mardi, avril 29, 2025

MOINS D'EAU, MÊME RENDEMENT : LE PARI DURABLE DU RIZ CHILIEN

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VUE AÉRIENNE D'UN CHAMP DE RIZ PENDANT LA RÉCOLTE À ÑIQUEN,
DANS LA RÉGION DE ÑUBLE, LE 9 AVRIL 2025 AU CHILI
 PHOTO RAUL BRAVO

Moins d'eau, même rendement : le pari durable du riz chilien / Dans les plaines du sud du Chili, de plus en plus touchées par la sécheresse, une expérimentation ouvre de nouvelles perspectives pour la culture du riz, grâce à une variété capable d'assurer de bons rendements avec moins d'eau face aux climats extrêmes.

 Challenges avec l'AFP 29 avril 2025 

LECTURE 3 MIN

Pendant des millénaires, l'humanité a inondé ses rizières, afin de protéger les plants des maladies.

Mais la raréfaction de l'eau rend aujourd'hui indispensable la recherche de méthodes plus économes pour produire l'aliment le plus consommé au monde.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

L'INGÉNIEURE AGRONOME KARLA CORDERO DANS UN CHAMP DE RIZ
À SAN CARLOS, DANS LA RÉGION DE ÑUBLE, AU CHILI, LE 9 AVRIL 2025
PHOTO RAUL BRAVO

À Ñiquen, dans la région de Ñuble, à 400 kilomètres au sud de Santiago, Javier Muñoz avait l'habitude d'inonder ses rizières. Désormais, grâce à une expérimentation, il a réduit de moitié sa consommation d'eau, tout en obtenant une récolte abondante.

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"La culture du riz a toujours été inondée, un changement aussi profond est historique", note auprès de l'AFP l'ingénieur agricole de 25 ans.

Alors que le Chili subit depuis 15 ans une sécheresse inédite, liée au changement climatique selon les experts, Karla Cordero, ingénieure agronome de l'Institut national de recherche agricole (INIA), a mis au point une nouvelle variété de cette céréale, Jaspe, issue du croisement de semences chiliennes et russes, plus résistante aux conditions extrêmes.

DES AGRICULTEURS ENSACHENT LE RIZ RÉCOLTÉ À ÑIQUEN,
 DANS LA RÉGION DE ÑUBLE, AU CHILI, LE 9 AVRIL 2025
PHOTO RAUL BRAVO

Grâce à cette nouvelle variété non transgénique, issue d'un long processus de sélection, elle a pu mettre en œuvre le Système de riziculture intensive (SRI), une technique développée dans les années 1980 visant notamment à réduire l'inondation des rizières.

Souvent jugé trop exigeante à mettre en place, elle a démontré son efficacité lors de son association à cette variété mieux adaptée au stress hydrique.

- "Approche prometteuse" -

"Nous avons réalisé qu'il était possible de produire du riz sans inonder. Et malgré l'utilisation de moins de semences, obtenir la même production qu'avec un système traditionnel", explique Karla Cordero.

 UN CHERCHEUR PÈSE DU RIZ À L'INSTITUT NATIONAL DE RECHERCHE
AGRICOLE (INIA), DANS LA RÉGION DE ÑUBLE, AU CHILI, LE 10 AVRIL 2025
PHOTO RAUL BRAVO / AFP

Jaspe résiste mieux "aux tempêtes, aux inondations, aux vagues de chaleur", ajoute-t-elle, en observant des épis dorés dans les rizières de la famille Muñoz.

Semée en rangs espacés de 30 cm, la nouvelle variété à grain long n'a nécessité que la moitié des 2.500 litres d'eau généralement requis pour produire un kilo de riz.

Chaque graine a donné une trentaine de plants, soit près de dix fois plus qu'une culture classique.

L'objectif est de faire du Chili un modèle pour les régions "où on produit de grandes quantités de riz et où il y a des sécheresses", note Mme Cordero.

VUE AÉRIENNE DES CULTURES EXPÉRIMENTALES DE RIZ DE L'INSTITUT DE
RECHERCHE AGRICOLE (INIA)  À SAN CARLOS, DANS LA RÉGION DE ÑUBLE, AU CHILI,
 LE 10 AVRIL 2025
PHOTO RAUL BRAVO
En coordination avec l'Institut interaméricain de coopération pour l'agriculture, la technique sera testée prochainement au Brésil - plus grand producteur de riz des Amériques, en Uruguay et en Équateur.

Depuis une dizaine d'années, l'économie d'eau dans la culture du riz est une priorité également "en Amérique du Nord et dans plusieurs pays d'Asie de l'Est et du Sud-Est", souligne Robert Zeigler, directeur de l'Institut international de recherche sur le riz.

Au Japon, des semences sont développées pour faire face aux températures élevées, mais "pour qu'une nouvelle variété soit commercialisée, il faut quelques années de développement", note Makiko Taguchi, experte en riziculture à l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

DU RIZ NOIR CULTIVÉ À L'INSTITUT NATIONAL DE RECHERCHE AGRICOLE (INIA)
À CHILLAN, DANS LA RÉGION DE ÑUBLE, AU CHILI, LE 9 AVRIL 2025
PHOTO RAUL BRAVO

Le projet chilien constitue "une approche prometteuse pour améliorer la production de riz tout en réduisant l'impact sur l'environnement", note-t-elle en outre.

Le riz est responsable de 10% des émissions mondiales de méthane, selon l'organisation onusienne. Fréquemment associé aux vaches, ce gaz à effet de serre est également généré par des bactéries qui se développent dans les rizières inondées.

Contrairement à la tendance observée au Chili, où la sécheresse a réduit la culture du riz, la famille Muñoz multipliera sa production la saison prochaine.

Et alors que Jaspe prend son envol, avec une commercialisation prochaine sur le marché national après avoir obtenu en 2023 le feu vert du ministère chilien de l'Agriculture, Mme Cordero pense déjà à son prochain défi : cultiver du riz dans les terres désertiques d'Arica, dans l'extrême nord du Chili.

