vendredi, novembre 15, 2019

POURQUOI LES CHILIENS RÉCLAMENT UNE NOUVELLE CONSTITUTION


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DES MANIFESTANTS PASSENT DEVANT UN GRAFFITI QUI RÉCLAME UNE
"NOUVELLE CONSTITUTION" PENDANT UNE MANIFESTATION CONTRE LE
GOUVERNEMENT DU CHILI  À SANTIAGO, CHILI, LE 5 NOVEMBRE 2019.
PHOTO REUTERS/JORGE SILVA
Les principaux partis politiques chiliens sont parvenus à un accord, dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 novembre, après un mois de crise, « pour la paix sociale et la nouvelle Constitution » qui remplacera celle héritée de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Un référendum sera organisé en avril 2020 pour demander aux Chiliens s’ils souhaitent changer de texte, et si oui, qui devrait rédiger cette nouvelle Constitution.
« CONSTITUTION ZOMBIE »
Rédigée à la fin des années 1970, la Constitution chilienne reflète profondément l’adhésion de la dictature aux théories économiques néolibérales, relayées par les « Chicago boys », un groupe d’économistes chiliens formés aux États-Unis par Milton Friedman, entre autres.

L’idéologue du régime d’Augusto Pinochet, Jaime Guzman (assassiné par un mouvement armé d’extrême gauche en 1991), est le principal artisan de cette Constitution, qui remplace le texte précédent, de 1925. « Cette Constitution est très controversée, car elle a explicitement pour philosophie celle de l’État subsidiaire », explique Alfredo Joignant, professeur de sciences politiques à l’université Diego Portales. Le texte entérine la prépondérance des acteurs privés dans des secteurs qui relèvent dans de nombreux pays du domaine public.

Lorsqu’elle est adoptée en 1980 à travers un référendum frauduleux et organisé dans un contexte de grave répression des opposants politiques, la Constitution ne garantit pas, par exemple, l’accès des Chiliens à l’éducation supérieure ni à un système public de retraites – aujourd’hui gérées par des fonds de pensions privés, qui fonctionnent par capitalisation individuelle. Le texte entre en vigueur en 1981.

Une Constitution amendée de multiples fois, jamais transformée en profondeur


« LA CONSTITUTION POLITIQUE DE 
LA RÉPUBLIQUE DU CHILI, ÉDITION OFFICIELLE »,
« LES GARS, ÇA N'A PAS PRIS FEU  »
DESSIN ALEN LAUZAN
Après la victoire du « non » au référendum de 1988 sur le maintien au pouvoir d’Augusto Pinochet, la Constitution subit une série de réformes. La plus importante, en 1989, marque la fin de la dictature militaire, en inscrivant dans la Constitution le principe de pluralisme politique et limitant le recours à l’état d’urgence. Des dizaines de réformes vont ensuite avoir lieu, au fil des ans. Sous la présidence du socialiste Ricardo Lagos, en 2005, les sièges de sénateurs à vie sont abolis, et le mandat présidentiel est réduit de six à quatre ans. Mais les articles consolidant le modèle économique chilien, eux, restent en place.

De plus, « la Constitution a été habilement élaborée, de façon à ce qu’elle soit très difficile à réformer en profondeur », explique M. Joignant. Toute réforme constitutionnelle demande en effet l’approbation des deux tiers ou des trois cinquièmes du Congrès (Chambre des députés et Sénat), un seuil très difficile à atteindre, d’autant plus sur des projets remettant profondément en cause l’organisation politique et économique du pays.

Autre embûche : le poids du Tribunal constitutionnel, dont les membres sont désignés par le président chilien, le Congrès et la Cour suprême. « Ce tribunal se comporte comme une troisième chambre, comme un garant de dernière instance du modèle économique chilien », affirme Alfredo Joignant. Saisi à plusieurs reprises ces dernières années, en particulier par les partis de droite, le Tribunal constitutionnel a bloqué de nombreux projets de réformes notamment portés par Michelle Bachelet (présidente socialiste de 2006 à 2010 puis de 2014 à 2018).

