samedi, mai 30, 2026

FACE À LA CHINE, L’AMÉRIQUE A UN PLAN

 

« HANGING ON » (S’ACCROCHER), 2023
DAMIEN HOAR DE GALVAN. –
 

Le Monde
Diplo

Quand l’État stratège fusionne la défense, le capital-risque et l’intelligence artificielle / Face à la Chine, l’Amérique a un plan / Se pourrait-il que la conduite erratique du président américain masque une cohérence : une formidable reprise en main de l’économie par l’État, mais un État piloté par des banquiers d’affaires ? M. Donald Trump poursuit en effet la même stratégie que son prédécesseur : organiser la souveraineté de l’Amérique vis-à-vis de la Chine dans les secteurs critiques de la défense et de l’intelligence artificielle.


par Evgeny Morozov  Écouter cet article

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par Evgeny Morozov • Lu par Thibaud Delavigne  
LE MONDE DIPLOMATIQUE - AUDIO 
«FACE À LA CHINE, L’AMÉRIQUE A UN PLAN»


Evgeny Morozov juin 2026 Temps de lecture : 22 minutes

PHOTOGRAPHIES JAVIER LUENGO

avec M. Donald Trump, on confondrait facilement les gesticulations avec le nœud de l’intrigue. Les premières — insultes, caprices douaniers, trafics de cryptomonnaies, mélodrames ministériels, cruautés calibrées pour les caméras — aimantent l’attention sur la piste de cirque. Le second s’exprime en dollars. C’est le montant du plus gros budget de défense de l’histoire des États-Unis en valeur nominale (proche, en valeur réelle, du pic annuel atteint lorsque le pays combattait Adolf Hitler) : 1 500 milliards. Pour réunir une telle somme, il faut toute l’élégance arithmétique d’un homme qui n’hésite pas à faire raquer ses propres enfants, c’est-à-dire à élaguer les services publics qui les nourrissent, les scolarisent et les soignent.

À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Ce budget est censé financer la transformation structurelle de l’État américain, de son économie et de sa place dans l’ordre mondial. La république tombe le masque du libre marché, même si l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa), le fonds d’investissement de l’Agence centrale de renseignement (CIA) In-Q-Tel, les laboratoires nationaux et autres instruments de l’« État développementaliste caché », comme l’a appelé l’économiste Fred Block (1), existent depuis longtemps. Désormais, c’est au grand jour que Washington sélectionne des secteurs d’activité, fixe des prix, prend des participations dans des compagnies privées et conditionne son aide internationale à la loyauté politique des bénéficiaires. Le vocabulaire de la guerre froide et celui de l’après-chute du Mur ne conviennent plus. « Keynésianisme militaire » signifiait booster la demande agrégée en augmentant les dépenses de défense ; « néolibéralisme militaire » visait la même chose en passant par des prestataires privés et des chaînes logistiques dérégulées.

Ce à quoi l’on assiste aujourd’hui ne relève pas d’une question de budget, mais d’affectations ; il s’agit de décider quelles compagnies peuvent se maintenir, en pratiquant quels prix, avec quels intrants, dans quels secteurs. La guerre qui se prépare sera moins physique qu’économique ; elle aura pour champs de bataille les chaînes d’approvisionnement, les goulets d’étranglement et les bilans comptables.

Derrière tout cela, il y a bien sûr la peur de la Chine et la technologie qui a mis au pas toutes les autres priorités : l’intelligence artificielle (IA). Aucun des problèmes sous-jacents n’est nouveau. Les planificateurs du Pentagone et les analystes de la Rand Corporation parlent de minéraux, de puces, de câbles, de détroits et de réacteurs depuis des décennies. Jusqu’alors, les administrations hochaient poliment la tête et détournaient la conversation. Le propre de l’IA est de fondre tous ces sujets dans un récit unique où se laisser distancer équivaut à hisser le drapeau blanc.

L’histoire commence en 2016-2017 lorsqu’une petite coterie de « faucons » obsédés par la Chine ‒ au premier rang desquels M. Peter Thiel, seul acteur de la Silicon Valley à soutenir M. Trump à l’époque ‒ décrète que les États-Unis doivent à tout prix bloquer la progression de Pékin dans les technologies mobiles, la 5G et les puces. L’interdiction de Huawei en 2019 tient lieu de banc d’essai. L’alternance politique n’y change rien. Au contraire, M. Joseph Biden perfectionne le processus en créant des strates administratives sophistiquées qui déterminent quel pays peut acquérir quelle technologie américaine. Son administration étend les restrictions d’exportations au-delà des puces elles-mêmes pour englober les machines permettant de les graver, les logiciels d’automatisation de la conception électronique (EDA), les mémoires avancées, les biotechnologies, les infrastructures d’informatique quantique et bien d’autres choses. Devenue une sorte de denrée de base dont aucun pays n’estime pouvoir se passer, l’IA exacerbe les enjeux, et les États-Unis ont le doigt sur l’interrupteur.

« KEEP DIGGING » (CONTINUEZ À CREUSER), 2023
DAMIEN HOAR DE GALVAN

Le second mandat de M. Trump consolide cet héritage bipartisan en centralisant les opérations. Assis sur une montagne de cash qu’il dépense peu ou prou à sa guise, le Pentagone pilote désormais la planification. Son budget gargantuesque lui pose surtout des problèmes de personnel — dénicher des gens capables de prendre des décisions à neuf chiffres et plus à l’aise avec le « déploiement » de capitaux que de troupes. La tâche échoit de nos jours non pas à un service de ressources humaines relégué au sous-sol, mais à des chasseurs de têtes qui facturent à l’heure et savent se montrer persuasifs. À en croire une offre de recrutement préparée par l’un d’eux (et divulguée dans la presse) (2), le Pentagone cherche à constituer une équipe de trente personnes chargée d’investir jusqu’à 200 milliards de dollars d’argent public en trois ans, plus proche du monde enchanté du capital-risque, tendance cocardière, que de celui de la fonction publique. Les émoluments promis vont de 300 000 dollars pour les salariés internes à 600 000 dollars pour ceux employés via des organisations vassales. On fait également miroiter aux postulants un « accès inégalé » à de hauts responsables de l’administration et à des réseaux de collecte de fonds incluant des fortunes royales, garantie de juteuses « opportunités de sortie ».