«Arroz con palitos»

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mercredi, avril 23, 2025

«TOYA» MARCELLE AUCLAIR

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L’AUTEUR MARCELLE AUCLAIR, C. 1920.
PHOTO  BERENICE ABBOTT 
 
TOYA / La novela del amor doliente. Marcelle Auclair publia cet ouvrage, son premier roman, à Santiago, pendant l’année 1923. Née à Montluçon en 1899, cette écrivaine française vit au Chili depuis l’année 1906. Elle retourne en France en 1924. Réécrit en français et intitulé Toya, cet ouvrage est publié par Gallimard en 1927. Il est réédité en 2022 par Les Lapidaires (préface de Laurence Campana). La trame (le journal intime de Victoria Urquiza Iturbe) se déroule dans un milieu social aisé. Propriétaires fonciers de souche castillane et basque, domestiques soumis, vie quotidienne régie par la religion, malgré son atmosphère conservatrice cet ouvrage montre, néanmoins, entre lignes, quelques brins de contestation, prélude d’une éventuelle rébellion. [Livres]
Georges   Aguayo 
COUVERTURE DE TOYA /
MARCELLE AUCLAIR / 
 GALLIMARD /
 PARUTION 01-01-1927

Marcelle Auclair écrira plus tard les biographies de Sainte Thérèse d’Avila et de Jean Jaurès. Elle deviendra aussi traductrice en français de l’œuvre de Federico Garcia Lorca. Membre de l’équipe fondatrice (1937) du magazine féminin Marie Claire, en 1962 elle publie : Le livre noir de l’avortement. Une compilation des témoignages qui, concernant ce problème sociétal, donne la parole à des voix qui jusque-là restaient silencieuses.
COUVERTURE DE TOYA / MARCELLE AUCLAIR /
 LES LAPIDAIRES /  PARUTION  29 AVRIL 2022

 
Ses grands-parents et son père l’appelèrent Victoria. Sa mère ne put pas faire valoir le choix qu’elle avait fait pour sa fille. Qu’elle en rêvât même ! Ce prénom antipathique et autoritaire est donc resté. Sa grand-mère paternelle portait le même. Cette femme habituée à commander déclara à sa naissance : elle portera mon prénom et sera belle. La réalité en voulut une autre chose. Certes, elle s’appelle Victoria, mais elle est laide. Une bien triste destinée, en effet. Les années passent.   Quand elle atteint l’âge d’être scolarisée, ses parents l’inscrivent dans une école catholique. Elle n’est pas à l’aise dans cet établissement, car, ses condisciples ne l’aiment pas et elles pensent que c’est une hypocrite. Elles ont quelques arguments pour dire cela. Son livret scolaire est médiocre, mais elle a une bonne note en conduite. À cause de celle-ci, même si elle n’a jamais dénoncé personne, ses condisciples disent que c’est une rapporteuse. Toujours complexée par son physique, même si elle ne regarde jamais le visage, les miroirs sont interdits dans l’école, elle sait très bien qu’elle est laide. Pour se débarrasser de tous ces tracas, et enfin pouvoir avoir la paix, un jour elle implore à la Vierge de la rendre belle. Son confesseur désapprouve cette demande, afin de punir sa vanité, il lui inflige une pénitence. Son père étant décédé assez tôt, sa mère, femme un peu grassouillette, mais dotée d’une certaine beauté, mène une vie oisive et insouciante. Souvent elle reçoit ses amies à la maison. Dans l’imposante salle à manger de la maison, elles prennent une abondante collation. Mais zut ! Certaines ont quelques difficultés pour manger, à cause du mauvais état de leurs dents. Parfois, à sa mère ça lui arrive d’avoir des accès de tendresse. Avec sa sœur Silvia, elles reçoivent donc sa déclaration d’amour. Elle les embrasse et les serre si fort qu’elle les étouffe presque. Victoria n’aime pas ces débordements d’affection ; plutôt exceptionnels, puisqu’une gouvernante s’occupe de deux filles. Les domestiques occupent, en fait, une place très importante dans la famille, surtout la pâtissière… Chagrinée toujours par sa laideur, Victoria a la tendance à rester dans les coins ombragés. Elle aimerait bien avoir des amis, mais sa maladresse et la peur du ridicule l’empêchent d’en avoir. — Néanmoins ; lorsqu’elle se lève d’une chaise, elle craint que sa culotte tombe… — Dans sa solitude, elle ne peut guère compter avec le réconfort de sa mère. Avec celui de sa grand-mère non plus, cette dernière, femme très mondaine et superficielle, préfère plutôt la beauté de Silvia. Pourquoi ne sourit-elle pas à Pancho Vergara ou à Cucho Fernández ? À ton âge, tu devrais déjà avoir un petit ami, lui dit souvent madame Victoria. À vrai dire, elle est déjà amoureuse de Pancho Vergara, mais lorsqu’elle le rencontre ses jambes tremblent et elle ne sait pas quoi lui dire. Cette situation gênante ne l’empêche pas toutefois d’avoir quelques fantasmes. À partir de l’âge de vingt ans, elle se rapproche quelque peu de Silvia et elle s’occupe de la maison, également. Son confesseur a pu discipliner la sensualité de ses quinze ans, la mauvaise humeur, elle n’essaie guère d’être gentille, a pris la place de sa passion pour Pancho Vergara. Quand elle va à l’église, elle prie pour les âmes des parents décédés, mais la présence massive des vieillards décrépits l’insupporte, car, après tout, elle a envie de vivre.

