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| PATRICIO GUZMAN |
Patricio Guzmán, passeur de mémoire / Que faisons-nous de notre mémoire ? L’immensité de l’œuvre de Patricio Guzmán, disparu ce 15 septembre, tient à la permanence de cette interrogation obsédante. Chez Guzmán, la mémoire n’est jamais figée. Il aura aussi, jusqu'à son dernier film, continué de regarder le Chili au présent. Comme si la mémoire n’avait jamais été pour lui une manière de se détourner du présent, mais au contraire une façon de mieux le regarder. Compañero Patricio Guzmán ? Presente !
Thomas Lalire Tribune 16 septembre 2026 /
Co-réalisateur du film « Revoir l’ambassade, Chili 1973 »
La disparition de Patricio Guzmán nous laisse profondément tristes. Je pense d’abord à ses films, découverts en m’intéressant au Chili, puis plus profondément lors d’un séjour universitaire dans ce pays.
► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR
L’immensité de l’œuvre de Patricio Guzmán tient peut-être à la permanence d’une interrogation obsédante : que faisons-nous de notre mémoire ? Son cinéma s’est transformé au fil du temps, mais cette question ne l’a jamais quitté.
Avec "La Bataille du Chili", il pose sa caméra au milieu des événements qui précèdent le coup d’État du 11 septembre 1973. Des images qui deviendront bientôt les traces d’un monde disparu, celui de l’Unité populaire et de son gouvernement conduit par Salvador Allende.
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| ILLUSTRATION 1 / LA BATAILLE DU CHILI, PATRICIO GUZMÁN |
Plus tard, de "Chili, la mémoire obstinée" à "Salvador Allende", il revient vers les êtres, les lieux, les souvenirs, les silences laissés par dix-sept années de dictature. Il interroge la manière dont l’Histoire continue de vivre dans le présent, y compris lorsque certains voudraient la tenir à distance ou l’oublier.
Avec "Nostalgie de la lumière", "Le Bouton de nacre" et "La Cordillère des songes", sa recherche prend une nouvelle dimension. L’histoire du Chili dialogue alors avec quelque chose de plus vaste : le temps et la disparition, à l’échelle d’un pays où le désert, l’océan et la cordillère des Andes deviennent eux-mêmes porteurs de mémoire.
"Nostalgie de la lumière" reste pour moi l’expression la plus bouleversante de cette pensée. Dans le désert d’Atacama, Guzmán met en regard les astronomes qui scrutent l’immensité du ciel à la recherche des traces les plus anciennes de l’univers et les femmes qui parcourent inlassablement le désert à la recherche des restes de leurs proches disparus sous la dictature.
Ce rapprochement dit quelque chose d’essentiel de son cinéma : cette nécessité humaine de porter le regard vers ce qui n’est plus là pour tenter de comprendre le présent. Chez Guzmán, la mémoire n’est jamais figée. Elle est une matière vivante, qui se joue des échelles de l’espace et du temps.
C’est sans doute ce qui me touche le plus profondément dans son œuvre : cette conviction que le documentaire ne consiste pas seulement à raconter ce qui a été — il le peut — mais qu’il doit scruter sans cesse les traces qu'il en subsiste dans le temps présent. "C’est un genre cinématographique magnifique, un prolongement de la voix des gens" disait-il.
Son oeuvre s’inscrit elle-même dans une histoire de transmission entre cinéastes, faite de rencontres, de solidarités et d’images qui passent d’une génération à l’autre. Je pense bien sûr à Chris Marker qui avait découvert "La Première Année", le film que Guzmán venait de consacrer aux premiers mois du gouvernement Allende. Il l’emporta avec lui, contribua à le faire connaître et à le faire circuler en Europe. Quelques mois plus tard, Marker réunit des fonds et lui fit parvenir la pellicule qui allait permettre à Guzmán de saisir les images qui deviendraient La Bataille du Chili.
Passeur de mémoire, Guzmán aura continué de regarder le Chili au présent. Dans "Mon pays imaginaire", près d’un demi-siècle après avoir filmé l’effervescence politique qui précéda le coup d’État, il retrouve la rue, le mouvement, une jeunesse et un pays qui cherchent de nouveau à inventer son avenir, jusqu’à engager l’écriture d’une nouvelle Constitution. Comme si la mémoire n’avait jamais été pour lui une manière de se détourner du présent, mais au contraire une façon de mieux le regarder, d’en explorer de nouveaux chemins de traverse.
Aujourd’hui, ses mots dans Nostalgie de la lumière résonnent avec une force particulière :
« Je suis convaincu que la mémoire a une force de gravité. Elle nous attire toujours. Ceux qui ont une mémoire peuvent vivre dans le fragile temps présent. Ceux qui n’en ont pas ne vivent nulle part. »
Merci, Patricio Guzmán, d’avoir consacré votre vie à réaliser des films. Ils sont autant de planètes à explorer, découvrir et redécouvrir.
Je suis certain que nous serons nombreuses et nombreux à répondre à cette ultime interpellation : Compañero Patricio Guzmán ? Presente !
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Thomas Lalire, co-réalisateur du film « Revoir l’ambassade, Chili 1973 »






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