espagnols du temps de Franco, il montre la conception du monde et de l’Etat qu’il a faite sienne ; tout homme politique ou homme d’Etat ne peut en dire autant (la revue Hérodote a mis en relief certains de ces aspects).

En 1972, déjà général, et sous le gouvernement du président Allende, il publia un gros volume d’histoire militaire : La Guerra del Pacifico, Campaña de Tarapaca (11). Même pour un observateur qui ne fait pas autorité en matière d’histoire militaire et de stratégie, ce livre représente un travail considérable ; l’équivalent d’une thèse de troisième cycle, qui comptera sans doute dans la bibliographie chilienne pour l’histoire de cette guerre.

S’occuperait-on de ces deux livres uniquement parce que chacun sait que son auteur parvint au pouvoir en 1973 ? Quoi qu’il en soit, Geopolitica fut écrit par un colonel sans renom, et un colonel n’a pas de « nègres » — du moins dans le Chili d’avant le coup d’Etat, en un temps où l’armée était une institution professionnelle et où sas officiers ne bénéficiaient pas de salaires très élevés, ni de prébendes, ni de prestige. Il est possible aussi qu’il ait écrit de sa main une bonne partie du livre d’histoire militaire ; non sans l’aide éventuelle de collaborateurs, comme il put en trouver parmi ses assistants et ses étudiants lorsqu’il fit sa Geopolitica. Tout cela est légitime.

Il ne faut donc pas trop en rire. L’ambition de Pinochet ne se bornait pas au pouvoir politique, qu’en 1972 il voyait probablement encore loin de ses mains. Ambition intellectuelle et raisonnable, presque modeste, sérieuse en bonne partie.

Après qu’il se fut emparé de l’Etat et qu’il eut essayé, en le détruisent, d’accommoder ses idées aux réalités du Chili, il publia deux autres ouvrages. L’un d’eux, El Dia Decisivo, 11 de Septiembre de 1973, dont nous savons que la première version fut écrite par M. Emmerich, rédacteur d’El Mercurio ; des conseillers civils y mirent la main, comme M. Jaime Guzman, l’inspirateur de nombreux textes législatifs. Le livre est construit comme un très long entretien entre un interlocuteur anonyme et le « président » Pinochet qui évoque la journée qui le porta jusqu’au fauteuil d’Allende (12).

Le texte est une transcription corrigée des propos enregistrés par Pinochet. Son style littéraire, impossible à confondre avec celui de quiconque, et son stylo moral nous offrent des perles comme le récit suivant, quelques jours avant le coup d’État : « Je restai assis dans le fauteuil qu’on pourrait bien appeler des accusés, lorsqu’un général entra dans la pièce. C’était lin compagnon d’armes en qui j’ai toujours eu confiance, bien qu’il y eût des gens qui le montraient comme un ami d’Allende. Allende n’était pas encore arrivé dans la pièce. Elle était plaine, et tous s’étaient assis. Quelques minutes plus tard, Allende parut par une porte latérale. Je dois dire que son apparition fut spectaculaire : il s’est présenté d’une manière que je n’oublierai pas, même si je vivais cent ans. Il était vêtu d’un habit sombre et portait sur la tête une toque en astrakan. Une cape bleue doublée de rouge sang de bœuf et un grand col en fourrure enveloppaient ses habits. On aurait dit que Méphistophélès en personne était arrivé à la réunion » (p. 109).

Ayant ainsi décrit Salvador Allende, il dit de lui-même :

« Il y avait comme une lumière divine qui éclairait ces journées noires (...). Aujourd’hui, lorsque je regarde le chemin parcouru, je pense à la Providence, qui, sans brusquer les actes, déblayait la sente de tout obstacle afin de faciliter l’action finale que nous devions réaliser contre le gouvernement de l’Unité populaire » (p. 115).

A l’évidence, Pinochet veut ajouter les lauriers des lettres à la gloire de ses armes contre un peuple sans armes, mais jamais muet.

Il n’a jamais été l’homme des grands voyages à l’étranger : il connut quelque chose des Etats-Unis, bien plus de l’Equateur où il fut attaché militaire dans les années 60, certains pays d’Amérique du Sud, et rien, pratiquement, de l’Europe et du reste du monde. Mais il connut le Chili, de l’intérieur, de garnison en garnison, de la caserne à l’Ecole d’état-major, de Pisagua à Santiago.