COUVERTURE DE LA VIE DE SAINTE THÉRÈSE D'AVILA/
MARCELLE AUCLAIR / EDITIONS DU SEUIL 1950

MARCELLE AUCLAIR, «UN MIROIR, UN SOURIRE»,
MARIE-CLAIRE, 1er  FÉVRIER 1942
Quand elle dort, elle rêve que son oncle Joaquín lui offre des roses blanches. Un rêve coupable, puisqu’ils ont un lien familial et en plus, il est marié. Tandis que ses amies se marient, elle rêve toujours d’être flattée et désirée. Elle pense qu’elle saurait rendre son mari heureux, mais manque de chance, personne ne le remarque. Quand elle va à une fête souvent l’hôtesse de maison demande à un jeune invité de se sacrifier, pour qu’elle puisse danser. Dans la piste, toujours maladroite, elle lui marche sur les pieds. Le jeune homme a une seule envie : la ramener dans son fauteuil. Elle habite à côté de la colline Santa Lucia. Le matin, elle regarde depuis sa fenêtre comme les domestiques marchandent avec les vendeurs ambulants. À midi pile, on entend un tir de canon. Tandis que sans la rue les jeunes filles se signent, son esprit pieux imagine un savoureux pot au feu. Après cela, ces mêmes jeunes filles tournent la tête pour sourire à leurs admirateurs, elle ne peut que regarder la rue avec des yeux tristes. Pendant les vacances estivales à la campagne, elle s’ennuie encore plus. Comme l’amour ne vient pas vers elle, cette propriété familiale, allant de la mer à la montagne, ne l’intéresse guère. Elle continue à ruminer des rêves tout le temps. À vingt-quatre ans, pendant une petite huitaine de jours, elle croit enfin être aimée. Un contact physique, même un baiser, deux petites choses qui purent l’émouvoir. À présent, il ne lui reste qu’un souvenir fugace et triste, mais sans amertume, pour l’homme qui lui fit l’aumône d’un mensonge. Bien plus chanceuse en amour, sa sœur Silvia finit pour épouser Hernán Arriagada… (à trente-quatre ans, Victoria est déjà une « vieille fille.)  Le temps est passé et elle n’a pas vu sa sœur grandir. Sa grand-mère l’avait pris sous son aile, afin de lui transmettre un certain savoir-faire féminin : coquetterie, superficialité, manipulation des hommes. Témoin obligé de leurs fiançailles, les effusions physiques de sa sœur et Hernán la lassent. Elle demande donc à son confesseur si elle doit la surveiller. « Avec discrétion », lui répond l’homme d’Église. Leur mariage accompli, le nouveau couple vient s’installer dans la maison. Cette situation la trouble énormément, elle n’est pas habituée à une présence masculine, depuis longtemps elle vit seulement avec des femmes. Comme elle s’occupe des affaires de la maison, son trouble s’accroît davantage quand Silvia lui demande de ne pas quitter des yeux les vêtements de son mari. Leur mère décède peu de temps après. Avant de mourir, elle lui démontre une certaine tendresse. Malgré ce rapprochement, un peu tardif, Victoria l’imagine bien dans le Purgatoire, lieu de passage obligé pour son âme. Un jour, elle apprend que son beau-frère fait bâtir une maison dans un nouveau quartier résidentiel. Ce projet déplaît lui énormément, car elle pense que, harcelée par le souvenir des morts, elle va rester dans la vieille maison. Comme cette perspective l’angoisse, elle ne dort plus et finit pour tomber malade.   Prévenue par une domestique, Silvia lui rend visite dans son habitation. Elle se faisait du souci pour rien, en fait. Silvia l’informa que dans la nouvelle maison, elle aurait un endroit pour elle. Le lendemain, nouvel agacement de sa part   : puisqu’elle a déjà une certaine expérience, Silvia voudrait qu’elle gère la maison.

COUVERTURE DE LA VIE DE JEAN JAURÈS
OU LA FRANCE D'AVANT 1914
MARCELLE AUCLAIR / EDITIONS DU SEUIL 1954

La gêne occasionnée par sa présence serait atténuée par son savoir-faire dans la matière. Quand elle lui pose la question, Silvia lui répond qu’une personne, jeune et dynamique, est déjà engagée pour ce poste. Après le déménagement, Victoria reçoit un petit héritage, avec cet argent, elle achète des meubles et fait tapisser les murs de ses chambres. Celles-ci donnent sur un jardin ; une délicate attention de Silvia qui sait combien elle aime la végétation… Pour faire le ménage, elle engage une jeune fille. Excellente compagnie, car très vite Palmira lui raconte ses histoires d’amour, elle peut vivre, ainsi, par procuration toutes les émotions de la vingtaine. Même si elle pense que le célibat la protège des malheurs du mariage, elle n’a toujours pas renoncé à l’amour. En attendant, elle remplit ses devoirs familiaux convenablement, le moment venu, elle sera une tante affectueuse, gâteuse même. Bref : elle doit se préparer à vieillir en douceur. Une vraie sottise…  N’est-ce pas ? Elle est encore trop jeune pour se resigner à cette situation. Au bout d’un certain temps, elle demande à Silvia de lui confier à nouveau la gestion de la maison. Sa sœur se méfie un peu de son humour fantaisiste, mais finit par accepter. Un après-midi, elle travaillait dans le jardin, Silvia s’approche d’elle et la prend par la taille : « Laisse ça et bavardons un peu. » Victoria la suit en silence, sans dire un mot, elle n’est pas habituée à tant d’intimité. « Apprends-moi à tricoter, s’il te plaît, j’aurai besoin de gilets pour bébé », lui dit sa sœur. Femme laide et mal-aimée, Victoria s’en réjouit avec cette nouvelle, comme n’importe quelle femme, elle aimerait aussi être mère. Pendant tous les mois suivants, elle suit de près la grossesse de Silvia. Après sa naissance, elle prend soin de Decito. Bien qu’agréables, ces nouvelles tâches ne la comblent pas, toutefois, elle est trop jalouse de Silvia, le bonheur de sa sœur la dérange. Quand elle fait de la couture, ça lui arrive de se piquer les doigts avec l’aiguille, quand elle voit le couple ensemble. Silvia est une bonne mère, elle ne lui confie pas complètement la garde du bébé. Cessant toute activité mondaine, elle reste à la maison avec son mari. Afin que la jeune famille vive leur bonheur tranquillement, Victoria se replie dans ses chambres. Elle adopte une petite chatte pour se consoler de son malheur ;   cet animal devient le réceptacle de toutes ses frustrations, mais comme elle n’en est pas très fière, un jour elle le jette violemment par terre. 

