mardi, juin 02, 2026

AU CHILI, LE NOUVEAU PRÉSIDENT D’EXTRÊME DROITE SOUS LE FEU DES CRITIQUES

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UN RASSEMBLEMENT À SANTIAGO (CHILI), LE 22 MARS 2026,
À L’OCCASION DE LA JOURNÉE MONDIALE DE L’EAU, EN PLEINE
CONTESTATION DES PROJETS DU PRÉSIDENT JOSÉ ANTONIO KAST
VISANT À RÉDUIRE LES PROTECTIONS ENVIRONNEMENTALES. 
PHOTO RODRIGO ARANGUA

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La Croix
Reportage / Au Chili, le nouveau président d’extrême droite sous le feu des critiques / Investi le 11 mars, le président chilien José Antonio Kast a été élu avec la promesse de lutter contre la délinquance et de redresser l’économie du pays andin. Ce lundi 1er juin, il prendra la parole devant le Congrès pour présenter ses objectifs. Les débuts de son « gouvernement d’urgence » déçoivent jusque dans son propre camp.

Par Marion Esnault, correspondante à Valparaíso (Chili) Publié le 1 juin 2026 à 7h46 Lecture : 2 min

lundi 1er juin, le nouvel occupant du palais présidentiel de la Moneda se prête au jeu d’une grande tradition républicaine chilienne : une fois par an, le président doit faire le bilan de sa politique et présenter les perspectives futures depuis le Congrès. Très critiqué pour ses erreurs de communication et son manque de dialogue, José Antonio Kast, élu avec 58 % des voix, subit une baisse constante de son taux d’approbation depuis son arrivée au pouvoir.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Selon l’institut Criteria, seulement 37 % des Chiliens approuvent sa politique et 72 % sont d’accord avec son précoce remaniement ministériel. En effet, 69 jours après le début de son mandat, le président s’est séparé de Mara Sedini (porte-parole du gouvernement) et Trinidad Steinert (ministre de la sécurité), toutes deux sans affiliation et sans expérience politique. Figures majeures du « gouvernement d’urgence », ces deux novices ont enchaîné les déclarations imprécises et contradictoires, notamment lorsque José Antonio Kast a décidé de suspendre le mécanisme de régulation des prix des combustibles début avril, répercutant ainsi la flambée de la hausse du baril du pétrole sur le portefeuille des Chiliens.

LE ROBIN DES BOIS DES RICHES
IMÁGEN IA CHATGPT

Une méga-réforme économique qui favorise les plus riches

Mais il n’y a pas que les imprécisions de l’équipe de José Antonio Kast qui crispent jusque dans son propre camp. Il y a aussi la méga-réforme économique qui promet de réduire le déficit public. Intitulé « Reconstruction nationale » – formule empruntée au projet de refonte néolibérale d’Augusto Pinochet (1973-1990) – le projet de loi comprend une cinquantaine de mesures actuellement débattues au Congrès.

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Les partis politiques d’opposition accusent une «réforme fiscale déguisée » visant à favoriser les plus riches. Le gouvernement souhaite notamment réduire l’impôt sur les grandes entreprises de 27 % à 23 % tout en baissant drastiquement les dépenses et aides publiques. Les syndicats, associations étudiantes et mouvements sociaux dénoncent un recul social d’ampleur. La Centrale unitaire des travailleurs alerte « sur le fait que son adoption entraînera de graves régressions en matière de droits sociaux et compromettra la capacité de l’État à répondre aux besoins » des plus précaires.

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Absence de dialogue avec les collectivités locales

L’emblématique projet du gouvernement attire par ailleurs les foudres de l’Association chilienne des municipalités. Dans un communiqué, l’association déclare que le ministre des finances, Jorge Quiroz, n’a montré « aucune volonté pour ouvrir le dialogue » avec les collectivités locales, directement impactées par la réforme. Elle exige que l’exécutif et le Congrès mettent en suspens l’examen du projet de loi tant qu’il n’existe pas d’espaces de dialogue formels avec les 345 municipalités du pays.

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José Antonio Kast avait axé sa campagne sur une grande promesse : lutter avec une main de fer contre l’augmentation de la délinquance et du narcotrafic, qu’il associe directement à la migration irrégulière. Alors qu’il critiquait durement la faiblesse des mesures mises en place par Gabriel Boric (2022-2026), l’actuel président a annoncé par la voix de son nouveau ministre de la sécurité, Martín Arrau, que l’actuelle administration s’appuiera sur la politique nationale de sécurité publique de son prédécesseur progressiste. « Ça ressemble à une blague » estime Camila Vallejo, porte-parole du gouvernement précédent, « mais il est évident qu’ils n’ont jamais eu de plan. Ce n’était qu’un slogan de campagne. »


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lundi, juin 01, 2026

FACE À LA CHINE, L’AMÉRIQUE A UN PLAN

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« HANGING ON » (S’ACCROCHER), 2023
DAMIEN HOAR DE GALVAN. –
 

Le Monde
Diplo

Quand l’État stratège fusionne la défense, le capital-risque et l’intelligence artificielle / Face à la Chine, l’Amérique a un plan / Se pourrait-il que la conduite erratique du président américain masque une cohérence : une formidable reprise en main de l’économie par l’État, mais un État piloté par des banquiers d’affaires ? M. Donald Trump poursuit en effet la même stratégie que son prédécesseur : organiser la souveraineté de l’Amérique vis-à-vis de la Chine dans les secteurs critiques de la défense et de l’intelligence artificielle.



Evgeny Morozov juin 2026 Temps de lecture : 22 minutes

PHOTOGRAPHIES JAVIER LUENGO

avec M. Donald Trump, on confondrait facilement les gesticulations avec le nœud de l’intrigue. Les premières — insultes, caprices douaniers, trafics de cryptomonnaies, mélodrames ministériels, cruautés calibrées pour les caméras — aimantent l’attention sur la piste de cirque. Le second s’exprime en dollars. C’est le montant du plus gros budget de défense de l’histoire des États-Unis en valeur nominale (proche, en valeur réelle, du pic annuel atteint lorsque le pays combattait Adolf Hitler) : 1 500 milliards. Pour réunir une telle somme, il faut toute l’élégance arithmétique d’un homme qui n’hésite pas à faire raquer ses propres enfants, c’est-à-dire à élaguer les services publics qui les nourrissent, les scolarisent et les soignent.

À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Ce budget est censé financer la transformation structurelle de l’État américain, de son économie et de sa place dans l’ordre mondial. La république tombe le masque du libre marché, même si l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa), le fonds d’investissement de l’Agence centrale de renseignement (CIA) In-Q-Tel, les laboratoires nationaux et autres instruments de l’« État développementaliste caché », comme l’a appelé l’économiste Fred Block (1), existent depuis longtemps. Désormais, c’est au grand jour que Washington sélectionne des secteurs d’activité, fixe des prix, prend des participations dans des compagnies privées et conditionne son aide internationale à la loyauté politique des bénéficiaires. Le vocabulaire de la guerre froide et celui de l’après-chute du Mur ne conviennent plus. « Keynésianisme militaire » signifiait booster la demande agrégée en augmentant les dépenses de défense ; « néolibéralisme militaire » visait la même chose en passant par des prestataires privés et des chaînes logistiques dérégulées.

Ce à quoi l’on assiste aujourd’hui ne relève pas d’une question de budget, mais d’affectations ; il s’agit de décider quelles compagnies peuvent se maintenir, en pratiquant quels prix, avec quels intrants, dans quels secteurs. La guerre qui se prépare sera moins physique qu’économique ; elle aura pour champs de bataille les chaînes d’approvisionnement, les goulets d’étranglement et les bilans comptables.

Derrière tout cela, il y a bien sûr la peur de la Chine et la technologie qui a mis au pas toutes les autres priorités : l’intelligence artificielle (IA). Aucun des problèmes sous-jacents n’est nouveau. Les planificateurs du Pentagone et les analystes de la Rand Corporation parlent de minéraux, de puces, de câbles, de détroits et de réacteurs depuis des décennies. Jusqu’alors, les administrations hochaient poliment la tête et détournaient la conversation. Le propre de l’IA est de fondre tous ces sujets dans un récit unique où se laisser distancer équivaut à hisser le drapeau blanc.

L’histoire commence en 2016-2017 lorsqu’une petite coterie de « faucons » obsédés par la Chine ‒ au premier rang desquels M. Peter Thiel, seul acteur de la Silicon Valley à soutenir M. Trump à l’époque ‒ décrète que les États-Unis doivent à tout prix bloquer la progression de Pékin dans les technologies mobiles, la 5G et les puces. L’interdiction de Huawei en 2019 tient lieu de banc d’essai. L’alternance politique n’y change rien. Au contraire, M. Joseph Biden perfectionne le processus en créant des strates administratives sophistiquées qui déterminent quel pays peut acquérir quelle technologie américaine. Son administration étend les restrictions d’exportations au-delà des puces elles-mêmes pour englober les machines permettant de les graver, les logiciels d’automatisation de la conception électronique (EDA), les mémoires avancées, les biotechnologies, les infrastructures d’informatique quantique et bien d’autres choses. Devenue une sorte de denrée de base dont aucun pays n’estime pouvoir se passer, l’IA exacerbe les enjeux, et les États-Unis ont le doigt sur l’interrupteur.

« KEEP DIGGING » (CONTINUEZ À CREUSER), 2023
DAMIEN HOAR DE GALVAN

Le second mandat de M. Trump consolide cet héritage bipartisan en centralisant les opérations. Assis sur une montagne de cash qu’il dépense peu ou prou à sa guise, le Pentagone pilote désormais la planification. Son budget gargantuesque lui pose surtout des problèmes de personnel — dénicher des gens capables de prendre des décisions à neuf chiffres et plus à l’aise avec le « déploiement » de capitaux que de troupes. La tâche échoit de nos jours non pas à un service de ressources humaines relégué au sous-sol, mais à des chasseurs de têtes qui facturent à l’heure et savent se montrer persuasifs. À en croire une offre de recrutement préparée par l’un d’eux (et divulguée dans la presse) (2), le Pentagone cherche à constituer une équipe de trente personnes chargée d’investir jusqu’à 200 milliards de dollars d’argent public en trois ans, plus proche du monde enchanté du capital-risque, tendance cocardière, que de celui de la fonction publique. Les émoluments promis vont de 300 000 dollars pour les salariés internes à 600 000 dollars pour ceux employés via des organisations vassales. On fait également miroiter aux postulants un « accès inégalé » à de hauts responsables de l’administration et à des réseaux de collecte de fonds incluant des fortunes royales, garantie de juteuses « opportunités de sortie ».

