vendredi, décembre 15, 2006

Sa mort n’arrête pas le combat

Même s’il ne fait aucun doute que son corps, manifestement mortel, a cessé de souiller de sa respiration l’air de mon pays, je crains que le dictateur qui a mal gouverné le Chili pendant toutes ces longues années ne finisse jamais par disparaître de cette terre. Pour être définitivement exorcisé, il aurait fallu qu’il aille jusqu’au bout de chacun des innombrables procès pour torture et enlèvement, pour vol et assassinat, qui l’attendaient dans les tribunaux chiliens ; il aurait fallu que l’on force Pinochet à regarder les visages, les uns après les autres, des proches des hommes et des femmes qu’il a fait disparaître ; il aurait été essentiel qu’il atténue d’une façon ou d’une autre les souffrances irréparables et multiples qu’il a infligées. Il aurait fallu aussi qu’il meure seul, et non qu’un tiers de la population chilienne – un tiers complice, récalcitrant et autoritaire – pleure son décès et exige un deuil national ; il aurait dû rester seul et froid face à la mort, regretté uniquement par ses parents les plus proches et ses amis intimes. Mais la crainte et l’influence qu’exerce encore ce tyran qu’on nous dit mort ont tellement déformé le bon sens de la République, si bien altéré l’éthique du monde politique chilien, que le gouvernement démocratique du Chili a décidé, chose indigne et honteuse, que la ministre de la Défense Vivian Blanlot assisterait officiellement aux obsèques. La ministre de la Défense d’un Chili démocratique participant aux hommages rendus à un terroriste international qui a ordonné le meurtre des trois ministres de la Défense de Salvador Allende, à un homme qui a assassiné José Tohá dans un cachot chilien, Orlando Letelier dans une rue de Washington et l’ancien commandant en chef de l’armée chilienne Carlos Prats dans une avenue isolée de Buenos Aires !

Et pourtant, malgré ces tristes symptômes de la permanence et de la puissance du général par-delà la mort, je sens que quelque chose a radicalement changé dans mon pays. Comme le sentent aussi ces milliers de Chiliens qui ont célébré spontanément la nouvelle de la disparition du général Pinochet de ce monde, comme s’il s’agissait non d’une extinction mais d’une illumination. Dansant dans les rues de Santiago, tous ne cessaient de répéter un même mot, le mot “ombre”. L’ombre est partie, disaient un homme et une femme sans s’être consultés, murmuraient les uns et les autres. “L’ombre, l’ombre, c’est fini, l’ombre de Pinochet n’est plus sur nous.” Comme si le territoire national avait été purgé des mille démons d’un fléau, comme si nous comprenions que c’en était fini de la peur, fini de l’hélicoptère vrombissant en pleine nuit, fini de l’ombre impure et souillée. Pour tous ces manifestants heureux, pour la plupart jeunes, quelque chose s’est définitivement brisé au moment où a cessé de battre le cœur sec et impénitent d’Augusto Pinochet. Ils avaient passé toute leur vie, nous avions passé toute notre vie, à imaginer ce moment, ce jour où les ténèbres reculeraient, ce mois de décembre où un pays redeviendrait propre. Cet instant où nous ne pourrions plus accuser le dictateur de tout ce qui va mal, de tout ce qui ne tourne pas rond, de tout ce qui nous attriste et nous frustre. Cet instant où nous n’aurions plus jamais Pinochet comme horizon pervers.

Le général est-il mort pour de vrai ? Cessera-t-il un jour de souiller tous les miroirs schizophrènes de la vie nationale ? Cesserons-nous un jour d’être un pays divisé ? A-t-elle raison, cette future maman, enceinte de sept mois, qui bondissait de joie dans le centre de Santiago en criant sur tous les toits que maintenant tout serait différent parce que son enfant allait naître dans un Chili sans Pinochet ?
La bataille pour que ce pays retrouve son âme ne fait que commencer.

*Ariel Dorfman est chilien et écrivain,, né en 1942, a fait partie des conseillers du gouvernement Salvador Allende, renversé le 11 septembre 1973 par le général Pinochet. Né en Argentine, arrivé au Chili à l'âge de 12 ans, il a dû quitter son pays après le coup d'Etat militaire. Il enseigne aujourd'hui à l'université de Duke (Caroline du Nord). Il partage depuis 1990 son temps entre les Etats-Unis et le Chili, d'où il a écrit ce texte. Ses oeuvres ont trait à la tyrannie et l'exil.


Ariel Dorfman est chilien et écrivain, auteur notamment de La Jeune Fille et la Mort (Actes Sud).
Auteur de : Exorciser la terreur. L'incroyable et interminable procès du général Augusto Pinochet (Grasset, 2003). (Traduit de l'espagnol par Pascal Riché)