Quand elle va dans les magasins, elle examine soigneusement la qualité et les prix des produits. Dans une boutique de fleurs, elle voit comme de jolies jeunes femmes se font arnaquer par les vendeurs. Cette mésaventure ne lui arrivera jamais à elle, douée pour toutes les choses inutiles, elle sait acheter. Mais comme les fleurs, qu’elle vient d’acheter, ne lui sont pas destinées, tout à coup, elle en ressent une jalousie atroce. Elle ne se sent pas à sa place dans la maison de Silvia et Hernán. Quand ils se promènent dans le jardin, ils essayent d’être gentils, mais, dès qu’ils s’éloignent un peu, débarrassés de sa présence agaçante, ils s’embrassent sur la bouche. Hernán reçoit souvent des invités. Quand ils viennent, Victoria s’en charge d’organiser les repas. Un jour Silvia lui annonce la visite d’un riche propriétaire terrien, un parent éloigné qui malgré ses nombreuses occupations voyage beaucoup. Benítez est gentil et poli, à table il semble satisfait du dîner. Hernán lui dit alors que tout le mérite revient à Victoria, car c’est elle qui gère la maison. Elle trouve cette scène ridicule, mais, toujours contradictoire, elle s’en veut, toutefois, de ne pas avoir mis une jolie robe. Au bout d’un certain temps les choses commencent à préciser un peu : Benítez voudrait se marier avec elle, Victoria prend sa demande au sérieux, à trente-sept ans, elle ne veut pas rater sa dernière chance. Mais toujours fidèle à elle-même, elle ne veut pas paraître trop désireuse de se marier. Quand ils sont proches, son prétendant s’appelle Julio, mais il devient Benítez quand il s’y éloigne. Son beau-frère Hernán continue à la troubler, en fait. Quand elle est trop près de lui, elle respire la bouche ouverte pour ne pas sentir l’odeur de ses cheveux. Quoique neuf, elle trouve que son espace privé est vieux et démodé.   Elle pense à la maison où elle vivrait avec Julio Benítez, elle s’imagine une chambre avec un lit double, mais sans Julio Benítez, toujours dans l’attente d’un amant, à la place d’un homme en pyjama, elle veut un papillon triomphant. Victoria rend visite à Benítez dans son domaine situé à Bellavista, l’endroit est magnifique, un joli parc entoure la maison. Ses domestiques semblent méfiants, elle doit être à la recherche d’un mari… Benítez vient de réceptionner des machines américaines. Dans le pays les choses se passent toujours comme ça : on commande les meubles en Angleterre, les robes en France, mais les machines aux États-Unis. Pendant qu’ils se promènent dans le jardin, Silvia et Hernán se tiennent la main, devinant qu’ils vont s’embrasser, elle retient ses sanglots, soudain, elle s’aperçoit que Julio est à ses côtés. Julio Benítez finit pour la demander formellement en mariage, sans exiger, toutefois, une réponse immédiate. Sa demande a lieu dans le jardin, comme, tout de suite après, Hernán s’approche d’eux, Victoria s’évanouit. On lui applique des compresses froides sur le front, et on la fait boire une gorgée de cognac. Cette balade après le déjeuner, sous le soleil, dut lui faire du mal. Julio fait preuve d’une extrême sollicitude, mais ses petits soins ne sont nullement efficaces, elle reste alitée pendant tous les jours suivants. Elle a une crise de foie, paraît-il.  Un médecin a diagnostiqué cette maladie et c’est très bien ainsi  ! Tandis qu’elle s’en remet ;   elle arrive à la conclusion qu’un mariage de raison l’aiderait à enterrer une passion illicite. Mais, après mûre réflexion c’est non, Silvia se chargea de communiquer son refus définitif à Benitez, qui en est très peiné. Victoria songe à son attirance pour Hernán et à son dégoût pour Benítez. Si ce dernier ne lui avait pas proposé le mariage, entre eux une amitié aurait pu fonctionner, après tout, elle ressentait une certaine tendresse pour lui. Le fait de regarder à Hernan ou de penser à lui, cela lui suffit pour être heureuse. Bonne sœur, elle est contente, toutefois, que Silvia et Decito puissent le rendre heureux. Sa capacité à être généreuse est admirable. Palmira vient de rompre avec son fiancé, elle devient sa partenaire dans le malheur. Sauf qu’un jour elle lui dit qu’elle va partir, Victoria, qui n’est pas d’accord avec son départ, lui en fait des reproches. Palmira considère que la maison est hantée, et que si elle ne part pas, elle n’aura jamais de mari. Victoria parvient à la retenir avec quelques cadeaux. Après cette conversation, elle tombe malade, son médecin lui prescrit des médicaments, mais elle ne les prend pas. Elle ne dort pas assez et devient désagréable avec tout le monde. Hernán commence à faire la fête et rentrer tard à la maison ; arrêtant ses bonnes intentions initiales, Victoria essaie de le distancer de son épouse. Entre-temps, Palmira, sa partenaire d’infortune, jusque-là, elle prend un nouvel amant. Un soir, Victoria, qui les espionne, voit comment elle l’emmène dans sa chambre. Elle s’approche de la porte pour écouter ce qui se passe de l’autre côté. Sa curiosité a des limites, néanmoins, sa dignité lui interdit de regarder par le trou de la serrure. Comme de toute façon, elle reste sa patronne, si Palmira passe la nuit avec son amant, le lendemain, elle se venge en l’accablant de travail. Une chose presque inévitable arriva, Palmira tombe enceinte, elle adopte alors une attitude très moralisatrice, la jeune fautive doit quitter la maison, pour apaiser sa conscience, avant que Palmira parte, elle lui donne quelques sous, toutefois. Quant à sa famille, les choses tournent pour le couple. Hernán ne sort plus le soir, mais ses amis viennent boire et jouer aux cartes à la maison. Las de cette situation, Silvia leur demande, pendant une soirée, d’écouter la musique de Liszt et la poésie d’Amado Nervo. N’appréciant guère ce changement, ils ne reviennent plus. Hernán ne se déclare pas vaincu, pour autant, il modifie encore une fois ses habitudes, maintenant il découche. Les disputes du couple deviennent féroces. Lorsque Hernan lui parle mal, par ricochet, elle s’en réjouit et aimerait même qu’il la frappe... Silvia lui fait un aveu de taille : la maternité ne la rend pas heureuse, le physique d’une femme se dégrade trop, quand elle se dispute avec Hernán, elle aimerait moins son fils, en plus. Un soir Hernán rentre à la maison complètement ivre, tenue négligée, l’air égaré. Victoria lui lave le visage dans la salle de bains, après cela, elle se rend chez Silvia. Sa sœur lui dit que ce n’est pas la première fois qu’il revient dans cet état à la maison, pour cette raison elle verrouille la porte de sa chambre. Hernán peut terminer sa soirée dans la baignoire si ça lui chante. Victoria revient alors vers Hernán, qui la touche avec ses grandes mains en lui disant : tu es pour moi comme un frère… Tandis que le couple se déchire, Victoria leur sert d’intermédiaire. Quand Hernán est ivre, elle devient sa confidente, elle ne s’en plaint pas du tout, car cette situation le rapproche de lui. Lorsqu’il part en voyage, elle attend les lettres, qu’il envoie à Silvia, avec impatiente, elle se met en colère, si sa sœur ne les lit pas dès leur arrivée. Après une absence de quinze jours, Hernán rentre enfin à la maison, au lieu de rester avec son mari, Silvia se rend à un thé dansant, habillée avec une robe fraîchement arrivée de Paris, les bras bien dénudés ! À son retour la dispute conjugale est d’une violence inouïe. Ensuite le couple s’enferme dans sa chambre pendant tout le restant de la soirée. Le lendemain, » ils reviennent réconciliés dans la salle à manger. À partir de ce jour-là Victoria a beau être une fine psychologue, cette habilité est devenue inutile. Lors des vacances estivales, comme elle a peur de rester toute seule à Santiago, elle part avec le couple à la campagne. Son séjour, dans le domaine familial, étant contraint et forcé, elle a une humeur exécrable. Le couple ne lui en tient pas rigueur, ils tolèrent son attitude déplaisante. Ils ont bien d’autres choses à faire… Hernán surveille les labeurs agricoles, Silvia fait de la couture. Victoria demande aux domestiques des nouvelles de Palmira. « Oh, madame, Palmira perdit son bébé et elle est morte aussi. À cause de sa conduite, son père refusa qu’elle reçoive des soins médicaux ».   Comme elle aimait Palmira, en apprenant cette nouvelle, elle se culpabilise beaucoup. Parfois ça lui arrive de traverser un champ où se trouvent deux taureaux attachés à un piquet. Un jour, chose prévisible, les deux bêtes se détachent et foncent vers la maison. Malgré le fait qu’elle les voit venir, elle ne prévient pas sa sœur, Silvia est renversée par les animaux. À cause de cet accident malheureux, Victoria perd connaissance pendant quatre heures. Lorsqu’elle se réveille, on la met au courant que sa sœur est hospitalisée dans une clinique de la capitale, mais qu’elle va bien, Victoria prend la décision de partir à Santiago le jour même. Se sentant déjà coupable de la mort de Palmira et de son bébé, elle veut se suicider. Une tante prend de la morphine, obtenir cette substance serait une tâche facile, sous l’effet de la drogue, elle aurait une mort douce et sans douleur. Ses intentions suicidaires restent sans suite, toutefois, elle ne passe pas aux actes. Hernán et Silvia planifient un voyage aux États-Unis d’une durée de six mois environ. 

