jeudi, mars 05, 2026

OLIVIER COMPAGNON : « EN AMÉRIQUE LATINE, LES EXTRÊMES DROITES PARTAGENT LE MÊME AGENDA NÉOLIBÉRAL »

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LE 25 JANVIER, LE FUTUR PRÉSIDENT JOSÉ ANTONIO KAST ÉTAIT
EN VISITE EN RÉPUBLIQUE DOMINICAINE POUR PARLER IMMIGRATION.
PHOTO DANNY POLANCO
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L'Humanité
Entretien / Olivier Compagnon : « En Amérique latine, les extrêmes droites partagent le même agenda néolibéral » / L’investiture de José Antonio Kast au Chili s’inscrit dans un virage politique continental marqué par une série de victoires électorales de l’extrême droite et de la réaction. Pour l’historien et spécialiste de l’Amérique latine, Olivier Compagnon, ces succès renvoient à un contexte international plus global et posent la question d’un large rassemblement des formations de gauche pour contrer cette vague réactionnaire.

par Cathy Dos Santos 10 min, Publié le 5 mars 2026

Le 11 mars, José Antonio Kast, chef de file de l’extrême droite, sera investi président du Chili. Sa victoire en décembre 2025 a constitué un séisme politique. Elle survient aussi après une série de succès électoraux de dirigeants de droite, conservateurs, illibéraux dans la région. Assiste-t-on à un nouveau cycle politique de la réaction et de l’extrême droite en Amérique latine ?

Olivier Compagnon

OLIVIER COMPAGNON
CAPTURE D'ÉCRAN

Nous assistons clairement à un virage à droite. En Bolivie, par exemple, vingt ans de gouvernement du parti de gauche MAS se sont évaporés à la présidentielle à l’automne dernier avec la victoire de Rodrigo Paz et de son slogan, « Le capitalisme pour tous ». Il y a également le Honduras de Nasry Asfura, avec une intervention importante des États-Unis dans la proclamation des résultats électoraux. Au Chili, José Antonio Kast incarne ce point de basculement, mais il n’est pas seul puisque le premier tour a pu être perçu comme une primaire des droites – avec des candidats comme Johannes Kaiser, le Milei chilien, qui a obtenu 13,9 % des suffrages devant la candidate de la droite traditionnelle.

"Quand la gauche échoue". 
DIBUJO MONERO_PAT

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Deux enjeux importants se profilent pour 2026 : les élections présidentielles en Colombie et au Brésil et on imagine mal la Maison-Blanche ne pas intervenir dans ces deux scrutins. Si ces deux pays basculaient à droite, on aurait une carte politique de l’Amérique latine, comme nous ne l’avons peut-être pas connue depuis les années 1960 et 1970.

Quelle est la nature des nuances idéologiques et culturelles qui distinguent l’anarcho-libertarien argentin Javier Milei de son homologue chilien ?

Il y a à la fois de grandes différences, mais aussi de nombreux points de contact. On le voit très bien entre Javier Milei et José Antonio Kast. Ce dernier n’est pas un libertarien comme Javier Milei se définit. Mais, au vu de la composition annoncée du gouvernement chilien où figurent de nombreux ministres issus du monde des affaires, on peut affirmer qu’il partagera le même agenda politique néolibéral. Pour eux, l’État en tant qu’agent économique et social doit être réduit à sa plus simple expression. En revanche, dans le libertarisme radical de Javier Milei, les questions sociétales, comme l’avortement, ne figurent pas au premier plan. Le président argentin déteste « les wokes », à l’image de la bataille culturelle globale engagée par les droites contre tous les héritages du progressisme. José Antonio Kast les déteste également, mais il incarne la rencontre d’une droite extrêmement conservatrice sur le plan des valeurs et le néolibéralisme.

Il faut relever le moment global dans lequel surviennent ces victoires électorales, qui renvoient évidemment à la puissance du trumpisme aux États-Unis, mais aussi à d’autres contextes – notamment européens. L’idée maîtresse est celle d’une reconquête des valeurs traditionnelles, d’un monde d’avant idéalisé, après des décennies d’un progressisme qui aurait ruiné l’ordre civilisationnel. C’est tout le sens de la « bataille culturelle » que ces droites radicales entendent mener.

Comment s’organisent les droites et les extrêmes droites latino-américaines ? Quel est leur lien avec les États-Unis et l’Europe ?

Il y a des contacts très réguliers. En mai 2024, Vox a organisé à Madrid une grande rencontre de cette internationale réactionnaire afin de « promouvoir une alliance globale des patriotes » et d’organiser un agenda commun. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump intervient de manière structurelle sur le continent américain. Je ne fais pas seulement référence à l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela en janvier. Il a, par exemple, pesé sur l’issue des législatives argentines en octobre dernier en menaçant de cesser de soutenir le peso si Javier Milei ne faisait pas un score honorable. Ce qui a évidemment ravivé le spectre, dans une partie de l’électorat, d’une nouvelle crise économique.

Quels sont les points de convergence de ces droites et de ces extrêmes droites ?