A Pisagua vers la fin des années 40, il fut chargé des prisonniers politiques, membres du Parti communiste, confinés dans un camp de concentration en ce lieu aride. C’est là qu’il découvrit, dit-il dans El Dia Decisivo, ce qu’étaient les communistes : « Je me souviens que ces mêmes agitateurs arrogants, violents et grossiers, qui, quelques jours auparavant, insultaient l’armée de terre, étaient désormais des créatures muettes, qui pleuraient ou criaient en demandant grâce, pour qu’on ne les emmène pas. Beaucoup d’entre eux se montrèrent si lâches qu’il fallut désigner un conscrit pour les calmer. »

En ce même temps, il lisait des livres, auxquels il consacrait sans doute plus que les quinze minutes qu’il déclare accorder à la lecture, la nuit avant de s’endormir. Quels livres ? De l’histoire, surtout du Chili, de la géographie et de la géo-politique. De la littérature ? Admettons qu’il ait lu Hérodote et Homère, qu’il nomme à propos des Scythes. Il a lu aussi sur les Césars et ne s’est pas privé de citer les Romains pour justifier la dictature. Récemment, il disait lire, pendant ses veillées de quinze minutes, une biographie de Louis XIV. Et les documents : documents officiels et beaucoup de renseignements officieux, militaires et gouvernementaux ; aussi ce qui est publié dans les journaux, dans le Mercurio, et des coupures en espagnol de ce qui concerne le pays et sa personne. Il ne semble pas lire en d’autres langues : les bibliographies de ses ouvrages ne citent que les éditions en castillan d’œuvres écrites en d’autres langues.

Une hypothèse : Pinochet est un lecteur en état d’urgence, tout comme sa carrière, ainsi qu’il le raconte lui-même, est jalonnée d’actions et d’états d’urgence, de siège, de loi martiale et de couvre-feu.

Il lisait, répète-t-il d’entretien en entretien, sur le marxisme, son ennemi séculaire, Disons plutôt millénaire, puisqu’un rien de millénarisme apocalyptique teinte ses idées et affûte son style (13). Il ne parait jamais las de connaître cet adversaire mortel. Il lisait et lit encore très probablement Lénine, dont il semble avoir utilisé un certain nombre de méthodes ; peut-être aussi d’autres auteurs marxistes traduits dans sa langue.

Mais son véritable domaine, c’est l’histoire : il est impossible d’ignorer l’influence de l’énorme Historia de Chile en vingt volumes de Francisco Antonio Encina sur une partie fondamentale de l’idéologie du régime (14).

Pinochet ne manque donc pas de titres pour être considéré comme un lettré, encore qu’une lecture entre les lignes révèle chez lui une capacité mécanique d’assimilation et une mémoire d’éléphant plus que l’intelligence spéculative de celui qui fait des lettres un motif de création propre.

Pinochet a-t-il été influencé par son prénom ? Il n’est pas le seul dans sa première junte et dans les suivantes. Le commandant en chef des carabiniers s’appelait Cesar Mendoza ; il a démissionné en 1985 après qu’un fonctionnaire du Vicariat de la solidarité, un professeur de l’enseignement secondaire et un artiste dessinateur eurent été égorgés par ses subordonnés. Le délégué de l’armée de terre auprès de la junte, jusqu’à il y a peu de temps, s’appelait Cesar Benavides. Pinochet semble fasciné par les symboles impériaux. Son prénom le prédestinait. Est-ce une sottise ? Pinochet possède plusieurs intelligences.

Un esprit de seigneur total

L’INTELLIGENCE du pouvoir, qu’il manifesta dans la préparation du coup d’Etat et lorsqu’il s’imposa à ceux qui l’avaient préparé avant lui et paraissaient ses égaux. Au gouvernement, il a su se jouer sournoisement des hommes politiques, aussi bien de ses partisans que de ses opposants. Des épisodes comme la prétendue ouverture du dialogue en 1983 sont la preuve d’une capacité politique exceptionnelle. Il a duré davantage que n’importe quel gouvernant du Chili depuis l’indépendance, au dix-neuvième siècle ; il bat le record de longévité depuis avant que la république en soit une et que le Chili soit le Chili. Certains voient en lui le meilleur exemple de politique politicienne de tout le vingtième siècle chilien.

