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DiploFiction / Fantômes du bois de Boulogne / Lors de ma première visite au bois de Boulogne, à l’âge de 9 ans, je ne suis pas allé voir le Jardin d’acclimatation. Ce n’est que des décennies plus tard que j’ai découvert la sombre histoire de ce lieu. Si mon père m’avait dit, au moment où il me proposa une promenade dans cet immense parc parisien, qu’il existait, caché dans l’un des recoins du vaste bois, un parc d’attractions avec des animaux et des manèges, j’aurais peut-être demandé à y aller.
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| TANU DE L’OUEST, CÉRÉMONIE DU HAIN, RITE SELK’NAM, 1923 PHOTO MARTIN GUSINDE - ANTHROPOS INSTITUT - ATELIER EXB |
en y repensant, je me dis qu’il avait délibérément choisi de ne pas me proposer une visite au Jardin. Cet homme au savoir encyclopédique n’ignorait pas que l’endroit dissimulait des crimes et des traumas, dont il ne voulait pas accabler l’enfant que j’étais. Il ne pouvait naturellement pas savoir qu’un autre chapitre du sombre passé de la France nous attendait dans le bois. Alors que nous déambulions dans un dédale de sentiers, nous tombâmes, par pur hasard, sur une grande stèle cylindrique en pierre — le monument aux fusillés de la cascade du bois de Boulogne.
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La voix de mon père s’assourdit : « Le monument de la cascade. Ah oui, j’en ai entendu parler. Il commémore le sacrifice de trente-cinq jeunes hommes qui ont été…» Il s’arrêta. Puis : « C’était après le Débarquement, oui, c’est ça, le 6 juin 1944. » Dans mon souvenir, il a alors marqué une pause.
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Nous étions arrivés au Havre au début de juin de l’année 1951. Tandis que nous approchions du port, il avait souligné comme il était étrange d’arriver en Normandie sept ans après le « D-Day ». Nous avons cru deviner Utah Beach, où les troupes alliées s’étaient battues pour poser pied sur le sol de France. « Vers le milieu du mois d’août, si je me souviens bien, toutes les unités de la Résistance parisienne ont reçu instruction de se préparer pour l’insurrection », dit mon père. « Regarde », ajouta-t-il, en pointant du doigt les noms inscrits sur le monument : « Trente-cinq noms. »
« Ils sont morts en combattant les nazis, hasardai-je. Ils ont contribué à la libération de leur pays. » « Non, répondit mon père. Ces jeunes hommes n’ont jamais eu l’occasion de se battre. Deux jours avant l’insurrection, ils ont été capturés par la Gestapo dans le bois de Boulogne, à cet endroit, et exécutés ici même. Veux-tu lire leurs noms ? »
Bien qu’ignorant le français, j’ânonnai les trente-cinq noms de la liste. Et, quand j’eus fini, mon père me conduisit vers un chêne tout proche, qui portait encore la trace des balles tirées cette nuit-là. C’est ce qui me fit la plus forte impression : que quelqu’un puisse être vivant, et que, quelques secondes plus tard, il soit mort ; qu’il y ait des causes méritant qu’on meure pour elles, et des moments où il est nécessaire de prendre un tel risque.
Je ne savais pas ce qui m’attendait, le 11 septembre 1973. Le coup d’État militaire au Chili m’a obligé à me cacher, puis à m’exiler, jusqu’à Paris, avec ma femme Angélica et notre fils de 7 ans, Rodrigo. Je n’ai pas emmené Rodrigo errer avec moi dans le bois de Boulogne et voir ce monument. Je me souvenais à peine de la visite que j’avais moi-même effectuée étant enfant, et aucun des noms ne s’était gravé en moi. C’étaient d’autres morts qui m’occupaient, les desaparecidos, dans le pays dont j’avais été chassé.
Les années ont passé, et ce n’est qu’aujourd’hui, ce 6 juin 2026 — me trouvant à nouveau à Paris, vivant à nouveau aux États-Unis, mais âgé, cette fois, de 84 ans —, que l’épisode de la stèle du bois de Boulogne m’est inopinément revenu à l’esprit. Je n’avais pas pour projet de commémorer cet épisode si lointain quand, ce matin, j’ai proposé à Angélica de nous rendre au Jardin d’acclimatation.