Dans l’agenda qu’elles partagent, en plus de la restauration des valeurs traditionnelles, il y a évidemment la question migratoire. Au Chili, la dernière campagne électorale a tourné autour des 8 millions de migrants vénézuéliens qui ont quitté leur pays depuis une dizaine d’années et dont 700 000 sont installés dans le pays. On a vu se construire, à travers des réseaux sociaux et dans les médias, l’équation migrants = insécurité. Mais plusieurs chercheurs chiliens ont démontré que cette équation est infondée. Il existe certes de nouvelles formes d’insécurité, mais elles sont moins liées à l’arrivée de Vénézuéliens qu’à l’extension internationale des pratiques ultraviolentes de cartels de la drogue qui touchent de très nombreux pays.

L’opinion publique chilienne a été extrêmement marquée par une série d’affaires aux formes de violences inédites – corps mutilés et brûlés, mises en scène macabres « à la mexicaine » – et on a assisté à la construction médiatique d’une « crise migratoire » décorrélée de la réalité et stigmatisant les Vénézuéliens. De ce point de vue, les médias jouent un rôle important en Amérique latine, où le phénomène de concentration médiatique aux mains d’élites économiques, qui soutiennent les projets conservateurs, ultraconservateurs ou d’extrême droite, est déterminant. Il y a clairement eu un vote de la peur en raison de ce matraquage médiatique et les gauches peinent à trouver des réponses stratégiques dans ce contexte.


Javier Milei parle de composer un groupe d’extrême droite de dix pays à l’échelle de la région pour faire face au « cancer du socialisme ». Peut-on parler d’une alliance maccarthyste à l’image de celle qui a déjà agi par le passé sur le continent ?

Je suppose que vous faites allusion à l’opération « Condor » dans les années 1970, mais je ne crois pas que l’on puisse parler de maccarthysme. L’ennemi n’est plus exactement la figure du communiste, même si l’on a vu ressurgir ce phénomène au Chili avec la candidature de Jeannette Jara issue du Parti communiste. Aujourd’hui, la figure de l’ennemi est plus vaste. Elle inclut les héritiers d’une certaine idée du progressisme construit au XXème siècle, mais également les personnes considérées comme déviantes (« wokistes », décoloniaux, gays, etc.).

Toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, rompraient le pacte civilisationnel, pour reprendre les termes utilisés par les élites d’extrême droite. Le projet de Javier Milei est, pour l’heure, dans les limbes, mais Donald Trump va réunir ses alliés d’Amérique latine le 7 mars prochain, à Miami, pour resserrer les liens autour du projet réactionnaire, mais aussi pour lutter contre l’influence économique de la Chine.

Quels sont les autres facteurs à même d’expliquer les revers électoraux enregistrés par la gauche qui a connu un « âge d’or » durant les années 2000 ?

C’est la question fondamentale. Au Venezuela, l’indice Gini, qui calcule les inégalités sociales, a diminué nettement entre le début et la fin des années 2000 car le chavisme avait mis en place des politiques de redistribution qui ont eu un effet. Au même moment, Lula faisait sortir 30 millions de Brésiliens de la pauvreté. Cette époque correspond à l’âge d’or des cours mondiaux des matières premières, qui donnait aux gouvernements de la vague rose d’immenses capacités d’intervention sociale. Et, justement, on trouve les origines du virage à droite dans la première moitié des années 2010, lorsque les cours des matières premières s’effondrent et que la capacité redistributive s’érode.

On le voit dans les premières manifestations de juin 2013 contre Dilma Rousseff au Brésil, qui se concluent trois ans plus tard par sa destitution, puis par la victoire de Jair Bolsonaro en 2018. Pour la gauche, le défi est donc à la fois de transformer un modèle économique qui repose essentiellement sur l’exportation de matières premières non transformées – et donc de faible valeur ajoutée – et de résoudre la question de la fiscalité. Pour créer un État social pérenne, il faut, d’une part, des ressources économiques qui ne soient pas soumises aux cours des marchés internationaux, d’autre part, des revenus fixes issus de l’impôt. Or, aucune de ces expériences de gauche – même s’il y a eu des tentatives comme en Bolivie – n’a réellement cherché ou eu les moyens de transformer le modèle productif. Au Venezuela, Hugo Chavez, qui disposait de tous les pouvoirs au milieu des années 2000, avec un prix du baril à 140 dollars, aurait pu essayer d’acheter des technologies pour bâtir une industrie qui crée de la valeur ajoutée plutôt que d’exporter le pétrole puis le réimporter en essence.

L’enjeu de la transformation de la matrice productive latino-américaine est vieux de cinq siècles. Ce modèle exportateur de ressources minières ou agricoles est hérité de la colonisation et détermine la place périphérique de l’Amérique latine dans le capitalisme contemporain.

Et concernant la fiscalité ?

L’Amérique latine est une région patrimoniale où de grandes familles ont accumulé des fortunes considérables. L’impôt sur les successions est donc fondamental. Aujourd’hui, la richesse repose moins sur les revenus que sur les patrimoines hérités valorisés par la financiarisation du capitalisme. La réforme fiscale est donc la mère de toutes les réformes et cela n’a pas échappé à la gauche. Au Chili, Gabriel Boric a fait campagne sur ce thème en 2021. Mais, faute de majorité au Parlement, il n’est jamais parvenu à faire voter sa réforme fiscale. Gustavo Petro rencontre le même problème en Colombie. Lula et Dilma Rousseff avaient aussi conscience de la nécessité d’une telle réforme, mais comment la faire passer dans un Congrès brésilien où la majorité des élus, notamment de l’intérieur du pays, sont précisément ces élites patrimoniales ? Il y a là un point de blocage essentiel. La transformation de la matrice productive et la réforme fiscale sont, de mon point de vue, les deux enjeux politiques majeurs des prochaines décennies en Amérique latine, région la plus inégalitaire du monde.

