vendredi, août 11, 2006

Chili, le déclin de Valparaiso

Nous sommes à Valparaiso. "Ici, dit un historien, on fait comme si l'histoire n'avait pas existé." Ronald Smith, notre interlocuteur, est un Chilien au nom anglais, comme beaucoup de ses compatriotes nés dans ce port du Pacifique où tant de marins britanniques débarquèrent après avoir doublé le cap Horn. Il est professeur à l'université de Valparaiso et directeur de la radio de cette institution. Il se définit comme un "Porteño" pur sucre, comme l'on nomme ici les habitants de Valparaiso, un enfant de cette ville à nulle autre pareille. Il prononce son nom comme il se lit en castillan. "Esmit", dit-il en vous serrant la main.

Esmit, donc, affirme que les Chiliens en général et les Porteños en particulier "continuent à nier l'histoire car celle-ci leur fait honte. Quand elle s'est accomplie, nous avons préféré regarder ailleurs, faire comme si de rien n'était. C'est ainsi que nous sommes devenus les champions de la litote. Quand nous évoquons le 11 septembre 1973, nous parlons toujours de pronunciamiento militaire pour ne pas dire coup d'Etat." Il parle d'un type nommé "le gitan Rodriguez" qui chantait jadis : "Je suis né ici simplement/Et je n'ai jamais su l'histoire de Valparaiso."
C'est ainsi pour tous les Porteños, dit notre historien. Personne ne sait même quand et par qui la ville fut fondée, c'est une énigme que personne ne cherche vraiment à percer. En ce sens, Valparaiso est à l'image du Chili, qui pourtant avance à contretemps du reste du pays, elle si pauvre aujourd'hui alors que le Chili va bien, elle qui fut si prospère quand ce dernier n'était que le cul-de-sac du monde, comme une île perdue coincée entre la mer et les montagnes, étirée tout en longueur. "Ma maigre patrie", disait Pablo Neruda.
"Nous occultons l'histoire, poursuit Ronald Smith, nous n'assumons pas notre passé. Nous minimisons les événements quand la vérité est trop dure à affronter." Ainsi, rien n'indique que c'est ici, à Valparaiso, qu'a commencé le coup d'Etat, à l'aube du 11 septembre 1973, quand l'infanterie de marine prit position dans la ville alors que le calme régnait encore à Santiago, la capitale.

Rien n'indique non plus que les deux protagonistes les plus marquants de l'histoire chilienne contemporaine, le général Augusto Pinochet et le président Salvador Allende, sont tous les deux des enfants de Valparaiso. Le premier y est né le 25 novembre 1915 et le second le 26 juin 1908. Pinochet et Allende ont étudié dans la même rue, l'avenida Colon. Allende fut collégien au lycée public Eduardo de la Barra et Pinochet élève d'une école de curés français, El Sagrado Corazon, à deux pâtés de maisons.

Aucune plaque commémorative, pas même un graffiti vengeur sur les murs des deux établissements. La seule trace visible de l'histoire récente est l'immeuble du Congrès, une structure pesante. Par amour pour sa ville natale, à moins que ce ne soit par haine de la représentation parlementaire, c'est ici que Pinochet a installé le pouvoir législatif, dans un quartier assez désolé. Cet éloignement de la capitale suscite un absentéisme alarmant, lequel serait la véritable cause du peu de lois que produit le Chili, la plupart n'étant pas validées faute d'atteindre le quorum de députés exigé.

Valparaiso, selon Smith, est un amphithéâtre, un demi-cercle qui escalade le paysage. "La ville est la spectatrice et la mer est l'actrice de l'histoire", cette "mer tranquille qui te baigne et te promet un futur splendide", dit un sonnet de l'hymne national. C'est grâce au trafic maritime que la ville fut prospère, et le déclin du port, après la construction du canal de Panama, marque le début de sa décadence. Pourtant Valparaiso regarde la mer de loin, sans jamais s'en approcher.

Les vagues de l'histoire meurent au pied des collines. Pour comprendre la ville, il faut donc prendre du recul. Il faut abandonner les rues du centre, ses trottoirs étroits, ses bistrots bon marché, ses vieux édifices splendides et crasseux, il faut sortir des galeries marchandes un peu louches où se concentrent les coiffeurs, les cinémas pornos et cette invention chilienne que sont les cafes con piernas, littéralement des "cafés avec des jambes", étonnantes cafétérias populaires où l'on prend un express au comptoir servi par des jeunes femmes en bikini qui vous embrassent gentiment sur la joue pour vous dire bonjour.