Sa sœur voudrait qu’elle veille sur Decito, qu’elle soit comme une seconde mère pour lui. Victoria est ravie, mais, manque de chance, Decito tombe malade deux semaines après le départ de ses parents. Se sentant encore une fois coupable, elle décide de garder cette information pour elle. Le médecin lui dit que le germe du typhus peut rester latent un mois, mais fort heureusement Decito guérit. Cet enfant devient très important pour elle. Trop peut-être, de retour à la maison, ses parents font enlever le petit lit de sa chambre ;   Decito doit dormir dans sa chambre à lui. Et ce n’est pas tout, suivant les conseils du médecin, le couple partit avec leur fils à la côte.  Pour la consoler, Silvia lui assure qu’elle sera de retour à la maison pour son anniversaire. Sachant que l’enfant reviendra, Victoria se résigne à ce départ. Mais comme sa résignation n’est pas totale, la maison lui semble trop vide, elle a peur, elle broie du noir. Elle reprend alors sa pratique religieuse. Bien que les prières ne remplaceront jamais Decito, elle continue de s’adresser à Dieu régulièrement. Ne pouvant pas lui offrir une âme en paix, elle lui offre ses peines, ainsi que ses efforts pour n’aimer que lui. La date prévue pour ce retour tant attendu arrive enfin, Victoria attend son neveu avec des cadeaux et des gourmandises.   Une attente vaine, hélas. Vers cinq heures de l’après-midi, elle reçoit un message contenant les vœux d’anniversaire de Silvia et une excuse : des visiteurs sont venus chez eux sans prévenir. Inconsolable, Victoria pense que sa sœur a raison : avec un mari et une vie mondaine bien remplie, elle n’a que faire des sensibilités d’une sœur trop maniaque. Victoria rumine des idées bizarres. Le déclin physique des êtres humains (prothèses, plaies, pus) le fascine, mais comme la Croix-Rouge ne l’intéresse pas, elle préfère se réfugier dans la prière. Un abri qui en réalité ne lui sert pas à grand-chose, lorsqu’elle regarde une orange pelée elle pense aux fesses d’un ange ! Ne sachant plus si elle est folle ou maudite, elle demande à son directeur de conscience de lire son journal. Après l’avoir lu, le prêtre n’aime pas qu’elle couche son vécu sur le papier. Pourquoi se souvenir de misères que la mémoire ne peut point contenir ? Dans ses rêves cela lui arrive de voir une Vierge Marie, vêtue comme une femme ordinaire, qui lève le doigt pour souligner la gravité de ses fautes. Un douze juillet de 1920, Victoria, très fiévreuse, ne peut parler ni avaler quoi que ce soit. Les médecins décident de l’opérer le lendemain. En attendant l’opération, comme son état de santé semble critique, son directeur de conscience vient la voir. Après son départ, elle lui demande à Sainte Philomène de l’aider. Miracle ! L’abcès, qu’elle avait dans la bouche, éclate de lui-même. Derniers mots de son journal intime : dorénavant, elle va se consacrer exclusivement à Dieu. Son état de santé ne lui permettant pas d’entrer dans un couvent, elle mènera une vie monacale à la maison. Cette promesse elle la respecte scrupuleusement. Énorme déception : Decito, son neveu bien-aimé, se moque d’elle cruellement.

Commentaire et résume du texte de Georges Aguayo 


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lundi, avril 21, 2025

MORT DE FRANÇOIS : LE PAPE QUI VOULAIT RÉFORMER L’ÉGLISE CATHOLIQUE

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«Qui sont les petits anges qui accueillent
le pape François ?  / Les enfants de Gaza»
DESSIN DE PRESSE CARLOS LATUFF

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La Croix
Mort de François : le pape qui voulait réformer l’Église catholique / Mort de François : le pape qui voulait réformer l’Église catholique / Avec la mort du pape François ce lundi 21 avril, s’achève un pontificat marqué d’une volonté de réformes destinées à redonner à l’Église sa crédibilité évangélisatrice, et qui laissera une empreinte durable dans l’Église. / Le pape François est mort ce lundi 21 avril 2025 matin, à 7 h 35, à l’âge de 88 ans à Rome. Jorge Mario Bergoglio avait été élu pape en 2013. Suivez ce direct et les hommages rendus au successeur de Benoît XVI

EDITO. La Croix  / Loup Besmond de Senneville

LE PAPE FRANÇOIS, LORS D’UNE AUDIENCE
 PAPALE AU VATICAN, LE 19 MAI 2021.
 PHOTO EVANDRO INETTI

Le pape François est mort lundi 21 avril 2025 à l’âge de 88 ans.

Que retenir du pape François ? Le pontificat du 265ème successeur de Pierre vient de s’achever et un constat s’impose déjà : il laissera une trace profonde dans l’histoire de l’Église catholique. Originaire d’Amérique latine, jésuite, François aura été, à bien des égards, le pape des premières fois. Arrivé de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio aura mis au centre de l’attention de l’Église des sujets jusque-là perçus comme secondaires. Auteur d’une encyclique sur l’environnement, il n’aura aussi cessé d’appeler l’attention sur les migrants et les plus pauvres, à temps et à contretemps, quitte à agacer une partie des fidèles.