Quelles leçons devront tirer les gauches, et plus particulièrement au Brésil et en Colombie où elles sont au pouvoir et vont devoir affronter des forces de droite et d’extrême droite très influentes ?

C’est un débat complexe qui dépend de la configuration politique de chaque pays. Au Chili, Jeannette Jara a fait le choix d’une très large coalition, depuis l’extrême gauche jusqu’à certains secteurs du centre-droit, mais n’a pas réussi à contrer l’extrême droite. Il me semble toutefois, dans le contexte actuel, qu’il n’y a pas d’autre choix que de réunir les forces progressistes sous une même bannière – quitte à gommer les aspects les plus ambitieux des programmes – pour affronter les tendances globales, très inquiétantes, auxquelles nous sommes confrontés.


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mardi, mars 03, 2026

CHILI: UNE DISCORDE SUR UN PROJET DE CÂBLE SOUS-MARIN CHINOIS SUSPEND LA TRANSITION AVEC LE NOUVEAU GOUVERNEMENT

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Chili: une discorde sur un projet de câble sous-marin chinois suspend la transition avec le nouveau gouvernement / 
Le président élu du Chili, José Antonio Kast, a suspendu mardi les réunions de transition avec le gouvernement sortant de Gabriel Boric, l'accusant de ne pas partager d'informations sur un projet de câble sous-marin chinois. [
Quand l'incompétence rime avec la mauvaise foi]

TradingView avec l'AFP 3 mars 2026, 17:37 UTC+12 min de lecture

KAST PINOCCHIO FASCISTE
La construction d'un câble de fibre optique par la multinationale China Mobile, pour relier l'Asie aux côtes chiliennes, est encore à la phase d'évaluation, selon le gouvernement Boric.

Le gouvernement américain estime ce projet entre la Chine et le Chili compromet la sécurité régionale et a révoqué en février les visas de trois fonctionnaires chiliens, dont le ministre des Transports et des Télécommunications. Des accusations rejetées par le gouvernement chilien sortant.

ILUSTRACIÓN IINTERFERENCIA
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Actuellement, la couverture numérique du Chili dépend presque entièrement de câbles qui passent par les États-Unis.

Gabriel Boric et Antonio Kast se rencontraient mardi pour la troisième fois au palais de La Moneda afin de coordonner les travaux de passation de pouvoir prévue le 11 mars.

La réunion a duré environ vingt minutes et M. Kast y a mis un terme, affirmant à sa sortie qu'il n'avait pas confiance dans les informations que lui fournit le gouvernement, et qu'en conséquence il suspendait une série de réunions de coordination entre ministres entrants et sortants.

M. Boric a pour sa part expliqué auprès de journalistes que M. Kast souhaitait qu'il se rétracte après avoir affirmé dans une interview le 18 février que le président élu était informé du projet de câble chinois.

"Il est faux" que M. Kast n'a pas été informé des menaces en provenance des États-Unis en raison de la procédure entourant le projet de câble chinois, a dit M. Boric, refusant de se rétracter.

"Il y a eu et il y aura une pleine disposition pour que la passation (de pouvoir) soit absolument transparente et irréprochable", a assuré M. Boric.

Le gouvernement sortant affirme que la sanction américaine visant les trois fonctionnaires chiliens est sans précédent et a envoyé une note de protestation.


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TENSIONS ENTRE LE CHILI ET LES ÉTATS-UNIS AUTOUR
 D’UN PROJET DE CÂBLE SOUS-MARIN VERS LA CHINE

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vendredi, février 27, 2026

TENSIONS ENTRE LE CHILI ET LES ÉTATS-UNIS AUTOUR D’UN PROJET DE CÂBLE SOUS-MARIN VERS LA CHINE

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JUAN CARLOS MUÑOZ,LE MINISTRE DES TRANSPORTS ET DES
TÉLÉCOMMUNICATIONS CHILIEN, LORS D’UNE VISITE DU PORT
DE SAN ANTONIO, DANS LA RÉGION DE VALPARAISO (CHILI),
LE 24 SEPTEMBRE 2025. RAUL BRAVO/AFP

INTERNATIONAL / CHILI / 
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Le Monde

Tensions entre le Chili et les États-Unis autour d’un projet de câble sous-marin vers la Chine / 
Washington a révoqué les visas de trois responsables gouvernementaux chiliens accusés d’avoir « érodé la sécurité régionale » en soutenant un projet de câble sous-marin de fibre optique entre le Chili et la Chine. Porté par l’entreprise China Mobile, il doit relier Valparaiso à Hongkong. 
[Les États-Unis coupent le câble]

Par Angeline Montoya Publié hier à 17h30  Temps de Lecture 4 min.

Cest une nouvelle illustration de l’ingérence des États-Unis dans les affaires intérieures d’un pays. Au nom de la « sécurité régionale », Washington a révoqué les visas de trois responsables gouvernementaux chiliens vendredi 20 février. En cause, un projet de câble sous-marin de fibre optique entre le Chili et la Chine, Chile-China Express. La tension entre Washington et Santiago est croissante depuis lors, tandis que l’affaire prend une tournure politique au Chili.

