lundi, février 23, 2026

LES CORBEAUX DE JOLIOT CURIE

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AFFICHE DU FILM

Mon appartement est orienté vers l’est, bien exposé au soleil matinal, posté à une fenêtre, je contemple les arbres. L’été finira bientôt, les feuilles tomberont, les branches resteront toutes nues, ma rue deviendra grise et froide… Il est temps que je commence à travailler, je m’installe à mon bureau et j’allume l’ordinateur, mon appareil est trop lent, tandis que j’attends que les programmes se mettent en route le cri de quelques corbeaux resonne dans mes oreilles, cela me tape un peu sur les nerfs, Word finit pour apparaître sur l’écran, je révise un peu mes notes, avant de commencer à taper mon texte. 

Georges Aguayo

JOSÉ DONOSO, À PARIS (FRANCE), EN 1981.
PHOTO JEAN-RÉGIS ROUSTAN

Il y a quelques mois, après avoir hésité un peu, surtout en raison de sa longueur, j’attaquai la lecture de toute la correspondance entre Albert Camus et Maria Casares. Je ne regrette pas cet effort, car ce fut une lecture très intéressante, elles décrivent cette relation sentimentale, mais aussi le milieu littéraire et théâtral français depuis la première moitié des années 40 jusqu’à la fin des années 50. Depuis lors il me resta un certain goût pour ce type d’ouvrages. 

COUVERTURE DIARIOS CENTRALES
JOSÉ DONOSO ; EDICIONES UDP
 PARUTION 2023
Il y a quelques semaines je répétai l’expérience, je lus les Diarios centrales A Season in Hill 1966-1980 de José Donoso (ces journaux intimes furent vendus avant son écriture, apparemment.) Expérience nouvelle pour moi, par rapport à cet auteur, au fur et mesure que j’avançais dans la lecture, ma mauvaise humeur grandissait. Une sensation que jusque-là, j’avais expérimentée seulement avec les livres de Roberto Bolaño. La plupart des choses que Donoso raconte dans ses journaux intimes surviennent en Espagne, où, malgré ses nombreuses lamentations, sa petite entreprise littéraire prospérait très bien. Who is who, dans le monde des affaires avoir un bon réseau c’est très important, Carmen Balcells était son agent littéraire, il connaissait très bien le milieu littéraire latino-américain, il lui arrivait aussi d’enseigner dans des universités nord-américaines. 

JOSÉ DONOSO —
PHOTO ULF ANDERSEN
Cela étant dit, ce n’est pas aisé de vivre de sa plume, nonobstant un compte bancaire en Suisse et des revenus en dollars, on perçoit dans ces pages une certaine instabilité économique. Ces journaux intimes visent à montrer un processus créatif, c’est chose faite, Donoso lit les ouvrages d’autres auteurs et il corrige beaucoup ses textes. Où est la nouveauté  là dedans ? Un auteur sérieux doit travailler de cette manière-là. 

Donoso obtint en 1990 le prix national de littérature, son œuvre est donc très appréciée au Chili (peut-être trop). Je n’eus pas le grand honneur de participer dans les ateliers d’écriture qu’il animait à Santiago, ma vocation littéraire était embryonnaire à cette époque-là, si je me souviens bien, peut-être je me trompe, je vis à Donoso une fois dans la gare Mapocho, pendant un des premiers salons du livre, il n’était pas en train de signer des dédicaces, il n’intervenait pas dans un débat non plus, il était assis dans une chaise, l’air absent. On pourrait dire que ses journaux intimes sont une espèce de Reality show littéraire.

MARGARITA AGUIRRE ET PABLO NERUDA
Donoso reconnaît avoir eu des rencontres homosexuelles, mais aucune relation stable, un lecteur soupçonneux pourrait y trouver, des pistes qui diraient le contraire. Malgré son tempérament artistique, il semble imbu de beaucoup des préjugés, Margarita Aguirre, biographe de Pablo Neruda, était une femme grosse avec une tête d’Indienne, une description imprégnée de racisme et mépris social. 

La vie conjugale de notre illustre écrivain national était très difficile, mais il n’était responsable de rien, puisque son épouse était une soûlarde dépressive. Donoso semble envier la chance de Louis Aragon, grand amoureux de son épouse Elsa Triolet, qui pendant son veuvage put vivre pleinement son homosexualité. María Pilar Serrano était une femme alcoolique, certes, sa fille le confirme. Cela étant dit… Donoso était manipulateur, mais il pouvait aussi être violent… Je ne crois pas que Maria Pilar fût une entrave pour son travail d’écrivain, comme Donoso, vrai martyr de la littérature, le suggère. 

En plus de s’occuper de la maison, comme Sophie, l’épouse de Leon Tolstoï, elle dactylographiait ses textes, elle gagnait de l’argent aussi avec ses traductions ; curieusement, Donoso avait peur que son beau-père l’effaçât de son testament… Donoso n’aimait ni l’Espagne ni ses habitants, un pays où il vécut pendant plusieurs années. Je pose quelques questions qui ne demandent aucune réponse bien évidemment. Quels papiers produisit-il pour obtenir son titre de séjour ? Vu ses nombreux problèmes de santé, bénéficiait-il de la sécurité sociale espagnole ? 