Un sujet au cœur du mouvement social actuel


Le débat autour d’une nouvelle Constitution n’est pas nouveau, et a régulièrement été abordé par les partis de gauche, qui veulent tourner la page de l’ère Pinochet. En mars 2018, quelques jours à peine avant la fin de son second mandat, Michelle Bachelet envoie au Parlement un projet de nouvelle Constitution, immédiatement écarté par le président de droite Sebastian Piñera à son arrivée au pouvoir. « Michelle Bachelet a échoué parce qu’elle a tenté de générer un “processus constituant” sans qu’il existe un “moment constituant”, une conjoncture historique exceptionnelle durant laquelle le peuple délibère intensément sur les normes qui régissent la société», explique Alfredo Joignant.

« Au contraire, aujourd’hui, le débat constitutionnel est entré dans les maisons chiliennes. Lorsque les familles parlent de leurs droits sociaux, elles en viennent à évoquer la Constitution », poursuit le politologue. Les banderoles des manifestants et les murs des villes chiliennes sont couverts d’inscriptions appelant à l’adoption d’une nouvelle Constitution, qui garantisse notamment la gratuité de l’université, la fin du système des retraites par capitalisation individuelle et l’accès à la santé comme des droits fondamentaux.

Dimanche 10 novembre, le ministre de l’intérieur, Gonzalo Blumel, a annoncé que le gouvernement de Sebastian Piñera accepterait de débattre d’une nouvelle Constitution. Une première depuis le début du mouvement social, mi-octobre, et un premier pas fait en direction des manifestants.

Vers l’élaboration d’une nouvelle Constitution : les différents mécanismes envisagés


Une des options proposées sera celle d’une « Convention mixte », composée à 50 % de membres du Parlement chilien et à 50 % de délégués de la population, élus au suffrage universel.

Autre possibilité : la création d’une « Convention constituante », intégralement composée de citoyens chiliens élus pour rédiger le nouveau texte. C’est l’option que réclament de nombreux manifestants, car les membres du Congrès sont très critiqués au Chili, et même les partis d’opposition n’ont pas su récupérer et canaliser le mouvement social.

Pour Alfredo Joignant, « la droite est terrifiée par l’idée [d’une Convention constituante]. Elle a peur de perdre le modèle de développement chilien, et de perdre ses privilèges ».

Le futur texte devra recevoir l’aval des deux tiers de la Convention rédactrice et être approuvé par les Chiliens lors d’un référendum obligatoire.
Aude Villiers-Moriamé (Buenos Aires, correspondante)

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OASIS CHILENSIS 

jeudi, novembre 14, 2019

EN MARCHE FORCÉE


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OASIS CHILENSIS 


LATIN GRAMMYS 2019 : LA CHANTEUSE CHILIENNE MON LAFERTE APPARAÎT LES SEINS NUS SUR LE TAPIS ROUGE


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«  AU CHILI, ILS TORTURENT, VIOLENT ET TUENT »
MON LAFERTE À LA 20ÈME SOIRÉE ANNUELLE LATIN GRAMMY AWARDS 
AU MGM GRAND GARDEN ARENA À LAS VEGAS, LE 14 NOVEMBRE 2019 

PHOTO BACKGRID USA / BESTIMAGE 

La chanteuse-compositrice Mon Laferte a profité des Latin Grammys 2019 pour dénoncer les brutalités policières au Chili.
PHOTO ERIC JAMISON
Le fond du message est fort. La forme aussi. Lors des Latin Grammys 2019, qui s'est tenue dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 novembre 2019, la chanteuse et compositrice chilienne, Mon Laferte, a profité de son passage sur le tapis rouge pour passer un message. Devant les photographes, elle a ouvert sa veste noire pour révéler cette phrase « En Chili torturan violan y matan », qui était écrite sur sa poitrine nue. Le texte signifie en français «  Au Chili, ils torturent, violent et tuent ». Il fait référence aux policiers chiliens. Elle a voulu dénoncer les violences dont ils font preuve, selon elle, comme le rapporte le site USA Today.

MON LAFERTE
Lors de cette cérémonie de prix, la chanteuse de 36 ans a remporté le prix du meilleur album alternatif pour Norma. Lorsqu'elle est montée sur scène pour recevoir son prix, elle a dédié sa victoire à son pays d'origine. "Je tiens à remercier mes collègues ... et en particulier le public, les gens, les fans qui sont là. Sans eux, rien ne pourrait arriver", a-t-elle également déclaré lors de son discours de remerciement.