CÂBLES SOUS-MARINS : LA GUERRE FROIDE
 ÉTATS-UNIS-CHINE MENACE L’INTERNET MONDIAL

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Les dirigeants concernés, a indiqué vendredi 20 février un communiqué du département d’État, « ont sciemment dirigé, autorisé, financé et apporté un soutien substantiel » à des activités ayant compromis des infrastructures critiques. Le secrétaire d’État, Marco Rubio, a précisé sur X que la mesure vise à « protéger la prospérité économique des États-Unis » et « la sécurité dans [leur] hémisphère »

Les trois responsables chiliens visés sont le ministre des transports et des télécommunications, Juan Carlos Muñoz, le sous-secrétaire aux télécommunications, Claudio Araya, et le chef de cabinet de celui-ci, Guillermo Petersen.

La réponse du président Gabriel Boric, qui vit les dernières semaines de son mandat, ne s’est pas fait attendre. Son gouvernement, a-t-il martelé, n’a « jamais réalisé aucune activité » portant atteinte à la sécurité des Etats-Unis ou d’un autre pays. « Nous n’acceptons pas que l’on nous impose des choses sur nos décisions souveraines », a-t-il ajouté.

Réduire la dépendance aux États-Unis

Le projet Chile-China Express, porté par l’entreprise China Mobile, doit relier Valparaiso (un port situé à 110 kilomètres au nord-ouest de Santiago) à Hongkong. Les États-Unis redoutent que le gouvernement chinois puisse accéder aux données transitant par le câble et mener des cyberattaques.

Santiago estime de son côté que le câble offrirait une connexion directe avec l’Asie et réduirait sa dépendance aux États-Unis pour son accès à Internet. Le pays ambitionne de devenir un « hub » numérique régional, avec 33 data centers installés et 34 autres en projet.

L’ambassade de Chine à Santiago a vivement dénoncé les sanctions, dimanche 22 février, accusant les États-Unis de vouloir « maintenir leur monopole sur les télécommunications internationales », et prédisant que, « tôt ou tard, les pays d’Amérique latine finiront par en avoir assez du harcèlement américain ».

La tension est montée d’un cran mardi 24 février, lorsque la porte-parole du gouvernement, Camila Vallejo, a rappelé que le Chili ne prenait pas ses décisions sous la « menace ou la pression ». « C’est ridicule, nous ne menaçons pas », a rétorqué l’ambassadeur américain, Brandon Judd, lors d’une conférence de presse. « Si le Chili veut participer au programme d’exemption de visa (…), a-t-il ajouté, nous devons avoir l’assurance que toutes les informations que nous transmettons au gouvernement chilien vont être protégées. » Le Chili fait partie des 40 pays concernés par le programme Visa Waiver, qui permet d’entrer sans visa aux États-Unis pour quatre-vingt-dix jours.

L’origine du projet de câble sous-marin remonte à 2016, lorsqu’un premier accord avait été signé pour un câble transpacifique reliant Shanghaï à Valparaiso. Mais lors du premier mandat de Donald Trump, Washington avait fait pression pour en modifier le tracé : le câble devait partir d’Australie et non de Chine. En juin 2025, un accord a été conclu avec Google sur le câble « Humboldt », attendu en 2027.

Processus de validation suspendu

En 2025, Pékin est revenu à la charge, avec un projet au départ de Hongkong. Des représentants de China Mobile ont rencontré le sous-secrétaire Claudio Araya et son chef de cabinet, Guillermo Petersen. Aucune information n’a filtré sur l’état des négociations.

Jusque-là, le gouvernement Boric assurait que le câble n’était qu’« en cours d’évaluation ». Mais mardi, le quotidien El Mercurio a révélé que le ministre des transports, Juan Carlos Muñoz, avait signé, le 27 janvier, le décret approuvant la concession à China Mobile pour trente ans, avant d’annuler la signature deux jours plus tard.

Après ces révélations, Juan Carlos Muñoz a expliqué que compte tenu des informations fournies par l’ambassadeur américain sur les risques d’un tel projet avec la Chine, le processus de validation avait été suspendu. Le diplomate américain a, lui, assuré avoir évoqué la possibilité de sanctions lors de ses « multiples » réunions avec les autorités chiliennes ces « deux derniers mois » ; il estime donc que le gouvernement ne devrait donc pas se montrer surpris par la révocation des trois visas. Mercredi, M. Muñoz et le ministre des affaires étrangères, Alberto van Klaveren, ont été convoqués pour s’expliquer devant la commission des affaires étrangères de la Chambre des députés.

Ce n’est pas la première fois que l’administration Trump sanctionne ou menace des responsables latino-américains pour des contrats liés à des entreprises chinoises. En 2021 au Chili, la société française Idemia avait obtenu un contrat pour la fabrication de passeports, après que Washington avait menacé de retirer le Chili du programme Visa Waiver si le marché revenait au consortium sino-allemand initialement retenu.

INFOGRAPHIE FRED DUFOUR

► À lire aussi :   BATAILLE GÉOPOLITIQUE AUTOUR DE LA 5G

Un avertissement au futur président

En février 2025, au Costa Rica, les visas d’une quinzaine de responsables politiques, dont l’ex-président et prix Nobel de la paix Oscar Arias, avaient été révoqués pour avoir soutenu l’entreprise chinoise Huawei dans les appels d’offres pour la 5G.