«Le gouvernement a partagé un message de
 l’évêque militaire qui a défendu les génocides
»
UNE DE PÁGINA|12
 DU 21 04 2025

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Habité par la conviction qu’il est plus facile de percevoir le centre depuis les périphéries, le successeur de Benoît XVI aura aussi multiplié les voyages dans des pays où la foi catholique est minoritaire, assumant les critiques de ceux qui l’accusaient de délaisser la Vieille Europe. De fait, il fut le premier pape à prendre acte du grand basculement de l’Église catholique en dehors de l’Occident, identifiant clairement l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique comme synonymes de son avenir.

François, un pape contre les guerres,
 pour l'écologie et en faveur des pauvres,
est décédé.
PHOTO EFE

Il aura contribué à bousculer l’Église de l’intérieur, s’attaquant à la réforme, longtemps attendue, de la Curie romaine, mais aussi à celle des finances du Vatican, et à la prise de conscience de la crise des abus sexuels. Sur ce dernier point, s’il a appelé sans relâche à une tolérance zéro, François aura aussi montré ses limites, sous-estimant longtemps certaines affaires. Le pape promoteur d’une forme de décentralisation aura aussi été, paradoxalement, celui qui aura exercé sa mission avec une autorité jugée excessive par ses critiques.

Dans quelques semaines, il reviendra désormais aux cardinaux, réunis en conclave, de décider quelle suite ils veulent réserver à l’héritage de François. Quel que soit leur choix, une chose est sûre : il ne pourra être balayé d’un revers de la main.

[ - Ñ - Cliquez sur la flèche pour visionner la vidéo ]

Argentine /Le gouvernement a partagé un message de l’évêque militaire qui a défendu les génocides. /  La négation des crimes de la dictature ne s’arrête pas, même à Pâques. / Le compte Casa Rosada a publié une vidéo dans laquelle Santiago Olivera, l'évêque qui défend la torture et la disparition de personnes, est le protagoniste du message à l'occasion de la fête religieuse. Il a notamment déclaré à plusieurs reprises que « la situation de nombreux détenus pour crimes contre l’humanité est une honte pour la République ». / PÁGINA|12

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vendredi, avril 18, 2025

« LES SEPT DERNIERES PAROLES DU CHRIST EN CROIX »

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« Le Christ tombe sur le chemin du Calvaire »
 (HUILE SUR TOILE, 1772),  PAR GIOVANNI DOMENICO
 TIEPOLO (1727-1804).
[ Pour écouter, cliquer ici ! ]
Die sieben letzten Worte unseres Erlösers am Kreuze (titre original en italien : Musica instrumentale sopra le sette ultime parole del nostro Redentore in croce ; en français : Les Sept Dernières Paroles de Notre Sauveur en Croix) est une œuvre musicale de Joseph Haydn. (Wikipédia) [«Écoutez, ça n'a rien à voir»...]
JOSEPH HAYDN
Commandée à Joseph Haydn en 1786, cette œuvre fut d'abord écrite pour orchestre (Catalogue Hoboken XX-01), puis réécrite pour quatuor à cordes (l'opus 51) en 1786-1787 (Catalogue Hoboken XX-02). Une réduction pour piano en a été faite avec l'approbation de Joseph Haydn (Catalogue Hoboken XX-03), enfin elle fut reprise par le compositeur sous forme d'oratorio (pour quatre voix solistes, chœur mixte et orchestre) en 1795-1796 (Catalogue Hoboken XX-04). La version pour quatuor à cordes est la plus fréquemment exécutée de nos jours.

Il s'agit à l'origine d'une commande pour la semaine sainte de 1786 pour l'office du Vendredi saint de l'église Santa Cueva de Cadix en Espagne : le prêtre devait citer chaque parole du Christ, suivi par un accompagnement musical. Il s'agit ainsi de l'une des premières commandes au compositeur provenant de l'étranger. Haydn complète l'ensemble par une introduction et un finale, le terremoto ou tremblement de terre. Cette première version ne comprenait donc pas de partie vocale. La création eut lieu à l'église de Santa Cueva de Cadix l'année suivante.
 

lundi, avril 14, 2025

MARIO VARGAS LLOSA, PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE EST MORT

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MARIO VARGAS LLOSA, À NEW YORK,
 LE 19 AVRIL 2001.
PHOTO HOLGER KEIFEL

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Le Monde

Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature et auteur de « La Tante Julia et le scribouillard », est mort / L’écrivain d’origine péruvienne s’est éteint à 89 ans, le 13 avril, à Lima. Chef de file des auteurs latino-américains, il considérait la littérature comme un moyen d’éveiller les consciences. [Du communisme à l'ultralibéralisme thatchérien]

Par Florence Noiville

Temps de Lecture 8 min.

il disait que la littérature « a des effets sur nos vies». Parce qu’« elle dissipe le chaos, embellit la laideur, éternise l’instant et fait de la mort un spectacle » (Eloge de la lecture et de la fiction, Gallimard, 2011). L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, chef de file des lettres hispaniques contemporaines et Prix Nobel 2010, est mort à Lima, dimanche 13 avril. Il était âgé de 89 ans.

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Que le texte « agisse » sur nous était une révélation qu’il avait eue « à 5 ans, en Bolivie ». « C’était en 1941, à Cochabamba, dans la classe du frère Justiniano », nous avait-il confié un jour, à Paris, dans son élégant appartement de la rue Saint-Sulpice. Ce choc, insistait-il, était « ce qui [lui] était arrivé de plus important dans l’existence ». Il avait compris alors qu’on pouvait éprouver physiquement une phrase. Suer sang et eau à la lecture des Misérables, se « traîner dans les entrailles de Paris avec, sur son dos, le corps inerte de Marius » ou même, avec un roman d’Alejo Carpentier, calmer sa peur de l’avion quand le whisky, les somnifères et les anxiolytiques avaient échoué (Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion, L’Herne, 2009).

C’est bien sûr cette fascination pour le pouvoir magique de la littérature qui le conduira à écrire. A s’engager. Pour tester l’effet de ses propres mots sur lui et sur les autres.