Au moins 20 personnes sont mortes


Pour rappel, récemment, les Chiliens sont descendus dans la rue pour dénoncer les inégalités trop présentes dans le pays. Pour faire arrêter les manifestations, les policiers ont répliqué et au moins 20 personnes ont trouvé la mort depuis le début du mouvement qui a débuté au mois d'octobre après l'annonce faite par le gouvernement d'augmenter les tarifs du métro.

mercredi, novembre 13, 2019

CRISE SOCIALE AU CHILI : LES JOUEURS DE LA SÉLECTION CHILIENNE REFUSENT DE JOUER CONTRE LE PÉROU



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CAPTURE D"ÉCRAN 
FOOTBALL Les internationaux ont quitté le rassemblement avant le match amical contre le Pérou
 J.L. avec l'AFP
Les joueurs de la sélection chilienne ont décidé de ne pas disputer le match amical prévu le 19 novembre à Lima face à l’équipe du Pérou en raison de la crise sociale qui secoue leur pays, a annoncé mercredi la fédération (ANFP).

« Les joueurs convoqués dans la sélection du Chili ont décidé de ne pas disputer le match amical international face à la sélection du Pérou, programmé le 19 novembre prochain, à Lima. La décision a été adoptée par le groupe après une réunion tenue dans la matinée », a indiqué la fédération chilienne dans un communiqué.
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MANIFESTATION CONTRE LE GOUVERNEMENT, 
LE 11 NOVEMBRE 2019 À SANTIAGO DU CHILI  
PHOTO JAVIER VERGARA
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AU CHILI, EXPLOSION DE PLAINTES CONTRE LES FORCES DE L’ORDRE POUR VIOLENCES SEXUELLES


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 « LE CHILI  ÉVEILLÉBORGNE »
DESSIN ALEN LAUZAN
Les organisations de défense des droits de l’homme et associations féministes et LGBT dénoncent des dizaines de cas commis par la police et l’armée depuis le début du mouvement social, mi-octobre.
6Temps de Lecture 4 min.
« PLÁ DEHORS ! »
« Tolérance zéro envers les violences faites aux femmes. » En publiant ce message, lundi 11 novembre sur Twitter, Isabel Plá, la ministre chilienne de la femme et de l’égalité de genre, a déclenché sans le vouloir une vague de colère. «Combien de femmes agressées sexuellement par la police avez-vous accompagnées ? », s’indigne une utilisatrice du réseau social. « Rendez-nous service et démissionnez », enjoint une autre.

La ministre, dont le portrait est régulièrement placardé sur les murs de Santiago, la capitale chilienne, accompagné de l’inscription « Plá dehors!», est sous le feu des critiques depuis le début du mouvement social, mi-octobre. La mobilisation des Chiliens ne faiblit pas : ce mardi 12 novembre, de nouvelles manifestations ont été organisées partout à travers le pays, parfois émaillées d’incidents violents. Alors que les accusations de violences policières sont de plus en plus nombreuses et médiatisées, les Chiliens reprochent au gouvernement de Sebastián Piñera – le président de droite au pouvoir depuis début 2018 – son manque de réaction.

Lire aussi  Chili : les données personnelles de milliers de policiers piratées et diffusées

En un mois, cinq personnes auraient été tuées par les forces de l’ordre et plus de 2 300 blessées, dont 200 présentent des lésions oculaires graves. Le dernier bilan présenté par l’Institut national des droits humains (INDH), un organisme public indépendant, est effarant. « La police chilienne a toujours réprimé les mouvements sociaux plus fortement que dans les autres pays de la région, explique Lucia Dammert, sociologue à l’université du Chili spécialisée dans les questions de sécurité, mais le niveau de violation des droits de l’homme auquel on assiste aujourd’hui est sans précédent depuis la dictature militaire [1973-1990]. »


Scènes d’humiliation



Parmi les cas recensés par l’INDH, le nombre de victimes de violences sexuelles a bondi. En quatre semaines, au moins 93 personnes, parmi lesquelles 23 mineures, ont dénoncé auprès de l’organisation des « traitements cruels, inhumains et dégradants avec violence et connotation sexuelle » commis par les carabineros – la police chilienne – et par l’armée, déployée par le gouvernement durant les dix premiers jours du mouvement social. L’INDH a déjà présenté une cinquantaine de plaintes pour violences sexuelles devant la justice.