« Le retrait des visas a l’air insignifiant, mais l’enjeu est immense, considère l’économiste et ancien ministre Carlos Ominami. Ça montre que les États-Unis sont prêts à agir durement pour limiter ce qu’ils appellent la présence stratégique de la Chine. Reste à définir ce qui est stratégique. Le lithium et le cuivre le sont, or la Chine y a beaucoup investi. » La Chine est de fait le premier partenaire commercial du Chili : elle est la destination de 40 % des exportations du pays sud-américain, contre seulement 14 % pour les États-Unis.

De nombreux analystes considèrent que l’avertissement américain s’adresse avant tout au président élu, l’ultraconservateur José Antonio Kast – un allié de Donald Trump –, qui prendra ses fonctions le 11 mars. C’est en effet à lui qu’il reviendra de trancher entre la continuité ou l’abandon du projet de câble sous-marin.

Quatre jours avant son investiture, le 7 mars, José Antonio Kast sera à Miami, en Floride, avec plusieurs autres dirigeants de droite de la région, à l’invitation du président américain. Le sommet, baptisé « Bouclier des Amériques », doit aborder les « interférences étrangères dans l’hémisphère », une façon détournée de parler de la Chine. M. Kast commencera ainsi son mandat entre le marteau et l’enclume. « Si on lui demande de choisir Washington plutôt que Pékin, estime M. Ominami, il risque d’être en difficulté avec le patronat chilien, qui a plus d’intérêts avec la Chine qu’avec les États-Unis. »

Par Angeline Montoya

TENSIONS ENTRE LE CHILI ET LES ÉTATS-UNIS AUTOUR
 D’UN PROJET DE CÂBLE SOUS-MARIN VERS LA CHINE


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mercredi, février 25, 2026

POURQUOI UNE AFFICHE POUR CUBA ?

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L'ambassadeur de Cuba Oscar Corneilo,
et Rosario Rodriguez nous ont rendu
visite à l'atelier del Mono
AFFICHE MONO GONZALEZ

LOGO GRANMA
Pourquoi une affiche pour Cuba ? / Granma Internacional s’entretient avec « El Mono » Gonzalez, prix national chilien des Arts plastiques 2025 / Alejandro « el Mono » Gonzalez, lauréat du prix national des Arts plastiques 2025, au Chili, explique que le fait que sa dernière affiche soit répandue sur les murs de Santiago du Chili – et qu’elle illustre  la une de cet hebdomadaire – n’est pas exactement une provocation. [ « Cuba n’est pas seule. »]

Auteur Mario Ernesto Almeida Bacallao | 25 février 2026 09:02:48

AFFICHE MONO GONZALEZ

Dans le dessin, on distingue un visage. Les cheveux au vent forment trois bandes bleues et deux blanches. Il est précédé par un profil rougeâtre duquel émerge une étoile. C’est le visage et c’est le drapeau, réunis en un seul, contre le vent… et au-dessous, le cri « retentissant » : « Cuba n’est pas seule. »

UNIVERSITÉ BORDEAUX MONTAIGNE

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Ce n’est pas une provocation, insistetil, « c’est la preuve que nous sommes présents, que nous sommes vivants et qu’il y a des concepts et des idées que nous allons défendre. Au fond, nous luttons pour protéger Cuba de l’agression qu’elle subit, mais aussi pour la souveraineté de nos propres pays, qui est la souveraineté de nos idées, de nos façons d’être, de nos identités.

« Les murs sont des livres ouverts. L’histoire y est inscrite. Ils ont cette fonction. Je lutte pour que cela ne disparaisse pas. Pour moi, la lecture et le reflet de la société se trouvent sur les murs des rues, sur leurs traces. Je n’imagine pas une ville blanche, propre et pure, car ce serait comme si elle n’existait pas, comme si elle n’était pas habitée. En même temps, les rues, leurs murs, sont un espace en dispute. »

L’atelier et la galerie du Mono sont cachés dans les entrailles du Persa Bio Bio, un immense marché populaire du centresud de Santiago du Chili. Ce sont des pâtés de maisons et des trottoirs qui, en fin de semaine, « ouvrent les yeux » pour se remplir de l’inimaginable : antiquités, restaurants, cafés, meubles, serruriers, vendeurs d’appareils photo, livres, CD, cassettes, poissons, artisanat et une infinité d’objets.

Depuis un peu plus d’une décennie, c’est l’espace du Mono, son micromonde. Il travaille dans son atelier, dans le calme presque désertique qui règne du lundi au vendredi. Le samedi et le dimanche, il cède l’atelier à d’autres artistes et ouvre sa galerie, dans l’une de ces mêmes allées, où il interagit avec des centaines de personnes de passage.

Pour expliquer pourquoi son espace de création est un marché public, il se réfère à la littérature de cordel et à la lira popular, qui depuis toujours s’accrochaient de part et d’autre dans les grands commerces latino‑américains, ornées d’illustrations, de proses ou de poésies qui racontaient une histoire. 

Il s’agit d’une commercialisation directe, expliquetil, mais aussi populaire, à bas coût, qui a à voir avec la gravure et la filographie.