Pompiers pyromanes

Cette prose aguicheuse est rédigée pour le compte de l’Economic Defense Unit (EDU) (3), une agence créée en avril au sein du Pentagone par le milliardaire Stephen Feinberg, secrétaire adjoint à la guerre et grand donateur de M. Trump devant l’Éternel. M. Feinberg a aussi cofondé la société d’investissement Cerberus Capital Management, qui gère 65 milliards de dollars d’actifs et a bâti son empire sur les ruines de fleurons industriels américains, comme le géant de l’automobile Chrysler ou l’armurier Remington, l’un des plus anciens du pays.

L’EDU travaillera en tandem avec l’Office of Strategic Capital (OSC), un organisme de prêt né sous l’ère Biden, devenu entre les mains de M. Feinberg un bureau d’investissement qui place les deniers publics dans les minéraux, les câbles sous-marins, les drones ou encore les satellites. Le premier gros contrat conclu par cette entité permet de mieux comprendre comment circule l’argent. Le fonds 1789 Capital, qui compte le fils aîné du président au nombre de ses associés, est entré au capital de Vulcan Elements trois mois avant que l’entreprise ne bénéficie d’un prêt de 620 millions de dollars de l’OSC ‒ le plus élevé de toute l’histoire de l’agence. L’exécution de l’accord a pu être accélérée grâce à une dispense d’étude technico-économique, conformément à un décret présidentiel de mars 2025 qui allège les conditions d’approbation pour les projets relatifs aux minéraux critiques. L’investissement est on ne peut plus stratégique, puisque Vulcan fabrique les aimants en terres rares dont le Pentagone a désespérément besoin pour fabriquer ses avions F-35, refroidir ses data centers d’IA ‒ et dont la Chine détient le quasi-monopole.

 « RIGHT » (DROITE), 2015
DAMIEN HOAR DE GALVAN.

Loin d’être une anomalie, le deal avec Vulcan est plutôt un prototype, et les hommes qui en concoctent les répliques n’essaient plus de prétendre le contraire. C’est là qu’entre en scène le patron de l’EDU, M. George Kollitides II, ancien de Cerberus qui a aussi présidé aux destinées de Remington pendant les remous consécutifs à son rachat. Devenu conseiller principal du Pentagone pour la concurrence économique, il a mis les pieds dans le plat lors de la conférence annuelle du Milken Institute au début du mois de mai (4). Après trente ans de « domination chinoise dans la guerre économique », a-t-il expliqué, la réaction doit s’organiser selon une doctrine en deux volets : 1) « réparer », c’est-à-dire « relocaliser » les minerais critiques, leur transformation intermédiaire et leur métallisation ; 2) « casser », c’est-à-dire attaquer la base industrielle des adversaires pour les empêcher de développer les capacités que l’Amérique s’efforce, avec retard, de regagner. Et, qu’il s’agisse de réparer ou de casser, l’équipe de l’EDU sait y faire, car tous ses membres viennent « du capital-investissement ou des acquisitions à effet de levier ».

C’est avec le diagnostic qu’il pose sur l’économie américaine post-1991 que M. Kollitides devient brièvement intéressant, presque involontairement. La fuite des capitaux en quête de réglementations plus souples et d’une main-d’œuvre moins chère, les déboires des « dividendes de la paix » promis par le président George Bush père, les forces industrielles essorées jusqu’à la dernière goutte pour financer le boom de la consommation ‒ tout cela, selon lui, serait le fruit d’« erreurs de raisonnement ». On aurait plutôt attendu cette dénonciation d’un Steve Bannon ou d’un keynésien de gauche lors d’un débat organisé par Jacobin, mais elle vient bien d’un financier-né s’exprimant dans la salle de réception d’un hôtel de Beverly Hills.

L’actuel conseil de guerre économique du Pentagone est peuplé de capital-investisseurs comme lui, qui ont passé trente ans à parier sur l’érosion des capacités industrielles du pays avant de se poser en sauveurs. Ce sont eux qui font la spécificité de la séquence que nous vivons. L’Amérique d’après-guerre froide savait recourir si besoin à la planification, à ceci près que les planificateurs provenaient d’universités, de syndicats ou du ministère de l’industrie. Ils se recrutent aujourd’hui parmi les anciens de Cerberus, d’Apollo, de Cantor Fitzgerald, pompiers pyromanes qui, ayant appris au sein de fonds privés à distribuer l’argent des autres, allouent maintenant l’argent public en suivant les mêmes instincts et, globalement, les mêmes structures tarifaires.

Ces hommes agissent sur trois leviers : les capitaux, les prix, l’énergie.

Les capitaux. Sous la houlette de M. Feinberg, l’OSC a dépassé le registre du simple prêt pour accéder à la propriété proprement dite ‒ une évolution qui, de l’avis des experts, excède ses attributions, et sur laquelle le Congrès à majorité républicaine a refusé de se pencher. Le Pentagone a acquis des parts dans MP Materials et Trilogy Metals, ainsi que des warrants (bons de souscription) dans Vulcan Elements et ReElement Technologies, ce qui s’ajoute aux prises de participation du gouvernement dans Intel et Lithium Americas, nettement plus commentées. Le One Big Beautiful Bill Act (OBBBA) de M. Trump a discrètement glissé à l’OSC une enveloppe de 1,5 milliard qui lui permet par effet de levier d’accorder pour quelque 200 milliards de dollars de prêts sur quatre ans, affectés pour moitié aux minerais critiques, pour moitié à trente et un secteurs technologiques jugés « essentiels ». Dans l’ancien catéchisme américain, l’État n’était pas censé choisir les gagnants. La nouvelle règle consiste à les sélectionner avant que Pékin n’ait eu le temps de le faire ‒ et à s’assurer qu’ils sauront qui remercier.

Les prix. En décembre 2024, la Chine a interdit la vente aux États-Unis de certaines terres rares raffinées, notamment le gallium, dont elle contrôle 98 % du marché. Si l’embargo a été suspendu un an plus tard, Washington a répondu par l’annonce en février 2026 du Project Vault : un fonds de 12 milliards de dollars combinant financements publics et capitaux privés afin de constituer une réserve stratégique des soixante minerais classés comme « essentiels » par l’Institut d’études géologiques des États-Unis, les futurs acheteurs s’engageant par contrat à les acquérir à un prix prédéterminé. En complément, le gouvernement américain a lancé le Forum on Resource Geostrategic Engagement (Forge), une alliance commerciale dont les partenaires prévoient de s’entendre sur les prix planchers, les subventions et les engagements d’achat de long terme. Ou quand le libre marché, après quelques verres patriotiques, découvre la fixation administrative des prix.

GEORGE ETHEREDGE. / — COUPURES DE PRESSE RELATIVES À L’ACCIDENT
DE THREE MILE ISLAND ACCROCHÉES AU MUR D’UN RESTAURANT
DE MIDDLETOWN, LA VILLE LA PLUS PROCHE DE LA CENTRALE, 2024
/ © GEORGE ETHEREDGE - THE NEW YORK TIMES - REDUX-REA 

L’énergie. L’intelligence artificielle ne fonctionne pas à l’air pur, même si la Silicon Valley la raconte comme une ascension vers les sphères éthérées de l’abstraction (modèles, clouds, éclairs de génie…). Sur le plan matériel, il s’agit surtout d’un choc de demande ‒ d’électricité, d’eau, de turbines, d’uranium, de puces, etc. Le data center est l’usine en sweat à capuche. Le département de l’énergie ‒ où M. Thiel aurait personnellement approuvé au moins un candidat à un poste crucial dans le nucléaire, tandis que des start-up incubées par son Founders Fund ont depuis raflé les plus gros contrats (5) ‒ a pour mission de redonner à l’atome l’importance qu’il revêtait au début de la guerre froide (6). La mission Genesis du ministère de l’énergie, annoncée en novembre 2025 avec un lexique digne du projet Manhattan, regroupe dix-sept laboratoires nationaux — Los Alamos, Oak Ridge, Sandia, Argonne, etc., qui comptent à eux tous quarante mille scientifiques — au sein d’une plate-forme unique consacrée à l’IA-au-service-de-la science, dont les priorités déclarées vont de la fission nucléaire aux semi-conducteurs en passant par les matériaux critiques.

Dans ces divers domaines, l’offre est en retard de plusieurs années sur la demande. Mais, au lieu de compter sur l’équilibrage du marché par les prix, l’administration répond en accélérant les processus par décrets et en traitant les études environnementales comme des organes vestigiaux. Sans la panique de l’IA, ces financiers seraient encore dans leurs bureaux de Park Avenue à débiter des tribunes sur le déclin de l’Amérique. Installés au Pentagone, ils troquent leurs diatribes pour des ordres d’achat.

S’aligner ou subir

Vu de l’étranger, le système apparaît non comme une politique industrielle mais comme une coercition grimaçante. Toutefois les États-Unis ne demandent pas à leurs alliés de se pâmer devant leur éthique, seulement de se mettre en conformité avec leur stratégie vis-à-vis de la Chine à tous les niveaux (chaînes d’approvisionnement, exportations de puces, achats de minéraux, règlements sur les données, infrastructures énergétiques). La carotte : bénéficier de leur crédit bon marché, de leur cloud et de leurs processeurs graphiques. Le bâton : perdre l’accès aux licences d’utilisation américaines. Jusqu’à présent, le projet n’a rencontré pratiquement aucune résistance.

Fer de lance de cette politique, la coalition Pax Silica, annoncée par la Maison Blanche le 12 décembre 2025, vise à sécuriser la chaîne d’approvisionnement de l’IA afin de « réduire les dépendances coercitives » (7). Aux huit partenaires initiaux ‒ Arabie saoudite, Australie, Corée du Sud, États-Unis, Israël, Japon, Royaume-Uni et Singapour ‒ se sont joints depuis les Émirats arabes unis (EAU), la Finlande, la Grèce, l’Inde, la Norvège, les Philippines, le Qatar et la Suède. Chaque nouveau signataire met en avant ses atouts. L’Inde promet que ses oligarques débloqueront 210 milliards de dollars pour construire des infrastructures nationales d’IA utilisant des plates-formes américaines (la contradiction avec son appartenance au groupe des Brics n’a fait tiquer personne). Les EAU apportent leur géant G42, rhabillé en Microsoft après s’être débarrassé de ses fâcheuses associations chinoises sous la pression de l’administration Biden. Le cas de la Malaisie, qui n’est pas membre de la coalition, sert d’avertissement : en mai 2025, la vice-ministre des communications avait annoncé une stratégie nationale d’intelligence artificielle articulée autour des équipements Huawei ; vingt-quatre heures plus tard, après un tweet de M. David Sacks, tsar américain de l’IA, elle rétropédalait. La Commission européenne a engagé des pourparlers pour rejoindre l’alliance (Bloomberg, 12 mai 2026)…

Présents lors du sommet inaugural, les Pays-Bas, dont le champion national, ASML, fournit en machines de lithographie tous les fabricants de microprocesseurs avancés du monde, ont poliment refusé de signer. Les États-Unis pensent cependant avoir trouvé la parade pour les faire plier. Le Multilateral Alignment of Technology Controls on Hardware (Match) Act, projet de loi déposé début avril à la Chambre des représentants et soutenu par les deux partis, laisserait cent cinquante jours aux pays alliés actifs dans l’industrie des puces pour aligner leurs contrôles d’exportations sur ceux de Washington, sous peine de mesures de rétorsion unilatérales. ASML, dont le président-directeur général (PDG) dénonce depuis longtemps les motivations plus économiques que sécuritaires de ces restrictions, est bien sûr dans la ligne de mire. Le gouvernement néerlandais a protesté.

