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| MEMBRES DU GOUVERNEMENT DU NOUVEAU PRÉSIDENT CHILIEN, JOSÉ ANTONIO KAST, LORS DE LA CÉRÉMONIE DE PRÉSENTATION OFFICIELLE DU GOUVERNEMENT À SANTIAGO, LE 2 JANVIER 2026. PHOTO DIEGO ANDRES REYES VIELMA |
Au Chili, le président élu, José Antonio Kast, présente un gouvernement d’« indépendants » très marqué à droite / Le premier chef d’État d’extrême droite chilien depuis la fin de la dictature a confié la défense et la justice à deux anciens avocats d’Augusto Pinochet, tandis qu’une militante anti-IVG a été nommée au ministère des droits des femmes. [«Un pays gouverné par ses propriétaires»]
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Le Monde
Par Anaïs Dubois (Buenos Aires, correspondance) Publié hier à 09h17, Temps de Lecture 4 min.
c’est dans la torpeur de l’été chilien, tandis que les regards sont tournés vers les incendies qui se propagent dans le pays, que le président élu, José Antonio Kast, a dévoilé, mardi 20 janvier, la composition de son futur gouvernement. Alors qu’il avait promis de former un gouvernement représentatif des partis de droite et d’extrême droite qui l’ont soutenu au second tour le 14 décembre, l’équipe composée par l’ultraconservateur de 60 ans fait la part belle aux « indépendants » avec peu d’expérience politique et à des poids lourds des milieux d’affaires.
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| La Maison-Blanche a publié une photo générée par intelligence artificielle de Donald Trump tenant la main à un manchot. PHOTO MAISON-BLANCHE |
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« Ce cabinet ne naît ni de quotas, ni de calculs, ni de pressions. Il naît d’une conviction profonde et d’une vocation commune : toujours placer le Chili au premier plan », a déclaré José Antonio Kast, qui deviendra, lorsqu’il prendra ses fonctions, le 11 mars, le premier chef d’Etat d’extrême droite du Chili depuis la fin du régime d’Augusto Pinochet (1973-1990), tenu pour responsable de plus de 3 000 morts ou disparus.
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Les projecteurs sont braqués sur le début de son mandat, au cours duquel des mesures fortes sont attendues sur les principales préoccupations de la société : la sécurité, l’immigration et l’économie. José Antonio Kast dit avoir constitué un « gouvernement d’urgence » pour « des temps difficiles ».
Alors que les autres partis de droite paraissent faiblement représentés et que celui du libertarien d’extrême droite Johannes Kaiser, arrivé en quatrième position lors du premier tour en novembre 2025 avec 13,94 % des voix et disposant d’un groupe de députés, n’y figure pas, ce gouvernement soulève des doutes quant à sa capacité à mettre en œuvre ses mesures. José Antonio Kast devra en effet composer avec un Parlement où il a besoin du soutien de l’ensemble de la droite.
Mais, « au-delà de cette absence [du Parti national libertarien de Johannes Kaiser], toutes les droites sont représentées. (…) Les “indépendants” sont des indépendants en trompe-l’œil. Car même s’ils ne sont pas encartés, ils viennent vraiment du sérail de la droite », analyse Antoine Maillet, politologue et professeur associé à la faculté de gouvernement de l’université du Chili. Il estime que, dans le système présidentiel chilien, José Antonio Kast ne devrait pas rencontrer de difficultés à trouver les majorités nécessaires à son programme « en construisant des coalitions texte par texte ».
« Acte de négationnisme brutal »
Sur les 24 ministres annoncés, certains profils ont provoqué un tollé auprès de la société civile. La nomination de Fernando Barros, 68 ans, et Fernando Rabat, 53 ans, deux anciens avocats du dictateur Augusto Pinochet, aux portefeuilles de la défense et de la justice, inquiète particulièrement les défenseurs des droits humains et les proches de victimes de la dictature.
Si José Antonio Kast avait pris soin de modérer son discours et de minimiser ses liens avec le pinochétisme lors de sa campagne, ces nominations « montrent, notamment à la droite la plus dure, que ce gouvernement est le leur, en les plaçant en plus à deux ministères-clés pour ce qui est à venir, la justice et la défense », ajoute le politologue.
Marta Cisterna Flores, directrice de la fondation Casa memoria José Domingo Cañas, érigée sur le site d’un ancien centre de torture et d’extermination de l’ère Pinochet, y voit un « acte de négationnisme brutal et d’apologie du terrorisme d’État ». Elle estime que le travail de mémoire sur les crimes de la dictature fait face à un « danger sérieux », alors qu’elle redoute « des mesures permettant la libération du peu de tortionnaires qui ont été jugés au Chili et des coupes budgétaires » visant « à restreindre l’action des organismes de défense des droits humains et de mémoire », sous la tutelle du ministère de la justice.
Autre désignation qui fait polémique : celle de Judith Marin, enseignante évangélique de 30 ans, au ministère de la femme et de l’équité de genre. Cette dernière, issue du Parti social-chrétien (extrême droite conservatrice), a présidé le groupement des Jeunes chrétiens évangéliques de l’université de Santiago du Chili et s’était activement opposée à la loi dépénalisant l’avortement en cas de viol, de danger pour la mère ou de non-viabilité du fœtus, des situations actuellement prévues par la loi chilienne approuvée en 2017.
« C’est un panorama inquiétant. Ce choix répond à une volonté de livrer une bataille culturelle », analyse Jennifer Alfaro, avocate et coordinatrice des études de l’organisation féministe Corporacion Humanas, qui assure que les mouvements féministes seront « en alerte » et qu’ils n’accepteront « aucun retour en arrière ». L’avocate, qui n’est pas surprise par la nature de ce gouvernement, refuse de juger la future ministre sur ses convictions religieuses ou personnelles, mais « sur les orientations qu’elle prendra », tandis qu’un projet de loi pour la légalisation de l’avortement poursuit en 2026 son parcours parlementaire.
Pour Sofia Donoso, sous-directrice du département de sociologie de l’université du Chili, « ces désignations visent à tranquilliser un électorat qui aurait pu craindre que ce futur gouvernement ne soit trop modéré ou tirant vers le centre ». Mais ce n’est pas le seul objectif. D’après la sociologue, José Antonio Kast cherche également à « réactiver le clivage autour de l’“estallido social” [“explosion sociale”, vaste mouvement de contestation du système néolibéral qui a eu lieu entre octobre 2019 et mars 2020] et du processus constituant [qui a échoué] afin de regrouper au-delà de sa base et d’assurer une continuité à son projet ».
Anaïs Dubois (Buenos Aires, correspondance)
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