samedi, octobre 31, 2026

DE SANTIAGO À PORT-AU-PRINCE

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« CONCIERTO BARROCO, LA HAVANE 2024»
ERNEST PIGNON-ERNEST


Mémoires latino-caribéennes

Le Monde
Diplo
Dessinateur hors pair, Ernest Pignon-Ernest pratique, depuis plus d’un demi-siècle le collage in situ — pour troubler les lieux, raviver les mémoires, interroger les consciences. Si son art, qui allie héritage classique et vocation contestataire, a ses racines dans la vieille Europe, entre France et Italie, il s’est aussi déployé en Amérique latine, dans un dialogue fraternel avec les cultures du sous-continent.  Malgré mon admiration pour Cézanne, il m’arrive de dire que je ne suis pas là pour peindre des pommes. La référence, pour moi, c’est Guernica, depuis que j’ai 12 ans. Un art d’intervention.

par Ernest Pignon-Ernest   

ERNEST PIGNON-ERNEST. —
DÉTAIL DE « CONCERT BAROQUE »,
 LA HAVANE, 2024 :
L’EMPEREUR MOCTEZUMA
© ADAGP, PARIS, 2026

Lorsque j’ai tenté de me consacrer à la peinture, au milieu des années 1960, j’ai quitté Nice pour le Vaucluse, un Vaucluse rêvé — Pétrarque, René Char, Pierre Seghers, le Ventoux, une espèce de Toscane. À peine installé, je découvre un cri de révolte artistique : le poème-tract «La Provence point oméga » de Char et un dessin de Picasso dénoncent l’implantation de la force de frappe dans la région. Des silos nucléaires doivent être coulés sur le plateau d’Albion, entre Luberon et Ventoux. D’un côté, la Provence, terre magnifique ; de l’autre, la violence qu’on lui inflige en enkystant cette puissance de mort sous les lavandes.

ERNEST PIGNON-ERNEST. – « HAÏTI », CHARLEMAGNE PÉRALTE
 ET JACQUES STEPHEN ALEXIS, PORT-AU-PRINCE, 2019
PHOTO ADAGP, PARIS, 2026

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Dans un premier temps, je pense en faire un thème de peinture. Puis je me rends compte que je ne peux pas, que ce qui se passe là est plus ample. Avec le nucléaire, c’est d’un tournant dans l’histoire de l’humanité qu’il est question : l’homme peut annihiler la vie. Cela appelle un Guernica… Picasso pourrait peut-être, mais pas moi. Je ne peux aborder ce thème au moyen d’un tableau, d’une image autonome, de l’œuvre fermée — celle qu’on met dans une galerie, et qui ne tient pas compte du contexte.

Pour mieux appréhender le danger atomique, cette menace irreprésentable, j’ai beaucoup lu, cherché des documents sur les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki. Et j’ai trouvé cette emblématique photographie d’Eiichi Matsumoto qui montre l’ombre, la silhouette d’un passant, littéralement photogravée sur un mur par l’explosion. Persuadé qu’il fallait non plus représenter mais intervenir directement sur le territoire, j’ai, à partir de cette ombre fantôme, élaboré un pochoir que je suis allé imprimer sur les quelques murs, les rochers, les routes qui menaient au plateau d’Albion.

C’est là que se définit, sans que je le sache, ce qui sera désormais mon écriture : me saisir d’un lieu et le travailler en y glissant des images, de la fiction, un élément qui vient en changer l’appréhension, en troubler la lecture. Et révéler la réalité enfouie. Je ne cherche pas à « faire descendre l’art dans la rue », mettre mes œuvres sur les murs pour que tout le monde les voie, comme on l’a parfois dit, et comme l’ont fait certains artistes de ma génération. L’œuvre — si tant est qu’on puisse parler d’œuvre pour ce genre d’intervention — n’est pas mon dessin : c’est le lieu travaillé par l’image que je viens y inscrire. Perturber et modifier un espace en y insérant de la poésie, de l’histoire, de la politique : voilà ce que je tente de faire depuis près de soixante ans. En France, en Italie, en Afrique du Sud, en Palestine. Et aussi, à trois reprises, en Amérique latine.

Le Chili d’Allende, après l’horreur de Prague, ce fut un grand espoir, puis un choc. Peu après le coup d’État de 1973, j’ai lu dans Le Monde que José Balmes, peintre et doyen des beaux-arts à l’université de Santiago, était accueilli par les communistes d’Ivry. Comme beaucoup de réfugiés chiliens, lui et son épouse, Gracia Barrios, étaient arrivés en France sans rien. Il y avait à ce moment-là, à La Ruche, la cité d’artistes où je travaillais à Paris, un atelier vide, qui avait été celui de Chagall. J’ai convaincu les résidents de les recevoir. Et ils sont restés plusieurs années.

On se voyait tout le temps. Un jour, au début des années 1980, Balmes me dit : « Tu sais, les camarades, les artistes qui sont restés au Chili se sentent coupés de tout. On avait un atelier collectif de gravure, à Bella Vista, mais tout s’est arrêté. Peut-être que si tu y allais, ça contribuerait à le relancer… Tu irais ? »

J’ai dit oui et suis parti là-bas, à Santiago, pour aider à réactiver le collectif. Cela a suscité des réunions, des rencontres, créé une petite dynamique. Selon les jours, nous étions trente, quarante ou cinquante. On discutait beaucoup, on dessinait. J’étais invité par les uns et les autres — militants du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) ou du Mouvement d’action populaire unitaire (MAPU), communistes, socialistes…

ERNEST PIGNON-ERNEST. – « PABLO NERUDA »,
 SANTIAGO DU CHILI, 1981
© ADAGP, PARIS, 2026

Finalement, nous avons cherché à réaliser une image commune. Et la figure de Pablo Neruda s’est imposée. Naturellement. La poétesse est-allemande Eva Strittmatter a écrit : « Les poètes font leur pays. / Et la Grèce, c’est Rítsos qui l’a faite / Et Neruda a fait le Chili » (1). C’est profondément vrai : les grands poètes incarnent leur pays, leur époque, leur peuple. Pasolini concentre et exprime toutes les contradictions de l’Italie du XXème siècle. Maïakovski, toute l’Union soviétique, son génie et son drame. Pour dire le Chili, et en même temps la résistance, je dessine donc Neruda. C’était mon dessin, mais tout le monde a participé à sa conception, à l’impression dans l’atelier. Quand on a tiré les affiches, ce qui sortait était un produit collectif, qui répondait à un besoin partagé. Mon Neruda — notre Neruda — est revêtu d’un grand poncho, il n’est pas en costume. Pour des raisons symboliques, bien sûr, parce qu’il est du côté du peuple d’Amérique. Parce que cela traduit mieux le côté tellurique de cet homme « sorti du roc et de la boue », comme il le dit lui-même. Mais aussi parce qu’on n’était pas certains, alors, de pouvoir coller nos affiches à l’extérieur. On se disait qu’à défaut de placarder le dessin dans les rues on pourrait toujours le distribuer autour de nous, parmi les camarades, dans les associations, et qu’alors les gens s’approprieraient l’image et peindraient dans la grande surface blanche du poncho. C’est ce qui est arrivé : certains ont peint des paysages du Chili, d’autres ont écrit des poèmes…