« Et c’est politique, car je suis militant ; c’est social, car je travaille avec la communauté, pour la communauté et dans son propre territoire ; et il y a une ligne éditoriale, car en tant que créateur je ne me considère pas comme un artiste, mais comme un travailleur de l’art. Ce que je recherche, c’est de refléter le quotidien, l’urgence du jourlejour dans la lutte sociale. »

 HOMMAGE AUX TROIS ÉGORGÉS
PARADA - GUERRERO - NATINO DE
L'ARTISTE PEINTRE ALEJANDRO GONZÁLEZ 

UNE ÉCOLE

La carrière du Mono, âgé de 78 ans, ne date pas d’aujourd’hui. Il faut remonter bien en arrière, insistetil, à ses années dans les Brigades Ramona Parra, issues des jeunesses communistes.

« Vers 1967, nous avons formé ces brigades, qui furent en grande partie celles qui menèrent la campagne présidentielle de Salvador Allende dans les rues, en peignant des slogans et de la propagande. Je parle de gens qui n’avaient jamais rien peint auparavant, mais qui ont travaillé avec une telle ferveur qu’ils sont devenus une maind’œuvre spécialisée, déjà structurée dans tout le pays pour l’avènement du gouvernement de l’Unité populaire.

« Quand Allende a triomphé, le Chili était entièrement couvert de graffitis, car la bataille pour les murs fut intense. Dans les Brigades Ramona Parra, nous étions des volontaires, des militants, mais pas des artistes ; des étudiants, des travailleurs et des jeunes en général, car pour être dans la rue et faire ce travail, il fallait une préparation physique et de la rapidité dans la clandestinité ; c’était une intervention publique sans autorisation. Et en plus, l’opposition payait des mercenaires pour faire ce travail, tandis que le nôtre était volontaire.

« La question était : Allende triomphe, puis que faisonsnous ? Eh bien rien, nous continuons à occuper les murs. Les lettres, nous les avons transformées en images, et tous ces jeunes se sont mis à donner une forme graphique, murale, aux slogans, ce que l’on nous reprochait bien souvent au Parti communiste, car peindre des figures dans les rues était, pour beaucoup, comme gaspiller les matériaux du peuple.

« Mais remarque que près de 60 années ont passé et cela est devenu un patrimoine. Mon prix national d’aujourd’hui est le produit de toute cette histoire, car une identité, un style, un caractère se sont créés…

« L’une des caractéristiques de notre école brigadiste est le collectif, parfois très anonyme, mais participatif. C’est pourquoi l’affiche en faveur de Cuba que nous faisons aujourd’hui est libre, pour qu’on la télécharge et qu’on la diffuse partout dans le monde, audelà de notre capacité immédiate d’impression.

« En 1971, j’ai participé à la Première Rencontre des arts plastique latinoaméricains à Cuba, à la Casa de las Américas, où j’ai eu la chance de connaître Haydee Santamaria. Là, j’ai eu des échanges avec les meilleurs graphistes de l’époque, et cela m’a beaucoup marqué.

« On nous avait préparé un programme de 15 jours, avec des conférences, des cours de design ; ce furent des ateliers et des séminaires très intéressants, basé sur un modèle que nous avons répété de nombreuses fois ici au Chili et qui concernait la formation de la maind’œuvre, la formation idéologique, intellectuelle, ce qui transforma la Brigade Ramona Parra. »

UNE CONCEPTION DE L’ARTISTE ET DU MILITANT 

« Ma conception de l’artiste est semblable à celle de l’ouvrier, du travailleur, du citoyen. En fin de compte, ce qu’il fait, c’est la trace du temps où il habite. Le militant… c’est être conséquent. Être vigilant. Ne pas être neutralisé ou instrumentalisé.

« Je suis prix national aujourd’hui et je dois rester très intègre, très conscient, très clair, car je peux aussi être neutralisé dans mes concepts et mes idées si le système m’assimile.

« La dictature a tué beaucoup de gens et la démocratie en a neutralisé tout autant parmi ceux qui ont survécu. J’ai été un peu obstiné par la cohérence, qui ne se limite pas à la création artistique, mais s’étend à la manière de vivre ellemême. Il se peut que mes enfants ne soient pas d’accord avec moi, qu’ils aient d’autres concepts et d’autres formations, mais l’exemple mérite aussi le respect. Et les pays ont besoin d’être respectés ; les citoyens ont besoin d’être respectés.

« La pression et la présence de l’affiche de Cuba dans nos rues, pour laquelle nous n’avons demandé la permission à personne, ne s’adressent pas seulement au public en général, mais aussi à ceux qui devraient être les premiers en ligne de front.

« Je suis à contretemps. Je vis quelque chose que je ne pensais pas vivre : la situation en Palestine. Je pensais que nous avions dépassé la barbarie après le Vietnam.

«On impose un siège à Cuba. Pas seulement à Cuba, c’est aussi un signal à l’échelle mondiale. Si le génocide en Palestine se transpose à l’Île, il en ira de même ensuite pour tous les mouvements sociaux de ce continent. »

« Ce dont il est question, c’est une raison d’être… pour comprendre ce que signifie la résistance. Avec la dictature, on supposait que le Parti communiste avait été effacé et, par conséquent, ses expressions culturelles et ses identités également. Et regarde, l’une des choses qui a le plus survécu, c’est cette identité de la peinture murale. Et les gens, les générations, ont grandi au Chili avec cela. Autrement dit, ce que je veux dire au peuple cubain, c’est qu’il porte en lui une identité, un caractère et une résistance, forgée au fil des années, qu’aucun siège ne saurait effacer.