Un chantage devenu la norme

Face aux pays du Sud, les Américains prennent moins de gants. Depuis le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) dans les premiers mois de 2025, l’aide étrangère passe par la Development Finance Corporation (DFC) et la Banque d’import-export des États-Unis (Eximbank), ouvertement conçues comme des armes de guerre économique. Fin 2025, la DFC a vu un relèvement de son plafond d’investissement à 205 milliards de dollars ‒ plus du triple du niveau antérieur ‒ et un renforcement de ses capacités en matière de prises de participations au capital. Lors d’un forum du Council on Foreign Relations en avril, son directeur, M. Benjamin Black, qui vient du capital-investissement et n’a aucune expérience dans le secteur du développement, a décrit la mission de l’agence avec la poésie d’un agent de change : « bâtir des écosystèmes économiques holistiques arrimés à nos marchés financiers, protégés des prises de contrôle ennemies et structurés de telle sorte qu’ils génèrent des rendements élevés pour le contribuable américain ».

Sous Trump II, les prêts ouvrent des droits sur les résultats. Un exemple : en décembre 2025, la DFC a signé une créance de 553 millions de dollars à l’opérateur du corridor ferroviaire de Lobito. L’objectif ? Moderniser la section angolaise de cette ligne stratégique qui permet d’acheminer le cuivre et le cobalt congolais (et, à terme, le cuivre zambien) vers l’Atlantique et les chaînes d’approvisionnement américaines pour batteries et puces, les éloignant ainsi de la mainmise chinoise sur les exportations de minerais dans la région.

DES AGENTS DE SANTÉ ONT DÉCHARGÉ DES MÉDICAMENTS AU CENTRE  
DE SANTÉ DE CHIPULUKUSU, DANS LE NORD DE LA ZAMBIE,
AU DÉBUT DU MOIS.
PHOTO ARLETTE BASHIZI 

Quand les prêts conditionnels ne suffisent pas, les États-Unis menacent de refermer l’armoire à pharmacie. Lancée en septembre 2025, l’America First Global Health Strategy oblige des dizaines de pays, en majorité africains, à transférer aux agences et laboratoires pharmaceutiques américains leurs données nationales de santé ‒ plus, dans le projet d’accord zambien, vingt-cinq années de séquençage génomique d’agents pathogènes ‒ sous peine de voir couper le robinet des financements pour les traitements contre le sida et la tuberculose. Un mémo du département d’État obtenu par le New York Times révèle le type de chantage devenu la norme : la Zambie se voit offrir 1 milliard de dollars d’aide à la santé sur cinq ans (à peine la moitié de ce qu’elle recevait jusqu’en 2025) à condition de signer une convention séparée ouvrant aux États-Unis l’accès à son cuivre, son cobalt et son lithium (8). Au Kenya, l’accord déjà conclu a été suspendu le temps que la Haute Cour statue sur sa constitutionnalité. Et, lorsque le Zimbabwe a décidé de se retirer d’un arrangement à 367 millions de dollars, Washington a immédiatement annoncé la suppression progressive de son aide humanitaire à ce pays.

 « GOOD JOB » (BON BOULOT), 2024
 DAMIEN HOAR DE GALVAN

Le piège le plus redoutable pour le Sud reste cependant la fausse promesse de l’« IA souveraine » qu’on lui offre en guise de consolation (9). Investir dans les technologies américaines veut dire importer chez soi les data centers, les puces, les modèles et les programmes, puis prétendre qu’ils représentent une capacité nationale. Ce qui n’est évidemment pas le cas. Les puces peuvent être désactivées ; les modèles sont des boîtes noires que la protection du secret commercial interdit d’ouvrir ; et, faute d’être intégrés à une vision industrielle plus globale, les data centers deviennent des appendices extractifs qui produisent surtout des moyens d’influence supplémentaires pour Washington. Le scénario développementaliste classique des années 1970 et 1980, qui voyait un pays commencer par les pièces détachées automobiles avant de passer à la fabrication de voitures complètes, puis de véhicules électriques, n’a pas d’équivalent évident dans le domaine de l’IA. Or, sans une stratégie de ce type, l’« IA souveraine » est un leurre, pas une solution. Le pays qui l’a le mieux compris est la Chine, où les data centers de Mongolie-Intérieure servent d’abord l’économie nationale, ensuite seulement les industries d’exportation. Depuis ce printemps, l’agence chinoise d’administration des données évalue l’activité économique en tokens ‒ l’unité qui désigne les morceaux de texte traités par les modèles d’IA et, par extension, l’activité de ces derniers —, c’est-à-dire selon un critère étroitement lié à l’utilisation d’énergie, ce qui ouvre des perspectives nouvelles en matière de planification et d’allocation de capacités. La consommation quotidienne du pays dépasse désormais les 140 000 milliards de tokens, soit une multiplication par plus de mille depuis 2024.

Lors de la petite sauterie du Milken Institute, le stratège économique en chef du Pentagone a offert la description la plus candide à ce jour du changement d’ère en cours à Washington. La source d’inspiration, a déclaré M. Kollitides, n’est autre que l’Empire britannique, avec ses « organisations publiques-privées, comme la Compagnie britannique des Indes orientales, pilotées par l’État et dont la flotte constituait un levier de domination économique à travers le monde ». Qu’une semblable analogie puisse être proposée en 2026, sans sourciller et sans que quiconque dans l’assistance ne se lève pour mentionner la bataille de Plassey (l’acte fondateur de la colonisation britannique de l’Inde en 1757) ou la façon dont, pendant des siècles, de telles « organisations publiques-privées » ont affamé un sous-continent pour nourrir Londres, est un aveu en soi. Le modèle choisi n’est pas le New Deal, ni même l’État-arsenal de la guerre froide. C’est un monopole franchisé dont le nom demeure synonyme de pillage légal pour une bonne moitié de la planète.

M. Kollitides semble n’avoir pas remarqué que cette structure existe déjà. Le Pentagone en rédige la charte, les géants du cloud gèrent les entrepôts et une petite constellation de capital-investisseurs fournit le fonds de roulement. Palantir analyse la situation. Nvidia fournit le substrat. Le Trésor, quelque part au bout du couloir, remplit la paperasse. Comme le commerce des épices autrefois, le développement de l’IA assure la cohésion de l’ensemble. Sa fusion avec le profit et l’art de gouverner est si étroite que quiconque tente de distinguer où finit l’un et où commence l’autre sera traité comme le reliquat désuet de l’ère des règles et des procédures.

La Compagnie britannique des Indes orientales touchait ses dividendes sous forme de coton, d’opium et de thé. Son avatar contemporain les perçoit principalement sous forme d’activité numérique ‒ les tokens produits par l’IA, les requêtes traitées, les modèles entraînés avec les données des autres. Mais le livre de comptes d’antan n’a pas disparu : derrière les tokens, il y a le cuivre et le cobalt congolais, les séquences génomiques livrées par les cliniques zambiennes en échange de traitements antituberculeux qui n’arriveront peut-être jamais, les aquifères vidés pour refroidir des data centers. Depuis le Beverly Hilton, rien de tout cela n’est visible. Depuis l’East India House, à Londres, la famine de 1770 au Bengale ne l’était pas non plus. Un défaut d’architecture, sans doute.


(Traduit de l’anglais [États-Unis] par Élise Roy.)


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ILLUSTRATION  'THE SANTIAGO BOYS'

Evgeny Morozov

Directeur de The Syllabus, une plate-forme de sélection et de mise en valeur des connaissances. Son dernier livre publié en français est Les Santiago Boys (Divergences, Quimperlé, 2024), basé sur le podcast éponyme.

► À lire aussi :        'THE SANTIAGO BOYS' : HISTOIRE DE L'UTOPIE TECHNOLOGIQUE D'ALLENDE 

Notes :

(1) Fred Block, « Swimming against the current : The rise of a hidden developmental state in the United States », (PDF) Politics & Society, vol. 36, n° 2, Sage Journals, Thousand Oaks, 2008, https://journals.sagepub.com

(2) Ana Swanson, « Wall Street bankers offered lucrative access to join the Pentagon », The New York Times, 13 mars 2026.

(3) Brandi Vincent, « DOD officially launches new Economic Defense Unit to mesh military aims with global financial sway », 10 avril 2026, https://defensescoop.com

(4) « Economic defense in an era of strategic competition : A conversation with Department of War’s George K. Kollitides », 4 mai 2026, https://milkeninstitute.org

(5) Avi Asher-Schapiro, « DOGE goes nuclear : How Trump invited Silicon Valley into America’s nuclear power regulator », 20 mars 2026, www.propublica.org

(6) Lire Éva Thiebault, « Pourquoi les États-Unis relancent le nucléaire civil », Le Monde diplomatique, janvier 2026.

(7) « What is Pax Silica ? », département d’État, www.state.gov/pax-silica

(8) Stephanie Nolen, « US considers withholding HIV aid unless Zambia expands minerals access », The New York Times, 16 mars 2026.

(9) Lire « La souveraineté comme marchandise américaine », Le Monde diplomatique, novembre 2025.