ERNEST PIGNON-ERNEST. – « PABLO NERUDA », SANTIAGO DU CHILI, 1981
© ADAGP, PARIS, 2026

Nous avons malgré tout réussi à coller. Dans les entreprises, grâce à des syndicalistes amis. Et même parfois dans la rue, près de chez Neruda — sans nous faire attraper. Les camarades connaissaient bien les lieux, on faisait très vite. L’un d’entre nous a eu l’idée de plastifier les dessins et leur a fait traverser la ville par le Río Mapocho. L’image de don Pablo a ainsi parcouru la ville en flottant sur l’eau. D’autres sont allés déposer le dessin dans des champs labourés. Avec nos maigres moyens, nous avons essayé de le rendre à nouveau présent. Lui, et la résistance qu’il incarnait.

Un jour, les amis de l’atelier m’ont dit : « Ernest, on ne peut pas faire ça sans le montrer à Matilde. » « Pancho » Brugnoli, le chef, m’emmène alors chez Matilde Urrutia, la veuve du poète. Il sonne, elle ouvre. Brugnoli dit : « Matilde, c’est notre camarade français. » Il disparaît aussitôt et me laisse seul avec elle. Je me retrouve dans la maison, dans une grande pièce, où je déroule mon dessin. Matilde Neruda est au bout, elle regarde attentivement, et pendant longtemps ne dit rien. Je suis impressionné, mal à l’aise. Puis elle laisse tomber : « Pablo n’était jamais comme ça. » En français. « Vous savez, il riait toujours. Même quand on nous a expulsés de France, il a gardé le sourire, il a dit : “Champagne pour tout le monde !” Et là, vous l’avez fait si grave… » Puis elle se reprend : « Grave et résolu ». Elle m’embrasse. « Bien sûr. Maintenant, il y a le fascisme. »

Un matin d’avril 1980, les services diplomatiques cubains à Paris m’appellent. On m’invite. Je ne comprends pas immédiatement ce qu’ils veulent. Est-ce à l’ambassade que je dois me rendre ? Non, non, à Cuba même. Alejo Carpentier, l’écrivain cubain, attaché culturel à l’ambassade, vient de mourir. Son corps va être rapatrié ; je suis convié à ses funérailles ; on tient à ce que je fasse le voyage. Surprise. Je n’avais aucun lien personnel avec Cuba ni avec Carpentier. Même si je l’avais lu et admirais ses livres, je n’aurais jamais osé l’approcher. J’accepte. Me voici dans l’avion avec Régis Debray (aujourd’hui un ami proche, mais que je rencontre alors pour la première fois), les poètes René Depestre et Max-Pol Fouchet, le traducteur Claude Couffon, les journalistes Ignacio Ramonet et Ramón Chao, d’autres encore… La veuve de Carpentier, Lilia Esteban Hierro, demande : « Qui est Ernest ? » Son mari, m’explique-t-elle, avait tellement aimé mon exposition au Musée d’art moderne en 1979 qu’elle a tenu à ce que je sois présent à la cérémonie.

Je me suis souvent demandé ce qui, dans mon travail, avait pu retenir l’attention de ce grand écrivain. Je suppose que c’est cette sorte d’intertextualité que je tente de pratiquer avec mes images. Chez moi, comme chez lui, le temps et la distance n’existent pas, en tout cas ne séparent pas ; le passé rencontre le présent ; des images et des citations anciennes sont réemployées pour en fabriquer de nouvelles ; une culture se glisse dans une autre… C’est le principe même de Concert baroque (1974), ce court récit de Carpentier, saturé de références, où un seigneur mexicain du XVIIIe siècle et son serviteur noir traversent l’Atlantique, rejoignent Venise, prennent part au carnaval, rencontrent Vivaldi, Haendel et Scarlatti, leur font connaître l’histoire de l’empereur aztèque Moctezuma. Au petit matin, après une nuit de bamboche, le groupe va prendre son petit déjeuner près de la tombe de Stravinsky. Et, à la fin du livre, le serviteur, Filomeno, assiste à un concert de Louis Armstrong, où résonnent les échos de l’Ancien Testament. Les barrières temporelles sont abolies, les cultures se mêlent, la frontière entre le réel et l’imaginaire se brouille. Le livre de Carpentier est habité par les œuvres antérieures, truffé d’intertextualité et d’anachronismes. Comme le sont mes dessins.

ERNEST PIGNON-ERNEST. — DÉTAIL DE « CONCERT BAROQUE »,
LA HAVANE, 2024 : ROBERT DESNOS ET ALEJO CARPENTIER
© ADAGP, PARIS, 2026

J’assiste donc aux obsèques. Je monte même symboliquement la garde autour du cercueil, au pied du mémorial José-Martí. Un immense cortège, à la fois solennel et désordonné, accompagne la dépouille de la place de la Révolution au cimetière. À la fin de la cérémonie, le ministre de la culture nous dit : « Dans quelques jours, c’est le 1er mai. Fidel vous invite à rester. » Je profite de l’occasion. Dans l’intervalle, je découvre La Havane avec le poète Nicolás Guillén. Quotidiennement, je retrouve Claude Couffon pour le petit déjeuner. Un matin, je le vois causer avec un autre type et me glisse dans la conversation. Au fil de la discussion, je comprends qu’il s’agit de Gabriel García Márquez. Stupeur. Pour moi, c’est comme si je me trouvais à côté de Victor Hugo.


