mercredi, février 25, 2026

POURQUOI UNE AFFICHE POUR CUBA ?

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L'ambassadeur de Cuba Oscar Corneilo,
et Rosario Rodriguez nous ont rendu
visite à l'atelier del Mono
AFFICHE MONO GONZALEZ

LOGO GRANMA
Pourquoi une affiche pour Cuba ? / Granma Internacional s’entretient avec « El Mono » Gonzalez, prix national chilien des Arts plastiques 2025 / Alejandro « el Mono » Gonzalez, lauréat du prix national des Arts plastiques 2025, au Chili, explique que le fait que sa dernière affiche soit répandue sur les murs de Santiago du Chili – et qu’elle illustre  la une de cet hebdomadaire – n’est pas exactement une provocation. [ « Cuba n’est pas seule. »]

Auteur Mario Ernesto Almeida Bacallao | 25 février 2026 09:02:48

AFFICHE MONO GONZALEZ

Dans le dessin, on distingue un visage. Les cheveux au vent forment trois bandes bleues et deux blanches. Il est précédé par un profil rougeâtre duquel émerge une étoile. C’est le visage et c’est le drapeau, réunis en un seul, contre le vent… et au-dessous, le cri « retentissant » : « Cuba n’est pas seule. »

UNIVERSITÉ BORDEAUX MONTAIGNE

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Ce n’est pas une provocation, insistetil, « c’est la preuve que nous sommes présents, que nous sommes vivants et qu’il y a des concepts et des idées que nous allons défendre. Au fond, nous luttons pour protéger Cuba de l’agression qu’elle subit, mais aussi pour la souveraineté de nos propres pays, qui est la souveraineté de nos idées, de nos façons d’être, de nos identités.

« Les murs sont des livres ouverts. L’histoire y est inscrite. Ils ont cette fonction. Je lutte pour que cela ne disparaisse pas. Pour moi, la lecture et le reflet de la société se trouvent sur les murs des rues, sur leurs traces. Je n’imagine pas une ville blanche, propre et pure, car ce serait comme si elle n’existait pas, comme si elle n’était pas habitée. En même temps, les rues, leurs murs, sont un espace en dispute. »

L’atelier et la galerie du Mono sont cachés dans les entrailles du Persa Bio Bio, un immense marché populaire du centresud de Santiago du Chili. Ce sont des pâtés de maisons et des trottoirs qui, en fin de semaine, « ouvrent les yeux » pour se remplir de l’inimaginable : antiquités, restaurants, cafés, meubles, serruriers, vendeurs d’appareils photo, livres, CD, cassettes, poissons, artisanat et une infinité d’objets.

Depuis un peu plus d’une décennie, c’est l’espace du Mono, son micromonde. Il travaille dans son atelier, dans le calme presque désertique qui règne du lundi au vendredi. Le samedi et le dimanche, il cède l’atelier à d’autres artistes et ouvre sa galerie, dans l’une de ces mêmes allées, où il interagit avec des centaines de personnes de passage.

Pour expliquer pourquoi son espace de création est un marché public, il se réfère à la littérature de cordel et à la lira popular, qui depuis toujours s’accrochaient de part et d’autre dans les grands commerces latino‑américains, ornées d’illustrations, de proses ou de poésies qui racontaient une histoire. 

Il s’agit d’une commercialisation directe, expliquetil, mais aussi populaire, à bas coût, qui a à voir avec la gravure et la filographie.

« Et c’est politique, car je suis militant ; c’est social, car je travaille avec la communauté, pour la communauté et dans son propre territoire ; et il y a une ligne éditoriale, car en tant que créateur je ne me considère pas comme un artiste, mais comme un travailleur de l’art. Ce que je recherche, c’est de refléter le quotidien, l’urgence du jourlejour dans la lutte sociale. »

 HOMMAGE AUX TROIS ÉGORGÉS
PARADA - GUERRERO - NATINO DE
L'ARTISTE PEINTRE ALEJANDRO GONZÁLEZ 

UNE ÉCOLE

La carrière du Mono, âgé de 78 ans, ne date pas d’aujourd’hui. Il faut remonter bien en arrière, insistetil, à ses années dans les Brigades Ramona Parra, issues des jeunesses communistes.

« Vers 1967, nous avons formé ces brigades, qui furent en grande partie celles qui menèrent la campagne présidentielle de Salvador Allende dans les rues, en peignant des slogans et de la propagande. Je parle de gens qui n’avaient jamais rien peint auparavant, mais qui ont travaillé avec une telle ferveur qu’ils sont devenus une maind’œuvre spécialisée, déjà structurée dans tout le pays pour l’avènement du gouvernement de l’Unité populaire.