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dimanche, mai 31, 2026

QUI EST ALEJANDRO TABILO

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LE CHILIEN ALEJANDRO TABILO CÉLÈBRE SON POINT DE MATCH
CONTRE LE SERBE NOVAK DJOKOVIC, LE 4ème JOUR DU ROLEX
MONTE-CARLO MASTERS, AU MONTE-CARLO COUNTRY CLUB,
LE 9 AVRIL 2025 À MONTE-CARLO, MONACO.
 PHOTO DE CLIVE BRUNSKILL 
Alejandro Tabilo : né au Canada mais Chilien, a déjà battu Djokovic... Qui est l'adversaire de Moïse Kouame à Roland-Garros ? / Alejandro Tabilo est né le 2 juin 1997 à Toronto, au Canada, de parents chiliens. Le gaucher a longtemps partagé son identité sportive entre ses racines nord-américaines et sud-américaines avant de choisir définitivement de représenter le Chili sur le circuit ATP. Ce choix s'est révélé déterminant dans sa carrière, puisqu'il est aujourd'hui considéré comme le numéro un chilien et l'un des joueurs latino-américains les plus dangereux sur terre battue.

Florian Gregoire 30 mai 2026 15:45

Professionnel depuis 2015, Tabilo est un admirateur de Rafael Nadal durant son enfance. Son ascension a été progressive. Après plusieurs saisons sur le circuit Challenger, il a véritablement explosé en 2024. Cette année-là, il remporte son premier titre ATP à Auckland en sortant des qualifications. La même saison, Tabilo atteint le sommet de sa carrière en battant Novak Djokovic au Masters 1000 de Rome et atteint d'ailleurs la demi-finale. Cette victoire lui permet d'ailleurs d'intégrer le Top 20 mondial, avec un meilleur classement à la 19e place ATP en juillet 2024.

RÉSULTAT ET RÉSUMÉ : MOÏSE KOUAME - ALEJANDRO TABILO
 / SAMEDI 30 MAI 2026
ROLAND GARROS, GRAND CHELEM, TROISIÈME TOUR

À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

En 2025, malgré plusieurs blessures, Tabilo reste compétitif sur le circuit principal.  Il est allé en finale au Challenger de Concepcion (défaite contre Daniel Vallejo) puis a atteint les quarts à l'ATP 250 de Buenos Aires (victoire contre Joao Fonseca) puis la finale de l'ATP 500 de Rio de Janeiro (défaite serrée contre Tomas Martin Etcheverry). Il remporte également le tournoi ATP 250 de Chengdu après une finale spectaculaire contre Lorenzo Musetti. Ce succès était son troisième titre ATP en simple et marque un retour au premier plan après une période plus compliquée physiquement.

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samedi, mai 30, 2026

EDGAR MORIN EST MORT À L'ÂGE DE 104 ANS

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EDGAR MORIN LE 25 AVRIL 2023.
PHOTO OLIVIER DION 

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Disparition / Sociologue, philosophe et résistant, Edgar Morin est mort à l'âge de 104 ans / Considéré comme le dernier grand intellectuel français, Edgar Morin est décédé ce 29 mai à l'âge de 104 ans, a annoncé sa famille. Philosophe et sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS, l’auteur de Le paradigme perdu et d’une soixantaine d’autres ouvrages laisse derrière lui une œuvre transdisciplinaire, abondamment commentée et traduite, au service d’une pensée toujours libre et critique de son temps.  

Par   Arnaud Jouve Modifié le : 30/05/2026 - 08:46 8 min Temps de lecture

Celui qui se fera appeler Edgar Morin est né à Paris le 8 juillet 1921 sous le nom d’Edgar Nahoum. Son père Vidal Nahoum, est un commerçant juif sépharade immigré de Salonique qui se déclare athée, sa mère adorée, Luna Beressi, décédera à l’âge de ses dix ans des suites d’une grave maladie de cœur. Le jeune Edgar, inconsolable, dira plus tard avoir traversé ces années 1930 comme vivant dans un monde « somnambulique », élevé par son père et par sa tante Corinne Beressi. 

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Guerre et résistance

En 1938, au lendemain des événements de Munich, l’étudiant en histoire, en droit et en philosophie s’ouvre à la politique et adhère aux mouvements des Étudiants frontistes, un mélange de socialisme pacifiste et d'anti-nazisme. La guerre se propage sur toute l’Europe et l’occupation marque son enfance. En 1940, Hitler proclame « un Reich de mille ans » et en 1941 l’armée allemande s’enlise devant Moscou. Il comprend alors que l’histoire, malgré ses apparences de destin, peut dérailler de façon imprévisible à tout moment.

Edgar Morin reconsidère alors sa vision du monde, rejoint le Parti communiste français et entre, l’année suivante, jusqu’en 1944, dans la résistance clandestine. Il devient lieutenant des forces françaises combattantes, y rencontre un certain François Mitterrand, et durant cette période, il adopte définitivement le pseudonyme d’Edgar Morin. 

Ces années de résistance ne quitteront jamais le philosophe. Dans une interview au journal La Croix, Edgar Morin disait : « Aujourd’hui, contre quoi faut-il résister ? Il faut résister contre deux barbaries. Une barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par Daech, par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l’autre barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de l’intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout le monde devrait, aujourd’hui, résister ». 

Les premiers textes fondateurs 

Attaché à l'État-major de la 1re Armée française en Allemagne en 1945, il devient l’année suivante chef du bureau « Propagande », au gouvernement militaire français, et publie son premier livre L'An zéro de l'Allemagne où il décrit la situation du peuple allemand de cette époque. Ce livre est apprécié par Maurice Thorez qui l'invite à écrire dans la revue Les Lettres françaises.

Sur les conseils de Georges Friedmann, qu'il a rencontré pendant l'occupation, et avec les appuis de Maurice Merleau-Ponty, de Vladimir Jankélévitch et de Pierre George, il entre au CNRS en 1950. Dès 1949, il s’éloigne du Parti communiste français, dont il est exclu en 1951, en tant que résistant anti-stalinien. La même année, il publie L'homme et la mort et en 1959, il fait un bilan de sa vie et de son engagement au Parti communiste français en publiant Autocritique, et cofonde la revue Arguments. 

EDGAR MORIN EN 1968. 
PHOTO MICHÈLE BANCILHON

Durant ces années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili.  

Le sociologue philosophe 

Au début des années 1960, pendant près de deux ans, il part enseigner les sciences sociales en Amérique latine. Il rencontre, à l'Institut Salk de San Diego, Jacques Monod, l'auteur du Hasard et la Nécessité. À l’issue de cette rencontre, il publie Les fondements de la pensée complexe, et la même année, L’Esprit du temps. 

Dans le cadre du CNRS en 1965, Edgar Morin conduit une étude pluridisciplinaire sur une commune de Bretagne où il séjournera près d’un an. Ce travail sera publié en 1967 sous le nom de La Métamorphose de Plozevet. En 1969, ce sera la publication d’un autre travail, La Rumeur d'Orléans. 

En 1970, il est nommé directeur de recherche au CNRS et participe à la constitution d'un Centre international d'anthropologie, qui va devenir le Centre Royaumont pour une science de l'homme. Et il fonde et codirige de 1973 à 1989 le Centre d'études des communications de masse (CECMAS). Durant cette période, à l’occasion de différents séjours en Toscane puis en Provence, entre 1975 et 1976, il commence la rédaction de son œuvre majeure en six tomes, La Méthode.

Dans les années suivantes, il deviendra président de l'Agence européenne pour la culture (Unesco), co-directeur du Centre d'Études transdisciplinaires de l'École des hautes études en Sciences sociales de France. Et il crée et préside l'Association pour la Pensée Complexe. Publié en 1977, le premier tome de La Méthode dans lequel il expose en détail son concept fondateur de « complexité », est suivi par un tome 2 en 1980, puis en 1983, il écrit le tome 3, mais l'égare et poursuit néanmoins la publication des tomes 4 à 7, le dernier volume paraissant en 2004. Bien plus tard, Edgar Morin retrouva par hasard ou par chance le manuscrit perdu, le tome 3 étant finalement publié en avril 2024, à l’orée de ses 103 ans. 

La pensée complexe 

La première formulation de la pensée complexe date de 1982, dans le livre d’Edgar Morin intitulé Science avec conscience : « Le but de la recherche de méthode n’est pas de trouver un principe unitaire de toute connaissance, mais d’indiquer les émergences d’une pensée complexe, qui ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais qui permet leur intercommunication en opérant des boucles dialogiques ».

Ce concept exprime une forme de pensée acceptant les imbrications de chaque domaine de la pensée et leur transdisciplinarité. Une complexité que définissait Edgar Morin de la manière suivante : « Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot "complexus", "ce qui est tissé ensemble". Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il vaut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le "re", c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. À l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier. » 

L’invitation au mystère 

Celui qui fut directeur de recherche émérite au CNRS, et docteur honoris causa d’une trentaine d’universités à travers le monde, est toujours resté un homme engagé. En 1936, la guerre d’Espagne était son premier engagement politique. De la lutte contre l’évasion fiscale à la montée de la conscience écologique, en passant par son engagement contre la guerre d’Algérie, l’homme a toujours prôné la civilisation du « bien vivre ». 

Il est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages, traduits dans de nombreuses langues. Dans ses dernières publications, comme L’aventure de la méthode, Edgar Morin résume l’essentiel de son message. Mais dans son Hymne à la vie, et plus particulièrement dans les pages sur « la compréhension du mystère », il livre peut-être l’un de ses messages les plus puissants de ces dernières décennies. Dans ce dernier texte, l’homme à la «  rationalité complexe  », témoigne : « nous approchons de l’extase également par l’invasion en nous du Mystère ».