Le 1er mai arrive. Foule énorme, air de fête, portrait géant du Che. Je crois me souvenir que la délégation chinoise se lève et s’en va pendant le discours de Fidel Castro. À un certain moment, Fidel descend, vient chercher Guillén, qui est près de moi, lui demande de lire ses poèmes devant la foule. Guillén se lève, monte à la tribune. Était-ce prémédité ? Peut-être. Sur le moment, en tout cas, cela paraissait spontané. J’ai vu un grand poète réciter ses vers devant un auditoire de plusieurs centaines de milliers de personnes.


À mon retour à Paris, je rencontre le musicien Bernard Lubat, qui me propose d’intervenir au festival d’Uzeste. Je décide de m’inspirer de Concert baroque pour ma contribution. Sur les murs du village, je colle des médaillons, comme des fenêtres, où apparaissent des musiciens. Ceux du livre, et bien d’autres, de Berlioz à Jimi Hendrix, en passant par Ravel ou Billie Holiday…


Les années passent, mais Cuba continue de compter, de nous préoccuper. Donald Trump arrive à la Maison Blanche, on sent bien que quelque chose pourrait finir. Avec un groupe d’amis, nous imaginons une création collective — images, musique, conférences — à destination de l’île. Pour ma part, je propose au Musée national des beaux-arts de La Havane une exposition d’estampes, qui ne nécessite pas de gros moyens. La valise diplomatique assure le transport. L’exposition a lieu. Le directeur de la Biennale de La Havane me dit : « Pourquoi venir, exposer au musée et ne rien faire dans la rue ? » Comment répondre à l’invite ? Je travaille dans le temps long, j’aurais besoin de mois, d’années peut-être, pour m’inscrire vraiment dans ces lieux et dans cette histoire. Dans le délai imparti, impossible d’oser envisager une image qui « dirait Cuba ». En outre, je veux éviter l’héroïsation politique. Je ne veux pas faire d’images plus grandes que nature — qui pour moi évoquent toujours la publicité, ou la propagande. Je ne veux pas d’images éternelles, indestructibles, mais des images vulnérables.


La solution qui s’offrait à moi, qui pour moi avait du sens, c’était de suivre et d’approfondir la piste Carpentier, ouverte des années plus tôt. J’avais relu Concert baroque, je pensais l’avoir mieux compris. Je l’avais dans mon magasin mental.


Je choisis le lieu, un mur de la bibliothèque Rubén-Martínez-Villena — un écrivain et militant communiste emprisonné dans les années 1920, en même temps que Carpentier. La grande façade est percée de fenêtres occultées. J’y représente, réunis au balcon, les musiciens de Concert baroque et, tout près d’eux, le romancier lui-même. Poussant plus loin l’interculturalité pratiquée par Carpentier, j’ajoute d’autres figures. Parmi elles : Nicolás Guillén, mon guide cubain ; Desnos, qui m’est si cher, et dont on ignore souvent qu’il a permis à Carpentier, menacé par le régime de Gerardo Machado en 1928, de quitter Cuba pour Paris en lui prêtant ses papiers d’identité ; Joseíto Fernández, le compositeur de Guantanamera ; Bob Marley, autre Caribéen universel.


Je me disais que, sur ce vaste mur, l’image pourrait être prolongée par des artistes cubains de street art. Que peut-être, même, ils mettraient un coup de couleur sur mes bonshommes noir et blanc. Force est de constater que ça n’a pas eu lieu. Si l’œuvre comporte une interrogation, c’est celle-là.

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ERNEST PIGNON-ERNEST. – « HAÏTI », PORT-AU-PRINCE, 2019
© ADAGP, PARIS, 2026

Dans Concert baroque, Carpentier fait dire à l’un de ses personnages : « Il est nécessaire parfois de prendre ses distances, de mettre entre les choses et soi un océan. » Au début des années 2010, après avoir beaucoup travaillé en France et en Italie, j’ai passé l’océan, pour participer au festival Étonnants Voyageurs, qui se déroulait à Port-au-Prince. Des relations se sont nouées. Lyonel Trouillot m’a fait connaître l’île. C’est lui qui m’a fait découvrir le destin et l’œuvre de Jacques Stephen Alexis.

Fils d’un diplomate, formé comme neurologue à Paris, auteur d’un magnifique roman, Compère général soleil (Gallimard, 1955) — qui fut immédiatement salué et pressenti pour le Goncourt —, ami des grands écrivains de son temps, Alexis aurait pu se contenter de mener une confortable carrière de médecin et d’homme de lettres. Mais — comme avant lui Jacques Roumain, auteur de Gouverneurs de la rosée et fondateur du Parti communiste haïtien — il s’investit dans le mouvement communiste international, crée un parti en Haïti, défie François Duvalier, rencontre Ho Chi Minh, Mao et Che Guevara. Et, pour finir, échafaude un projet de guérilla visant à renverser « Papa Doc » (Duvalier). Inspiré par l’exemple cubain, il débarque une nuit d’avril 1961 sur une plage du nord-ouest de l’île, près de Bombardopolis, avec quelques camarades. Des tueurs l’attendaient. On ne sait pas exactement quel a été son sort. Son corps a disparu. Duvalier n’a jamais revendiqué son exécution. Le tyran n’était pas prêt à affronter le « fracas que fait un poète qu’on tue »…

ERNEST PIGNON-ERNEST. – ÉTUDE POUR UN PORTRAIT
 DE JACQUES STEPHEN ALEXIS, 2019
© ADAGP, PARIS, 2026

J’admire l’écriture d’Alexis, j’admire son parcours. J’aime ses vœux, publiés début 1957 dans Les Lettres françaises. « Latino-américain et haïtien jusqu’à la moelle des os », « fils de l’Afrique », « héritier de la Caraïbe et de l’Indien- Américain à cause d’un secret cheminement du sang et de la longue survie des cultures », et en même temps héritier « de la vieille Europe, de l’Espagne, et de la France », il célèbre la « merveille humaine ». « L’humanisme, écrit Alexis, ne se développe pas tout seul, c’est nous qui le faisons avancer. »

Jacques Stephen Alexis est la première figure haïtienne sur laquelle je travaille, la première que je fais réapparaître sur les murs de Port-au-Prince, en 2019. Parce qu’il représente la résistance toujours relancée d’un pays toujours opprimé, terrorisé, tyrannisé. Je dessine aussi d’autres martyrs. Comme Anacaona, « fleur d’or », princesse taïno, poétesse et musicienne, pendue par les envahisseurs espagnols au début du XVIe siècle. Ou Charlemagne Péralte, meneur du mouvement Cacos, qui luttait contre l’occupation américaine et fut assassiné par les marines en 1919. Son cadavre, revêtu d’un simple pagne, fut attaché à une porte et photographié. Le cliché a largement circulé. Devant cette image, on pense immanquablement à la dépouille de Guevara, au Christ de Mantegna, à la crucifixion.