Pompiers pyromanes

Cette prose aguicheuse est rédigée pour le compte de l’Economic Defense Unit (EDU) (3), une agence créée en avril au sein du Pentagone par le milliardaire Stephen Feinberg, secrétaire adjoint à la guerre et grand donateur de M. Trump devant l’Éternel. M. Feinberg a aussi cofondé la société d’investissement Cerberus Capital Management, qui gère 65 milliards de dollars d’actifs et a bâti son empire sur les ruines de fleurons industriels américains, comme le géant de l’automobile Chrysler ou l’armurier Remington, l’un des plus anciens du pays.

L’EDU travaillera en tandem avec l’Office of Strategic Capital (OSC), un organisme de prêt né sous l’ère Biden, devenu entre les mains de M. Feinberg un bureau d’investissement qui place les deniers publics dans les minéraux, les câbles sous-marins, les drones ou encore les satellites. Le premier gros contrat conclu par cette entité permet de mieux comprendre comment circule l’argent. Le fonds 1789 Capital, qui compte le fils aîné du président au nombre de ses associés, est entré au capital de Vulcan Elements trois mois avant que l’entreprise ne bénéficie d’un prêt de 620 millions de dollars de l’OSC ‒ le plus élevé de toute l’histoire de l’agence. L’exécution de l’accord a pu être accélérée grâce à une dispense d’étude technico-économique, conformément à un décret présidentiel de mars 2025 qui allège les conditions d’approbation pour les projets relatifs aux minéraux critiques. L’investissement est on ne peut plus stratégique, puisque Vulcan fabrique les aimants en terres rares dont le Pentagone a désespérément besoin pour fabriquer ses avions F-35, refroidir ses data centers d’IA ‒ et dont la Chine détient le quasi-monopole.

 « RIGHT » (DROITE), 2015
DAMIEN HOAR DE GALVAN.

Loin d’être une anomalie, le deal avec Vulcan est plutôt un prototype, et les hommes qui en concoctent les répliques n’essaient plus de prétendre le contraire. C’est là qu’entre en scène le patron de l’EDU, M. George Kollitides II, ancien de Cerberus qui a aussi présidé aux destinées de Remington pendant les remous consécutifs à son rachat. Devenu conseiller principal du Pentagone pour la concurrence économique, il a mis les pieds dans le plat lors de la conférence annuelle du Milken Institute au début du mois de mai (4). Après trente ans de « domination chinoise dans la guerre économique », a-t-il expliqué, la réaction doit s’organiser selon une doctrine en deux volets : 1) « réparer », c’est-à-dire « relocaliser » les minerais critiques, leur transformation intermédiaire et leur métallisation ; 2) « casser », c’est-à-dire attaquer la base industrielle des adversaires pour les empêcher de développer les capacités que l’Amérique s’efforce, avec retard, de regagner. Et, qu’il s’agisse de réparer ou de casser, l’équipe de l’EDU sait y faire, car tous ses membres viennent « du capital-investissement ou des acquisitions à effet de levier ».

C’est avec le diagnostic qu’il pose sur l’économie américaine post-1991 que M. Kollitides devient brièvement intéressant, presque involontairement. La fuite des capitaux en quête de réglementations plus souples et d’une main-d’œuvre moins chère, les déboires des « dividendes de la paix » promis par le président George Bush père, les forces industrielles essorées jusqu’à la dernière goutte pour financer le boom de la consommation ‒ tout cela, selon lui, serait le fruit d’« erreurs de raisonnement ». On aurait plutôt attendu cette dénonciation d’un Steve Bannon ou d’un keynésien de gauche lors d’un débat organisé par Jacobin, mais elle vient bien d’un financier-né s’exprimant dans la salle de réception d’un hôtel de Beverly Hills.

L’actuel conseil de guerre économique du Pentagone est peuplé de capital-investisseurs comme lui, qui ont passé trente ans à parier sur l’érosion des capacités industrielles du pays avant de se poser en sauveurs. Ce sont eux qui font la spécificité de la séquence que nous vivons. L’Amérique d’après-guerre froide savait recourir si besoin à la planification, à ceci près que les planificateurs provenaient d’universités, de syndicats ou du ministère de l’industrie. Ils se recrutent aujourd’hui parmi les anciens de Cerberus, d’Apollo, de Cantor Fitzgerald, pompiers pyromanes qui, ayant appris au sein de fonds privés à distribuer l’argent des autres, allouent maintenant l’argent public en suivant les mêmes instincts et, globalement, les mêmes structures tarifaires.

Ces hommes agissent sur trois leviers : les capitaux, les prix, l’énergie.

Les capitaux. Sous la houlette de M. Feinberg, l’OSC a dépassé le registre du simple prêt pour accéder à la propriété proprement dite ‒ une évolution qui, de l’avis des experts, excède ses attributions, et sur laquelle le Congrès à majorité républicaine a refusé de se pencher. Le Pentagone a acquis des parts dans MP Materials et Trilogy Metals, ainsi que des warrants (bons de souscription) dans Vulcan Elements et ReElement Technologies, ce qui s’ajoute aux prises de participation du gouvernement dans Intel et Lithium Americas, nettement plus commentées. Le One Big Beautiful Bill Act (OBBBA) de M. Trump a discrètement glissé à l’OSC une enveloppe de 1,5 milliard qui lui permet par effet de levier d’accorder pour quelque 200 milliards de dollars de prêts sur quatre ans, affectés pour moitié aux minerais critiques, pour moitié à trente et un secteurs technologiques jugés « essentiels ». Dans l’ancien catéchisme américain, l’État n’était pas censé choisir les gagnants. La nouvelle règle consiste à les sélectionner avant que Pékin n’ait eu le temps de le faire ‒ et à s’assurer qu’ils sauront qui remercier.

Les prix. En décembre 2024, la Chine a interdit la vente aux États-Unis de certaines terres rares raffinées, notamment le gallium, dont elle contrôle 98 % du marché. Si l’embargo a été suspendu un an plus tard, Washington a répondu par l’annonce en février 2026 du Project Vault : un fonds de 12 milliards de dollars combinant financements publics et capitaux privés afin de constituer une réserve stratégique des soixante minerais classés comme « essentiels » par l’Institut d’études géologiques des États-Unis, les futurs acheteurs s’engageant par contrat à les acquérir à un prix prédéterminé. En complément, le gouvernement américain a lancé le Forum on Resource Geostrategic Engagement (Forge), une alliance commerciale dont les partenaires prévoient de s’entendre sur les prix planchers, les subventions et les engagements d’achat de long terme. Ou quand le libre marché, après quelques verres patriotiques, découvre la fixation administrative des prix.