Né à Arequipa, au Pérou, le 28 mars 1936, Jorge Mario Pedro Vargas Llosa est le fils unique d’Ernesto Vargas Maldonado et de Dora Llosa Ureta. Ses parents se séparent peu après sa naissance. L’enfant passe les premières années de sa vie avec sa famille maternelle, entre le Pérou et la Bolivie. Son père ne se manifeste jamais, si bien que le garçon grandit dans l’idée qu’il est mort. Un jour pourtant, les parents décident de revivre ensemble, et le père réapparaît. Mario a 10 ans. Il fait la connaissance d’un être despotique qui, lorsqu’il a 14 ans, l’expédie à l’académie militaire Leoncio-Prado de Lima. Afin qu’il cesse de gribouiller des poèmes et devienne un homme, un vrai. Cette expérience contribue à sculpter son destin. « Avant de connaître l’autoritarisme politique, j’avais connu l’autoritarisme paternel, disait-il. Ma manière de résister fut d’entrer en littérature. »

Cette entrée, Vargas Llosa l’a superbement décrite dans La Tante Julia et le scribouillard (1977, tous les livres de Vargas Llosa sont publiés chez Gallimard). Comme le jeune « Varguitas », le héros de ce magnifique récit autobiographique, il poursuit mollement des études de droit et de lettres à l’université San Marcos de Lima. Parallèlement, il gagne quelques sols en rédigeant des chroniques de cinéma pour la revue Literatura et le journal El Comercio. A ses moments perdus, il s’essaie à l’écriture – ses premières nouvelles seront réunies dans Los Jefes (Les Caïds, 1959).

Membre de la « grande famille » latino-américaine

C’est à cette époque – il n’a pas 21 ans – que surgit dans son existence Julia Urquidi Illanes qu’il voit pour la première fois « nu-pieds et en bigoudis ». De quinze ans son aînée, Julia est sa tante. Elle arrive de Bolivie où elle vient de divorcer et a très envie d’être aimée à nouveau. « Je lui expliquai que l’amour n’existait pas, que c’était une invention d’un Italien appelé Pétrarque et des troubadours provençaux », fait dire l’écrivain à Varguitas. Comme beaucoup de personnages de Vargas Llosa, la piquante Julia ne manque ni d’érotisme ni de perversité. Elle projette d’emmener le jeune scribouillard voir un film intitulé Mère et maîtresse. Bientôt, dans le roman comme dans la vie, la tante et le neveu finissent par s’épouser malgré la différence d’âge, le lien familial et la fureur de leur entourage.

Nous sommes à la fin des années 1950. Vargas Llosa – qui plus tard quittera sa tante Julia pour sa cousine Patricia – ne va pas tarder à découvrir l’Europe. A Madrid d’abord, où il termine ses études et soutient une thèse de doctorat sur le poète moderniste nicaraguayen Ruben Dario. Puis à Paris – il a remporté un concours organisé par La Revue française, dont le prix est un voyage en France. En 1958, puis de 1959 à 1966, il passera à Paris « les années les plus décisives de [sa] vie ». Il travaille à l’Agence France-Presse et à la Radio-Télévision française.

Tout le passionne. Il découvre Beckett, Ionesco, Vilar, Barrault, le Nouveau Roman, la Nouvelle Vague. Paradoxalement, c’est entre Londres, Barcelone et Paris qu’il découvre la littérature sud-américaine. Il devient l’ami de l’Argentin Julio Cortazar, du Mexicain Carlos Fuentes, du Colombien Gabriel Garcia Marquez alias Gabo, l’aîné admiré, le grand ami avec qui il se brouillera à mort pour une histoire – de femme ? de politique ?… en tout cas une histoire que l’un et l’autre se refuseront toujours à commenter.

MARIO VARGAS LLOSA, LORS D’UN DISCOURS
APRÈS AVOIR REÇU LE PRIX RITZ-HEMINGWAY,
À L’HÔTEL RITZ, À PARIS, LE 29 MARS 1985.
PHOTO DOMINIQUE FAGET

« C’est à Paris que j’ai découvert que j’étais latino-américain, disait-il. Avant, je ne me sentais que péruvien, sans le sentiment de faire partie d’une grande famille. » Dans les années 1960, cette grande famille incarnera ce qu’il est convenu d’appeler le « boom de la littérature latino-américaine ». Celle-ci émane d’un groupe d’auteurs influencés par les lettres occidentales et le modernisme. Un groupe dont Vargas Llosa – avec Fuentes, Onetti, Borges, Roa Bastos… – sera l’une des plus éminentes figures.

C’est aussi en Europe que, nourri de Faulkner, de Flaubert ou de Hugo, l’écrivain découvre Camus, et surtout Sartre. L’auteur de La Nausée le marque de façon indélébile. Il confirme que « la littérature ne peut échapper à son temps ». Qu’elle « n’est ni ne peut être un pur divertissement ». Que « les mots sont des actes » qui forment les consciences. Nourri de ces idées, Vargas Llosa signe, en 1963, La Ville et les chiens, un roman inspiré de son passage à l’académie militaire, qui décrit la vie des cadets opprimés par la discipline. Le personnage d’Alberto, le Poète, qui vend à ses camarades des romans pornographiques et des lettres d’amour destinées à leurs bonnes amies, y apparaît déjà comme l’emblème de l’écrivain selon Vargas Llosa. Un insoumis qui insuffle aux autres la force de réinventer leurs vies.

Un « homme plume »

Bientôt, La Ville et les chiens est traduit dans une vingtaine de langues. Vargas Llosa n’a que 27 ans. Suivra une œuvre exceptionnellement profuse et foisonnante. Romans, nouvelles, essais littéraires et politiques, études étincelantes d’érudition, théâtre, Mémoires… : on compte au total une trentaine d’ouvrages, remarquables par la finesse de l’observation psychologique et sociale, la luxuriance des images, l’art de la polyphonie, la palette des tonalités, tour à tour mordantes, ironiques, sérieuses, burlesques, érotiques, bouffonnes… On y trouve ce que Vargas Llosa appelait des « autopsies de dictatures », comme celle que vécut le Pérou, de 1948 à 1956, sous le général Odria (Conversation à La Catedral, 1969) ou celle qu’imposa Trujillo après le coup d’Etat de 1930 en République dominicaine (La Fête au bouc, 2002).

On y trouve des satires subversives du fanatisme militaire (Pantaléon et les visiteuses, 1973) ou religieux (La Maison verte, 1966). Des interrogations ethnologiques où, comme dans L’Homme qui parle (1987), Vargas Llosa livre ses doutes quant à l’avenir des populations indiennes du Pérou. On y trouve encore de grandes histoires d’utopie comme Le Paradis – un peu plus loin (2003) où l’auteur, croisant les destins de la militante féministe Flora Tristan et de son petit-fils, le peintre Gauguin, évoque la façon dont deux êtres libertaires vivront l’enfer après avoir osé rêver du paradis.