« Certaines pratiques illégales reviennent régulièrement dans les témoignages, et ce à travers tout le pays. C’est comme si la police les avait institutionnalisées », affirme Danitza Pérez Cáceres, membre de l’Association des avocates féministes (Abofem) qui représente vingt-cinq personnes ayant dénoncé des violences sexuelles. « Les manifestants arrêtés par la police sont souvent forcés de se déshabiller entièrement. C’est quelque chose de complètement interdit, tant au niveau international que national », explique Camila Troncoso, également membre d’Abofem.
« Les forces de l’ordre ont cru qu’elles pouvaient agir en toute impunité. »

Les deux avocates rapportent également des scènes d’humiliation relatées par leurs clientes : des jeunes femmes auxquelles on aurait interdit de remettre leurs sous-vêtements alors qu’elles ont leurs règles, par exemple. « La situation est critique. Nous ne cessons d’actualiser nos chiffres », déplore Mme Pérez Cáceres.

Les femmes et la communauté LGBT – lesbiennes, gays, bisexuels, trans – ont été particulièrement ciblées par ces violences, selon plusieurs associations. Le Mouvement homosexuel d’intégration et de libération (Movilh) dénonce au moins deux viols commis par les forces de l’ordre sur des manifestants homosexuels. Josué Maureira, étudiant en médecine de 23 ans, a dénoncé publiquement, fin octobre, avoir été roué de coups par la police. « J’avais les ongles vernis, alors ils m’ont traité de “pédé”. (…) Ils ont baissé mon pantalon et m’ont agressé sexuellement avec leur matraque », a témoigné le jeune homme auprès du média chilien Cooperativa.

« Nous n’avions jamais reçu d’accusations de ce type auparavant, souligne Oscar Rementería, porte-parole de Movilh, les forces de l’ordre ont cru qu’elles pouvaient agir en toute impunité. » Pour Roberto Morales, porte-parole d’Amnesty International au Chili, « ce niveau de violence, cette volonté d’humilier et de torturer les personnes, rappellent des pratiques de la dictature militaire ».


Attouchements et insultes



La journaliste Erika Montecinos, fondatrice de l’organisation lesbienne Rompiendo el Silencio («Briser le silence »), estime que « dans un contexte de fortes tensions, la violence et la répression envers les femmes et les lesbiennes augmente. Les forces de l’ordre sont associées à des secteurs conservateurs qui voudraient que rien ne change ». Rompiendo el Silencio a mis en place un numéro d’urgence : l’organisation propose notamment une assistance psychologique gratuite aux victimes de violences sexuelles et met en relation avec des avocates d’Abofem les femmes qui souhaitent porter plainte.

Cinq Chiliennes ont dénoncé des faits graves (attouchements, insultes visant leur orientation sexuelle, détention sans fondement…) auprès de Rompiendo el Silencio, explique Erika Montecinos : «Les lesbiennes et bisexuelles sont sans doute bien plus nombreuses que cela à avoir subi des violences. Beaucoup de femmes n’osent pas parler, car elles ont reçu des menaces ». À l’image de cette jeune femme de 24 ans, qui dit avoir été menacée, fin octobre à Santiago, de « viol correctif » – un crime qui vise à «corriger » la sexualité de la victime – par plusieurs carabineros.
« Les policiers disent aux manifestants qu’ils savent où ils habitent, qu’ils peuvent les retrouver, les tuer »

Les associations féministes et LGBT contactées par Le Monde ont tenu à protéger l’anonymat des Chiliens et des Chiliennes ayant sollicité leur aide. « Beaucoup ont peur. Les policiers disent souvent aux manifestants qu’ils savent où ils habitent, qu’ils peuvent les retrouver, les tuer », explique Danitza Pérez Cáceres. L’avocate d’Abofem a recueilli le témoignage de plusieurs femmes, très jeunes : «Elles font des cauchemars, ont besoin d’aide psychologique. Mais elles ne veulent pas que cette situation se reproduise. C’est pour ça qu’elles portent plainte. »