GEORGE ETHEREDGE. / — COUPURES DE PRESSE RELATIVES À L’ACCIDENT
DE THREE MILE ISLAND ACCROCHÉES AU MUR D’UN RESTAURANT
DE MIDDLETOWN, LA VILLE LA PLUS PROCHE DE LA CENTRALE, 2024
/ © GEORGE ETHEREDGE - THE NEW YORK TIMES - REDUX-REA 

L’énergie. L’intelligence artificielle ne fonctionne pas à l’air pur, même si la Silicon Valley la raconte comme une ascension vers les sphères éthérées de l’abstraction (modèles, clouds, éclairs de génie…). Sur le plan matériel, il s’agit surtout d’un choc de demande ‒ d’électricité, d’eau, de turbines, d’uranium, de puces, etc. Le data center est l’usine en sweat à capuche. Le département de l’énergie ‒ où M. Thiel aurait personnellement approuvé au moins un candidat à un poste crucial dans le nucléaire, tandis que des start-up incubées par son Founders Fund ont depuis raflé les plus gros contrats (5) ‒ a pour mission de redonner à l’atome l’importance qu’il revêtait au début de la guerre froide (6). La mission Genesis du ministère de l’énergie, annoncée en novembre 2025 avec un lexique digne du projet Manhattan, regroupe dix-sept laboratoires nationaux — Los Alamos, Oak Ridge, Sandia, Argonne, etc., qui comptent à eux tous quarante mille scientifiques — au sein d’une plate-forme unique consacrée à l’IA-au-service-de-la science, dont les priorités déclarées vont de la fission nucléaire aux semi-conducteurs en passant par les matériaux critiques.

Dans ces divers domaines, l’offre est en retard de plusieurs années sur la demande. Mais, au lieu de compter sur l’équilibrage du marché par les prix, l’administration répond en accélérant les processus par décrets et en traitant les études environnementales comme des organes vestigiaux. Sans la panique de l’IA, ces financiers seraient encore dans leurs bureaux de Park Avenue à débiter des tribunes sur le déclin de l’Amérique. Installés au Pentagone, ils troquent leurs diatribes pour des ordres d’achat.

S’aligner ou subir

Vu de l’étranger, le système apparaît non comme une politique industrielle mais comme une coercition grimaçante. Toutefois les États-Unis ne demandent pas à leurs alliés de se pâmer devant leur éthique, seulement de se mettre en conformité avec leur stratégie vis-à-vis de la Chine à tous les niveaux (chaînes d’approvisionnement, exportations de puces, achats de minéraux, règlements sur les données, infrastructures énergétiques). La carotte : bénéficier de leur crédit bon marché, de leur cloud et de leurs processeurs graphiques. Le bâton : perdre l’accès aux licences d’utilisation américaines. Jusqu’à présent, le projet n’a rencontré pratiquement aucune résistance.

Fer de lance de cette politique, la coalition Pax Silica, annoncée par la Maison Blanche le 12 décembre 2025, vise à sécuriser la chaîne d’approvisionnement de l’IA afin de « réduire les dépendances coercitives » (7). Aux huit partenaires initiaux ‒ Arabie saoudite, Australie, Corée du Sud, États-Unis, Israël, Japon, Royaume-Uni et Singapour ‒ se sont joints depuis les Émirats arabes unis (EAU), la Finlande, la Grèce, l’Inde, la Norvège, les Philippines, le Qatar et la Suède. Chaque nouveau signataire met en avant ses atouts. L’Inde promet que ses oligarques débloqueront 210 milliards de dollars pour construire des infrastructures nationales d’IA utilisant des plates-formes américaines (la contradiction avec son appartenance au groupe des Brics n’a fait tiquer personne). Les EAU apportent leur géant G42, rhabillé en Microsoft après s’être débarrassé de ses fâcheuses associations chinoises sous la pression de l’administration Biden. Le cas de la Malaisie, qui n’est pas membre de la coalition, sert d’avertissement : en mai 2025, la vice-ministre des communications avait annoncé une stratégie nationale d’intelligence artificielle articulée autour des équipements Huawei ; vingt-quatre heures plus tard, après un tweet de M. David Sacks, tsar américain de l’IA, elle rétropédalait. La Commission européenne a engagé des pourparlers pour rejoindre l’alliance (Bloomberg, 12 mai 2026)…

Présents lors du sommet inaugural, les Pays-Bas, dont le champion national, ASML, fournit en machines de lithographie tous les fabricants de microprocesseurs avancés du monde, ont poliment refusé de signer. Les États-Unis pensent cependant avoir trouvé la parade pour les faire plier. Le Multilateral Alignment of Technology Controls on Hardware (Match) Act, projet de loi déposé début avril à la Chambre des représentants et soutenu par les deux partis, laisserait cent cinquante jours aux pays alliés actifs dans l’industrie des puces pour aligner leurs contrôles d’exportations sur ceux de Washington, sous peine de mesures de rétorsion unilatérales. ASML, dont le président-directeur général (PDG) dénonce depuis longtemps les motivations plus économiques que sécuritaires de ces restrictions, est bien sûr dans la ligne de mire. Le gouvernement néerlandais a protesté.

Un chantage devenu la norme

Face aux pays du Sud, les Américains prennent moins de gants. Depuis le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) dans les premiers mois de 2025, l’aide étrangère passe par la Development Finance Corporation (DFC) et la Banque d’import-export des États-Unis (Eximbank), ouvertement conçues comme des armes de guerre économique. Fin 2025, la DFC a vu un relèvement de son plafond d’investissement à 205 milliards de dollars ‒ plus du triple du niveau antérieur ‒ et un renforcement de ses capacités en matière de prises de participations au capital. Lors d’un forum du Council on Foreign Relations en avril, son directeur, M. Benjamin Black, qui vient du capital-investissement et n’a aucune expérience dans le secteur du développement, a décrit la mission de l’agence avec la poésie d’un agent de change : « bâtir des écosystèmes économiques holistiques arrimés à nos marchés financiers, protégés des prises de contrôle ennemies et structurés de telle sorte qu’ils génèrent des rendements élevés pour le contribuable américain ».