Il faut quitter cet aimable enfer, donc, et monter au paradis (Va al paraiso, "vas au paradis", est une bénédiction à l'origine du nom de la cité), escalader les collines, les cerros auxquels on peut accéder par ces ascenseurs qui sont à la ville ce que la tour Eiffel est à Paris. Là-haut, tout est calme. Les maisons, des plus jolies villas aux plus misérables masures faites de tôles ondulées rongées par la rouille, voient l'océan au loin. Si personne dans les hauteurs ne vous invite à regarder par sa fenêtre, il suffit d'aller chez Pablo Neruda pour profiter du point de vue.

La maison du poète, la "Sebastiana", est aujourd'hui un musée. Et ce musée, une merveille de couleurs, de peintures marines, de verreries anciennes, donne raison à Smith quand il affirme qu'à Valparaiso on peut effacer les traces de l'histoire, si celle-ci dérange.

Neruda, qui fut un aimable diplomate, un communiste élégant et un poète génial, est mort d'un cancer quelques jours après le coup d'Etat du 11 septembre. Les militaires, après son décès, mirent sa maison à sac. Mais, en bons soldats, leur forfait fut commis sans désordre, les objets et oeuvres d'art furent dûment catalogués et conservés dans les entrepôts des casernes. Tout fut restitué au retour de la démocratie, et la maison apparaît aujourd'hui comme si elle n'avait jamais été agressée. "Ah ! C'est très chilien, ça", s'exclame Smith.
Ici, pourtant, l'histoire peut se lire tous les jours. Il existe à Valparaiso le vigile du temps, un journal, El Mercurio de Valparaiso, qui est le plus ancien quotidien du monde en langue castillane. Son premier numéro date du 12 septembre 1827.
Déjà, à l'époque, les nouvelles ne sont pas très bonnes. Au théâtre de la ville, lors du quatrième acte d'une "sublime tragédie", écrit le rédacteur, un certain Fallarton, officier de la marine de Sa Majesté britannique, ordonne à un citoyen, "sur un ton menaçant et insolent", de lui laisser son siège. Ledit citoyen refuse, "comme il est naturel, note le Mercurio, mais sans se départir de la modération et de la décence exigées par les lieux." Très vite, la bagarre est générale et le commandant de la place ordonne l'arrestation du marin anglais, que deux soldats chiliens sont chargés de maîtriser. Fallarton tue l'un d'eux d'un coup de pistolet.
Le criminel s'enfuit, mais plusieurs de ses camarades sont arrêtés. Interviennent alors le gouverneur de la ville, le consul britannique et le commandant de la frégate Doris, qui demande la liberté de ses marins. Le gouverneur obtempère, et "l'on note, précise le journal, le mécontentement du peuple, qui estime que cette affaire s'est conclue d'une manière humiliante pour la nation".

Voici alors que la troupe anglaise débarque du navire. "Un cri d'alarme générale se fait entendre d'un extrême de la ville à l'autre et messieurs les commissaires de guerre et de marine, don Victorino Garrino et don Joaquin Ramirez, courent vers la caserne de l'artillerie et arment les soldats et les citoyens." Le journaliste du Mercurio nous informe qu'en "peu de temps tout était fin prêt pour sauvegarder l'indépendance nationale et couvrir de honte et de terreur les impudents qui eurent la téméraire arrogance de provoquer notre intrépidité".
Aujourd'hui, c'est plus calme. Les seules traces de l'influence britannique sont, à l'exception de l'ami Esmit et de ses semblables, quelques immeubles aux colonnades décrépies du centre-ville et de jolies maisons victoriennes sur les collines, souvent transformées en bed and breakfast avec des vues sur la baie à vous donner le vertige et un horrible café soluble au fond d'une tasse pour petit-déjeuner.

Pour le visiteur un peu las qui voudrait boire un verre au niveau de la mer, il reste toujours El Tradicional Bar Ingles, au 851 de la rue Lord-Cochrane, une bonne maison à l'ancienne, avec un vaste comptoir en bois verni, des gravures de batailles navales, des nappes blanches, du rosbif rouge et un vieux barman aux joues fraîches et aux cheveux blonds sans doute raccourcis par son voisin le coiffeur spécialisé en corte naval, la coupe réglementaire de la marine. Avec son noeud papillon et sa chemise à manches courtes, le barman est un Chilien à tête d'Anglais. En bon Anglais il n'a d'ailleurs jamais froid, même quand, comme aujourd'hui, la ville grelotte dans une brume glaciale venue de l'océan.