ERNEST PIGNON-ERNEST. – « ANACAONA/
ASSOMPTION, HAÏTI », PORT-AU-PRINCE, 2020
© ADAGP, PARIS, 2026

Je m’intéresse aussi au vaudou, sur lequel les envahisseurs se sont longtemps cassé les dents. Jacques Stephen Alexis ne méprisait pas le vaudou. « C’est une grande et belle chose pour un peuple que de conserver vivantes ses légendes », disait-il. Il savait que le merveilleux est l’« imagerie dont le peuple enveloppe son expérience », qu’il y « reflète son espérance ». Je mélange croix catholiques et croix issues de rituels vaudous. La cathédrale de Port-au-Prince est là, immense, ravagée par le tremblement de terre, désertée. C’est une métaphore extraordinaire. J’y installe mes collages, aidé par deux Haïtiens : l’un chrétien, l’autre adepte du vaudou.

Vient un jour où Lyonel Trouillot me met en garde. Il est devenu trop dangereux de coller dans les rues. Je quitte Haïti. En compensation, en attendant, je dessine sur des photographies prises là-bas, pour préparer de futures interventions. Le projet est interrompu. Jusqu’à quand ?

Deux expositions

Le Musée Ziem de Martigues propose une ample rétrospective couvrant l’ensemble de l’œuvre d’Ernest Pignon-Ernest, depuis ses peintures réalisées dans l’Algérie en guerre (1962) jusqu’à ses collages à Haïti (2019). Un large choix de photographies, de sérigraphies et de dessins originaux permet de (re)découvrir ses grandes séries et ses principales interventions, et témoigne de son compagnonnage ininterrompu avec les poètes.

Une seconde exposition, à l’Inguimbertine de Carpentras, présente le travail au long cours effectué par Pignon-Ernest à Naples entre 1988 et 2015.

Les deux expositions, qui ont connu un fort succès public, sont prolongées jusqu’au 31 décembre 2026.

Ernest Pignon-Ernest


Note :

(1) Eva Strittmatter, Du silence je fais une chanson, Cheyne, Le Chambon-sur-Lignon, 2011.

 

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PIER PAOLO PASOLINI PORTANT SON PROPRE CADAVRE  
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PAR ERNEST PIGNON-ERNEST


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DE FONDS DE PENSION (AFP), À SANTIAGO DU CHILI
LE 26 OCTOBRE 2026 
PHOTO  RODRIGO ARANGUA 

France24
Santiago (Chili) (AFP) – Le fonds de pension jugé le plus sûr du Chili a enregistré pour plusieurs millions de dollars de pertes. Et, à l'instar de milliers de retraités, Magaly Valencia a découvert, il y a quelques jours, que sa pension s'était réduite comme peau de chagrin, à cause d'un pari financier raté.

France24 avec l'AFP  Publié le : 30/10/2026 - 20:16 Temps de lecture 4 min 

A

PHOTOMONTAGE 24HORAS
u Chili, un dixième du salaire de chaque travailleur est versé sur un compte personnel géré par une administratrice de fonds de pension (AFP), qui investit ce capital sur les marchés financiers.

PHOTOMONTAGE JOEL VILCAPOMA

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Magaly Valencia a placé son argent dans le fonds E, le moins risqué des cinq disponibles, comme 761.000 Chiliens, dont 69.000 de plus de 60 ans, déjà à la retraite ou sur le point de l'être.

C'est ce fonds qui a été le plus touché : il a chuté de 10,4 % en moyenne, entre janvier et septembre.

Les AFP ont placé une partie des fonds sur des contrats qui auraient été avantageux si les taux d'intérêt aux États-Unis baissaient. Mais ils ont augmenté.

"C'est une déception totale parce qu'on nous a menti. On nous a toujours dit que c'était le fonds le plus sûr", déplore cette femme de 70 ans, qui vit avec son mari à Santiago, dans un quartier de classe moyenne.

Depuis que Mme Valencia est à la retraite, sa pension est recalculée chaque année en fonction du solde de son compte et ses fonds, dit-elle, ont diminué de près de 10.000 dollars depuis le début de l'année.

Modèle créé sous Pinochet

Le modèle des AFP a été créé au Chili en 1981, durant la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1990). Les comptes privés individuels ont alors remplacé un ancien système public de répartition, selon lequel les travailleurs finançaient les retraites.

Actuellement, les fonds de pension privés comptent plus de 12,2 millions d'affiliés.

Après 40 ans de travail, Valencia est passée d'un salaire mensuel d'environ 2.000 dollars à un revenu de 750 dollars. Ce montant inclut ce que lui verse son AFP et la pension universelle garantie, instaurée par le gouvernement en 2022 pour compléter les revenus de la majorité des retraités.

"On se prépare à prendre sa retraite sans dettes, en pensant que l'argent suffira pour la nourriture et les médicaments. Mais personne ne pense qu'au moment de la retraite, toutes les maladies arrivent", confie-t-elle.

Bien qu'elle ait souscrit une assurance santé, de lourdes dépenses médicales restent en outre à sa charge.

Un cancer du sein, diagnostiqué peu après son départ à la retraite, l'a obligée à débourser environ 7.000 dollars pour une opération chirurgicale urgente. Et, souffrant d'arthrose, elle doit maintenant subir une autre intervention qui pourrait lui coûter 10.000 dollars.

"Avant, j'aimais bien les petits gâteaux ou aller manger quelque part, même si cela coûte de l'argent. Tout ça, c'est fini", regrette-t-elle.

Vivre avec moins

La chute du fonds E a suscité des critiques de tout l'éventail politique, ainsi que des enquêtes du régulateur du secteur et d'une commission parlementaire sur un éventuel manquement des AFP à leur devoir de prudence.

En septembre, ces contrats affichaient une perte de 10 milliards de dollars, selon la Direction générale des pensions.

Seuls 7,5 % des retraités chiliens perçoivent une pension supérieure au salaire minimum de 550 dollars, selon cette administration.

"Il est possible qu'il y ait une amélioration" si les AFP conservent ces contrats et si les taux d'intérêt aux États-Unis baissent, explique son ex-directeur, l'économiste Guillermo Larrain.