Sous Trump II, les prêts ouvrent des droits sur les résultats. Un exemple : en décembre 2025, la DFC a signé une créance de 553 millions de dollars à l’opérateur du corridor ferroviaire de Lobito. L’objectif ? Moderniser la section angolaise de cette ligne stratégique qui permet d’acheminer le cuivre et le cobalt congolais (et, à terme, le cuivre zambien) vers l’Atlantique et les chaînes d’approvisionnement américaines pour batteries et puces, les éloignant ainsi de la mainmise chinoise sur les exportations de minerais dans la région.

DES AGENTS DE SANTÉ ONT DÉCHARGÉ DES MÉDICAMENTS AU CENTRE  
DE SANTÉ DE CHIPULUKUSU, DANS LE NORD DE LA ZAMBIE,
AU DÉBUT DU MOIS.
PHOTO ARLETTE BASHIZI 

Quand les prêts conditionnels ne suffisent pas, les États-Unis menacent de refermer l’armoire à pharmacie. Lancée en septembre 2025, l’America First Global Health Strategy oblige des dizaines de pays, en majorité africains, à transférer aux agences et laboratoires pharmaceutiques américains leurs données nationales de santé ‒ plus, dans le projet d’accord zambien, vingt-cinq années de séquençage génomique d’agents pathogènes ‒ sous peine de voir couper le robinet des financements pour les traitements contre le sida et la tuberculose. Un mémo du département d’État obtenu par le New York Times révèle le type de chantage devenu la norme : la Zambie se voit offrir 1 milliard de dollars d’aide à la santé sur cinq ans (à peine la moitié de ce qu’elle recevait jusqu’en 2025) à condition de signer une convention séparée ouvrant aux États-Unis l’accès à son cuivre, son cobalt et son lithium (8). Au Kenya, l’accord déjà conclu a été suspendu le temps que la Haute Cour statue sur sa constitutionnalité. Et, lorsque le Zimbabwe a décidé de se retirer d’un arrangement à 367 millions de dollars, Washington a immédiatement annoncé la suppression progressive de son aide humanitaire à ce pays.

 « GOOD JOB » (BON BOULOT), 2024
 DAMIEN HOAR DE GALVAN

Le piège le plus redoutable pour le Sud reste cependant la fausse promesse de l’« IA souveraine » qu’on lui offre en guise de consolation (9). Investir dans les technologies américaines veut dire importer chez soi les data centers, les puces, les modèles et les programmes, puis prétendre qu’ils représentent une capacité nationale. Ce qui n’est évidemment pas le cas. Les puces peuvent être désactivées ; les modèles sont des boîtes noires que la protection du secret commercial interdit d’ouvrir ; et, faute d’être intégrés à une vision industrielle plus globale, les data centers deviennent des appendices extractifs qui produisent surtout des moyens d’influence supplémentaires pour Washington. Le scénario développementaliste classique des années 1970 et 1980, qui voyait un pays commencer par les pièces détachées automobiles avant de passer à la fabrication de voitures complètes, puis de véhicules électriques, n’a pas d’équivalent évident dans le domaine de l’IA. Or, sans une stratégie de ce type, l’« IA souveraine » est un leurre, pas une solution. Le pays qui l’a le mieux compris est la Chine, où les data centers de Mongolie-Intérieure servent d’abord l’économie nationale, ensuite seulement les industries d’exportation. Depuis ce printemps, l’agence chinoise d’administration des données évalue l’activité économique en tokens ‒ l’unité qui désigne les morceaux de texte traités par les modèles d’IA et, par extension, l’activité de ces derniers —, c’est-à-dire selon un critère étroitement lié à l’utilisation d’énergie, ce qui ouvre des perspectives nouvelles en matière de planification et d’allocation de capacités. La consommation quotidienne du pays dépasse désormais les 140 000 milliards de tokens, soit une multiplication par plus de mille depuis 2024.

Lors de la petite sauterie du Milken Institute, le stratège économique en chef du Pentagone a offert la description la plus candide à ce jour du changement d’ère en cours à Washington. La source d’inspiration, a déclaré M. Kollitides, n’est autre que l’Empire britannique, avec ses « organisations publiques-privées, comme la Compagnie britannique des Indes orientales, pilotées par l’État et dont la flotte constituait un levier de domination économique à travers le monde ». Qu’une semblable analogie puisse être proposée en 2026, sans sourciller et sans que quiconque dans l’assistance ne se lève pour mentionner la bataille de Plassey (l’acte fondateur de la colonisation britannique de l’Inde en 1757) ou la façon dont, pendant des siècles, de telles « organisations publiques-privées » ont affamé un sous-continent pour nourrir Londres, est un aveu en soi. Le modèle choisi n’est pas le New Deal, ni même l’État-arsenal de la guerre froide. C’est un monopole franchisé dont le nom demeure synonyme de pillage légal pour une bonne moitié de la planète.

M. Kollitides semble n’avoir pas remarqué que cette structure existe déjà. Le Pentagone en rédige la charte, les géants du cloud gèrent les entrepôts et une petite constellation de capital-investisseurs fournit le fonds de roulement. Palantir analyse la situation. Nvidia fournit le substrat. Le Trésor, quelque part au bout du couloir, remplit la paperasse. Comme le commerce des épices autrefois, le développement de l’IA assure la cohésion de l’ensemble. Sa fusion avec le profit et l’art de gouverner est si étroite que quiconque tente de distinguer où finit l’un et où commence l’autre sera traité comme le reliquat désuet de l’ère des règles et des procédures.

La Compagnie britannique des Indes orientales touchait ses dividendes sous forme de coton, d’opium et de thé. Son avatar contemporain les perçoit principalement sous forme d’activité numérique ‒ les tokens produits par l’IA, les requêtes traitées, les modèles entraînés avec les données des autres. Mais le livre de comptes d’antan n’a pas disparu : derrière les tokens, il y a le cuivre et le cobalt congolais, les séquences génomiques livrées par les cliniques zambiennes en échange de traitements antituberculeux qui n’arriveront peut-être jamais, les aquifères vidés pour refroidir des data centers. Depuis le Beverly Hilton, rien de tout cela n’est visible. Depuis l’East India House, à Londres, la famine de 1770 au Bengale ne l’était pas non plus. Un défaut d’architecture, sans doute.