En 2019, à 98 ans, il publiait ses mémoires Les souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard). À cette occasion, dans une émission de France Inter, Edgar Morin commente les époques traversées, des années 1930 à aujourd’hui, par ce constat : « Le futur qui était promis comme un progrès, plus personne n'y croit. Le point commun entre aujourd'hui et il y a 80 ans, c'est l'angoisse. Elle trouve des boucs émissaires. À l'époque de la crise économique, de la crise de la démocratie, les gens se sont renfermés et il y a eu cette tendance à l'hypernationalisme, où l'on dénonçait les métèques et les immigrés. Mais la conjoncture entre hier et aujourd'hui : aujourd'hui, le risque c'est le péril de la planète, une planète en convulsions… J'ai vu dans ma vie que le probable peut devenir improbable. Il y a des prises de conscience qui peuvent surgir, il peut y avoir des tournants. J'ai misé ma vie sur l'improbable, déjà quand j'étais résistant, et je continue aujourd'hui . » 

Le 10 février 2024, à l’occasion d’un événement littéraire au Maroc, le Festival du livre africain de Marrakech dont il était l’invité d’honneur, Edgar Morin n’a pas mâché ses mots pour dénoncer la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza : «  Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles (…) puissent non seulement coloniser tout un peuple (…) mais en plus, après le massacre du 7 octobre, se sont livrés à un véritable carnage, massif, sur les populations de Gaza. » 

Edgar Morin en 5 dates : 

  • 1921 Naissance le 8 juillet 
  • 1941 Adhésion au Parti Communiste  français (jusqu’en 1951) 
  • 1950 : Chercheur au CNRS, où il accède au rang de directeur de recherche en 1970 
  • 1982 Publication de Science avec conscience (Fayard), ouvrage où il élabore pour la première fois sa théorie de « l’homme complexe » 
  • 2024 Parution de La méthode de la méthode, tome 3 (Actes Sud) 

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vendredi, mai 29, 2026

L’IMPÉRIALISME, RAÚL CASTRO ET LA FABLE DES « FRÈRES DU SECOURS »

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Mémoire
des luttes

Actualités / L’impérialisme, Raúl Castro et la fable des « Frères du Secours » / « Bienvenue dans la Caraïbe au groupe d’attaque du Nimitz » ! Ainsi le Commandement sud de l’armée des États-Unis (Southern Command) salue-t-il l’arrivée du porte-avions à propulsion nucléaire « USS Nimitz » et des forces qui l’accompagnent [1] à proximité de Cuba. La démonstration de force ressemble à s’y méprendre à celle qui, avant le 3 janvier 2026 et avec en vedette le gigantesque porte-avions « USS Gerald Ford », a imposé un blocus maritime au Venezuela avant de l’attaquer militairement. Une accusation de « narcotrafic » servit alors de prétexte pour justifier le kidnapping du président de la République bolivarienne, Nicolás Maduro. En un parfait décalque, un procureur à la solde de Donald Trump vient de lancer des poursuites judiciaires, le 20 mai, contre l’ex-président cubain Raúl Castro. [Le Maurice Lemoine Nouveau est arrivé ! ]

par Maurice Lemoine vendredi 29 mai 2026  

Dans le cadre d’une « affaire » remontant à 1996 et pendant laquelle il était ministre de la Défense, on l’accuse (ainsi que cinq ex-officiers cubains) de complot en vue d’assassiner des citoyens Étatsuniens. En l’occurrence, deux pilotes et deux passagers présents dans deux avions civils appartenant à l’organisation « humanitaire » Frères du secours abattus par la chasse cubaine le 24 février 1996. S’ajoutant au fait que Washington impose à l’île depuis janvier une pression maximale et un blocus pétrolier total, poussant la population à l’obscurité et à la famine, la manœuvre laisse présager le pire, après le précédent vénézuélien. En faisant figure de grand défenseur de la justice s’en prenant à un dirigeant « criminel », l’administration de Trump tente de préparer l’opinion publique à se montrer indulgente lorsque, pour lui imposer un changement de régime, elle décidera de porter un coup assassin à Cuba.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

S’ajoutant à la violation permanente du droit international et aux méthodes de gangsters de la politique étrangère des États-Unis, l’accusation lancée contre Raúl Castro relève – comme pour le supposé «narcotrafic » de Maduro – de la supercherie.

 LA HABANA, EL 17 DE MAYO
FOTO YAMIL LAGE

À lire aussi :   INCULPATION DE RAÚL CASTRO ET DIPLOMATIE DU CANON : LA PRESSION AMÉRICAINE SUR CUBA ATTEINT SON APOGÉE

Années 1990. Malgré l’embargo en vigueur depuis 1962, Fidel Castro est toujours au pouvoir. Il a pour ministre de la Défense son frère Raúl. Discret, moins exposé et charismatique que son aîné, celui-ci n’en est pas moins un rebelle de premier plan. « Comandante » dans la Sierra Maestra, il s’est vu, après la victoire de janvier 1959, confier la tâche titanesque de créer et organiser les Forces armées révolutionnaires (FAR). A ce titre, il est devenu un référent et un symbole de la révolution cubaine. Il surgira en pleine lumière quand, de 2008 à 2018, il succèdera à Fidel à la tête de l’État.

CHE GUAVARA, RAÚL CASTRO, FIDEL CASTRO / CUBAN HISTORY GALLERY

À quelques 145 kilomètres de l’île, en 1990, la Floride anticastriste en général et Miami en particulier fêtent la chute du mur de Berlin. En 1991, ils redoublent d’enthousiasme. Invasion américaine au Panamá (1989), déroute électorale des sandinistes au Nicaragua, implosion de l’Union soviétique, Guerre du Golfe… Dans tous les cas, le gouvernement cubain se trouve dans le camp des vaincus. Il n’y a plus qu’à attendre. Le fruit mûr va tomber tout seul, emporté par son propre poids. On commence à déboucher les bouteilles de Champagne. Lors d’une cérémonie au cours de laquelle l’Université internationale de Floride le fait docteur honoris causa « pour ses capacités de dirigeant », le président George H. W. Bush prophétise : « En 1992, Fidel Castro crèvera et je serai le premier président des États-Unis à fouler le sol de Cuba libre. » À voir ! Il se prend sans doute pour son successeur Donald Trump, mais il devra déchanter. Dans ce cas précis, la « théorie des dominos » ne fonctionne pas. Bien qu’engagée depuis l’automne 1990 dans la terrible « période spéciale en temps de paix », Cuba souffre, mais ne plie pas.

Entité presque indépendante du reste des États-Unis, Miami abrite une faune des plus sauvages. Après l’échec de la tentative d’invasion de la Baie des Cochons en avril 1961, environ trois cents Cubains (devenus pour la plupart cubano-américains) ont reçu une formation d’officier dans les académies d’opérations spéciales de Fort Benning (Georgie), Fort Mayers (Floride), Fort Peary (Virginie), etc. D’autres ont été envoyés à Fort Gulick (l’Ecole des Amériques), au Panamá, pour être formés à la contre-guérilla. Ces hommes s’appellent José Basulto, Jorge Mas Canosa, José Francisco « Pepe » Hernández, Luis Posada Carriles, Félix Rodríguez Mendigutía. C’est ce dernier qui, en mission en Bolivie, a transmis l’ordre de tuer Che Guevara, capturé le 8 octobre 1967. Posada Carriles, de son côté, a organisé (avec Orlando Bosch) l’attentat à la bombe contre le vol CU 455 de la Cubana de Aviación, provoquant le 6 octobre 1976, à la Barbade, la mort de soixante-treize passagers ; il deviendra ensuite l’homme de la CIA et le chef de tortionnaires connus au sein de la police politique du Venezuela. Interrogé bien plus tard par une journaliste sur sa responsabilité dans l’attentat terroriste de la Barbade, il se contentera de jeter : « On a mis la bombe, et alors ? »

LA HAVANE : « NOUS EXIGEONS JUSTICE »
POUR L’ATTENTAT DE LA BARBADE –
PHOTO MAURICE LEMOINE (ML)

À Miami, ces anticastristes professionnels, «dinosaurios » ayant congelé le passé, sont à la tête d’une nébuleuse d’organisations – Alpha 66, Brigade 2506, Cuba indépendant et démocratique, Comandos F4, Comandos L, Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), Conseil militaire cubano-américain (CAMCO), Parti d’unité nationale démocratique (PUND), Commando uni pour la libération (CLU)… Vivant comme des pachas, leurs dirigeants dilapident des fortunes – l’argent qui leur est assigné à travers la CIA, la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED) et même l’Agence pour le développement international (USAID). Les attentats et sabotages régulièrement organisés dans l’île ont fait à ce moment (début des années 1990) de l’ordre de 3 400 morts et plus de 2 000 handicapés. Sans parler des dommages incalculables causés à l’économie.

Cuba n’a pas affaire à des dilettantes. Ses agresseurs tuent.

Lors de ses congrès 1992 et 1993, la FNCA, vitrine «légale et pacifique » des groupes anticastristes, se dote, à Miami et en Amérique centrale, d’une structure clandestine. Celle-ci dispose bientôt d’un hélicoptère, d’avions modèles-réduits télécommandés (précurseurs des drones !), de sept embarcations et d’explosifs pour réaliser des attentats. Depuis l’Amérique centrale, Luis Posada Carriles sert de relais.

Il n’y a même pas de mystère s’agissant des intentions : en janvier 1993, Tony Briant, leader du groupe Comandos L, confirme qu’il y a « une guerre » contre le castrisme, annonce d’avantage d’attaques, en particulier contre les hôtels, et enjoint aux touristes étrangers « de se maintenir éloignés de Cuba [2] ». Le 7 novembre, également en conférence de presse, Humberto Pérez, porte-parole d’Alpha 66, confirme la stratégie destinée à tuer le secteur en expansion de l’économie : présentes sur place, des cellules clandestines sont prêtes à prendre des visiteurs en otage. « Ceux qui se logent dans des hôtels cubains sont considérés comme des ennemis. » Les troupes de l’organisation s’entraînent dans les marais des Everglades, au vu et au su de tous, à commencer par les autorités.

MIAMI : RESTAURANT « VERSAILLES »,
 HAUT LIEU DE L’ANTI-CASTRISME
PHOTO MAURICE LEMOINE (ML)

MIAMI : AU CŒUR DE LITTLE HAVANA
PHOTO MAURICE LEMOINE (ML)

Bonnes nouvelles : signée en octobre 1992 sous la présidence du républicain George Bush, mais portée par le représentant Robert Torricelli et le sénateur Bob Graham (tous deux démocrates), la loi Torricelli a durci l’embargo ; en 1994, à La Havane ne fonctionnent plus que 500 autobus sur les 8000 qui roulaient en 1989. Une fois par semaine, les autorités publient les horaires des coupures de courant pour chaque quartier de la capitale. Par vagues, des milliers de Cubains prennent la mer, entassés sur des embarcations de fortune, les « balsas », vers les États-Unis. La presse floridienne multiplie ses attaques et, comme elle le fait depuis 1960, pronostique la chute imminente de la révolution.

Déception en 1995 : la croissance réapparaît dans « l’île communiste ». Principale responsable ? L’armée, dirigée par le général commandant en chef Raúl Castro. En vertu du principe selon lequel « les haricots sont plus importants que les canons », l’institution délaisse les armes, investit les usines et les champs (donnant progressivement naissance au groupement d’entreprises GAESA qui, contrôlant entre 40 % et 70 % de l’économie cubaine, sera en 2026 au cœur des attaques de Washington contre « le régime »). Pire encore, pour revenir à 1995 : un nouvel accord migratoire est signé entre La Havane et l’administration de Bill Clinton, le nouveau locataire démocrate du Bureau ovale. En vertu d’une loi « pieds secs, pieds mouillés », seuls les « balseros » – Cubains cherchant à gagner la Floride sur des radeaux – touchant effectivement terre seront admis aux États-Unis. Interceptés en mer, les autres seront renvoyés à Cuba, sur la base militaire de Guantánamo. Dans le même temps, Washington s’engage à fournir 20 000 visas par an aux Cubains souhaitant gagner les États-Unis. De ce fait, le flot des « balseros » va se tarir, inévitablement.

