
Et pourtant, malgré ces tristes symptômes de la permanence et de la puissance du général par-delà la mort, je sens que quelque chose a radicalement changé dans mon pays. Comme le sentent aussi ces milliers de Chiliens qui ont célébré spontanément la nouvelle de la disparition du général Pinochet de ce monde, comme s’il s’agissait non d’une extinction mais d’une illumination. Dansant dans les rues de Santiago, tous ne cessaient de répéter un même mot, le mot “ombre”. L’ombre est partie, disaient un homme et une femme sans s’être consultés, murmuraient les uns et les autres. “L’ombre, l’ombre, c’est fini, l’ombre de Pinochet n’est plus sur nous.” Comme si le territoire national avait été purgé des mille démons d’un fléau, comme si nous comprenions que c’en était fini de la peur, fini de l’hélicoptère vrombissant en pleine nuit, fini de l’ombre impure et souillée. Pour tous ces manifestants heureux, pour la plupart jeunes, quelque chose s’est définitivement brisé au moment où a cessé de battre le cœur sec et impénitent d’Augusto Pinochet. Ils avaient passé toute leur vie, nous avions passé toute notre vie, à imaginer ce moment, ce jour où les ténèbres reculeraient, ce mois de décembre où un pays redeviendrait propre. Cet instant où nous ne pourrions plus accuser le dictateur de tout ce qui va mal, de tout ce qui ne tourne pas rond, de tout ce qui nous attriste et nous frustre. Cet instant où nous n’aurions plus jamais Pinochet comme horizon pervers.
Le général est-il mort pour de vrai ? Cessera-t-il un jour de souiller tous les miroirs schizophrènes de la vie nationale ? Cesserons-nous un jour d’être un pays divisé ? A-t-elle raison, cette future maman, enceinte de sept mois, qui bondissait de joie dans le centre de Santiago en criant sur tous les toits que maintenant tout serait différent parce que son enfant allait naître dans un Chili sans Pinochet ?
La bataille pour que ce pays retrouve son âme ne fait que commencer.
*Ariel Dorfman est chilien et écrivain,, né en 1942, a fait partie des conseillers du gouvernement Salvador Allende, renversé le 11 septembre 1973 par le général Pinochet. Né en Argentine, arrivé au Chili à l'âge de 12 ans, il a dû quitter son pays après le coup d'Etat militaire. Il enseigne aujourd'hui à l'université de Duke (Caroline du Nord). Il partage depuis 1990 son temps entre les Etats-Unis et le Chili, d'où il a écrit ce texte. Ses oeuvres ont trait à la tyrannie et l'exil.
Ariel Dorfman est chilien et écrivain, auteur notamment de La Jeune Fille et la Mort (Actes Sud).Auteur de : Exorciser la terreur. L'incroyable et interminable procès du général Augusto Pinochet (Grasset, 2003). (Traduit de l'espagnol par Pascal Riché)