Je me retrouve maintenant devant ce parc de loisirs où onze personnes natives de Patagonie ont jadis été exposées comme des animaux. Je reste là, figé et immobile, essayant d’entrer en contact avec ces « indigènes », enlevés et amenés ici, en pour être exhibés.
J’essaie d’établir un contact avec eux, mais ils ont disparu.
Je ne sais pas comment on dit « disparu » dans leur langue.
Ils sont morts. Je ne sais pas comment on dit « mort » dans leur langue.
Éteints.
Je ne pense pas qu’un tel mot existait pour eux, je ne pense pas qu’ils aient jamais imaginé que leur peuple pourrait s’éteindre.
Que leur monde pourrait s’éteindre.
J’essaie d’être à l’écoute. À côté de moi, les promeneurs défilent, comme il y a plus de huit décennies, comme il y a cent quarante-cinq ans. Ma femme et moi restons à l’extérieur, préférant ne pas nous balader ou siroter un cappuccino là où des êtres originaires de la Terre de Feu, connus sous le nom de Selk’nam, furent mis en cage, pour que le peuple de Paris puisse contempler ces « sauvages » venus des confins de la terre, que des scientifiques puissent examiner leurs corps et mesurer leurs crânes, et ainsi prouver la supériorité de la race blanche.
C’est début juin — cela peut-il avoir eu lieu le 6 juin 1881, l’histoire joue-t-elle de pareils tours ? —, c’est en tout cas un jour du commencement de juin qu’un chasseur de phoques nommé Waalen débarqua sur une île du détroit de Magellan et captura deux familles.
Quatre femmes, quatre hommes et trois enfants, dont le plus jeune était une fillette de 2 ans. C’est elle qui m’obsède aujourd’hui, alors que tant d’enfants sont déportés, bombardés ou meurent de faim. Je ne peux m’empêcher de penser à cette petite fille violemment arrachée aux rivages où elle était née.
Waalen agissait sur ordre de Carl Hagenbeck, un entrepreneur de Hambourg ayant fait fortune en exhibant des aborigènes dans le monde entier. Il avait toujours besoin de nouveaux spécimens exotiques, inférieurs et bestiaux, pour continuer à attirer les clients dans ses ménageries humaines.
Pour couvrir les frais de l’expédition, Hagenbeck accepta de partager ses captifs avec un collègue français, Albert Geoffroy Saint-Hilaire, le directeur du Jardin d’acclimatation, qui avait déjà exposé des Lapons, des Inuits et des Nubiens.
Le 18 août de cette année 1881, Saint-Hilaire va à la rencontre du bateau et des onze Selk’nam lorsqu’ils débarquent dans le port du Havre.
Nous ne connaissons pas le nom de la petite Selk’nam dans sa langue, morte aujourd’hui. Nous savons seulement comment ses gardiens l’appelaient, de la manière dont elle est identifiée dans la publicité entourant l’exposition : Petite Capeline. Nous savons aussi que l’enfant meurt le 30 septembre 1881, un décès enregistré à Neuilly-sur-Seine.
La fillette succombe en Europe deux semaines après avoir été exhibée pour la première fois, le 11 septembre — encore une coïncidence de dates tragique, ce 11 septembre resurgi du passé —, aux côtés de ses parents et des autres.
Cause de la mort : broncho-pneumonie.
Contractée avec le vaccin administré aux captifs quand ils accostèrent au Havre.
Elle ne voyagera pas en Allemagne dans un wagon de fret, avec les autres. Lesquels seront exhibés au Tiergarten de Berlin, où les spectateurs vont se révolter parce qu’ils refusent de s’accoupler sous leurs yeux.
Six d’entre eux mourront en Europe, quatre seront renvoyés en Terre de Feu, puis la variole et les armes à feu des colons les achèveront à leur tour. Ils disparaîtront comme le reste des Selk’nam, comme les glaces de l’Antarctique qui, à force de fondre, disparaîtront dans les années à venir.