Mario Rebolledo, ancien employé de banque âgé de 64 ans, est passé de l'incertitude aux tribunaux : il a assigné son AFP en justice après avoir perdu quelque 5.550 dollars entre avril et octobre dans les deux fonds, E et D, où est placé son capital.

Le fonds D a été le deuxième le plus touché, avec une baisse de 6,4 % entre janvier et septembre.

"Ça a été une bombe pour moi, je me suis senti escroqué, je me suis senti volé", s'insurge M. Rebolledo, qui a pris sa retraite il y a deux ans, avec une pension d'environ 505 dollars.

Le loyer étant de 400 dollars, "ma pension ne dure qu'une journée", dit-il. Pour survivre, il vend des vêtements vintage le week-end.

Convaincu que son AFP doit répondre de ces pertes, il refuse de renoncer à récupérer son argent. "Je me battrai jusqu'au bout !", affirme-t-il.

© 2026 AFP

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 LE SYSTÈME CHILIEN DE RETRAITE PAR CAPITALISATION
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« THE SHOW GOES ON » (LE SPECTACLE CONTINUE), 2024 /
© EDUARD POTAPENKOV - @ED_POTAPENKOV

Le Monde
Diplo
Une autre lecture géopolitique / La dislocation de l’Occident / Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l’alliance des démocraties libérales. Qu’y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L’historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s’interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l’autoritarisme dans les pays ciblés par l’Occident.

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par Emmanuel Todd • Lu par Morgane Hainaux - •  • 
Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l’alliance des démocraties libérales. Qu’y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L’historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s’interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l’autoritarisme dans les pays ciblés par l’Occident.

par Emmanuel Todd

L’HISTORIEN EMMANUEL TODD,
À SON DOMICILE PARISIEN
PHOTO FRANÇOIS BOUCHON

Les plateaux de télévision géopolitiques sont à nouveau désespérés : Donald Trump sadise pour la deuxième fois Volodymyr Zelensky et se remet à copiner avec Vladimir Poutine. Pour expliquer le revirement de « l’homme le plus puissant du monde », les facteurs les plus fréquemment invoqués sont le prix du diesel et l’approche des élections américaines de mi-mandat. Comme il est d’usage, le court terme le plus strict règne. Suivent en général des lamentations sur l’affinité idéologique entre les présidents russe et américain, un déluge de jugements moraux sur le traître Trump et la revendication d’un engagement encore plus fort des Européens aux côtés de l’Ukraine. Emmanuel Macron, leader de la « coalition des volontaires », est à nouveau pris au sérieux tandis que son propre pays, génialement désorganisé par une dissolution, sombre dans le chaos. La « troisième guerre mondiale » se distingue des deux précédentes par un état de confusion interprétative qui n’a pas de précédent historique.

SOMMET DE LA COALITION DES VOLONTAIRES À PARIS.
Publié le 13 juillet 2026

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR  

On savait, en 1914, qui se battait contre qui, même si l’Italie sortit en 1915 de l’alliance qui la liait à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie pour choisir de les combattre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. En 1917, l’entrée en guerre des États-Unis et la sortie de la Russie avaient modifié le jeu, mais avec clarté : des États, alliés ou ennemis, un monde sanglant mais simple. Toutefois, pas de cohérence idéologique : la Russie des tsars était l’associée des démocraties française et britannique contre les « empires centraux ».

Entre 1939 et 1945, on savait aussi qui se battait contre qui. Les camps étaient en gros les mêmes, avec une Italie qui, cette fois, en changea en juillet 1943 après l’effondrement du régime de Benito Mussolini. On doit alors parler d’idéologie, mais avec cette précision que le libéralisme, britannique, français ou américain, fut l’allié du communisme soviétique contre le nazisme allemand, le fascisme italien et le militarisme japonais. Durant cette deuxième guerre mondiale, l’Union soviétique plutôt que la France supporta le choc principal de l’attaque allemande et, comme on le pensait alors, elle « sauva la civilisation ».

 8 MAI 1945, DES FRANÇAISES
PORTE-DRAPEAUX SUR LES CHAMPS-ÉLYSÉES.
PHOTO APIC / GETTYIMAGES

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Lorsque l’on dit M. Trump capable de s’allier avec M. Poutine pour gagner une élection américaine, nous sommes dans un autre univers conceptuel. Peut-on même parler d’une guerre mondiale ? Le nombre de morts n’apparaît suffisant qu’en Ukraine, et bien sûr à Gaza. En Iran, seuls les dirigeants, massacrés à deux occasions, ont subi un taux de pertes qui rappelle la guerre des tranchées ou l’action de la Wehrmacht dans la plaine russe en 1941. Une autre lecture géopolitique

Aujourd’hui, les chevaliers européens de l’Occident financent, arment, mais ne se battent pas. Au Proche-Orient, les Américains supportent à peine quelques dizaines de morts. Une telle guerre, asymétrique, menée par des moyens technologiques supérieurs ou par des mercenaires locaux, renvoie plutôt aux guerres coloniales d’antan.

Pourquoi dès lors affirmer que la guerre est mondiale ? Car deux ensembles existent bel et bien, dont l’affrontement va bouleverser l’équilibre du monde. La défaite en cours de l’Occident découle d’une faiblesse industrielle, elle-même conséquence d’une globalisation qui a financiarisé son économie. La Russie, l’Iran et la Chine, sans oublier la Corée du Nord, se révèlent capables de produire plus d’armes, et de loin. Nous retrouvons ici l’équation fondamentale des deux précédents chocs mondiaux qui furent des affrontements économiques autant que des boucheries. Avec une différence : la superpuissance industrielle encore non engagée dans l’affrontement armé est la Chine plutôt que les États-Unis. On vient d’apprendre que les moteurs des nouveaux drones à réaction russes sont chinois. La Chine arsenal des dictatures, comme les États-Unis furent celui des démocraties ?

Nous voici arrivés à la question centrale, celle qui va nous permettre de sortir de la confusion interprétative. L’alliance de la Russie, de l’Iran, de la Chine et de la Corée du Nord est-elle comparable à l’un des systèmes qui structurèrent les première et seconde guerres mondiales ? Et qu’est-ce que le bloc occidental ? Une alliance des États-Unis, des pays européens, du Japon et de la Corée du Sud contre un « axe du mal », ou tout à fait autre chose ?

Dans le cas de la Russie, de l’Iran, de la Chine et de la Corée du Nord, nous sommes effectivement toujours dans un monde d’États, et même, fondamentalement, d’États-nations, dans lesquels un peuple, un État et un gouvernement constituent un tout unifié.