Il a l’intelligence du pouvoir à l’intérieur des forces armées, surtout dans l’armée de terre. Il a tailladé de telle manière les promotions et les mises à la retraite que, selon Alain Joxe (15), vingt-sept ans le séparent en promotion militaire du plus jeune de ses cinquante-deux généraux, et dix-huit ans du plus vieux. Cela suppose que Pinochet est et se sent seul au pouvoir. « Je ne me fie à personne, je n’ai confiance en qui que ce soit », dit-il dans une réunion avec des journalistes, voilà quelques semaines. Non seulement parce que le pouvoir crée une solitude, mais aussi perce que, à l’âge de soixante-dix ans, on le voit — et il se voit lui-même — enraciné dans une période vaguement archaïque que ne parviennent pas à effacer ses tentatives pour moderniser les forces armées et l’économie : la colonie, l’époque où le gouverneur du royaume du Chili sous la couronne d’Espagne était aussi un capitaine général. C’est ainsi qu’il s’est fait appeler pour la première fois dans l’histoire de l’armée républicaine : capitaine général. Les autres sont des lieutenants-généraux ou des généraux de brigade : différents, distants, en-dessous.

Son personnage historique le magnétise. C’est un somnambule de son rôle, rôle unique dans les archives de la terre qu’il domine. Il a l’intelligence du patriarcat et un esprit de seigneur total des domaines chiliens.

Pourquoi le nommer, pourquoi ne pas le pousser dans l’oubli ? C’est que ce portrait en paroles d’un tyran — comme celui qu’a proposé Graham Greene : «  Il y a là aussi le plus grand » rôle" qui soit — le général Pinochet en personne, celui que vous vous faites un plaisir de haïr. Comme Doris Karloff, le privilège d’être reconnu instantanément lui était vraiment acquis (...). Comme Karloff, il n’avait pas besoin d’avoir un texte à dire, il n’avait pas même besoin de grogner (16). " — peut servir à identifier un type dont chacun souhaite qu’il ne se répète pas.

Derniers traits de l’homme qui serait Pinochet. Il faut enfoncer les clous. Il y en a quatre.

Le premier est de l’ordre du fantasme. Lorsqu’il est interviewé, Pinochet se présente comme un homme pondéré, plein de bon sens, bien campé dans son corps et dans sa vie régulière, montre en main (les quinze minutes de lecture ; une demi-heure de gymnastique). Le Pinochet inflexible est un Pinochet subtil. Bon nombre de ses revirements politiques ne peuvent être attribués ni à ses connaissances ni à son intelligence, mais ils ont réussi, en frappant juste, par les mesures opportunes qui l’ont fait durer ; on ne peut les attribuer qu’à son inconscient. Il ne se fie à personne, mais est confiant dans ses profondeurs intérieures.

Le second clou est à double tête : Augusto Pinochet utilise un double langage oral. L’un, populo jusqu’à la grossièreté, ("les politiciens à leurs bidons" : « les anciens parlementaires sont des pourceaux, des traîtres » (17) ; l’autre effleure la métaphore lyrique ("Dans ce pays, pas une feuille ne bouge si je ne secoue pas l’arbre..."). Lorsqu’il rencontre en privé des dignitaires, le cardinal archevêque de Santiago, les officiers généraux des forces armées, les ambassadeurs et autres autorités étrangères ; Pinochet Augusto, de sa voix flûtée, avec des mots empruntés, use d’un ton plus cultivé que, au Chili, on appellerait le « Phébus militaire » (siutico militar) (18).

Le troisième : sa crainte angoissée, peu commune. Peut-être même noble : il ne veut pas faire moins qu’Allende au moment de la mort. Il sait — qui ne le sait pas ? — qu’il va mourir, probablement de mort violente ; on peut avoir la certitude morale qui il ne fuirait pas comme l’a fait Marcos, non pas tant parce qu’il n’aurait pas de lieu d’accueil, mais plutôt parce que, en trahissant Salvador Allende, il s’est condamné à s’identifier à lui. Au moment de la chute, il ne peut pas faire moins qu’Allende.