Les États-Unis, qui regorgent de tout, abondent aussi de ce qu’on nomme les Organisations non gouvernementales – ou ONG. Elles y foisonnent, elles y pullulent, vouées aux sujets les plus divers – et parfois les plus douteux. L’assistance aux « balseros » c’est le domaine de José Basulto. Le 15 mai 1991, celui-ci a fondé Frères du Secours – en anglais Brothers to the Rescue (BTTR), en espagnol Hermanos al Rescate (HAR), sigle que nous utiliserons prioritairement dans cet article car le plus employé par les Cubains de l’île et les Cubains et Cubano-américains vivant aux États-Unis. Il s’agit, à l’aide de petits avions civils, dont des Cessna rachetés d’occasion à l’armée américaine, de survoler le détroit de Floride, d’y repérer les « balseros » en difficulté et de signaler leur position aux garde-côtes étatsuniens pour que ceux-ci leur prêtent assistance.

CESSNA 337

En matière d’humanitaire, Basulto peut se vanter d’antécédents très sérieux. Né à Cuba le 8 août 1940, pilote formé aux États-Unis, il a été recruté en 1960 par la CIA. Rentré légalement à Santiago de Cuba, il a été censé y préparer des groupes de combattants pour appuyer la prochaine invasion de la Baie des Cochons. Après le cuisant échec, il a réussi à passer à travers les mailles du filet et à revenir dare-dare aux États-Unis. En août 1962, membre du Directoire révolutionnaire étudiant, il mitraille depuis la mer le théâtre Blanquita (aujourd’hui Karl Marx) et l’hôtel Rosita de Hornedo, dans le quartier havanais de Miramar.

On retrouve la trace de Basulto en Amérique centrale, dans les années 1980. Lié à Commitee Ramsom of Centroamerica, une entreprise écran de la CIA, et au manche de divers avions, il travaille pour la « contra » antisandiniste et participe activement à la guerre sale menée contre le Nicaragua.

Lorsqu’il crée HAR en 1991, Basulto invoque très logiquement le sauvetage des « balseros ». « Faut qu’on soit les yeux du détroit », déclare-t-il publiquement. Des yeux qui surveilleront les droits de l’homme. » La formule est absurde, mais elle plaît beaucoup. D’autant que Basulto veut aussi voir Cuba « sauvage et libre ». Estimant avec optimisme que cela prendra une dizaine de mois, il se rapproche de la FNCA par besoin de financement. Depuis ses installations de la base aérienne d’Opa Locka (Miami), il dirige une trentaine de pilotes, essentiellement cubains, mais aussi argentins, vénézuéliens, nicaraguayens et même étatsuniens. Inventant chaque jour de nouveaux moyens de propagande, de pression, de publicité, Basulto devient un bienfaiteur de l’Humanité.

Pour des raisons qu’on peut comprendre, La Havane suit les événements avec attention. Pour prévenir et neutraliser les actes terroristes qui affectent l’île, Raúl Castro ne peut compter que sur le renseignement humain. À ce titre, et en tant que ministre de la Défense, il dirige la Direction générale du renseignement (DGI). Parmi ses nombreux agents régulièrement infiltrés au sein des groupes anticastristes violents, cinq l’ont été au début des années 1990 : Gerardo Hernández, Ramón Labañino, René González, Fernando González et Antonio Guerrero. Tous se distinguent par la qualité des informations qu’ils recueillent et transmettent. Deux ont un lien direct avec HAR : René González, chargé de surveiller le Mouvement démocratie, Militaires et professionnels pour la démocratie, Commandos unis pour la libération, le Parti démocratique national unifié, la Commission nationale cubaine, l’Association cubano-américaine des pilotes et… l’organisation de Basulto. Pilote et supposé « dissident », il y a été accepté comme membre régulier ; il tient informé le chef du réseau, Gerardo Hernández. Lequel répercute à La Havane.

Lui aussi aviateur, un autre Cubain révolutionnaire a également infiltré les Frères du Secours, Juan Pablo Roque.

Acteur particulièrement attentif, René González découvre les petits et les grands secrets de l’ « ONG ». Des vols discrets, vers Haïti, porteurs au retour de chargements de « coke » prestement déchargés. Les rase-mottes effectués au-dessus de la Havane et au cours desquels, en toute illégalité, les Cessna jettent des médailles religieuses, des tracts de propagande « anti-rouges » appelant la population « à lutter pour sa liberté ». A priori, rien de bien terrifiant, une oasis de pacifisme dans un monde violent, si d’autres vols, au large des Bahamas, ne réalisaient des essais de bombes artisanales – tuyaux de PCV bourrés d’explosifs – larguées elles aussi depuis les airs. Avec, capté et rapporté par René, ce type de commentaires de Basulto et de ses comparses : « Tu imagines ? Sur la place de la Révolution, à La Havane, un jour de meeting de Castro ! »

GÉNÉRAL RAÚL CASTRO

RENÉ GONZÁLEZ (À GAUCHE) ET GERARDO HERNÁNDEZ EN 2014
PHOTO MAURICE LEMOINE (ML)

Juillet 1995. Moins de « balseros » en mer. Les vols sur l’île se multiplient. « Nous devons habituer les radars cubains à la présence de nos avions. » Augmentation des incursions nocturnes, expliquée en petit comité : « Il faut déterminer la vulnérabilité de leur défense, la nuit. » A l’aide d’équipements dernier cri, les hommes de HAR multiplient les scanners permettant d’intercepter les fréquences du contrôle aérien cubain, du FBI de Miami, du service des garde-côtes américains. L’activité monte tellement en puissance que Basulto en vient à se prendre pour un général d’aviation. Là encore en petit comité, il évoque l’avion L-29 tchèque dont il a planifié l’achat.

Tout cela, La Havane le sait. Mais pas uniquement La Havane. Pour s’assurer une couverture qu’il croit parfaite, René González est devenu informateur du FBI. Les « feds » – agents fédéraux – de Miami disposent à l’époque d’une équipe de contre-renseignement composée de 12 ou 14 agents assignés spécialement aux enquêtes sur les Cubains ou Cubano-Américains suspects (une autre surveille ceux d’autres pays, principalement les Russes et les Israéliens). Avant le 11 septembre 2001, l’ « agent spécial in charge » – chef régional – est en général libre d’établir la ou les priorités de son bureau et d’en définir les missions. Celui de Miami ferme ostensiblement les yeux sur les actions des trafiquants, chefs mafieux, « narcos » et réseaux clandestins ayant pignon sur rue pour peu qu’ils se présentent comme des « patriotes » qui luttent contre Cuba. Mais lui aussi sait.

Qui pourrait d’ailleurs prétendre qu’il ne sait pas ? Entre le 15 mai 1994 et le 14 juillet 1995, le gouvernement cubain dénonce à la Section des intérêts nord-américains (SINA) de La Havane plus de vingt viols de son espace aérien. Dans un communiqué, il avertit qu’à l’avenir « tout navire pénétrant par la force dans ses eaux territoriales peut être coulé, et que tout avion agissant de même dans son espace aérien pourra être abattu [3].  » Début janvier 1996, Basulto emmène dans son avion une équipe de la télévision NBC de Miami. Celle-ci filme et diffuse le survol du centre de La Havane accompagné de lancers de tracts. Le gouvernement cubain manifeste à nouveau sa détermination de prendre des mesures contre ces avions. Fidel Castro s’implique personnellement dans ces efforts pour faire respecter la légalité internationale. Les notifications de La Havane parviennent à toutes les parties concernées, de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) au Département d’État en passant par la Federal Aviation Administration (FAA) – agence gouvernementale chargée des réglementations et des contrôles concernant l’aviation civile aux États-Unis.

Des fonctionnaires de cette FAA rencontrent personnellement Basulto et lui demandent d’interrompre ces vols illégaux. Provoquant la fureur de la nébuleuse anticastriste, une circulaire officielle a été punaisée depuis le mois d’octobre 1995 sur le tableau des « Avis aux pilotes et opérateurs » d’Opa Locka. Signé Cecilia Capestany, fonctionnaire du Bureau de l’aviation internationale au sein de la FAA, le texte précise : « Le gouvernement de Cuba a manifesté à plusieurs reprises sa détermination de prendre des mesures contre les avions qui violent son espace aérien. Ces mesures sont destinées à la défense et à la préservation de sa souveraineté nationale et à empêcher les vols non autorisés. Les opérateurs entrant dans l’espace aérien cubain sans autorisation peuvent faire l’objet de détention et courent, pour eux-mêmes et les autres personnes, un sérieux risque personnel.

FAA/AIA-120.10/95 »

Ce n’est ni un faux ni un pamphlet à prendre à la légère. Les « Basulto boys » le traitent par le mépris.

Nouveau président du Sénat depuis le triomphe des républicains lors des élections parlementaires de novembre 1994, Jess Helms est le genre de type capable de déclarer – ce qu’il fait ! – qu’il aurait été plus utile d’envahir Cuba que le Koweït. De même que Torricelli recevant 120 000 dollars du lobby anticastriste, Helms a, au long des années, perçu 45 000 dollars de contributions politiques de la part de la FNCA. En compagnie du représentant démocrate Dan Burton, il présente donc une nouvelle-nouvelle-nouvelle loi destinée à empêcher quelque type de commerce de La Havane avec d’autres pays, à sanctionner les investissements étrangers dans l’île et, en définitive, à asphyxier complètement le « régime » de Fidel Castro.

Surprise ! En janvier 1996, Clinton, qui n’a rien d’une colombe, n’en déclare pas moins son opposition à cette initiative. Après l’Union européenne, les États latino-américains et le Canada se mobilisent contre cette loi, qui les affecterait directement. Désireux de ménager ses alliés, Clinton promet d’y opposer son veto.

La nouvelle soulève à Miami une vague de fureur d’une intensité sans précédent.

Depuis la Floride, une flottille va s’élancer et se positionner face aux côtes cubaines le 24 février pour y défier Castro. Aux journalistes convoqués, Basulto annonce que HAR volera pour appuyer l’armada. A aucun moment, il n’est question de « balseros ». Tout un chacun l’a parfaitement compris, il s’agira d’une provocation.