(Traduit de l’anglais [États-Unis] par Élise Roy.)


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ILLUSTRATION  'THE SANTIAGO BOYS'

Evgeny Morozov

Directeur de The Syllabus, une plate-forme de sélection et de mise en valeur des connaissances. Son dernier livre publié en français est Les Santiago Boys (Divergences, Quimperlé, 2024), basé sur le podcast éponyme.

► À lire aussi :        'THE SANTIAGO BOYS' : HISTOIRE DE L'UTOPIE TECHNOLOGIQUE D'ALLENDE 

Notes :

(1) Fred Block, « Swimming against the current : The rise of a hidden developmental state in the United States », (PDF) Politics & Society, vol. 36, n° 2, Sage Journals, Thousand Oaks, 2008, https://journals.sagepub.com

(2) Ana Swanson, « Wall Street bankers offered lucrative access to join the Pentagon », The New York Times, 13 mars 2026.

(3) Brandi Vincent, « DOD officially launches new Economic Defense Unit to mesh military aims with global financial sway », 10 avril 2026, https://defensescoop.com

(4) « Economic defense in an era of strategic competition : A conversation with Department of War’s George K. Kollitides », 4 mai 2026, https://milkeninstitute.org

(5) Avi Asher-Schapiro, « DOGE goes nuclear : How Trump invited Silicon Valley into America’s nuclear power regulator », 20 mars 2026, www.propublica.org

(6) Lire Éva Thiebault, « Pourquoi les États-Unis relancent le nucléaire civil », Le Monde diplomatique, janvier 2026.

(7) « What is Pax Silica ? », département d’État, www.state.gov/pax-silica

(8) Stephanie Nolen, « US considers withholding HIV aid unless Zambia expands minerals access », The New York Times, 16 mars 2026.

(9) Lire « La souveraineté comme marchandise américaine », Le Monde diplomatique, novembre 2025.


SUR LE MÊME SUJET :

EDGAR MORIN EST MORT À L'ÂGE DE 104 ANS

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EDGAR MORIN LE 25 AVRIL 2023.
PHOTO OLIVIER DION 

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RFI
Disparition / Sociologue, philosophe et résistant, Edgar Morin est mort à l'âge de 104 ans / Considéré comme le dernier grand intellectuel français, Edgar Morin est décédé ce 29 mai à l'âge de 104 ans, a annoncé sa famille. Philosophe et sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS, l’auteur de Le paradigme perdu et d’une soixantaine d’autres ouvrages laisse derrière lui une œuvre transdisciplinaire, abondamment commentée et traduite, au service d’une pensée toujours libre et critique de son temps.  

Par   Arnaud Jouve Modifié le : 30/05/2026 - 08:46 8 min Temps de lecture

Celui qui se fera appeler Edgar Morin est né à Paris le 8 juillet 1921 sous le nom d’Edgar Nahoum. Son père Vidal Nahoum, est un commerçant juif sépharade immigré de Salonique qui se déclare athée, sa mère adorée, Luna Beressi, décédera à l’âge de ses dix ans des suites d’une grave maladie de cœur. Le jeune Edgar, inconsolable, dira plus tard avoir traversé ces années 1930 comme vivant dans un monde « somnambulique », élevé par son père et par sa tante Corinne Beressi. 

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Guerre et résistance

En 1938, au lendemain des événements de Munich, l’étudiant en histoire, en droit et en philosophie s’ouvre à la politique et adhère aux mouvements des Étudiants frontistes, un mélange de socialisme pacifiste et d'anti-nazisme. La guerre se propage sur toute l’Europe et l’occupation marque son enfance. En 1940, Hitler proclame « un Reich de mille ans » et en 1941 l’armée allemande s’enlise devant Moscou. Il comprend alors que l’histoire, malgré ses apparences de destin, peut dérailler de façon imprévisible à tout moment.

Edgar Morin reconsidère alors sa vision du monde, rejoint le Parti communiste français et entre, l’année suivante, jusqu’en 1944, dans la résistance clandestine. Il devient lieutenant des forces françaises combattantes, y rencontre un certain François Mitterrand, et durant cette période, il adopte définitivement le pseudonyme d’Edgar Morin. 

Ces années de résistance ne quitteront jamais le philosophe. Dans une interview au journal La Croix, Edgar Morin disait : « Aujourd’hui, contre quoi faut-il résister ? Il faut résister contre deux barbaries. Une barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par Daech, par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l’autre barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de l’intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout le monde devrait, aujourd’hui, résister ». 

Les premiers textes fondateurs 

Attaché à l'État-major de la 1re Armée française en Allemagne en 1945, il devient l’année suivante chef du bureau « Propagande », au gouvernement militaire français, et publie son premier livre L'An zéro de l'Allemagne où il décrit la situation du peuple allemand de cette époque. Ce livre est apprécié par Maurice Thorez qui l'invite à écrire dans la revue Les Lettres françaises.

Sur les conseils de Georges Friedmann, qu'il a rencontré pendant l'occupation, et avec les appuis de Maurice Merleau-Ponty, de Vladimir Jankélévitch et de Pierre George, il entre au CNRS en 1950. Dès 1949, il s’éloigne du Parti communiste français, dont il est exclu en 1951, en tant que résistant anti-stalinien. La même année, il publie L'homme et la mort et en 1959, il fait un bilan de sa vie et de son engagement au Parti communiste français en publiant Autocritique, et cofonde la revue Arguments. 

EDGAR MORIN EN 1968. 
PHOTO MICHÈLE BANCILHON

Durant ces années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili.  

Le sociologue philosophe 

Au début des années 1960, pendant près de deux ans, il part enseigner les sciences sociales en Amérique latine. Il rencontre, à l'Institut Salk de San Diego, Jacques Monod, l'auteur du Hasard et la Nécessité. À l’issue de cette rencontre, il publie Les fondements de la pensée complexe, et la même année, L’Esprit du temps. 

Dans le cadre du CNRS en 1965, Edgar Morin conduit une étude pluridisciplinaire sur une commune de Bretagne où il séjournera près d’un an. Ce travail sera publié en 1967 sous le nom de La Métamorphose de Plozevet. En 1969, ce sera la publication d’un autre travail, La Rumeur d'Orléans. 