« Quand Allende a triomphé, le Chili était entièrement couvert de graffitis, car la bataille pour les murs fut intense. Dans les Brigades Ramona Parra, nous étions des volontaires, des militants, mais pas des artistes ; des étudiants, des travailleurs et des jeunes en général, car pour être dans la rue et faire ce travail, il fallait une préparation physique et de la rapidité dans la clandestinité ; c’était une intervention publique sans autorisation. Et en plus, l’opposition payait des mercenaires pour faire ce travail, tandis que le nôtre était volontaire.

« La question était : Allende triomphe, puis que faisonsnous ? Eh bien rien, nous continuons à occuper les murs. Les lettres, nous les avons transformées en images, et tous ces jeunes se sont mis à donner une forme graphique, murale, aux slogans, ce que l’on nous reprochait bien souvent au Parti communiste, car peindre des figures dans les rues était, pour beaucoup, comme gaspiller les matériaux du peuple.

« Mais remarque que près de 60 années ont passé et cela est devenu un patrimoine. Mon prix national d’aujourd’hui est le produit de toute cette histoire, car une identité, un style, un caractère se sont créés…

« L’une des caractéristiques de notre école brigadiste est le collectif, parfois très anonyme, mais participatif. C’est pourquoi l’affiche en faveur de Cuba que nous faisons aujourd’hui est libre, pour qu’on la télécharge et qu’on la diffuse partout dans le monde, audelà de notre capacité immédiate d’impression.

« En 1971, j’ai participé à la Première Rencontre des arts plastique latinoaméricains à Cuba, à la Casa de las Américas, où j’ai eu la chance de connaître Haydee Santamaria. Là, j’ai eu des échanges avec les meilleurs graphistes de l’époque, et cela m’a beaucoup marqué.

« On nous avait préparé un programme de 15 jours, avec des conférences, des cours de design ; ce furent des ateliers et des séminaires très intéressants, basé sur un modèle que nous avons répété de nombreuses fois ici au Chili et qui concernait la formation de la maind’œuvre, la formation idéologique, intellectuelle, ce qui transforma la Brigade Ramona Parra. »

UNE CONCEPTION DE L’ARTISTE ET DU MILITANT 

« Ma conception de l’artiste est semblable à celle de l’ouvrier, du travailleur, du citoyen. En fin de compte, ce qu’il fait, c’est la trace du temps où il habite. Le militant… c’est être conséquent. Être vigilant. Ne pas être neutralisé ou instrumentalisé.

« Je suis prix national aujourd’hui et je dois rester très intègre, très conscient, très clair, car je peux aussi être neutralisé dans mes concepts et mes idées si le système m’assimile.

« La dictature a tué beaucoup de gens et la démocratie en a neutralisé tout autant parmi ceux qui ont survécu. J’ai été un peu obstiné par la cohérence, qui ne se limite pas à la création artistique, mais s’étend à la manière de vivre ellemême. Il se peut que mes enfants ne soient pas d’accord avec moi, qu’ils aient d’autres concepts et d’autres formations, mais l’exemple mérite aussi le respect. Et les pays ont besoin d’être respectés ; les citoyens ont besoin d’être respectés.

« La pression et la présence de l’affiche de Cuba dans nos rues, pour laquelle nous n’avons demandé la permission à personne, ne s’adressent pas seulement au public en général, mais aussi à ceux qui devraient être les premiers en ligne de front.

« Je suis à contretemps. Je vis quelque chose que je ne pensais pas vivre : la situation en Palestine. Je pensais que nous avions dépassé la barbarie après le Vietnam.

«On impose un siège à Cuba. Pas seulement à Cuba, c’est aussi un signal à l’échelle mondiale. Si le génocide en Palestine se transpose à l’Île, il en ira de même ensuite pour tous les mouvements sociaux de ce continent. »

« Ce dont il est question, c’est une raison d’être… pour comprendre ce que signifie la résistance. Avec la dictature, on supposait que le Parti communiste avait été effacé et, par conséquent, ses expressions culturelles et ses identités également. Et regarde, l’une des choses qui a le plus survécu, c’est cette identité de la peinture murale. Et les gens, les générations, ont grandi au Chili avec cela. Autrement dit, ce que je veux dire au peuple cubain, c’est qu’il porte en lui une identité, un caractère et une résistance, forgée au fil des années, qu’aucun siège ne saurait effacer.

« En fin de compte, ce qui est en jeu ici est bien plus vaste. Ce n’est pas seulement Cuba, ni cette génération. C’est l’Amérique latine toute entière. Il est question de résistance, d’obstination. Pourquoi résistonsnous ? Pourquoi survivonsnous ? » •

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AFFICHE DE L'EXPOSITION DE LA BRP
MUSÉE D'ART CONTEMPORAIN CHILI 1971

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