Pour Oscar Rementería, de l’organisation Movilh, « le gouvernement s’est montré totalement immobile » face à la répression dans le pays. Lundi, lors d’une audience spéciale devant la Cour interaméricaine des droits humains (CIDH) à Quito (Equateur), les représentants du gouvernement chilien ont nié toute violation des droits de l’homme et se sont contentés de condamner les dommages matériels causés par les manifestations. Après l’ONU et les organisations Amnesty International et Human Rights Watch, une mission d’observation de la CIDH pourrait arriver au Chili la semaine prochaine.

Aude Villiers-Moriamé (Santiago, envoyée spéciale)
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MANIFESTATION CONTRE LE GOUVERNEMENT, 
LE 11 NOVEMBRE 2019 À SANTIAGO DU CHILI  
PHOTO JAVIER VERGARA
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          MANIFESTATION CONTRE LE GOUVERNEMENT, 
          LE 11 NOVEMBRE 2019 À SANTIAGO DU CHILI  
          PHOTO JAVIER VERGARA
          REPORTAGE. C'est devenu la principale demande des manifestants chiliens : l'établissement d'une nouvelle Constitution. L'actuelle date des années Pinochet. 
           DES FEMMES HABILLÉES EN NOIR
           AVEC UN ŒIL BANDÉ POUR RENDRE 
          HOMMAGE AUX BLESSÉS LORS DES 
          MANIFESTATIONS AU CHILI.
          PHOTO MARTIN BERNETTI 
          Les trois questions ont été écrites sur un grand tableau blanc pour que tout le monde puisse y réfléchir avant de donner son avis : « 1. Quelle est l'origine du conflit actuel ? 2. Une Assemblée constituante est-elle nécessaire pour transformer le Chili ? 3. Quel type d'actions les citoyens et la société civile peuvent-ils mener pour atteindre ces objectifs?» C'est Eileen, brune aux pointes des cheveux roses, ordinateur portable calé sur sa jambe repliée, qui mène les débats dans ce local en bordure du parc Bustamante, à deux pas de la plaza Italia où se concentrent les manifestations quotidiennes.

          « Ça a été un choc de sortir du mode pilote automatique, avance Andres, un jeune barbu. Pour être honnête, je viens d'une famille relativement aisée et c'est difficile d'être en empathie avec ce qu'on ne vit pas. Je ne suis pas pour que l'État soit la solution à tout, mais au moins que ce soit un outil d'aide qui fonctionne. » Open House Santiago, association de valorisation de la ville, a organisé ce «cabildo abierto », sorte de conseil citoyen présent dans la tradition politique latino-américaine. Mais ils fleurissent par milliers dans tout le pays depuis le 18 octobre, début des troubles au Chili. Et la grande question, aussi surprenant que cela puisse paraître alors que les revendications, dans les manifestations, vont du véganisme à l'avortement libre, en passant par de meilleures retraites, est la Constitution. La deuxième question inscrite sur le tableau, donc.

          Une Constitution modifiée 200 fois depuis 1980


          UNE MANIFESTATION CONTRE LE GOUVERNEMENT
          DE SEBASTIAN PIÑERA, LE 12 NOVEMBRE,
           À SANTIAGO DU CHILI.
          PHOTO CLAUDIO REYES/AFP  
          Une brune à boucles d'oreilles bleues : « La
          Constitution actuelle est pleine de pièges si on veut changer des choses, mais pour une Assemblée constituante, il faut une participation citoyenne et là, on a une population apathique, qui ne vote pas. » Un autre : « Toutes les Constitutions sont le reflet d'un régime, celle-ci a été élaborée sous une dictature, on pourrait enfin faire quelque chose de bien. » Andres désapprouve : « Je suis contre. Je pense que ça génère plus de peur que de solutions, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas changer les choses à partir des institutions existantes. »