En 1970, il est nommé directeur de recherche au CNRS et participe à la constitution d'un Centre international d'anthropologie, qui va devenir le Centre Royaumont pour une science de l'homme. Et il fonde et codirige de 1973 à 1989 le Centre d'études des communications de masse (CECMAS). Durant cette période, à l’occasion de différents séjours en Toscane puis en Provence, entre 1975 et 1976, il commence la rédaction de son œuvre majeure en six tomes, La Méthode.

Dans les années suivantes, il deviendra président de l'Agence européenne pour la culture (Unesco), co-directeur du Centre d'Études transdisciplinaires de l'École des hautes études en Sciences sociales de France. Et il crée et préside l'Association pour la Pensée Complexe. Publié en 1977, le premier tome de La Méthode dans lequel il expose en détail son concept fondateur de « complexité », est suivi par un tome 2 en 1980, puis en 1983, il écrit le tome 3, mais l'égare et poursuit néanmoins la publication des tomes 4 à 7, le dernier volume paraissant en 2004. Bien plus tard, Edgar Morin retrouva par hasard ou par chance le manuscrit perdu, le tome 3 étant finalement publié en avril 2024, à l’orée de ses 103 ans. 

La pensée complexe 

La première formulation de la pensée complexe date de 1982, dans le livre d’Edgar Morin intitulé Science avec conscience : « Le but de la recherche de méthode n’est pas de trouver un principe unitaire de toute connaissance, mais d’indiquer les émergences d’une pensée complexe, qui ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais qui permet leur intercommunication en opérant des boucles dialogiques ».

Ce concept exprime une forme de pensée acceptant les imbrications de chaque domaine de la pensée et leur transdisciplinarité. Une complexité que définissait Edgar Morin de la manière suivante : « Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot "complexus", "ce qui est tissé ensemble". Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le "re", c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. À l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier. » 

L’invitation au mystère 

Celui qui fut directeur de recherche émérite au CNRS, et docteur honoris causa d’une trentaine d’universités à travers le monde, est toujours resté un homme engagé. En 1936, la guerre d’Espagne était son premier engagement politique. De la lutte contre l’évasion fiscale à la montée de la conscience écologique, en passant par son engagement contre la guerre d’Algérie, l’homme a toujours prôné la civilisation du « bien vivre ». 

Il est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages, traduits dans de nombreuses langues. Dans ses dernières publications, comme L’aventure de la méthode, Edgar Morin résume l’essentiel de son message. Mais dans son Hymne à la vie, et plus particulièrement dans les pages sur « la compréhension du mystère », il livre peut-être l’un de ses messages les plus puissants de ces dernières décennies. Dans ce dernier texte, l’homme à la «  rationalité complexe  », témoigne : « nous approchons de l’extase également par l’invasion en nous du Mystère ».

En 2019, à 98 ans, il publiait ses mémoires Les souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard). À cette occasion, dans une émission de France Inter, Edgar Morin commente les époques traversées, des années 1930 à aujourd’hui, par ce constat : « Le futur qui était promis comme un progrès, plus personne n'y croit. Le point commun entre aujourd'hui et il y a 80 ans, c'est l'angoisse. Elle trouve des boucs émissaires. À l'époque de la crise économique, de la crise de la démocratie, les gens se sont renfermés et il y a eu cette tendance à l'hypernationalisme, où l'on dénonçait les métèques et les immigrés. Mais la conjoncture entre hier et aujourd'hui : aujourd'hui, le risque c'est le péril de la planète, une planète en convulsions… J'ai vu dans ma vie que le probable peut devenir improbable. Il y a des prises de conscience qui peuvent surgir, il peut y avoir des tournants. J'ai misé ma vie sur l'improbable, déjà quand j'étais résistant, et je continue aujourd'hui . » 

Le 10 février 2024, à l’occasion d’un événement littéraire au Maroc, le Festival du livre africain de Marrakech dont il était l’invité d’honneur, Edgar Morin n’a pas mâché ses mots pour dénoncer la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza : «  Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles (…) puissent non seulement coloniser tout un peuple (…) mais en plus, après le massacre du 7 octobre, se sont livrés à un véritable carnage, massif, sur les populations de Gaza. » 

Edgar Morin en 5 dates : 

  • 1921 Naissance le 8 juillet 
  • 1941 Adhésion au Parti Communiste  français (jusqu’en 1951) 
  • 1950 : Chercheur au CNRS, où il accède au rang de directeur de recherche en 1970 
  • 1982 Publication de Science avec conscience (Fayard), ouvrage où il élabore pour la première fois sa théorie de « l’homme complexe » 
  • 2024 Parution de La méthode de la méthode, tome 3 (Actes Sud) 

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jeudi, mai 28, 2026

AU CHILI, À 100 ANS, ELLE FAIT DANSER LA VIEILLESSE

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LA BALLERINE CENTENAIRE EVELYN CORDERO (À DROITE)
OBSERVE SES ÉLÈVES, ÂGÉES DE 50 À 80 ANS, AU CONSERVATORIO
DANZA EXPERIMENTAL DE SANTIAGO, LE 19 MAI 2026, AU CHILI /
PHOTO RODRIGO ARANGUA
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La Provence

Au Chili, à 100 ans, elle fait danser la vieillesse / La ballerine centenaire Evelyn Cordero (à droite) observe ses élèves, âgées de 50 à 80 ans, au Conservatorio Danza Experimental de Santiago, le 19 mai 2026, au Chili / Dans son studio de danse à Santiago, Evelyn Cordero, 100 ans, a les yeux qui brillent quand elle parle de ballet. "Même dans mes rêves, je danse", affirme-t-elle devant ses élèves parfois octogénaires

La Provence avec l'AFP Publié le 27/05/26 à 10:24 - Mis à jour le 28/05/26 à 02:14

Ancienne ballerine, elle dirige depuis 1994 une école de danse qui accueille des élèves de 4 à 80 ans. Mère de cinq enfants, grand-mère de 14 petits-enfants et de 19 arrière-petits-enfants, elle vient d'être distinguée parmi les "100 leaders" de plus de 75 ans au Chili, pour son travail auprès de plus de quatre générations.

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Malgré ses problèmes d'audition, cette petite femme aux cheveux blancs et au regard alerte continue d'animer des cours dans son studio aux rideaux violets du quartier huppé de Vitacura.