« En fin de compte, ce qui est en jeu ici est bien plus vaste. Ce n’est pas seulement Cuba, ni cette génération. C’est l’Amérique latine toute entière. Il est question de résistance, d’obstination. Pourquoi résistonsnous ? Pourquoi survivonsnous ? » •

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AFFICHE DE L'EXPOSITION DE LA BRP
MUSÉE D'ART CONTEMPORAIN CHILI 1971

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LES CORBEAUX DE JOLIOT CURIE

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AFFICHE DU FILM

Mon appartement est orienté vers l’est, bien exposé au soleil matinal, posté à une fenêtre, je contemple les arbres. L’été finira bientôt, les feuilles tomberont, les branches resteront toutes nues, ma rue deviendra grise et froide… Il est temps que je commence à travailler, je m’installe à mon bureau et j’allume l’ordinateur, mon appareil est trop lent, tandis que j’attends que les programmes se mettent en route le cri de quelques corbeaux resonne dans mes oreilles, cela me tape un peu sur les nerfs, Word finit pour apparaître sur l’écran, je révise un peu mes notes, avant de commencer à taper mon texte. 

Georges Aguayo

JOSÉ DONOSO, À PARIS (FRANCE), EN 1981.
PHOTO JEAN-RÉGIS ROUSTAN

Il y a quelques mois, après avoir hésité un peu, surtout en raison de sa longueur, j’attaquai la lecture de toute la correspondance entre Albert Camus et Maria Casares. Je ne regrette pas cet effort, car ce fut une lecture très intéressante, elles décrivent cette relation sentimentale, mais aussi le milieu littéraire et théâtral français depuis la première moitié des années 40 jusqu’à la fin des années 50. Depuis lors il me resta un certain goût pour ce type d’ouvrages. 

COUVERTURE DIARIOS CENTRALES
JOSÉ DONOSO ; EDICIONES UDP
 PARUTION 2023
Il y a quelques semaines je répétai l’expérience, je lus les Diarios centrales A Season in Hill 1966-1980 de José Donoso (ces journaux intimes furent vendus avant son écriture, apparemment.) Expérience nouvelle pour moi, par rapport à cet auteur, au fur et mesure que j’avançais dans la lecture, ma mauvaise humeur grandissait. Une sensation que jusque-là, j’avais expérimentée seulement avec les livres de Roberto Bolaño. La plupart des choses que Donoso raconte dans ses journaux intimes surviennent en Espagne, où, malgré ses nombreuses lamentations, sa petite entreprise littéraire prospérait très bien. Who is who, dans le monde des affaires avoir un bon réseau c’est très important, Carmen Balcells était son agent littéraire, il connaissait très bien le milieu littéraire latino-américain, il lui arrivait aussi d’enseigner dans des universités nord-américaines. 

JOSÉ DONOSO —
PHOTO ULF ANDERSEN
Cela étant dit, ce n’est pas aisé de vivre de sa plume, nonobstant un compte bancaire en Suisse et des revenus en dollars, on perçoit dans ces pages une certaine instabilité économique. Ces journaux intimes visent à montrer un processus créatif, c’est chose faite, Donoso lit les ouvrages d’autres auteurs et il corrige beaucoup ses textes. Où est la nouveauté  là dedans ? Un auteur sérieux doit travailler de cette manière-là. 

Donoso obtint en 1990 le prix national de littérature, son œuvre est donc très appréciée au Chili (peut-être trop). Je n’eus pas le grand honneur de participer dans les ateliers d’écriture qu’il animait à Santiago, ma vocation littéraire était embryonnaire à cette époque-là, si je me souviens bien, peut-être je me trompe, je vis à Donoso une fois dans la gare Mapocho, pendant un des premiers salons du livre, il n’était pas en train de signer des dédicaces, il n’intervenait pas dans un débat non plus, il était assis dans une chaise, l’air absent. On pourrait dire que ses journaux intimes sont une espèce de Reality show littéraire.

MARGARITA AGUIRRE ET PABLO NERUDA
Donoso reconnaît avoir eu des rencontres homosexuelles, mais aucune relation stable, un lecteur soupçonneux pourrait y trouver, des pistes qui diraient le contraire. Malgré son tempérament artistique, il semble imbu de beaucoup des préjugés, Margarita Aguirre, biographe de Pablo Neruda, était une femme grosse avec une tête d’Indienne, une description imprégnée de racisme et mépris social. 

La vie conjugale de notre illustre écrivain national était très difficile, mais il n’était responsable de rien, puisque son épouse était une soûlarde dépressive. Donoso semble envier la chance de Louis Aragon, grand amoureux de son épouse Elsa Triolet, qui pendant son veuvage put vivre pleinement son homosexualité. María Pilar Serrano était une femme alcoolique, certes, sa fille le confirme. Cela étant dit… Donoso était manipulateur, mais il pouvait aussi être violent… Je ne crois pas que Maria Pilar fût une entrave pour son travail d’écrivain, comme Donoso, vrai martyr de la littérature, le suggère. 

En plus de s’occuper de la maison, comme Sophie, l’épouse de Leon Tolstoï, elle dactylographiait ses textes, elle gagnait de l’argent aussi avec ses traductions ; curieusement, Donoso avait peur que son beau-père l’effaçât de son testament… Donoso n’aimait ni l’Espagne ni ses habitants, un pays où il vécut pendant plusieurs années. Je pose quelques questions qui ne demandent aucune réponse bien évidemment. Quels papiers produisit-il pour obtenir son titre de séjour ? Vu ses nombreux problèmes de santé, bénéficiait-il de la sécurité sociale espagnole ? 