          La Constitution actuelle a été élaborée en 1980, pendant la dictature du général Augusto Pinochet. Mais la portée symbolique n'est pas, selon Claudia Heiss de l'Institut des affaires publiques de l'université du Chili, son seul problème. Car même si elle a subi plus de 200 modifications sur plus de 40 articles, comme l'a rappelé le président Sebastian Piñera au journal El Mercurio, elle est extrêmement rigide. « Elle envisage l'éducation et la santé sous l'angle de la liberté, et non du droit à en disposer, comme la Constitution française, par exemple. Cela ne signifie pas que la changer résoudrait tout, mais c'est nécessaire. Cette Constitution donne la primauté au privé, qui doit remplir les missions de service public dès qu'il le peut. L'État intervient sous la forme de subventions. Les prisons, par exemple, sont privées mais utilisent de l'argent public. » Certaines administrations ont mauvaise réputation. Ainsi des foyers de mineurs sous tutelle, le Service national de mineurs (Sename), où des abus extrêmement brutaux ont été mis au jour (2 071 cas de violence et maltraitance enregistrés en 2017, dont 310 à connotation sexuelle). La présidente socialiste Michelle Bachelet (2014-2018) introduisit des réformes comme la gratuité de l'université pour les 60 % d'étudiants les plus pauvres. Mais la santé, l'éducation sont ségréguées en fonction de la catégorie socio-économique.

          Autre problème : la représentativité. « Jusqu'en 2015, nous avions un système binominal, unique au monde, développe Claudia Heiss. Dans chaque circonscription sénatoriale, on élisait deux sénateurs, donc un de chaque tendance, centre gauche et centre droit. Et même si les affinités politiques chiliennes sont historiquement de 60 % pour le centre gauche et 40 % pour le centre droit, ce qui correspond à peu près au plébiscite de 1988 qui posait la question de la prolongation au pouvoir de Pinochet (56 % votèrent pour le “non”), cela ne se traduisait pas au Congrès. On avait toujours 50 % de chaque tendance. » Résultat, les élections devinrent une formalité et le Chili connut la plus forte chute de l'intérêt électoral d'Amérique latine et la quatrième au monde. La dictature créa également 18 lois organiques constitutionnelles, pour lesquelles tout changement nécessite une majorité des 4/7ème. En 2011, les manifestations des lycéens butèrent sur l'impossibilité de réformer le modèle. Enfin, certaines restrictions spécifiques existent, comme l'impossibilité pour un leader syndical d'être affilié à un parti (la coalition Unidad Popular, qui porta le président Salvador Allende au pouvoir en 1971, était très liée aux mouvements ouvriers).

          Le désir de changer la Constitution n'est pas né avec ce mouvement social. Sebastian Piñera avait inclus, dans sa campagne, un projet de « modernisation », en 60 réformes, qui n'a jamais été appliqué. Les sondages, à l'époque, montraient que 70 % des Chiliens y étaient favorables. Quelques jours après son investiture en mars 2018, son gouvernement avait annoncé qu'il ne permettrait pas l'examen d'un projet de loi que Michelle Bachelet, présidente précédente, avait soumis au Congrès. Il comprenait l'inviolabilité des droits de l'homme, le droit à la santé et à l'éducation, et l'égalité salariale entre hommes et femmes. Aujourd'hui, les sondés sont 87 % à désirer un changement de Constitution. Ce qui n'a pas laissé grand choix à Sebastian Piñera. « Nous nous sommes mis d'accord pour ouvrir la voie à une nouvelle Constitution. Nous estimons que c'est un travail que nous devons faire en pensant au pays », a déclaré le ministre de l'Intérieur Gonzalo Blumel, après une réunion avec le président Sebastian Piñera et des responsables de parti. Il a cependant évoqué un « Congrès constituant », certes, reposant sur «une large participation de la population, puis il y aurait, en second lieu, un référendum de ratification». Mais il serait constitué à partir des organes existants. Et à aucun moment, il n'a évoqué une « Assemblée constituante », citoyenne et participative, avec des quotas de femmes et d'indigènes, comme le demande le mouvement populaire actuel.

