samedi, janvier 12, 2008

QUE LES TROUS NOIRS SOIENT !

Stephen Hawking est sans conteste le scientifique en activité (disons le physicien en activité, pour ne froisser qu'eux) le plus connu du monde, surtout si l'on mesure la célébrité à l'aune de la médiatisation : qui d'autre peut se targuer d'apparaître en "guest star" dans les Simpsons tout en siégeant à la prestigieuse Royal Society de Londres ?

Les éditeurs rivalisent d'opiniâtreté, de talent et/ou de moyens pour qu'il inscrive son nom sur la jaquette d'une de leurs publications, qu'il ait contribué substantiellement ou non à sa rédaction. Ses livres destinés au grand public ont remporté un franc succès, particulièrement pour des ouvrages de vulgarisation scientifique (publié en 1988, Une brève histoire du temps s'est vendu, à ce jour, à plusieurs millions d'exemplaires, sans compter la version abrégée et mise à jour, Une belle histoire du temps, parue en 2005).

La réédition l'été dernier d'Une brève histoire du temps offre l'occasion de s'intéresser à nouveau au physicien britannique et au livre qui l'a rendu célèbre.

Né en 1942 à Oxford, Stephen Hawking ne manque jamais de préciser que sa naissance coïncide jour pour jour avec le trois-centième anniversaire de la mort de Galilée. C'est à l'université d'Oxford qu'il effectue son premier cycle universitaire (undergraduate), après une scolarité primaire et secondaire dans le privé, comme la majorité des étudiants d'Oxbridge à l'époque (la proportion est aujourd'hui "tombée" à environ quarante-cinq pour cent). Il poursuit ensuite ses études à Cambridge, où il entre à l'Institut d'Astronomie au début des années 1960. C'est à cette même époque qu'une série d'examens médicaux, effectués à la suite de chutes sans cause apparente, révèlent qu'il est atteint de sclérose latérale amyotrophique, plus connue en France sous le nom de maladie de Charcot, une maladie neurodégénérative conduisant à une atrophie musculaire avancée, d'issue généralement mortelle. On imagine sans trop de peine le désarroi dans lequel le plonge ce diagnostic. La rencontre de celle qui deviendra sa (première) femme et la mère de ses trois enfants l'aide à sortir de la dépression, et il s'engage résolument sur la voie d'une carrière universitaire, après l'obtention de son doctorat en 1966. Il s'impose rapidement comme un acteur majeur de la physique théorique contemporaine : il est élu à la Royal Society en 1974 et accède en 1979 à la chaire lucasienne de mathématiques de l'université de Cambridge, chaire fondée au XVIIe siècle par un parlementaire, Henry Lucas, et occupée en son temps par Isaac Newton.

Avant d'être la figure médiatique que l'on connaît, Hawking est donc un savant reconnu par ses pairs comme l'un des plus brillants de sa génération. Stephen Hawking possède en effet à son actif quelques réussites scientifiques remarquables. Il prouve dès la fin des années 1960, avec Roger Penrose, que la théorie de la relativité générale d'Einstein (qui donne une essence géométrique à la gravitation) implique l'existence de singularités dans l'espace-temps, c'est-à-dire de points en lesquels la densité de matière, ou la courbure de l'espace-temps, deviennent infinies. Le Big Bang et les trous noirs constituent précisément de tels points, et l'importance des travaux d'Hawking et Penrose tient en grande partie à ce qu'ils démontrent l'existence de ces singularités dans le cadre d'une théorie acceptée et vérifiée (la relativité générale d'Einstein), les faisant ainsi entrer pleinement dans le domaine de la physique et quitter celui des seules anomalies mathématiques.

Les trous noirs, en particulier, fascinent Hawking : la masse concentrée en leur cœur est telle que rien ne peut échapper à leur emprise gravitationnelle, pas même la lumière. Les trous noirs n'émettent donc rien ? Pas tout à fait – et c'est Hawking qui le découvre, dans les années 1970 . Ces astres singuliers émettraient un flux, ténu mais réel, de particules et d'antiparticules surgies du vide sous l'impulsion déchirante des forces de marée, flux connu aujourd'hui sous le nom de rayonnement de Hawking. Ces travaux le font connaître des astrophysiciens du monde entier dès le milieu des années 1970, et le placent d'emblée au rang des scientifiques les plus marquants de la seconde moitié du XXe siècle.

Le grand public, lui, découvre Hawking principalement à partir des années 1980, sa condition physique jouant bien sûr un rôle prépondérant dans l'accroissement de sa renommée, ce dont il est conscient.