Quelles preuves de solvabilité et moralité apporta -t-il pour adopter sa fille Pilar ? Donoso participa, au Boom latino-américain. Malgré une apparente amitié, des lettres et des photos confirmeraient cette version de la réalité, il n’avait pas une grande estime pour ses collègues écrivains, il considérait que leurs idées de gauche visaient surtout à promouvoir leurs livres… Souvent la vérité se cache dans les interstices, je me permets donc de douter un peu de la fermeté de ses convictions démocratiques. 

Il ne semblait pas très enthousiaste’ avec l’élection de Salvador Allende à la présidence de la république, il croyait qu’un coup d’État était toujours possible. Clairvoyance politique ou désir inconscient que celui-ci arrive ? Ses journaux intimes ignorent l’exécution de cinq opposants à la dictature franquiste, le 27 septembre de 1975. Après une longue agonie Francisco Franco trépassa le 20 novembre 1975, le peuple espagnol fêta en masse cet évènement dans les bars. 

Aucun mot dans ses journaux intimes non plus. Dans quel univers Donoso vivait à ce moment-là ! Considérant qu’à cet ouvrage lui manquait trop de pièces, je lus ensuite le témoignage écrit de sa fille adoptive. Correr un tupido velo confirme la précarité économique, chez Donoso la bouffe n’était pas très bonne, Pilar mangeait mieux chez la bonne, où, elle pouvait voir la télévision.   

Néanmoins, j’estime que Pilar ne dévoile pas toute la vérité. On ne peut point le lui reprocher. Son attachement filial fut plus fort que la raison et c’est normal. Nous connaissons la fin tragique de Pilar, deux articles, de Letras Libres et le Clarín de Buenos Aires, ont essayé d’embellir l’histoire de la famille Donoso, à mon avis une histoire extrêmement sordide, Begoña Gómez Urzaiz, journaliste de La Vanguardia de Barcelona, mettrait les choses à leur véritable place avec son article : Los Donoso o el peligro de escribir las vidas. 

Donoso avait-il une personnalité narcissique ? Le profil psychologique, émanant de ses journaux intimes, est très familier pour moi. Insécurité, hypocondrie, égocentrisme, absence d’empathie, insensibilité affective ;   un membre de ma belle-famille alignait toutes ces caractéristiques. Comme Donoso, un jour il émigra, craignant l’arrivée des chars soviétiques sur les Champs Elysées, il s’en alla. Pendant quelques années il exerça le noble métier de boulanger dans la capitale mexicaine. 

Pendant sa vieillesse, il publia ses mémoires : Les tribulations d’un Français de l’étranger. » Il n’apprécia guère mes commentaires critiques... Indirectement, je lui dois ma nationalité française, celle-ci tient d’un fil très mince, il naquit à Barcelone, dans ces temps xénophobes, dans lesquels nous y vivons, il vaut mieux que je n’approfondisse pas trop dans son arbre généalogique ! 

Particularité bien à lui : pendant plus de quarante ans, il vécut cloîtré dans son appartement parisien. Quand nous étions en famille, il nous disait souvent qu’il le quitterait avec les pieds par devant, cette prédiction se réalisa, à présent sa dépouille gît à Père-Lachaise, dans le caveau de sa famille. 

En tant qu’écrivain, je ne pouvais rester indifférent à cette histoire. Elle inspira l’écriture de ma nouvelle Agorofobia… Intéressé par ses lointaines origines péninsulaires, Donoso voyagea en  Estrémadure, où un noble de la région l’aurait reçu avec beaucoup d’amabilité, son ego hypertrophié dut s’envoler vers les nuages… je ne ferais jamais un voyage semblable, c’est trop pathétique ! 

Deux villages de la Cantabrie portent mon nom, mais dans cette région les Aguayo y sont rares, en Andalousie, terre maure, ils y sont beaucoup plus nombreux. Agua-yo est un nom de famille adopté, probablement, par de nouveaux chrétiens, une population moins honorable et prestigieuse. Notre illustre écrivain national affirme que son nom de famille est un « tronc », au Chili, les Donoso seraient présents dans toutes les classes sociales. 

Très bien vu, Donoso est le premier nom de famille de ma grande mère maternelle. À cette grande mère, décédée avant que je naisse, je lui dédie une nouvelle, écrite avec beaucoup de sentiment, comme disent les chanteurs de boleros latino- américains. 

L’œuvre de Donoso fait partie des fondations de mon édifice littéraire, mais je ne veux pas qu’on le « béatifie », sauf pour les grands classiques, on peut oublier un auteur, le mettre de côté, ou l’expulser carrément de l’Olympe littéraire. Mon ordinateur indique qu’il est midi, je vais l’éteindre, mon frigo est quasiment vide, je dois aller faire quelques courses au marché. 

Sur mon chemin, je vais croiser les corbeaux, les jours d’hiver l’atmosphère de mon quartier devient encore plus lugubre à cause d’eux. À ma connaissance dans l’Hexagone il y a deux espèces de corvidés, les corbeaux et les corneilles. Peu importe la dénomination exacte, ces oiseaux de malheur me rappellent trop un film d’Alfred Hitchcock.    


 Georges Aguayo

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