Trois Cessna 337 Skymasters et six hommes, dont Basulto qu’accompagne, dans son appareil, Arnaldo Iglesias, décollent le 24 février. Comme d’habitude, ils ne respectent en rien le plan de vol présenté avant leur départ. Ils se dirigent droit vers l’île. Ils passent le 24e parallèle, pénétrant la zone aérienne sous juridiction de Cuba. La tour de contrôle les avertit qu’ils entrant dans une zone militaire activée et leur ordonne de rebrousser chemin. La tour de contrôle réitère ses commandements. La tour de contrôle avertit les intrus du danger. Basulto en personne répond  : « Je sais, mais nous sommes des Cubains libres, nous sommes disposés à courir le risque. »

Il est dangereux de tirer trop longtemps le tigre par la queue. Un Mig 23 et un Mig 29 se portent à la rencontre des appareils. Personne ne répond à leurs sommations. L’un des avions de chasse ouvre le feu. Deux Cessna sont abattus. Aux commandes du troisième, qui volait en derrière position, à une distance très respectable, Basulto fait demi-tour et multiplie les appels de détresse en se dirigeant vers Opa-Locka.

Les conséquences s’enchaînent en cascade.

« Le 24 février 1996, à 15 h 21 et 15 h 27 respectivement, deux aéronefs MIG 29 de l’aviation cubaine ont abattu deux avions civils non armés de l’organisation Frères du Secours qui se préparaient à porter secours à des "balseros" cubains », dénoncent les autorités étatsuniennes. L’action « a entraîné la mort de deux citoyens nord-américains, Carlos Costa et Mario de la Peña, d’un citoyen nord-américain né à Cuba, Armando Alejandre, et d’un résident des États-Unis de nationalité cubaine, Pablo Morales. »

L’exil cubain se presse derrière celui qu’elle considère comme un héros : Basulto. Devant micros et caméras, Basulto fait du Basulto : «  Je suis un adepte de la non-violence et je suis les enseignements de Martin Luther King. La désobéissance civile est la meilleure formule pour démocratiser Cuba. Je n’ai pas sorti la violence de mon cœur, parce que c’est impossible. Mais dans la mesure où l’intelligence me permet de contrôler mes instincts, j’ai renoncé à toute violence, non seulement dans mon activité politique, mais également dans ma vie personnelle. »

Commotion le 28 février : à la télévision cubaine, l’agent cubain Juan Pablo Roque, rentré précipitamment dans l’île, révèle et détaille les activités « clandestines » de HAR.

Naturellement, la folie s’empare des médias. Ce qui s’est passé ne mérite qu’une qualification : meurtre dans les eaux internationales. Pourtant, deux versions s’affrontent d’emblée. Les avions de Frères du secours, « abattus sans sommations », sont tombés à plus de 5 milles nautiques au nord de l’espace aérien cubain, assure-t-on à Washington. Cette affirmation est contredite à La Havane où les enregistrements des radars démontrent que les appareils ont été abattus à l’intérieur du territoire cubain et que les uniques débris retrouvés l’ont été très près de La Havane (les garde-côtes US ne trouveront rien dans le secteur international).

La version cubaine se heurte à l’incrédulité sarcastique des commentateurs américains et étrangers. L’affaire est entendue quand, le 27 juin 1996, l’OACI prend fait et cause pour Washington : l’incident a eu lieu « dans les eaux internationales ».

L’OACI expliquera avoir constaté « de nombreuses incohérences » dans les données étatsuniennes et cubaines. Pour arriver à sa conclusion sur « l’emplacement le plus probable », elle s’appuie donc sur le témoignage du commandant d’un navire de croisière, le « Majesty of the Seas », qui, le 24, voguait à proximité des eaux cubaines. Américain d’origine norvégienne, le pilote du navire, le capitaine Bjorn Johansen, prétend avoir localisé l’endroit précis du « crash » en se basant sur une observation visuelle. Cette affirmation suffit à l’OACI, elle ne cherche pas à en savoir d’avantage. Dommage. Elle aurait pu découvrir que le « Majesty of the Seas » appartient à Royal Caribbean Cruises. Cette compagnie figure parmi les quarante entreprises ayant contribué à hauteur de 25 000 dollars à la création de la FNCA (selon Francisco « Pepe » Hernández, alors président de cette dernière). Fait tout aussi notable : le jour fatal, le bras droit de Johansen dans le poste de pilotage était l’Américain Peter G. Whelpton, membre de la FNCA et directeur de la Fondation Blue Ribbon pour la reconstruction de Cuba, deux organisations opposées au gouvernement cubain.

Pas plus curieuse que l’OACI, l’ONU entérine sa conclusion.

La Floride est le quatrième État américain en nombre de votes. Elle a bien résisté à la vague républicaine lors des élections de novembre 1994 et Clinton a absolument besoin d’y conserver une prédominance démocrate. La présidentielle approche, il a commencé sa course à la réélection. Il se lamente : « Je me plie en quatre pour tendre la main aux Cubains, mais chaque fois que nous faisons quelque chose, Castro tire sur des avions et tue des gens illégalement ou les met en prison. Clinton rompt tous les ponts de communication établis avec La Havane au cours des mois précédents. Le 13 mars, au nom des quatre morts de HAR, il ratifie la loi Helms-Burton qui, une fois de plus, aggrave les conditions de vie à Cuba. Miami exulte : « C’est le dernier clou dans le cercueil de Castro ».

Dans le chahut qui suit, une nouvelle passe inaperçue : le 16 mai, la FAA retire sa licence de pilotage à Basulto pour avoir violé l’espace aérien cubain le 13 juillet 1995 et le 24 février 1996 [4].


Un mois avant la destruction de deux avions de BTTR [Brothers to the Rescue], Cecilia Capestany, responsable de la FAA, informe sa hiérarchie que le Département d’État a fait pression sur l’agence pour qu’elle immobilise tout nouveau vol de José Basulto.. Elle mentionne également un appel du sous-secrétaire d’État Peter Tarnoff au secrétaire aux Transports Federico Peña « pour faire le point sur notre dossier contre Basulto ». Son courriel évoque « le pire scénario : que les Cubains abattent un de ces avions », la FAA ayant « intérêt à être fin prête ».

Source : Archives de la sécurité nationale


Ce compte rendu détaillé des réunions et communications de la FAA ayant précédé le drame a été rédigé par Michael Thomas, responsable du bureau des normes de vol de Miami. Il décrit les multiples avertissements adressés à Basulto par des responsables de la FAA, ainsi qu’une réunion avec Richard Nuccio, « interlocuteur privilégié de la Maison-Blanche pour Cuba », en août 1995, après un survol provocateur de La Havane par HAR, au cours duquel des milliers de tracts et de médaillons ont été largués sur les rues de la ville. « La crainte majeure est la possibilité qu’un avion du BTTR soit abattu par des tirs terrestres », conclut le compte rendu de la réunion. Une annonce ultérieure du Département d’État a fait état de la « FERME DÉTERMINATION » du gouvernement cubain à défendre son intégrité territoriale et son espace aérien contre toute incursion non autorisée.

Source : Archives de la sécurité nationale


Cette chronologie de la FAA retrace les interactions et les communications entre les responsables de la FAA et José Basulto entre début 1995 et janvier 1996. Elle relate les mises en demeure et les avertissements répétés adressés à BTTR pour qu’elle cesse ses violations de l’espace aérien cubain. Elle témoigne également de l’incapacité bureaucratique à mettre un terme définitif aux provocations incessantes de Basulto et à répondre aux protestations du gouvernement cubain face à la persistance de ces violations.

Source : Archives de la sécurité nationale

Conformément à ce que redoutaient et dénonçaient les Cubains, d’avril à septembre 1997, une vague d’attentats à la bombe affecte les hôtels Nacional, Capri, Copacabana, Château et Triton de La Havane. Arrêtés, plusieurs mercenaires guatémaltèques et salvadoriens révéleront avoir agi sous les ordres de Luis Posada Carriles, installé en Amérique centrale, mais financé par Miami.

On aurait pu en rester là si…

Le 12 septembre 1998, les cinq agents cubains précités, infiltrés au sein des organisations terroristes, sont arrêtés au terme d’une opération spectaculaire, démesurée, digne d’un film hollywoodien, menée par le FBI. L’industrie du lavage de cerveau – qui va des autorités policières aux représentants de la « justice » et aux médias –, les baptisent « les Cinq espions cubains ». Dans l’île, ils vont devenir « les Cinq héros » ou même tout simplement « les Cinq ».

Le procès auquel ils vont être soumis à Miami, le plus long de l’histoire des États-Unis, sera marqué par son caractère ubuesque et le viol systématique de tous leurs droits. Pour les châtier avant l’heure et les empêcher de préparer leur défense, on les soumet pendant dix-huit mois à un isolement total dans l’enfer d’« el hueco » (le trou). L’ambiance de Miami se révèle tellement toxique que, dans un premier temps, dix-sept avocats désignés d’office par la Cour refusent de siéger, craignant les répercussions que pourrait avoir sur leur carrière le fait de défendre un « espion cubain ». Les jurés sont intimidés. La défense n’a pas accès aux « preuves », classées « top secret ».

L’une des grandes ironies de l’histoire réside dans le fait que la Cour n’accusera finalement aucun d’eux d’ « espionnage », une telle accusation, et pour cause, ne pouvant être prouvée. Faute d’arguments, les magistrats leur imputeront d’avoir agi pour « détruite les États-Unis ». Leurs condamnations, en décembre 2001, à des peines aberrantes – René González, quinze ans d’emprisonnement ; Fernando González, dix-neuf ans ; Ramón Labañino, perpétuité, plus dix-huit ans ; Antonio Guerrero, perpétuité plus dix ans ; Gerardo Hernández, deux peines de perpétuité plus quinze an ! – et leur longue détention donneront lieu, surtout à Cuba, mais aussi à l’international, à une campagne sans précédent pour obtenir leur libération (Gerardo y passera seize ans) [5].

LA HAVANE : LIBERTÉ POUR LES CINQ !
 
PHOTO MAURICE LEMOINE (ML)
Chef du réseau, c’est Gerardo Hernández qui a affronté la situation la plus délicate, le ministère public lui imputant la responsabilité de la destruction des avions de HAR et de la mort de leurs quatre occupants. Dépourvus de toute corrélation avec la lourdeur de sa future condamnation, les débats qui suivront démontreront au contraire l’inanité d’une telle imputation.