Et le quatrième ? Comment le décrire ? Avec les mots d’un Français : « Un comique inouï (...), horrible (...), car dans l’homme le plus méchant il y a un pauvre cheval innocent qui peine, un cœur, un foie, des artères où il n’y a point de malice et qui souffrent. Et l’heure des plus beaux triomphes est gâtée parce qu’il y a toujours quelqu’un qui souffre (19).  »

Comment un tel personnage s’est-il comporté à la tête de l’Etat ? Ses actes l’accusent. Comment les décrire sans employer les mots trahison, crime, corruption, attentats ? La tâche n’est pas impossible.

1) Ses actes contre ses collègues : la mort, par explosion d’une voiture piégée, du général Prats à Buenos-Aires, et celle du général Bachelet en prison. Contre ses supérieurs civils ; le président Allende, l’ancien ministre de la défense, Orlando Letelier, assassiné à Washington, et bien d’autres. Contre ses subordonnés militaires, purgés le jour même du putsch, et pour beaucoup assassinés. Contre les fonctionnaires au service de l’Etat, persécutés, emprisonnés, exilés, bannis, illégalement déchus de leurs droits, torturés. Contre l’Etat même, la patrie et la nation. Contre les fondements mêmes de ses croyances religieuses et contre sa propre idéologie nationaliste.

2) Ses violations des droits des personnes et des droits du peuple. Faut-il rappeler toutes les condamnations prononcées contre lui par l’assemblée générale et la commission des droits de l’homme de l’ONU, par l’Organisation des Etats américains, par le Congrès des Etats-Unis et le Parlement européen, par plusieurs organisations comme Amnesty International ? Un ouvrage récent, World Human Rights Guide (20), considère que le Chili, parmi les pays où les droits individuels et collectifs sont violés, est en plus fâcheuse posture que la Pologne et le Paraguay.

3) Ses actions violant le droit en vigueur au Chili à l’époque du coup d’Etat et même sa propre Constitution, les lois de son propre régime à chaque nouveau tour de vis de la répression.

4) Ses actes de corruption personnelle et familiale (cas de la maison du « Cajon del Maipo » ; affaire Ponce Lerou, son gendre, etc.), la croissance non justifiée de sa fortune et de celle de ses proches ; la contagion corruptrice qui a fait du pouvoir judiciaire, sauf rares exceptions, un auxiliaire de l’exécutif militaire, et qui a imprégné les forces armées, en même temps qu’elle suscitait la création de groupes économiques civils d’une puissance sans précédent dans le pays (21).

5) La diminution du patrimoine territorial par les conditions d’acceptation des accords avec l’Argentine sur la zone australe et la cession d’une base aux Etats-Unis dans l’île de Pâques. En général, une perte de prestige et de capacité de négociation internationale, la militarisation idéologique des organismes de politique extérieure (22).

6) La perte de confiance interne et internationale, aggravée par des actes de terrorisme d’Etat commis à l’intérieur des frontières mais aussi dans des pays étrangers comme les Etats-Unis, l’Argentine, l’Italie.

Le régime et son chef ont produit la plus grave crise matérielle et morale que la république ait connue depuis l’indépendance ; de nombreux textes de la conférence épiscopale et des cardinaux Silva Henriquez et J. Francisco Fresno en font foi.

Tels sont l’homme et son œuvre. Le général Pinochet sait qu’il finira sa vie non pas dans un refuge, mais dans la violence, qui imprègne tout son pouvoir.

Armando Uribe

Professeur associé à l’université Paris-I, exilé chilien depuis le 11 septembre 1973.