► À lire aussi :     CHILI / D'ÉGOUT À CIEL OUVERT À CORRIDOR VERT, LA RENAISSANCE DU MAPOCHO

Tous les mardis matin, à partir de 10H00, elle bat la mesure avec sa canne, fredonne des airs de musique classique et esquisse quelques pas devant une dizaine de femmes âgées de 50 à 80 ans.

En guêtres noires ou roses et chaussons foncés, les danseuses enchaînent les mouvements. Certaines s'appuient brièvement sur la barre avant de reprendre les demi-pliés sous les consignes de leur professeure.

DES ÉLÈVES DE LA BALLERINE ET PROFESSEURE DE DANSE CENTENAIRE
 EVELYN CORDERO, ÂGÉES DE 50 À 80 ANS, ASSISTENT À UN COURS AU
CONSERVATORIO  DANZA EXPERIMENTAL DE SANTIAGO,
LE 19 MAI 2026 AU CHILI
PHOTO AFP / RODRIGO ARANGUA

"Etirez-vous quand vous dansez et bougez la tête", lance celle-ci, en corrigeant chaque posture. "Quelle torture", souffle une septuagénaire en riant face aux exigences de l'ancienne ballerine.

Pour certaines élèves, ces cours sont devenus bien plus qu'une activité physique.

Le Chili vieillit plus vite que la plupart des pays de la région, sur fond de baisse durable de la natalité. Selon l'Institut national de statistiques, le pays devrait enregistrer dès 2028 plus de décès que de naissances.

- "Comme une thérapie" -

Des élèves de la ballerine et professeure de danse Evelyn Cordero, âgée de 100 ans, suivent un cours au Conservatorio Danza Experimental de Santiago, le 19 mai 2026, au Chili

DES ÉLÈVES DE LA BALLERINE ET PROFESSEURE DE DANSE
EVELYN CORDERO, ÂGÉE DE 100 ANS, SUIVENT UN COURS
AU CONSERVATORIO DANZA EXPERIMENTAL DE SANTIAGO,
LE 19 MAI 2026, AU CHILI
PHOTO RODRIGO ARANGUA

"C'est une pause pour moi, comme une thérapie (...) J'ai traversé une très grave dépression et c'est grâce à ma professeure et mes camarades que j'ai réussi à m'en sortir", confie à l'AFP Alejandra Cusacovich, 74 ans.

"Cela fait 48 ans que je viens ici et je ne manque pas un seul cours", ajoute-t-elle.

"Pendant une heure et demie, on oublie tous nos problèmes", renchérit la plus jeune du groupe, Pilar Valenzuela, 55 ans.

Au Chili, le taux de dépression est de 6,7 pour 100.000 habitants, un chiffre supérieur à la moyenne mondiale de 5,7, souligne auprès de l'AFP le psychiatre Roberto Sunkel.

Ce taux "augmente dès qu'on atteint des âges plus élevés", jusqu'à 39 pour 100.000 habitants chez les plus de 80 ans, précise-t-il.

Les principales causes sont l'isolement, la baisse des revenus, le décès de proches ou encore certaines pathologies.

La danse est "un travail très complet parce qu'on fait travailler toute la musculature, le cerveau aussi, en suivant la musique", souligne Evelyn Cordero.

La centenaire, dont deux des filles sont danseuses professionnelles, dit avoir souvent vu ses élèves traverser des périodes difficiles. "J'aime avoir un contact plus affectueux avec elles", explique-t-elle.

Si elle a dû abandonner ses vieux chaussons pour des baskets, plus stables et confortables, la danse reste sa principale source d'énergie.

"Je ne m'ennuie jamais. Je peux passer une matinée entière assise à réfléchir à une nouvelle chorégraphie", confie celle qui danse depuis l'âge de 4 ans.

Arrêter d'enseigner, elle y a déjà pensé, "mais ça n'a pas duré longtemps", car la danse la "comble pleinement", dit-elle.

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DANSEUSE CATHERINE DUARTE À SANTIAGO,
 LE  25 OCTOBRE 2019
PHOTO MARIA PAZ MORALES.

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mardi, mai 26, 2026

UN SÉISME DE MAGNITUDE 6,9 FRAPPE LE CHILI

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CARTE D'INTENSITÉ 
CAPTURE D'ÉCRAN USGS

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Ouest France

Un séisme de magnitude 6,9 frappe le Chili / Un séisme de magnitude 6,9 s’est produit au Chili à une trentaine de kilomètres à l’est de la ville de Calama (nord), a annoncé lundi l’institut géologique américain USGS.

Ouest-France Publié le 26/05/2026 à 02h22

Un séisme de magnitude 6,9 s’est produit au Chili à une trentaine de kilomètres à l’est de la ville de Calama (nord), a annoncé lundi l’institut géologique américain USGS. La secousse s’est produite à 101,3 kilomètres de profondeur, dans le désert de l’Atacama, de même source.

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Les autorités chiliennes n’ont signalé aucun blessé ou dégât à ce stade. « La menace de tsunami est écartée pour les côtes du Chili », a déclaré Felipe Plaza, du service national de prévention et de gestion des catastrophes, dans une vidéo publiée sur X.

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Un supermercado de Calama registró daños tras el fuerte sismo que se percibió la tarde de este lunes en varias regiones del norte / El Mostrador · Audio d’origine / Un supermarché de Calama a enregistré des dégâts suite au fort séisme perçu ce lundi soir dans plusieurs régions du nord du Chili. Le mouvement tellurique a provoqué des chutes de produits et des affectations à l'intérieur du complexe commercial. / Le séisme de magnitude 6,9 a été enregistré ce lundi après-midi dans le nord du Chili et a été perçu dans au moins quatre régions du pays, selon les informations fournies par le Service national de prévention et d'intervention en cas de catastrophe (Senapred). / Selon le rapport du Centre national sismologique, le mouvement tellurique s'est produit à 17:52 et a eu son épicentre à 12 kilomètres au sud de Calama, dans la région d'Antofagasta, avec une profondeur de 94 kilomètres.

Sur des images du diffuseur TVN, on peut voir des produits tomber des étagères d’un supermarché pendant le tremblement. Selon les médias locaux, celui-ci a été ressenti dans les régions d’Arica, Tarapaca, Antofagasta et Atacama.

► À lire aussi :     CHILI / D'ÉGOUT À CIEL OUVERT À CORRIDOR VERT, LA RENAISSANCE DU MAPOCHO

Le Chili, où convergent trois plaques tectoniques, est l’un des pays présentant la plus forte activité sismique au monde, et ne se soucie souvent que peu des secousses de magnitude inférieure à 7.