Quelles preuves de solvabilité et moralité apporta -t-il pour adopter sa fille Pilar ? Donoso participa, au Boom latino-américain. Malgré une apparente amitié, des lettres et des photos confirmeraient cette version de la réalité, il n’avait pas une grande estime pour ses collègues écrivains, il considérait que leurs idées de gauche visaient surtout à promouvoir leurs livres… Souvent la vérité se cache dans les interstices, je me permets donc de douter un peu de la fermeté de ses convictions démocratiques. 

Il ne semblait pas très enthousiaste’ avec l’élection de Salvador Allende à la présidence de la république, il croyait qu’un coup d’État était toujours possible. Clairvoyance politique ou désir inconscient que celui-ci arrive ? Ses journaux intimes ignorent l’exécution de cinq opposants à la dictature franquiste, le 27 septembre de 1975. Après une longue agonie Francisco Franco trépassa le 20 novembre 1975, le peuple espagnol fêta en masse cet évènement dans les bars. 

Aucun mot dans ses journaux intimes non plus. Dans quel univers Donoso vivait à ce moment-là ! Considérant qu’à cet ouvrage lui manquait trop de pièces, je lus ensuite le témoignage écrit de sa fille adoptive. Correr un tupido velo confirme la précarité économique, chez Donoso la bouffe n’était pas très bonne, Pilar mangeait mieux chez la bonne, où, elle pouvait voir la télévision.   

Néanmoins, j’estime que Pilar ne dévoile pas toute la vérité. On ne peut point le lui reprocher. Son attachement filial fut plus fort que la raison et c’est normal. Nous connaissons la fin tragique de Pilar, deux articles, de Letras Libres et le Clarín de Buenos Aires, ont essayé d’embellir l’histoire de la famille Donoso, à mon avis une histoire extrêmement sordide, Begoña Gómez Urzaiz, journaliste de La Vanguardia de Barcelona, mettrait les choses à leur véritable place avec son article : Los Donoso o el peligro de escribir las vidas. 

Donoso avait-il une personnalité narcissique ? Le profil psychologique, émanant de ses journaux intimes, est très familier pour moi. Insécurité, hypocondrie, égocentrisme, absence d’empathie, insensibilité affective ;   un membre de ma belle-famille alignait toutes ces caractéristiques. Comme Donoso, un jour il émigra, craignant l’arrivée des chars soviétiques sur les Champs Elysées, il s’en alla. Pendant quelques années il exerça le noble métier de boulanger dans la capitale mexicaine. 

Pendant sa vieillesse, il publia ses mémoires : Les tribulations d’un Français de l’étranger. » Il n’apprécia guère mes commentaires critiques... Indirectement, je lui dois ma nationalité française, celle-ci tient d’un fil très mince, il naquit à Barcelone, dans ces temps xénophobes, dans lesquels nous y vivons, il vaut mieux que je n’approfondisse pas trop dans son arbre généalogique ! 

Particularité bien à lui : pendant plus de quarante ans, il vécut cloîtré dans son appartement parisien. Quand nous étions en famille, il nous disait souvent qu’il le quitterait avec les pieds par devant, cette prédiction se réalisa, à présent sa dépouille gît à Père-Lachaise, dans le caveau de sa famille. 

En tant qu’écrivain, je ne pouvais rester indifférent à cette histoire. Elle inspira l’écriture de ma nouvelle Agorofobia… Intéressé par ses lointaines origines péninsulaires, Donoso voyagea en  Estrémadure, où un noble de la région l’aurait reçu avec beaucoup d’amabilité, son ego hypertrophié dut s’envoler vers les nuages… je ne ferais jamais un voyage semblable, c’est trop pathétique ! 

Deux villages de la Cantabrie portent mon nom, mais dans cette région les Aguayo y sont rares, en Andalousie, terre maure, ils y sont beaucoup plus nombreux. Agua-yo est un nom de famille adopté, probablement, par de nouveaux chrétiens, une population moins honorable et prestigieuse. Notre illustre écrivain national affirme que son nom de famille est un « tronc », au Chili, les Donoso seraient présents dans toutes les classes sociales. 

Très bien vu, Donoso est le premier nom de famille de ma grande mère maternelle. À cette grande mère, décédée avant que je naisse, je lui dédie une nouvelle, écrite avec beaucoup de sentiment, comme disent les chanteurs de boleros latino- américains. 

L’œuvre de Donoso fait partie des fondations de mon édifice littéraire, mais je ne veux pas qu’on le « béatifie », sauf pour les grands classiques, on peut oublier un auteur, le mettre de côté, ou l’expulser carrément de l’Olympe littéraire. Mon ordinateur indique qu’il est midi, je vais l’éteindre, mon frigo est quasiment vide, je dois aller faire quelques courses au marché. 

Sur mon chemin, je vais croiser les corbeaux, les jours d’hiver l’atmosphère de mon quartier devient encore plus lugubre à cause d’eux. À ma connaissance dans l’Hexagone il y a deux espèces de corvidés, les corbeaux et les corneilles. Peu importe la dénomination exacte, ces oiseaux de malheur me rappellent trop un film d’Alfred Hitchcock.    


 Georges Aguayo

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