lundi, décembre 18, 2006

Les trois maisons de Pablo Neruda

La Sebastiana, aux couleurs de Valparaiso.

Photo Louise Gaboury, collaboration spéciale

Comme Cadet Rousselle, le poète chilien Pablo Neruda avait trois maisons. Un peu folles, à la fois différentes et semblables, chacune d'elles est un poème : Isla Negra célèbre la mer, la Sebastiana glorifie les voyages et la Chascona est un hymne à l'amour de Mathilde. Neruda se voyait comme le capitaine de ces maisons, lui qui aimait la mer mais n'avait pas le pied marin, se contentant de naviguer sur l'océan des mots

L'île noire

Isla Negra n'est pas une île. Le nom de cet «endroit ignoré de tous» viendrait des rochers recouverts d'algues ressemblant à une île noire qui se trouvent devant la propriété. Cette maison biscornue a été bâtie autour de la pièce unique qui la constituait quand Neruda a acheté la propriété en 1939. Il l'a ensuite agrandie au gré de ses humeurs et de l'enrichissement de ses collections éclectiques, pendant une trentaine d'années, dessinant lui-même les plans et choisissant les matériaux.

Verre coloré, flottilles de bateaux dans des bouteilles, coquillages, masques, papillons et spectaculaires figures de proue, Neruda a collectionné un peu de tout, et cette maison loge une bonne partie de ses trésors ses jouets, comme il les appelait. La chambre à coucher de Pablo et Mathilde donne sur la mer bordée d'une dentelle de rochers sur lesquels viennent battre les eaux froides du Pacifique. C'est dans cette pièce que, malade, il a dicté à Mathilde J'avoue que j'ai vécu. C'est là qu'il a assisté à l'invasion des soldats après le coup d'état de Pinochet et la mort d'Allende. Le smoking qu'il portait pour recevoir le prix Nobel est toujours suspendu dans sa penderie. La photo de Baudelaire trône toujours sur le bureau où il écrivait à l'encre verte. Celles de Victor Hugo, Lénine, Alexandre Dumas, Diego Ribera et autres, veillent. C'est ici que Neruda a fêté ses 50 ans et son mariage. Et c'est dans le jardin, face à la mer, qu'il repose avec Mathilde.

La Sebastiana

Cette maison tout en hauteur et en escaliers reproduit un peu Valparaiso, «secret, plein de recoins». Au début, il la partage avec des amis, dont l'artiste Maria Martner, qui a réalisé une splendide murale de pierre et de mosaïque autour du foyer d'Isla Negra. Ici, le foyer, dessiné par Neruda, a été baptisé «jarre à fumée». La maison, tapissée de photos de famille et de voyages, jouit d'une vue époustouflante sur Valparaiso, symbole de départ vers des pays exotiques, d'ouverture sur le monde.

Une carte du monde en français, datée de 1698, orne un mur. «Valparaiso ouvre ses portes à la mer sans fin, aux cris de la rue, aux yeux des enfants.»

L'ébouriffée

Bâtie pour abriter ses amours alors illicites avec Mathilde dans le quartier de Bellavista à Santiago, cette maison doit son nom à la chevelure indocile de sa belle, chascona signifiant ébouriffée, échevelée. Les nombreux ponts et escaliers de cette maison en colimaçon rappellent Capri, où il a été si heureux en exil avec Mathilde, un épisode romancé dans le film Il Postino. On trouve ici aussi des objets insolites comme ces deux chaussures géantes du pied droit.

Ici, le temps s'est arrêté sur la pendule brisée par les militaires au lendemain du coup d'État qui a coûté la vie à son ami Allende, auquel il ne survivra que 12 jours, vaincu par le cancer.

es trois maisons-musées appartenant à la Fondation Pablo-Neruda sont ouvertes au public. Des visites guidées en français sont proposées à La Chascona seulement.

Louise Gaboury La Presse Collaboration spéciale


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www.fundacionneruda.org