Appelés par la Défense, les témoins se succèdent à la barre. Des représentants officiels de la FAA confirment qu’ils ont averti sept fois Basulto et son organisation du grave danger que représentaient les vols organisés sur La Havane. Sous les questions pressantes, précises, Arnoldo Iglesias, présents aux côtés de Basulto dans le Cessna qui a échappé au désastre, confesse qu’en 1995 il a effectivement procédé à l’essai de bombes artisanales, dans la zone de l’aéroport d’Opa Locka, en compagnie de ce même Basulto.


A partir du 13 mars 2001, Basulto en personne est interrogé. Préalablement, il a qualifié publiquement un avocat de la défense d’ « espion communiste », ce qui, dans un chaudron comme Miami, équivaut à une menace de mort. Il dérapera une nouvelle fois durant le procès en perdant totalement le contrôle de ses nerfs et en proférant des insultes contre l’avocat McKenna, devant la juge et les jurés.


A son grand déplaisir, il s’est en effet vu obligé de révéler ses antécédents d’agent de la CIA, son entraînement au Panamá, au Guatemala et aux États-Unis. Sa participation à des actions terroristes, y compris la fameuse attaque qu’il a effectuée avec une mitrailleuse de 20mm contre un hôtel cubain en 1962.


Le troisième jour, McKenna centre ses questions sur un enregistrement effectué par le patron de HAR à l’aide d’un magnétophone, dans la cabine du Cessna, au moment du drame.


(Minutes du procès)


McKenna : « Il y a eu de multiples avertissements à partir du 13 juillet 2005 sur le danger qu’il y avait à violer l’espace aérien cubain, n’est-ce pas ?

– Oui.

– L’avertissement était suffisamment clair. Si vous continuiez, vous pouviez être abattu, c’est ça ?

– On le savait.

– Vous avez été averti par le centre du contrôle des vols de La Havane que vous preniez un risque en dépassant le 24e parallèle, correct ?

– Oui, c’était l’avertissement habituel de La Havane.

(…)

– Vous vouliez que les Cubains vous voient en train de violer la loi, défier les militaires cubains ! Le message que vous vouliez faire passer était “regardez-moi”. Vous avez déclaré lors d’un rassemblement que le régime n’était pas invincible. »

A la demande de McKenna, l’agent du FBI Al Alonso met en marche le magnétophone de la salle du tribunal. La voix de Basulto résonne à travers les haut-parleurs.

« On a un Mig dans les environs, ah ah ah !

– Vous vous entendez dire : on a un Mig dans les environs, ah ah ah ! », lui demande l’avocat ?

« Oui.

– Vous vous sentiez heureux à ce moment, pas vrai.

– Non monsieur, j’étais nerveux. »

McKenna demande à Alonso qu’il repasse le passage. Les “ah ah ah” n’ont rien de nerveux.

« Monsieur, vous vous sentiez heureux parce que vous affrontiez à nouveau les Migs, n’est-ce pas ?

– Vous interprétez mes sentiments à ce moment, mais je vous ai dit que j’étais nerveux.

– Mais vous riiez.

– Ce n’état pas un rire.

– Vous faisiez “ah ah ah”, mais vous souhaiteriez que maintenant, cela n’apparaisse pas comme un rire, c’est cela ?

Le procureur John Kastrenakes fait objection, acceptée par une juge Joan Lenard très hostile aux accusés.

L’avocat défenseur reformule sa question.

– Tandis que vous vous exclamiez “ah ah ah ! ”, vous emmeniez des hommes à la mort, n’est-ce pas ?

– Objection ! »

JOSÉ BASULTO

À la demande de la défense, plusieurs militaires américains de très haut rang viendront témoigner : le contre-amiral en retraite Eugene Carroll, ex-vice-chef des opérations navales ; le général de division Edward Breed Atkison, instructeur de l’École du renseignement pour la défense pendant dix ans ; le général Charles Elliott Wilhelm, ex-chef du Southern Command (le commandement sud de l’armée des États-Unis) ; le général James Clapper, ex-directeur de la Defense Intelligence Agency – les services secrets du Pentagone. Tous affirmeront à la barre qu’aucun des « Cinq » n’a obtenu ou recherché des informations pouvant porter préjudice à la sécurité nationale des États-Unis. Témoignera également dans le même sens un ancien conseiller du président Clinton, Richard Nuccio.

S’agissant spécifiquement de Frères du Secours et de Gerardo Hernández, l’événement est créé par George Buchner, un ex-colonel de l’Armée de l’Air US dont le témoignage est accepté par la juge malgré les multiples objections du Ministère public. Lorsqu’il a pris sa retraite, en 1981, ce militaire spécialiste de la technologie des radars commandait la 23ème Région de la Défense aérienne de l’Amérique du nord (NORAD) couvrant une partie du nord des États-Unis et le Canada. Auparavant, au cours de sa longue carrière, il avait effectué 320 missions de combat dans le sud-est asiatique jusqu’en 1972 et, au Vietnam, avait volé en particulier au manche du Cessna 0-2, avion de reconnaissance et version militaire du… Cessna 337 Skymaster. D’abord comme élève, ensuite comme instructeur, Buchner a également participé à des stages de formation « de lutte contre les Migs et leurs tactiques » dispensés par l’Académie de l’US Air Force. Il a mené des enquêtes pour l’armée de l’air, reconstituant des accidents en Asie et aux États-Unis et, lorsqu’il se présente à la barre de la Cour fédérale de Miami, il s’est préalablement rendu à Cuba et a rencontré à Montréal les enquêteurs de l’OACI.

L’intervention de Buchner est (ou aurait dû être) dévastatrice. D’après lui, les trois avions volaient de concert et Cuba exerçait son droit de souveraineté en les attaquant : « Le point de départ fut lorsque le premier avion traversa la limite territoriale de 12 miles. Ceci autorise le gouvernement cubain à exercer son droit souverain à la protection de son espace aérien ». La retranscription des échanges entre le commandant cubain au sol et les pilotes des Migs indique à de nombreuses reprises des distances de moins de 12 miles à partir des côtes cubaines et permet de constater que les avions ont été abattus à 5 ou 6 miles de Cuba.

Les objections de la partie adverse fusent. D’où proviennent ces supposés enregistrements ? Pour la première fois, Buchner en révèle l’origine : la National Security Agency (NSA), le service d’écoute du renseignement US. Puis il insiste sur les caractéristiques paramilitaires des Cessna de HAR : « Les normes de l’Organisation internationale de l’aviation civile ne s’appliquent pas à ce type de vols (…) Ils se placent délibérément dans un contexte de possible confrontation. » Or, du point de vue du droit international, il n’est pas nécessaire qu’un avion paramilitaire parvienne à affecter la souveraineté d’un pays pour que celui-ci soit en droit de l’intercepter. En développant cet aspect de la question, Buchner citera plusieurs exemples d’aéronefs abattus dans d’autres parties du monde en de similaires occasions.

Lors de son contre-interrogatoire, le procureur met l’accent sur les conclusions de l’enquête de l’OACI (entérinée par l’ONU). Buchner n’en démord pas : « D’après les données en ma possession, ils ont été abattus à cinq ou six miles des côtes cubaines. » L’expert étatsunien ajoute même que le pilote du Mig cubain « a fait preuve de retenue en interrompant sa poursuite du troisième appareil lorsque celui-ci se dirigea vers l’espace aérien international ». Sur une nouvelle question, il commente qu’il a négligé depuis le début les données des radars américains parce que le chef de la Commission de l’OACI lui a dit personnellement qu’au début de l’enquête, cinq agences américaines avaient remis cinq coordonnées différentes. « Le gouvernement pourrait mettre un terme à la controverse en divulguant l’information du satellite qui, ce jour, couvrait la zone, ajoute-t-il. S’il ne l’a pas fait jusqu’ici, c’est que ça ne l’intéresse pas. »

On ne pariera pas ici que Trump et ses acolytes vont entreprendre de révéler ces données aujourd’hui.

Somme toute, en intervenant lors du débat public du Conseil de sécurité de l’ONU, à New York, le 26 mai 2026, le ministre des Affaires étrangères cubain Bruno Rodríguez Parrilla, ne dit pas autre chose que ce qu’affirmèrent, dans les années 2000, l’expert militaire étatsunien Buchner, les divers témoins de la défense, Gerardo Hernández lui-même et ses avocats : « L’inculpation du chef de la Révolution cubaine, le général Raúl Castro Ruz, est un acte moralement infâme et juridiquement arbitraire en raison de l’abus de compétence des tribunaux américains, de la manipulation du lieu du crash de l’avion survenu dans l’espace aérien et maritime cubain ; des missions terroristes et illégales qu’il a fréquemment menées, en violation du droit américain ; de l’impunité et de la complicité des autorités américaines ; et du mépris du droit des États à la légitime défense. Il s’agit d’une décision frauduleuse, motivée par des considérations politiques, visant à tromper les citoyens américains et les étrangers, trente ans après les événements, dans le but ignoble de les amener à soutenir une aventure militaire contre Cuba pour parvenir à un “changement de régime” ou à une “reconstruction nationale” », comme ils l’appellent par euphémisme aujourd’hui. »

Quant à Raul, l’Histoire l’absoudra.


FIDEL CASTRO ET LES CINQ, UNE FOIS QUE TOUS
 ONT ÉTÉ LIBÉRÉS ET ONT REGAGNÉ CUBA.


RAÚL CASTRO DÉCORE RENÉ GONZÁLEZ DEVANT SES QUATRE CAMARADES
(ÉGALEMENT HONORÉS). DE GAUCHE À DROITE : GERARDO HERNÁNDEZ,
RAMÓN LABAÑINO, ANTONIO GUERRERO ET FERNANDO GONZÁLEZ.





Notes :

[1] Le destroyer « USS Gridley », le ravitailleur « USNS Patuxent », les avions F/A-18 Super Hornets, EA-18G Growlers, E-2D Hawkeyes et les hélicoptères MH-60 Seahawk.

[2] Toutes les citations non sourcées se référant aux années 1990 et 2000 sont extraites du dossier réalisé par l’auteur après enquête exhaustive en vue de rédiger l’ouvrage Cinq Cubains à Miami (Don Quichotte, Paris, 2010).

[3] El Nuevo Herald, Miami, 15 juillet 1995.

[4] Elle lui est rendue… six mois après !

[5] René Gonzalez (7 octobre 2011) et Fernando Gonzales (27 février 2014) ont été libérés après avoir purgé leur peine. Gerardo Hernández, Ramón Labañino été Antonio Guerrero le furent le 17 décembre 2014, dans le cadre d’une négociation avec l’administration de Barack Obama et d’un échange de prisonniers.

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 AFFICHE DE LA CAMPAGNE
LIBERTÉ POUR LES CINQ CUBAINS

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