Personne ne connaît leurs vrais noms. Nulle plaque pour commémorer leur existence.
Ce qui est commémoré aujourd’hui, c’est autre chose, que pour l’instant la France et l’Europe ne peuvent oublier. Aujourd’hui est un jour pour une autre mémoire, un jour où l’on se souvient d’autres morts, d’autres débarquements.
Est-ce l’effet du « D-Day » ? Me voilà ramené au monument de la cascade. C’est ainsi que la mémoire fonctionne. Je suis devant le Jardin d’acclimatation et je pense à Petite Capeline. Je me revois à 9 ans, debout dans une autre partie du bois, et j’essaie de comprendre ce que tout cela signifie, ce pêle-mêle fortuit de dates, et quel message nous adressent ces indigènes arrachés à l’île dans laquelle ils vivaient.
Je fais le lien, je suis condamné à faire le lien, à relever les dates en juin, en août et en septembre qui se font écho dans le temps : le chasseur de phoques qui débarque sur cette île de Patagonie, les onze Selk’nam qui débarquent au Havre sur les côtes de Normandie, les hommes qui débarquent à Utah Beach et y perdent la vie, les hommes qui débarquent et survivent, les jeunes gens exécutés dans le bois qui pensaient être destinés à libérer Paris, mon arrivée au Havre, qui m’a permis, quelques jours plus tard, de visiter le bois.
Et aujourd’hui, 2026, un autre 6 juin. Encore une cérémonie, avec le matamore meurtrier Peter Hegseth, ministre de la guerre américain, qui, sans craindre le ridicule, sermonne ses anciens alliés européens, en usant d’une rhétorique qui rappelle le nazisme : « Aujourd’hui, d’autres plages européennes sont prises d’assaut par d’autres idéologies, dangereuses. Sur les plages d’Espagne, d’Italie, de Grèce et de Bulgarie, des bateaux et des hommes débarquent. »
En 2024, le président Emmanuel Macron déclarait : « Nous sommes tous, aujourd’hui, des enfants du Débarquement. » Expliquant que nous devions célébrer la force de la démocratie, le triomphe de la civilisation face aux barbares, que nous sommes ici grâce au débarquement de Normandie, et à tous ceux qui ont osé rêver d’un monde plus noble, plus juste.
Et pourtant.
Tant de vies sacrifiées, et nous en sommes toujours là. Partout, des guerres, des expulsions, des dictateurs en devenir, un fascisme renaissant, et la haine de Hegseth. Et toujours, oui, toujours, des gens montrés dans des cages : des hommes déportés d’Amérique, enfermés dans des cages gigantesques à l’intérieur du goulag salvadorien et exhibés, enchaînés, leurs visages rappelant en miroir ceux de leurs ancêtres indigènes.
Sommes-nous les enfants du Débarquement ou de l’indifférence ? L’amnésie est profonde, et la menace d’extinction plane. L’extinction qui a d’abord frappé les Selk’nam et leur langue, un avertissement. Comment n’avons-nous pas tiré les leçons que le passé nous exhorte à ne jamais oublier ?
Les choses ont-elles réellement changé, depuis que cette petite fille est morte dans le bois de Boulogne ?
Beaucoup d’enfants ne sont-ils pas, à cet instant même, en train de mourir sous les bombes, ou de famine, ou de maladie ? Toujours plus de desaparecidos promis à l’oubli ?
J’appelle la fillette de 2 ans. Je l’appelle.
Où es-tu enterrée, Petite Capeline ?
Pas de réponse.
(Texte traduit de l’anglais par Antony Burlaud.)
Ariel Dorfman : Écrivain chilien et américain, auteur de La Jeune Fille et la Mort (Actes Sud, 1999), des romans Allegro et Konfidenz (non traduits), qui se déroulent à Paris, coauteur de Donald l’imposteur ou l’Impérialisme raconté aux enfants (avec Armand Mattelart, Éd. Alain Moreau, 1977).
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