Notes
(1) Gustavo Opazo Maturana, Familias del Antiguo Obispado de Concepcion, 1551-1900, Editorial Zamorano y Caperan, Santiago du Chili, 1957.
(2) Voir Lettres de Mme de Sévigné, bibliothèque de la Pléïade, Gallimard, tome II, Paris, 1955. Voir aussi Mémoires du duc de Saint-Simon, bibliothèque de la Pléaïde, Gallimard, tome I, Paris, 1948, passim.
(3) Voir Oscar Pinochet de la Barra, Los Pinochet en Chile, Siglo XVIII, Editorial del Pacifico SA, Santiago du Chili, 1979. Voir aussi la « Cronica » de Jorge Valladares Campo dans la revue Que Pasa : « Antepasados del Capitan General », Santiago, 1979.
(4) Voir El Mercurio, « Necrologia », mai 1986.
(5) Editorial Andrés Bello, Santiago, deuxième édition, 1980.
(6) Voir, sur les circonstances de sa nomination : Carlos Prats Gonzalez, Memorias, Editorial Pehuén, Santiago, 1985, pp. 496 à 511.
(7) Voir Memorias du général Prats, citées ci-dessus, ainsi que la lettre ouverte et les entretiens du général Roberto Viaux dans les revues Apsi, Cauce et Analisis de Santiago, numéros de février à mai 1986. Le général Viaux est responsable de l’attentat qui coûta la vie au général Schneider dans une tentative d’empêcher le président Allende d’accéder au pouvoir.
(8) Entretien avec l’ex-sénateur radical Angel Faivovich, revue Cauce, Santiago, début 1986.
(9) Voir revue Analisis, mai-juin 1986, où Pinochet dit qu’on l’ « attaque, attaque, attaque » dans la presse, qu’il appelle, en Citant le Père Hasbun « cloaque ambulant ». Le Père Hasbun est intervenu sous le gouvernement du président Allende dans un attentat qui provoqua la mort d’un ouvrier.
(10) Voir Augusto Pinochet Ugarte, Geopolitica, troisième édition, Editorial Andres Bello, Santiago, 1977, pp. 143, 235, 245.
(11) La cinquième édition est de 1980, Editorial Andres Bello, Santiago.
(12) Il est presque sûr que le fauteuil présidentiel, celui de Bernardo O’Higgins, le grand Libertador de la première indépendance du Chili au début été détruit par le feu des bombes le jour du putsch. Voir Gabriel Garcia Marquez, Miguel Littin Clandestino en Chile, 1986, récit de l’arrivée et du travail au pays du cinéaste chilien en 1985. Sur cet épisode, cf. International Herald Tribune, 7-8 juin 1986, p. 22.
(13) Le millénarisme a eu une étrange version chilienne dont l’influence se prolonge depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours, notamment dans l’œuvre d’historiens chiliens contemporains comme Jaime Eyzaguirre et Maria Gongora, tous deux décédés mais encore influents auprès de quelques civils qui appuient Pinochet.
(14) Encina est aussi l’auteur d’un livre en deux volumes sur Portales, figure de l’histoire chilienne, assassiné en 1837. auquel Pinochet tente fallacieusement de s’identifier. Son Historia de Chile avait pour but explicite, comme il le laisse voir dans une de ses préfaces, de préparer culturellement l’instauration au Chili d’un régime autoritaire.
(15) Intervention dans une conférence du Parti socialiste, Paris, juin 1986. Alain Joxe est l’auteur de Las Fuerzas Armadas y el Sistema Politico Chileno, Editorial Universitaria, Santiago, 1970, dont les analyses sont plus fouillées que celles de l’œuvre plus récente et plus détaillée de Frederick M. Nunn : The Military in Chilean History (University of New Mexico Press, Albuquerque, 1976).
(16) Graham Greene, Getting to Know the General, the Story of an Involvement, Penguin Books, Harmondsworth, 1984, pp. 104-105.
(17) Voir le Monde, 29 mai 1986.
(18) Conversations de l’auteur avec quelques-unes des personnalités citées.
(19) Marcel Proust, Choix de lettres, réunies par Philip Kolb, Librairie Plon, Paris, 1965, pp. 136-137 : Proust à la comtesse de Noailles, juillet 1906.
(20)  World Human Rights Guide, publié par The Economist, Hodder and Stoughton, Londres, 1986.
(21) Ces affaires ont été évoquées dans les hebdomadaires Analisis, Cauce et Apsi entre 1983 et 1986. Voir aussi Fernando Dahse, Mapa de la extrema riqueza en Chile, Santiago, 1980.
(22) Voir Heraldo Muñoz, Las Relaciones Exteriores des Gobierno Militar Chileno, edit. del Ornitorrinco, Santiago, 1986.