mercredi, novembre 29, 2006

REQUIEM POUR MILTON FRIEDMAN



Je crois au dieu dollar tout-puissant, créateur du Ciel et de la Terre, et en Milton Friedman, son Fils unique, notre Seigneur… Ainsi ironisait ma génération sur les Chicago Boys*, qui présidaient alors aux destinées du Chili, par l’intermédiaire de Pinochet et des théories de l’économiste le plus influent de notre siècle. Cette même génération qui a payé le prix du grand saut dans la croissance, qui s’est retrouvée sans diplômes universitaires et sans gloire, non pas qu’elle n’était pas capable, mais parce qu’elle n’avait pas de quoi se payer l’université. Mais, dans toute bataille, il y a des gagnants et des perdants : mes contemporains ont perdu et le libéralisme économique a gagné. Cela ne m’empêche pas de trouver Milton sympathique. Sa disparition [le 16 novembre, à l’âge de 94 ans] plonge ses adeptes dans la douleur et suscite une grimace de joie mal dissimulée dans toute la gauche contemporaine, rénovée ou non, qui assiste à la chute du plus grand théoricien du camp adverse.
Rafael Cavada
Le crois à la sainte mère économie du libre marché, à la libre concurrence et aux taux de change, à l’annulation des dettes des grandes banques et holdings, aux prêts à taux préférentiels pour mes propres entreprises et à l’aide fiscale pour mes amis…

Ce qui précède est de mon cru et ne se fonde que sur une appréciation arbitraire de la réalité, et aussi sur des cas isolés comme celui du Banco Nacional et des entreprises de Fra Fra [Francisco Javier Errázuriz, sénateur et homme d’affaires], ou encore sur la privatisation des entreprises d’Etat dans les dernières années de la dictature [entre 1985 et 1989]. Parce que la théorie économique est une chose, et ceux qui l’appliquent en sont une autre. Dieu sait s’il est facile de faire passer son propre profit pour de l’avant-garde économique. Souvenons-nous de Victor Tchernomyrdine, qui, après avoir été le dernier ministre de l’Energie de l’Union soviétique, est devenu le plus grand magnat de l’énergie de la nouvelle Russie capitaliste et libre. Heureusement, au Chili, les privatisations ont été propres et transparentes. La plupart d’entre elles ont été réalisées sur la base de la valeur des entreprises, calculée par les acquéreurs ou leurs amis.

Il est regrettable que la loi conçue par Pinochet [loi sur la sécurité intérieure de l’État, partiellement abrogée en 2002] ne permette pas d’enquêter. Si l’on pouvait le faire, tout le monde saurait que la transparence a été totale, qu’il n’y a pas eu le moindre soupçon de mauvaise foi ou de délit d’initié.

Je crois que les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont fainéants, je crois que Dieu a fait certains d’entre nous meilleurs que les autres, je crois à l’éternelle morale hypocrite, à la répression des dissidents et à la supériorité de ma classe sociale, amen… Pauvre Milton. Obligé de dire que sa théorie était incompatible avec l’absence de démocratie.

Et cela une fois que notre système de retraites eut été encensé et sacralisé. Un système [privé] qui bénit ceux qui gagnent de l’argent et condamne au feu éternel de la misère les enfants de la main-d’œuvre non spécialisée. Pauvre Milton, condamné également à être considéré comme l’inspirateur d’une bande de pillards. Pauvre Milton, auteur d’une théorie économique qui prévoyait un chèque éducation pour que chaque père (ou chaque mère, n’oublions pas la parité) puisse élever ses enfants correctement. Il est clair qu’au Chili on n’a pas entendu ce message et c’est pourquoi notre système éducatif crée des alphas, des bêtas et des deltas comme dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Pauvre Milton, qui s’est opposé à la pression des groupes en tout genre, et qui a été béatifié par les plus grands représentants de la pression illégitime. Elevé au rang de symbole de la liberté individuelle par ceux-là mêmes qui ont fait de la dette une forme d’esclavage et de soumission nouvelle et bien plus sûre.

Pauvre Milton, héritier direct d’Adam Smith [le premier théoricien du libéralisme, au XVIIIe siècle], comme lui sacré idole totémique de la classe politico-patronale, alors que le second soutenait que les chefs d’entreprise ne devaient jamais se mêler de politique et que le premier était favorable à la libéralisation des drogues. On dirait une plaisanterie. Le principal maître à penser de nos dirigeants, qui font le signe de croix dès qu’ils entendent parler de la pilule du lendemain, était un défenseur acharné de la toxicomanie ! Mais, bien sûr, le théoricien est une chose, et celui qui applique sa théorie en s’en mettant plein les poches au passage en est une autre.
 

Rafael Cavada, 38 ans, est chroniqueur au quotidien chilien La Nación et journaliste de télévision. Il s’est fait connaître en couvrant le conflit en Irak pour la chaîne publique TVN. Cavada, présent lors du tir américain sur l’hôtel Palestine à Bagdad le 8 avril 2003, qui a tué deux journalistes, était rentré au pays en véritable héros.

* Friedman était le chef de file de l’école de Chicago, du nom de l’université où il enseignait. Ses disciples étaient surnommés les Chicago Boys. La Nación