          PLAZA ITALIA REBAPTISÉE PLAZA DE LA DIGNIDAD
           (PLACE DE LA DIGNITÉ, COMME CELA EST DÉSORMAIS
           INDIQUÉ SUR GOOGLE MAPS QUI A ÉTÉ HACKÉ)
          CAPTURE D'ÉCRAN 
          « Cette Constitution n'est pas légitime parce qu'elle n'a pas été élaborée en démocratie, nous voulons faire partie de la discussion sur notre pays », disait le participant d'un cabildo à La Bandera, banlieue populaire célèbre pour sa résistance à Pinochet. « Il nous a expliqué que ce gouvernement nous avait fait manger des citrons toute notre vie et que si on voulait manger des oranges, il fallait arracher le citronnier et planter des orangers, c'est-à-dire une nouvelle Constitution grâce à une Assemblée constituante », raconte une mère de famille, lors d'un cabildo de Bajos de Mena, autre banlieue-dortoir défavorisée, qu'un étudiant vient d'animer. Un autre cabildo, dans le parc Juan-Moya, s'intitule carrément : « Des cabildos à l'Assemblée constituante ». Sergio Grez, un historien, y explique que « la Constitution est un vêtement sur mesure pour le modèle ultralibéral, qui n'a pas changé malgré les réformes. Il faut une Assemblée constituante élue de façon libre et transparente, qui devienne souveraine et prime sur toutes les institutions, que l'on dissout. On opère des plébiscites aux deux tiers, à chaque fois qu'il y a un obstacle lors des délibérations. Et ensuite, on la dissout et on refond toutes les institutions, avec un système unicaméral. Et surtout, Piñera doit partir. » Il y a donc fort à parier que la proposition vague du gouvernement sera loin de calmer les esprits. Lundi soir, lors de la traditionnelle manifestation de 17 heures sur la plaza Italia rebaptisée plaza de la Dignidad (place de la Dignité, comme cela est désormais indiqué sur Google Maps qui a été hacké), entre deux courses pour échapper aux gaz lacrymogènes, les participants l'assurent : « On ne va pas s'arrêter. Il nous propose un panel d'experts pour réviser la Constitution, nous, on veut une Assemblée constituante. » Alvaro, 29 ans, psychologue, insiste : « Nous voulons que les citoyens eux-mêmes fassent les propositions. » Mardi était programmée une grève générale du pays, le Chili est loin d'être calmé.
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          CESAR CALLOZO, MUSICIEN ET CONSTRUCTEUR,   BLESSÉ À SANTIAGO DU CHILI,   LE 11 NOVEMBRE 2019
          PHOTO CLAUDIO REYES

          AU CHILI, LES INNOMBRABLES ÉBORGNÉS DE LA MOBILISATION SOCIALE

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          CESAR CALLOZO, MUSICIEN ET CONSTRUCTEUR,
           BLESSÉ À SANTIAGO DU CHILI, 
          LE 11 NOVEMBRE 2019
          PHOTO CLAUDIO REYES

          Carlos était en train de courir en pleine manifestation lorsqu'il a senti son œil se fermer. Quelques secondes plus tard, le sang dégoulinant sur son visage lui a fait comprendre qu'il venait de rejoindre la liste des 200 manifestants éborgnés par les forces de l'ordre depuis le début de la crise sociale au Chili.
          CARABINIER DÉCORÉ POUR SA « BAVURE »
          DESSIN ALEN LAUZAN
          Selon l'Institut national des droits humains (INDH), un organisme public indépendant, 197 personnes ont subi des blessures oculaires, "surtout de tirs de plombs, mais aussi d'autres armes, comme les bombes lacrymogène" depuis le début de la contestation le 18 octobre.

          Un chiffre qui dépasse de loin le nombre de cas similaires survenus pendant la crise des "gilets jaunes" en France -- 24 selon le décompte d'un journaliste indépendant -- ou des manifestations massives à Hong Kong, soulignent l'ordre des médecins chiliens et plusieurs organisations locales de défense des droits humains. 

          L’ÉTUDIANT CHILIEN CARLOS VIVANCO, 
          18 ANS, A PERDU LA VUE DE SON ŒIL GAUCHE 
          LE 11 NOVEMBRE 2019 
          PHOTO CLAUDIO REYES
          Avec ces plombs "ils ont voulu que je ressente de la douleur, de la peine, du regret, de la peur, mais cela a eu l'effet inverse : je sens plus de rage que de peur, plus de haine que de peine, et c'est contre ces gens qui tirent et mutilent des gens", raconte à l'AFP Carlos Vivanco, 18 ans, dans sa maison de La Pintana, un quartier périphérique de Santiago. 