On leur trouve d’ailleurs un idéal commun de souveraineté, laquelle est défendue contre la volonté américaine d’hégémonie. Leur conception défensive repose sur le rejet en pratique du paradigme américain : une seule puissance — les États-Unis — veut régenter l’organisation économique et les valeurs du monde ; ces États-nations s’y opposent.

Une hypothèse politique terrifiante

Ces quatre régimes peuvent être définis comme « autoritaires ». Est-ce un dénominateur commun idéologique suffisant ? L’athéisme chinois, l’orthodoxie russe, le chiisme iranien et le culte ethnicisant coréen de la famille Kim relèvent-ils vraiment d’un même ensemble culturel ? Plus sérieusement, peut-on mettre sur le même plan le totalitarisme nord-coréen, le parti unique chinois, le présidentialisme poutinien et le « régime des mollahs » iranien ? L’intensité du contrôle de l’État sur les individus est très variable selon les cas. La liberté de circulation, par exemple, est intacte en Russie. Le régime iranien est particulièrement difficile à définir : issu d’une révolution religieuse, il avait multiplié des institutions censées s’équilibrer les unes les autres sous l’autorité d’un guide suprême. Un pluralisme électoral contrôlé par celui-ci y était, selon moi, destiné à s’épanouir en une démocratie une fois achevées les agressions occidentales. Mais, ainsi que me l’avait expliqué un diplomate iranien dès le début des années 2000, les attaques américaines aboutissent toujours à renforcer, simultanément, la position stratégique de l’Iran et le camp conservateur du pays. L’agression remet sans cesse le sentiment national au service de l’autoritarisme. Nous venons de voir une illustration ultime de ce mécanisme après la décapitation du régime par l’attaque américano-israélienne.

C’est le lien anthropologique général entre système familial ancien et tempérament politique présent qui me conduit à accepter cette vision : le système familial central de l’Iran est nucléaire, comme celui du Bassin parisien ou du monde anglo-saxon, avec un trait patrilinéaire (1), mais qui n’est pas aussi puissant qu’on le croit. La place des femmes iraniennes dans le développement éducatif le démontre, tout comme leur fécondité, alignée depuis vingt ans sur celle des Françaises. La famille russe est en revanche communautaire, c’est-à-dire autoritaire et égalitaire, avec une prédominance du trait égalitaire des relations entre frères sur le trait autoritaire des rapports entre père et fils. Ainsi s’explique la capacité de la Russie à faire, au XXe siècle, deux révolutions : abattre le régime des tsars en 1917, puis le régime communiste en 1989-1991. La famille chinoise aussi est communautaire, mais avec une prédominance du trait vertical autoritaire qui explique la résilience du Parti communiste chinois. La famille souche coréenne n’est pas égalitaire et le communisme y est devenu lignager.

Une idée me vient. Et si le renforcement de l’autoritarisme en Russie, sous M. Poutine, résultait, comme en Iran, de la menace américaine ? L’État russe a dû se protéger contre les interventions occidentales, menées par des organisations « non gouvernementales » patronnées, par exemple, par la CIA. Allons jusqu’au bout de cette hypothèse politologique terrifiante : en régime d’hégémonie américaine, il est possible que la souveraineté nationale ne puisse être préservée que par un système politique autoritaire.

Cette hypothèse sur les conditions de la souveraineté nous conduit aussi à une compréhension de la nature du camp occidental. Ses régimes politiques sont assurément pluralistes, mais définir le bloc comme une alliance d’États-nations souverains serait tout à fait ridicule.

D’abord parce que la majorité des pays « alliés » des États-Unis, membres de l’Union européenne, adhèrent explicitement à une idéologie de dépassement de l’État-nation qui renonce à la notion de souveraineté. Un projet assez avancé. Un pays membre, la France par exemple, parce qu’il appartient à la zone euro et accepte le contrôle de sa politique commerciale par « l’Europe » (en réalité zone de domination diffuse de l’Allemagne), n’a plus de souveraineté économique. L’élection présidentielle qui approche ne sera qu’une comédie si l’appartenance à l’Union interdit d’avance au président toute action économique dans une période de débâcle industrielle et budgétaire. La France présente au géopoliticien le cas fascinant d’un État qui perd sa souveraineté malgré sa possession de l’arme nucléaire.

Considérons schématiquement mais dans son ensemble l’Europe occidentale. Des classes moyennes supérieures détachées des milieux populaires par divers mécanismes éducatifs, religieux et économiques y ont renoncé à la notion de souveraineté dans un unique mouvement d’adhésion à l’Europe et à l’atlantisme (2). Cette structure des sociétés européennes définit la nature géopolitique du camp occidental et explique la forme très surprenante que prend sa dislocation, résultat de la défaite des États-Unis face à la Russie et à l’Iran.

Le bloc occidental, c’est — très simplement depuis M. Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l’OTAN — l’espace de domination militaire, politique et culturel américain, ensemble impérial où les classes moyennes supérieures ont renoncé à un idéal de souveraineté. Le pluralisme interne des régimes politiques européens y est un leurre. Partout en Europe, des classes moyennes supérieures animées par l’idéologie des valeurs occidentales et contrôlées par le système politico-militaire atlantiste ont vocation à résister à des partis populaires décrits par les médias officiels comme d’extrême droite ou d’extrême gauche.

Les États-Unis, patrons du système, restent, eux, authentiquement pluralistes — même si le financement massif de leur vie politique par les couches supérieures en a fait une ploutocratie pluraliste. Milliardaires du pétrole, de la tech et de la finance s’y affrontent en un jeu qui assure la possibilité de vrais changements d’orientation, dans le domaine géopolitique notamment.