Signe des temps : le bar n'a plus beaucoup de clients et le Mercurio n'a pas beaucoup de bonnes nouvelles à annoncer. Le journal ne dit plus qu'il est "mercantile, politique et littéraire", ni que " se publieront tous les avis qui nous seront adressés à cette fin, en quelque idiome étranger qu'ils soient". Ici, déclare le rédacteur en chef, Alfredo Larreta Lavin, "la vie n'est pas simple". La mort non plus du reste, si l'on en croit l'enseigne d'une entreprise de pompes funèbres de l'avenue Colon : "Funerario Divino Corazon de Jesus, facilités de paiements."
Larreta Lavin est un monsieur calme qui porte un petit gilet de laine gris sans manches comme tous les hommes d'âge mûr au Chili, me semble-t-il, dès qu'arrivent les premiers froids de l'hiver austral. Il est venu à Valparaiso de sa ville natale de Talca, plus au sud, pour y faire ses études de droit - il avait raté l'examen pour l'université de Santiago - et il y est resté, sans trop savoir pourquoi. Il a fini par aimer la cité de sa jeunesse étudiante et il l'observe chaque jour avec une tendresse un peu triste, comme s'il était au chevet d'un malade opiniâtre qui résiste encore à accepter les derniers sacrements.

Ici, contrairement à Santiago où elle est mieux cachée, la misère se voit. Des mendiants aux coins des rues, des vendeurs ambulants qui étalent sur les trottoirs des bricoles pathétiques, des bistrots ouvriers, une déglingue urbaine générale. Le port n'est plus ce qu'il était et l'industrie a été aspirée par Santiago, à seulement une heure et demie de route. Le taux de chômage dans la ville s'élève à 18 %, contre 9,5 % au niveau national. Valparaiso, qui compte 280 000 habitants, a perdu, en dix ans, 10 % de sa population.

Le Chilien a la réputation d'être austère, besogneux, introverti, respectueux de l'ordre et de l'autorité, héritier des gènes de ses ancêtres obstinés qui ont mené leur voyage "le plus loin que l'on puisse aller sans tomber de la planète", comme l'écrit Isabel Allende dans un joli livre de souvenirs, Mi Pais inventado, après avoir franchi les Andes accompagnés de mules.

Le Porteño, lui, est connu au contraire comme quelqu'un d'aimable et plutôt rebelle, un enfant de marins et d'aventuriers, heureux de vivre dans une ville ouverte comme un moulin, "ce port sans porte" qu'a chanté Neruda. De fait, la ville a accueilli tout le monde, elle a lu dès la fin du XVIIIe siècle tous les livres des Lumières, qui portent en castillan le joli nom de "la Ilustracion". Beaucoup de navigateurs sont restés à Valparaiso et l'on retrouve leurs traces aujourd'hui. Des Allemands (le restaurant Hamburg sert toujours de la choucroute et des saucisses), des Italiens (leur école, sur l'avenue Pedro-Montt, dont l'architecture fasciste mériterait une inscription aux monuments historiques du Cône sud, est sur le point d'être détruite pour faire place à un supermarché), des Français, qui fondent des collèges religieux, et des Anglais donc, dont l'influence fut si grande que la première dette extérieure du Chili fut celle du pays envers la Grande-Bretagne.

Toutes ces communautés organisent leurs brigades de pompiers, leurs fanfares, leurs églises, jouent des pièces de théâtre, forment des clubs. "La ville était une splendeur, nous dit Smith. Elle était gaie, elle abritait un nombre considérable de bars à marins, avec filles et musique. Le dernier d'entre eux, le Roland Bar, a fermé ses portes il y a peu."

Le déclin de Valparaiso commence avec l'ouverture du canal de Panama, "et la triste vérité, c'est qu'il continue encore aujourd'hui", remarque Larreta Lavin. Le début du XXe est ainsi le début de la fin de la prospérité de la ville. Et la fin n'est pas très belle à voir. Mais c'est aussi le début du rebond, jure un économiste optimiste (ils sont rares), ancien ministre régional de l'économie et, lui aussi, amateur de la petite laine sans manches : "Nous remontons la pente !"
Cet économiste s'appelle Alejandro Corvalan et il est persuadé qu'il existe pour Valparaiso une issue de secours : "l'économie du patrimoine". Ce patrimoine, que l'Unesco a reconnu propriété de l'humanité, Corvalan le définit comme un bien unique, non reproductible, le moteur d'une nouvelle économie émergente où se mêleraient le tourisme, les services et l'industrie de la communication.

"Nous sommes comme les chiens des rues", nous dira Ronald Smith pour parler de l'avenir, évoquant ces bêtes qui errent dans la ville. "Ils sont à notre image, astucieux, prudents, sans agressivité, ils cherchent à se nourrir. Ils sont comme nous, sans histoire et préoccupés par leur survie."
Michel Faure
Article paru dans Le Monde l'édition du 16.07.2006