          Ce lycéen a totalement perdu la vision de son oeil gauche il y a trois semaines lorsqu'il a participé à une manifestation dans son quartier. Alors qu'il fuyait les tirs de la police, il a été touché par huit plombs, dont celui qui a causé sa grave blessure oculaire.

          Son œil droit a été épargné de justesse : un autre plomb s'était fiché dans l'os lacrymal, sous le globe oculaire. A quelques centimètres près, Carlos aurait connu le sort dramatique de Gustavo Gatica, cet étudiant de 21 ans devenu presque totalement aveugle après avoir été blessé aux deux yeux. 

          "J'avais conscience de ce qu'ils sont capables de faire, mais je ne pensais pas qu'ils avaient l'autorisation de tirer comme ça, comme des bouchers", confie Carlos à propos des forces anti-émeutes chargées de maintenir l'ordre.

          - "Triste record" -


           « ASSASSIN» GRAFFITI ANTI PIÑERA
          « UNE RÉALITÉ QUI CRÈVE LES YEUX ! »


          César Callozo, 35 ans, a été blessé à un œil alors qu'il jouait des percussions avec d'autres musiciens à proximité de la Plaza Italia, devenue l'épicentre de la contestation.

          "Il y avait une très bonne ambiance. Brusquement, j'ai senti un coup à l’œil et je suis tombé à terre. La douleur a disparu et mon visage s'est endormi ; je me suis levé et j'ai crié qu'ils n'allaient pas me vaincre", se souvient au bord des larmes le trentenaire qui attend son tour pour une consultation ophtalmologique à l'hôpital Salvador de Santiago.

          À ses côtés, Nelson Iturriaga, 43 ans, attend lui aussi de voir un spécialiste, espérant pouvoir retrouver une partie de sa vue. "Ils ont voulu éteindre le feu en jetant de l'huile dessus et les gens sont toujours dans la rue", constate ce maçon.

          "Nous détenons le triste record mondial du nombre de cas de perte de vision. Bien plus que dans les zones comme Hong-Kong ou ce qui s'est passé avec les +gilets jaunes+ à Paris, ou les manifestations en Espagne, et même la guerre en Palestine", constate Mauricio Lopez, chef de l'Unité de soins ophtalmologiques à l'hôpital Salvador, qui reçoit la plupart des blessés.

          "C'est une épidémie", déplore-t-il. Selon lui, 35 personnes ont subi des blessures profondes et risquent de perdre totalement la vue.

          Des représentants du gouvernement chilien ont défendu l'action de la police devant la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), lors d'une audience récente en Equateur, tout en s'engageant à "limiter" l'usage des munitions de plomb.

          Au moins vingt personnes sont mortes depuis le début de la crise chilienne, dont cinq après l'intervention des forces de l'ordre, et plus de 2.000 ont été blessées, selon des chiffres officiels.

          Malgré cela, près d'un mois après le début de cette explosion sociale totalement sans précédent dans ce pays sud-américain, les manifestations restent massives. 

          "Le mouvement m'a coûté un œil, mais je suis heureux" car la lutte pour un Chili plus égalitaire se poursuit, assure Carlos en montrant ses doigts tatoués du mot "liberté". 
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          « ILS VEULENT NOUS FERMER LES YEUX, 
          MAIS NOUS NE SOMMES PLUS AVEUGLES ! »

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          mardi, novembre 12, 2019

          MESSAGES POUR LE CHILI

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          «  LE DROIT DE VIVRE EN PAIX », MAIRIE DE PARIS 
           LE SAMEDI 9 NOVEMBRE 2019 
            «  LE DROIT DE VIVRE EN PAIX », MAIRIE DE PARIS 
           LE SAMEDI 9 NOVEMBRE 2019 
          «    LE DROIT DE VIVRE EN PAIX »  
          NEW YORK
          SHANGHAI
          « ASSEZ DE RÉPRESSION  AU CHILI » 
          MUR DE BERLIN
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