Vargas Llosa est véritablement cet « homme plume » imaginé par Flaubert. Il tâte de tous les genres et sait tout faire. La veine libertine ne lui est pas étrangère. Dans Les Cahiers de don Rigoberto (1997), il sacrifie à Eros avec légèreté et bonne humeur, affirmant que « l’érotisme est inséparable de la civilisation ». Et l’humour non plus. Dans Eloge de la marâtre (1988) où il raconte les amours d’un très jeune garçon pour sa belle-mère, il truffe des pages entières de détails hilarants sur la toilette intime, des oreilles aux aisselles, de son alter ego don Rigoberto.

C’est pour sa « cartographie des structures du pouvoir » que le prix Nobel lui sera attribué en 2010. Vargas Llosa a beau avoir « pris [ses] distances avec Sartre », il laisse volontiers entendre sa foi en la mission sociale de l’écrivain. Une mission qu’il précise en 2015, lorsqu’il est fait docteur honoris causa de l’université de Salamanque. « Les effets [de la littérature] ne peuvent être prémédités, affirme-t-il. Pas moyen pour l’auteur de planifier ce qu’il écrit afin que son livre ait des conséquences déterminées sur la réalité. » Mais ce qui est sûr, c’est qu’« un peuple contaminé par des fictions est plus difficile à asservir qu’un peuple alittéraire ou inculte. La littérature est immensément utile parce que c’est une source d’insatisfaction permanente. Elle fait de nous des citoyens frustrés et récalcitrants. » Insatisfaits du réel mais libres… et donc plus à même (peut-être) de le changer.

Virage à droite, voire à l’extrême droite

MARIO VARGAS LLOSA Et MARGARET THATCHER

Cet engagement n’est pas purement esthétique. Comme chez beaucoup d’auteurs sud-américains de sa génération, écriture et politique ne sont jamais loin. Après un passage au Parti communiste pendant ses études universitaires, Vargas Llosa soutient le gouvernement de Fidel Castro. Mais, déçu par la révolution cubaine, il rompt en 1971 avec l’extrême gauche. Peu à peu, ses opinions glissent du communisme vers un libéralisme thatchérien qu’il assume et revendique.

Convaincu que le système libéral « réduit au maximum les formes possibles d’injustice » et que « libertés politique et économique sont les deux faces d’une même médaille », il se présente en 1990 – il a 54 ans – à l’élection présidentielle péruvienne. Battu au second tour par Alberto Fujimori, il ne reviendra en rien sur ses convictions, mais décidera de refermer cette parenthèse politique hasardeuse – qu’il raconte dans Le Poisson dans l’eau (1993) – pour retourner à ce qu’il sait faire de mieux, écrire.

 L'ÉCRIVAIN PÉRUVIEN MARIO VARGAS LLOSA, QUI FÊTAIT RÉCEMMENT
SES 80 ANS, APPARAÎT DANS LES PANAMA PAPERS COMME L'ACTIONNAIRE
D'UNE SOCIÉTÉ OFFSHORE AUX ÎLES VIERGES BRITANNIQUES.
PHOTO JULIO CESAR AGUILAR 

Cette prise de distance ne l’empêcha pas de continuer à s’impliquer publiquement, actant progressivement, et de plus en plus nettement, son virage à droite, voire à l’extrême droite. Ainsi s’est-il notamment prononcé en faveur de Keiko Fujimori, fille de son ancien rival, face au candidat de la gauche, Pedro Castillo, lors de la présidentielle au Pérou, en 2021, et a-t-il assuré préférer, avant la présidentielle d’octobre 2022 au Brésil, une victoire du président d’alors, Jair Bolsonaro, « malgré ses pitreries », à celle de Lula.

Ayant obtenu la nationalité espagnole en 1993, sans cesse entre deux villes – il a quatre appartements qu’il occupe à tour de rôle, à Lima, à Madrid, à Paris et à Londres –, éloquent, portant beau, il continue de défendre inlassablement ses convictions. Dans Le Héros discret (2013), il dresse du Pérou un tableau sans concession, fustigeant la délinquance mafieuse, la corruption et la tentation de la médiocrité. Avant cela, il était parti en Afrique prendre des notes pour son roman Le Rêve du Celte (2010), dans lequel il racontait l’histoire vraie de Roger Casement, cet Irlandais qui fut l’un des premiers à dénoncer les atrocités commises au Congo belge à l’époque du roi Léopold II.

MARIO VARGAS LLOSA, APRÈS LA CÉRÉMONIE DE SON INTRONISATION
 À L’ACADÉMIE FRANÇAISE, À PARIS, LE 9 FÉVRIER 2023.
PHOTO EMMANUEL DUNAND

Il y avait quelque chose de démesuré et de boulimique chez cet inlassable travailleur couronné par tous les prix possibles et entré de son vivant dans « La Pléiade » (2016). Immense lecteur, voyageur, amateur d’art, Mario Vargas Llosa s’était même fait acteur, à Madrid en 2015. Avec Les Contes de la peste, une adaptation du Décaméron de Boccace qu’il avait imaginée lui-même, il avait débuté sur les planches « malgré le trac » et la « peur du ridicule ». De cette aventure aussi risquée que fascinante, il avait dit plus tard : « Je n’ai jamais eu si peur, en coulisse. Plus peur que lorsque j’étais candidat à la présidence du Pérou et que je risquais de me faire tuer. » Mais il ajoutait aussitôt qu’il serait prêt à retenter l’aventure, « même en rampant », à 90 ans.

Jusqu’au dernier moment, il aura célébré la fiction, répondant indirectement à cette question de Paul Valéry : « Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? » Une question qu’il avait symboliquement placée en exergue, c’est-à-dire à la porte de son Paradis.

Mario Vargas Llosa en quelques dates

28 mars 1936 Naissance à Arequipa (Pérou)

1959 S’installe à Paris et travaille à l’Agence France-Presse et à l’ORTF

1969 « Conversation à la cathédrale »

1977 « La Tante Julia et le scribouillard »

1990 Candidat à l’élection présidentielle au Pérou

1993 « Le Poisson dans l’eau »

2002 « La Fête au bouc »

2003 « Le Paradis – un peu plus loin »

2010 Prix Nobel de littérature

2016 Entre dans « La Pléiade »

2021 Elu à l’Académie française

13 avril 2025 Mort à Lima


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