En 1960, il a été frappé par le séisme considéré comme le plus fort jamais enregistré, de magnitude 9,5. La ville de Valdivia avait été dévastée, et 9 500 personnes tuées. En 2010, un tremblement de magnitude 8,8 avait provoqué un tsunami responsable de la mort de plus de 520 personnes.

FENÊTRE SUR COUR

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«DRONNES»


CHILI / D'ÉGOUT À CIEL OUVERT À CORRIDOR VERT, LA RENAISSANCE DU MAPOCHO

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LE FLEUVE MAPOCHO AU PIED DES ANDES, EN PÉRIPHÉRIE
 DE SANTIAGO, LE 28 AVRIL 2026 AU CHILI
PHOTO RODRIGO ARANGUA
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RTBF
Ecologie / Chili : d'égout à ciel ouvert à corridor vert, la renaissance du Mapocho / Pendant des décennies, le fleuve Mapocho qui traverse Santiago a été un égout à ciel ouvert. Mi-mai, un millier de personnes ont couru sur ses berges, symbole de sa réappropriation par les habitants de la capitale chilienne. [« humide » et « zone humide », ce n'est pas pareil.]

Par RTBF avec l'AFP Hier à 12:30 Temps de lecture 2 min

le fleuve qui traverse 16 communes de cette métropole de près de 10 millions d'habitants recevait jusqu'en 2010 près de 97% des eaux usées de la ville.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Long de 110 km, il était hautement pollué et personne ne s'arrêtait pour regarder ses eaux marron. Ceux qui le traversaient se bouchaient le nez.

"Pour Santiago, c'est une fierté de récupérer quelque chose qui était presque perdu", lance, essoufflé, Eulogio Cancino, 58 ans, à l'arrivée d'une course de 10 km organisée pour célébrer le sauvetage du fleuve.

Le programme de dépollution a duré 12 ans

DES COUREURS PARTICIPENT À UNE COURSE LE LONG DES RIVES
DU FLEUVE  MAPOCHO À SANTIAGO, LE 17 MAI 2026 AU CHILI
PHOTO RODRIGO ARANGUA

A 20 km de là, à La Ermita, petite localité de la cordillère des Andes où le Mapocho prend sa source, Joaquin Moure décrit les effets du vaste programme de dépollution mené pendant 12 ans. Le fleuve contribue désormais "à la diversité et constitue un refuge pour la nature et l'être humain", souligne l'agronome de la Fondation Mapocho Vivo.

La dépollution, fruit d'un partenariat public-privé, a nécessité la construction d'un réseau souterrain de 28 km reliant 21 points de collecte des eaux usées afin d'empêcher leur rejet dans le fleuve.

Acheminée vers des stations de traitement de nouvelle génération, l'eau y est décontaminée avant d'être réinjectée dans le cours d'eau ou utilisée pour l'irrigation, sans risque de transmettre le typhus ou l'hépatite, des maladies fréquentes lorsque l'irrigation se faisait avec des eaux usées non traitées.

LE FLEUVE MAPOCHO AU PIED DES ANDES, EN PÉRIPHÉRIE
DE SANTIAGO, LE 28 AVRIL 2026 AU CHILI
PHOTO RODRIGO ARANGUA

Nous utilisons tous les déchets pour produire du gaz, alimenter la centrale en énergie et les boues sont transformées en engrais pour l'agriculture.

C'est ce qu'explique Cristian Schwerter, directeur de la planification et de l'ingénierie chez Aguas Andinas, principale compagnie de traitement des eaux de Santiago.

Pour ce modèle d'économie circulaire et zéro déchet, l'ONU a récompensé la filiale du groupe français Veolia lors de la COP24 en Pologne en 2018.

Retour remarqué d'un poisson endémique

La vie a aussi progressivement fait son retour. Environ 80 espèces, endémiques, locales ou exotiques, vivent désormais autour du Mapocho, parmi lesquelles des ragondins, des hérons bihoreaux et des foulques.

VUE AÉRIENNE D'UNE STATION D'ÉPURATION DES EAUX USÉES, APPELÉE "BIOFACTORY",
 OÙ LES EAUX DU FLEUVE MAPOCHO SONT TRAITÉES, À SANTIAGO, LE 7 MAI 2026 AU CHILI
PHOTO FRANCO FAFASULI

Le plus emblématique est cependant le "bagrecito", un petit poisson endémique aux moustaches caractéristiques, qui ne survit que dans des eaux propres.

"Avoir un poisson natif dans un système hydrique est une bonne nouvelle" et son retour indique que "tout ce qui soutient la vie est en bon état", explique la biologiste Natalia Sandoval, directrice technique du Centre d'écologie appliquée.

Tenant dans la main un de ces petits poissons, long de quelque centimètres à peine, capturé dans le cadre d'un suivi écologique, Joaquin Moure se réjouit que le Mapocho soit devenu "sûr pour lui".

[ -Ñ-  Cliquez sur la flèche pour visionner la vidéo ]

 Le président d'extrême droite José Antonio Kast,  a confondu « zone humide » (Tourbières, prairies inondées, marais, prés salés, forêts alluviales ou encore mangroves) et « humide » qui est de la nature de l'eau.

Le combat continue

Le fleuve a été déclaré en janvier "zone humide urbaine", un statut destiné à reconnaître sa valeur environnementale et à renforcer sa protection.

L'AGRONOME JOAQUIN MOURE MONTRE UN PETIT POISSON "BAGRECITO"
DU FLEUVE MAPOCHO, AU PIED DE LA CORDILLÈRE DES ANDES,
À LA PÉRIPHÉRIE DE SANTIAGO, LE 28 AVRIL 2026 AU CHILI
PHOTO RODRIGO ARANGUA

Malgré cette transformation, des déchets subsistent encore sur certaines portions des berges. "Le Mapocho change beaucoup selon les quartiers traversés, notamment parce que plusieurs communes se partagent sa gestion", souligne Margarita Jans, architecte à l'Université Diego Portales.

Sa réhabilitation s'inscrit dans une transformation plus large de Santiago. Une piste cyclable de 42 km et plusieurs parcs aménagés sur les berges ont progressivement changé la relation des habitants avec le fleuve.

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PHOTO JOE FOX 

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