L'immense succès de librairie qu'il connaît avec Une brève histoire du temps assoit sa célébrité dans le monde entier, bien au-delà du cénacle scientifique. Le texte, clair et sans équations , est écrit à l'intention du public le plus large, Hawking confiant dans l'introduction avoir voulu "rendre accessible à une personne dépourvue de formation scientifique les idées fondamentales sur l'origine et le destin de l'Univers". Il y aborde en détail ses thèmes de prédilection : Big Bang, trous noirs, astroparticules, flèche du temps, relativité restreinte et générale ; avec comme fil directeur la quête d'une théorie ultime permettant de décrire les quatres forces fondamentales de la physique . Hawking s'inscrit ainsi dans le mouvement de la physique qui, de l'unification des phénomènes électriques et magnétiques par Maxwell dans les années 1860-1870, à celle, dite du "modèle standard", de l'électrodynamique et des interactions nucléaires dans les années 1970, semble pointer vers une possible "équation du tout", n'était la difficulté encore insurmontée de concilier relativité générale et physique quantique pour décrire la gravitation . Dans cette odyssée, Hawking se place volontiers au bout d'une lignée de savants remontant à Aristote, savants dont il reprend, ou au contraire écarte, les idées. Malheureusement, il donne parfois l'impression de se contenter, pour découvrir la pensée d'un philosophe, de lire un résumé critique de son œuvre, ou de s'en remettre à l'équivalent universitaire des conversations de comptoirs (dont les salles-à-manger conventuelles des Colleges britanniques bruissent, pour le meilleur et pour le pire). Ceci ne l'empêche pas de regretter la "déchéance" des philosophes, qui "n'ont pas été capables de se maintenir dans le courant avancé des théories scientifiques". S'il est déplorable, en effet, que les développements de la recherche scientifique ne jouissent plus aujourd'hui d'un écho aussi grand que par le passé parmi des gens lettrés et cultivés dont les homologues, jadis, possédaient parfois une culture scientifique plus étendue, il est évident que le problème se pose des deux côtés et que la médiocrité des connaissances des uns et des autres en dehors de leur domaine ne laisse pas d'entraver les progrès de la pensée et du développement humain.

Avec Une brève histoire du temps, Hawking prend goût, semble-t-il, à la littérature de diffusion des connaissances scientifiques. Il y revient par la suite régulièrement, tâchant d'expliquer au grand public les avancées de la recherche en astrophysique (Trous noirs et bébés univers, en 1993 ; L'Univers dans une coquille de noix, en 2001). Difficile de ne pas y voir, parfois, des opérations un brin marchandes, comme dans la parution de deux sommes rassemblant de grands textes de l'histoire de la physique (Sur les épaules des géants , paru en 2003) et des mathématiques (Et Dieu créa les nombres , paru en 2005). Néanmoins, concernant ces deux ouvrages, si Hawking se montre peu rigoureux dans l'étude des sources biographiques , ses présentations scientifiques sont à la hauteur de ses connaissances, et le génie des textes réunis fait qu'on les (re)découvre avec plaisir si l'on n'y a pas accès par ailleurs.

Hawking aime, on l'a vu, se placer plus ou moins implicitement dans la lignée des grandes figures de la science, et même, plus généralement, de la pensée. La comparaison, fréquente, avec Albert Einstein, qu'elle se justifie ou non sur le plan scientifique , semble pertinente au moins sur un plan symbolique. En effet, dans un cas comme dans l'autre, nous avons une figure, un nom que l'on investit de tous les attributs de l'intelligence rationnelle jusqu'à ce qu'il fonctionne comme non seulement une métaphore mais même un signifiant de celle-ci, des cours de récréation à la télévision. Chacun connaît les photographies d'Einstein donnant prise au cliché du savant hirsute éprouvant quelques difficultés à vivre en société ou même à garder le contact avec une réalité terrestre que son intelligence lui permet de dépasser voire de transformer. Dans le cas de Stephen Hawking, la maladie assume bien entendu à elle seule une part considérable, dans la perception collective, de la distanciation entre le savant et le commun des mortels. Elle fait également entrer en jeu l'affectif, à travers la sympathie, si ce n'est la pitié, que chacun ressentira à la vue de cette intelligence prisonnière d'un corps débile, que l'on met en scène tel un Icare tentant d'atteindre l'astre tout puissant, la théorie ultime.

Ainsi se trouvent réunis chez Stephen Hawking bon nombres d'éléments, réels ou fantasmés, propres à frapper les esprits contemporains : l'homme maudit pour avoir voulu savoir, condamné à mourir avant même d'avoir achevé la troisième décennie de son existence, mais qui s'arrache par la volonté et l'intelligence à cette trop courte destinée et s'élève dans les plus hautes sphères de la science. Pourtant, là ne réside pas toute la source de sa renommée : pour être connu du grand public, et espérer en être entendu, Messieurs les scientifiques, encore faut-il s'adresser à lui.