Les oscillations de M. Trump sont, à cet égard, assez faciles à expliquer (3). Il arrive au pouvoir en président de la défaite et essaie (phase 1) de sortir de la guerre en Ukraine en masquant l’échec des États-Unis par une stratégie de diversion : sadisation de M. Zelensky et humiliation des Européens, menaces sur le Canada, sur Cuba, etc. En mai 2025 toutefois, l’élection de M. Friedrich Merz, belliciste et russophobe, donne aux stratèges de Washington le sentiment qu’avec l’engagement industriel de l’Allemagne une guerre d’usure à petit prix peut être reprise contre la Russie (phase 2). Ainsi, en juin dernier, M. Trump donne l’ordre à M. John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), d’aider les Ukrainiens à cibler les raffineries de pétrole russes. Dès juillet, les frappes s’intensifient. L’espoir renaît sur les plateaux de télévision. Le camp occidental semble retrouver son unité antirusse. Mais, en janvier, le succès spectaculaire de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, élément de la stratégie de diversion, avait aveuglé jusqu’à M. Trump lui-même sur les ressources américaines. En février, il lançait l’opération — si bien nommée « Epic Fury » — qui ouvrait le fiasco iranien. L’épuisement des stocks de missiles américains, la montée en puissance de l’industrie militaire russe, la coordination des ressources russes, iraniennes et chinoises créaient une situation d’urgence (phase 3). Le détroit d’Ormuz est bloqué, l’économie occidentale vacille. La débâcle menace dans une Ukraine martyrisée. Il faut abandonner Kiev, et au plus vite puisque 2027 sera vraisemblablement l’année du dénouement. M. Trump, de nouveau, doit faire diversion : re-sadisation de M. Zelensky et re-copinage avec M. Poutine. Joueurs d’échecs, les Russes acceptent à nouveau d’aider le président américain dans son tour d’illusionniste.

Les concepts sont posés. Le moment est venu pour nous de comprendre en quelques phrases seulement le comportement de ces dirigeants européens qui veulent maintenir leurs peuples dans l’affrontement avec la Russie et les mener à une nouvelle pauvreté. Continuer la guerre, au nom de l’Europe : là est la blague.

Il existe en anthropologie un principe cartographique du conservatisme des zones périphériques : si une innovation définit un centre de diffusion, les zones périphériques observables sur la carte, non touchées par l’innovation, représentent l’état ancien du système. L’actuel président des États-Unis, avec sa conscience oscillante de la défaite, est l’innovation. Il est le centre. Les dirigeants européens sont la périphérie. Ils n’ont pas compris. Ils retardent. Ils veulent continuer la guerre, mais certainement pas pour protéger l’Europe. Ils sont le parti américain d’autrefois toujours au pouvoir chez nous, archaïsme dans un empire en cours de dislocation. C’est donc au nom de l’Amérique d’autrefois que les peuples d’Europe continuent la guerre.

Emmanuel Todd

Notes :

Auteur de La Dislocation. Conversations avec Diane Lagrange, Gallimard, Paris, septembre 2026.

(1) Identité, privilèges et nom de famille se transmettent de père en fils.

(2) Sur les causes et les effets de ce renoncement, lire L’Illusion économique, Gallimard, Paris, 1998, et Après la démocratie, Gallimard, 2008.

(3) Cf. La Dislocation, op. cit.


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La Maison-Blanche a publié une photo générée
 par intelligence artificielle de Donald Trump
 tenant la main à un manchot.
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MAISON-BLANCHE


mardi, octobre 27, 2026

FENÊTRE SUR COUR

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CANTADO

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lundi, octobre 26, 2026

LULA BAT FLAVIO BOLSONARO ET EST RÉÉLU PRÉSIDENT DU BRÉSIL À LA SURPRISE GÉNÉRALE

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LE PRÉSIDENT BRÉSILIEN, LULA, ET VICE-PRÉSIDENT, GERALDO ALCKMIN,
CÉLÈBRENT LA RÉÉLECTION DU PREMIER À SAO PAULO (BRÉSIL), LE 25 OCTOBRE 2026.
PHOTO ANDRE PENNER

RFI
Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu président du Brésil pour quatre ans ce dimanche 25 octobre. Dans un vote très serré, le candidat de gauche, qui briguait un quatrième mandat non consécutif, bat son adversaire d’extrême droite Flavio Bolsonaro. Avec 51,79 % des voix contre 48,21 % pour le fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, le vétéran de presque 81 ans a déjoué tous les pronostics. Dans la soirée, Flavio Bolsonaro a déclaré qu'il allait demander « l'annulation des élections ».

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Par RFI Publié le : 26/10/2026 - 01:11 Modifié le : 26/10/2026 - 07:00 7 min Temps de lecture

Le Brésil n'a finalement pas viré à droite comme l'Argentine, le Chili ou encore la Colombie, tous soutenus par le président américain Donald Trump. Il reste l'un des rares bastions progressistes en Amérique latine.

"Victoire de la démocratie !"
DESSIN CARLOS LATUFF


► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR 

Ce qu'a accompli Lula est un véritable exploit électoral. Après avoir été distancé de deux points au premier tour, il est parvenu à l’emporter avec près de quatre points d’avance, et c’est la première fois dans l’histoire du Brésil qu’un candidat qui n’est pas arrivé en tête au premier tour parvient à renverser la vapeur, précise notre correspondant à São Paulo, Thierry Ogier.

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Cela a été possible grâce à une forte mobilisation des militants de gauche entre les deux tours, notamment sur les réseaux sociaux, mais également sur le terrain, avec des manifestations monstres à la veille du scrutin. Le taux d’abstention a également été le plus faible en 20 ans, ainsi que les bulletins blancs et nuls.

Le président brésilien de gauche a déclaré dimanche, après sa réélection inédite, que les Brésiliens « sont allés voter parce que nous avons réussi à les convaincre que le vote était très important pour garantir la démocratie ». Dans sa première prise de parole après l'annonce des résultats, il a ajouté que les électeurs avaient vaincu « l'ingérence » des plateformes numériques et promis de les « réguler ».

Et à presque 81 ans, Lula menait sa dernière bataille. Le président sortant s'est posé en défenseur de la démocratie et en rempart contre les États-Unis et leurs pressions commerciales et diplomatiques. Avec 45 % des voix contre 47 % pour Flavio Bolsonaro, il avait été devancé au premier tour par le fils aîné de l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022), condamné pour tentative de coup d'État.

LULA REMERCIE LE PEUPLE BRÉSILIEN APRÈS AVOIR REMPORTÉ UN
QUATRIÈME MANDAT À L'ISSUE D'UN REVIREMENT SANS PRÉCÉDENT
https://lula.com.br/

Prolongation du vote

Quelque 160 millions d'électeurs étaient appelés aux urnes pour décider si le pays restait l'un des derniers bastions de gauche en Amérique latine ou rejoignait la vague de droite dans la région, encouragée par le président américain Donald Trump. À l'annonce du résultat, une foule de sympathisants de gauche a laissé éclater sa joie, notamment sur l'emblématique avenue Paulista de São Paulo et dans le centre-ville de Rio de Janeiro, où des feux d'artifice ont été tirés.

LES PARTISANS DU PRÉSIDENT LUIZ INÁCIO LULA DA SILVA CÉLÈBRENT
 SA VICTOIRE AU SECOND TOUR DE L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE
À RIO DE JANEIRO,  DIMANCHE 25 OCTOBRE 2026.
PHOTO LUCAS LANDAU

La campagne a montré combien le pays reste divisé et une controverse a même perturbé la journée électorale. Sur décision d'un juge de la Cour suprême, le vote a été prolongé de deux heures, après un recours de l'équipe de campagne de Lula.

Dénonçant « une chose abominable », le président sortant a affirmé que des électeurs ont été « empêchés de voter ». Selon lui, des bus ont été retirés de la circulation dans des villes comme São Paulo (sud-est), dirigée par un maire de droite, tout comme à Salvador de Bahia, dans son fief du Nord-Est.

Pour son quatrième mandat, la marge de manœuvre du chef de l'État s'annonce cependant limitée après le raz-de-marée conservateur aux législatives il y a trois semaines.

« "Cabro e' mierda que crié, no sirvió pa ni una weá"
(une expression familière en argot chilien qui
se traduit approximativement par :
"Gamin de merde que j'ai élevé, il n'a servi à rien").»
MÈME INTERNET

Flavio Bolsonaro demande « l'annulation des élections »

Le candidat conservateur Flavio Bolsonaro a déclaré dimanche qu'il allait demander « l'annulation des élections », après sa défaite face à Lula. « Il est impossible de reconnaître les élections », a-t-il dit à Brasilia, le visage fermé. Selon lui, « beaucoup de choses restent à éclaircir » après la querelle judiciaire qui avait entraîné la prolongation des opérations de vote.

LE SÉNATEUR FLAVIO BOLSONARO, CANDIDAT CONSERVATEUR À L'ÉLECTION
 PRÉSIDENTIELLE, S'EXPRIME APRÈS SA DÉFAITE LORS DU SECOND TOUR
 DE L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE À BRASILIA, AU BRÉSIL,
 DIMANCHE 25 OCTOBRE 2026.
PHOTO  ERALDO PERES

Après 24 ans de carrière politique, le sénateur Flavio Bolsonaro perdra son mandat à la fin de l’année.

Enveloppée dans un drapeau du Brésil, Giselle a encore du mal à y croire. Elle a découvert le résultat en sortant de la messe et crié à la fraude électorale : « Ces deux heures de vote qui ont été ajoutées, c’est là que s’est joué le coup d’État. Je suis très inquiète de ce qu’il va se passer ici, très inquiète. Il faut être vigilant, mais les gens n’ont pas idée de ce qui les attend », a-t-elle raconté à notre correspondante à Rio de Janeiro, Sarah Cozzolino.

Dans ce bar du quartier de Copacabana, les électeurs de Flavio Bolsonaro détournent le regard quand ils croisent des supporters de l’autre camp qui explosent de joie. Alexandre, 56 ans, est découragé : « En tant qu’entrepreneur, ce soir j’ai envie de mettre la clé sous la porte, et de laisser Lula payer mes employés. J’ai envie de quitter le Brésil. Le pays va faire faillite, tout le monde va le sentir. »

Mais avec une écrasante victoire aux élections législatives, l’extrême droite aura son mot à dire malgré la réélection de Lula. Le pays sera ingouvernable, selon Elias : « Il n’arrivera à approuver aucun projet. Il sera face à un barrage parce que les présidents du Sénat et de la Chambre des députés seront de l’opposition. Il va vivre un enfer et ne pourra pas gouverner. »

Réactions à travers le continent américain

À l'annonce des résultats, de nombreux chefs d'État du continent américain ont réagi. La présidente du Mexique Claudia Sheinbaum a félicité le président sortant dans un message posté sur son compte X : « Vive la démocratie, c'est le peuple brésilien qui a gagné. Félicitations, président Lula ! ». « Cher frère Lula, je te félicite au nom du gouvernement et du peuple cubains pour cette victoire historique qui garantit la continuité sur la voie de la paix, de la souveraineté et de la justice sociale », a écrit Miguel Díaz-Canel, président de Cuba, sur les réseaux sociaux.

La dirigeante de droite du Pérou Keiko Fujimori a réaffirmé sur X « notre volonté de renforcer notre alliance stratégique, l'intégration, la coopération et le développement durable de l'Amazonie que nous partageons, au bénéfice de nos deux peuples », alors que José Antonio Kast, président chilien d'extrême droite et allié de Bolsonaro, a déclaré avoir discuté avec Lula et lui avoir adressé ses félicitations. « Le Chili et le Brésil ont beaucoup en commun pour l'avenir, a-t-il assuré. Nous continuerons à œuvrer pour renforcer les relations entre nos pays en matière d'intégration économique et de lutte contre le crime organisé dans la région ».

Du point de vue personnel, la réélection de Lula est le couronnement d'une trajectoire hors du commun. Et un ultime pied de nez au destin pour l'ancien gamin pauvre du Pernambouc (nord-est). Il détenait déjà un record : aucun président démocratiquement élu n'a dirigé aussi longtemps le Brésil. 

Celui qui est déjà un des dirigeants les plus âgés au monde aura 85 ans au terme de son nouveau mandat en 2030. Il totalisera ainsi 16 années au pouvoir, après un premier passage à la présidence de 2003 à 2010.

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Vétéran inoxydable à l'heure du dégagisme, Lula a conjuré l'usure du temps et une lassitude très forte à l'égard de son Parti des travailleurs (PT), qui reste associé par beaucoup aux scandales qui l'ont abîmé dans les années 2000. Son leader lui-même a connu l'opprobre d'une condamnation pour corruption qui lui a valu 580 jours en prison en 2018-2019, avant d'être annulée pour motifs de procédure.

« Apesar de Você » 

[ Pour écouter, cliquez ici ]
(en français : « Malgré vous ») est l'une des chansons les plus emblématiques de l'auteur-compositeur-interprète brésilien Chico Buarque, initialement sortie en single en 1970. Elle est devenue l'hymne par excellence de la résistance politique contre la dictature militaire au Brésil.

Pour renverser le score, l'icône internationale de la gauche a multiplié dans la dernière ligne droite les mesures populaires et souvent coûteuses. Le premier président brésilien issu de la classe ouvrière a notamment revalorisé la Bolsa Familia, son programme social phare destiné aux familles les plus pauvres.

FLYER PCCH


 

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