mardi, février 06, 2007

LE JARDIN DE LA VILLA GRIMALDI À SANTIAGO DU CHILI

Le jardin des supplices
La Villa Grimaldi est une propriété datant de la conquête espagnole, ayant appartenu à quelques unes des familles patriciennes du Chili, jusqu’à la date de 1974 où elle devint un des lieux de torture de la DINA (une de ces officines de la police politique dont l’entière responsabilité revient à Pinochet). Les magnifiques jardins, ses 5000 rosiers situés en contrebas de la Cordillère des Andes, arrosés par un torrent alimentant la piscine, la fontaine, les miroirs d’eau et le réservoir, furent aménagés, ainsi que la villa et ses dépendance, pour recevoir les différentes unités de « renseignement » de la dictature. La tour, une des fabriques du jardin, devint le lieu de détention de ceux qui subissaient les tortures les plus terribles ( la parilla : le prisonnier est placé allongé sur un lit métallique, excellent conducteur d’électricité, le « sous-marin humide », cuve emplie d’une eau fétide dans laquelle on l’immergeait, le parking où des automobiles servaient à l’écarteler, etc). Ceux qui y étaient enfermés étaient destinés à disparaître à tout jamais, probablement jetés d’un avion au large de Valparaiso. Cette caserne avait comme particularité de loger plusieurs femmes, anciennes militantes du MIR ou du PS, qui, à la suite de ces tortures, avaient été « retournées », et qui, sous le contrôle de la DINA, étaient chargées en ville de repérer leurs anciens compagnons de lutte. La plus célèbre, la « flaca Alejandra » connut son heure de gloire à Santiago puisqu’elle fit des aveux publics. Quand la junte perdit le pouvoir, elle tenta de faire le vide, d’effacer toutes traces des crimes et de se débarrasser de cet encombrant témoignage. Elle chargea une société immobilière de transformer l’endroit en zone de lotissements. Les travaux de démolition commencèrent, mais la population de la commune de Penalolen, aidée d’associations de défense des droits de l’homme, obtint en 1996 qu’un mémorial établi dans le parc fut institué, ainsi qu’un mur de noms pour tous ceux qui y disparurent ou furent détenus, ainsi qu’un centre de documentation.

Le parc, structuré par une double allée en forme de croix, avec au centre le « patio désiré », a retrouvé ses roseraies, ses bassins, ses bananiers, son essentielle tranquillité propice à la méditation. La villa a été détruite. Des cellules et des lieux de torture ne subsistent que le dessin géométrique en briques de l’infrastructure sur un fond de gazon : un damier dont les carrés sont comme autant de cadres pour une scène précise. En effet, au milieu de chaque carré horizontal, un joli encadrement ovale de mosaïques roses ou violettes entoure un cartel indiquant l’ancienne spécialité du lieu. Ici, on écartelait avec des automobiles, là on faisait griller par l’électricité. L’Enfer s’est glissé au coeur du Paradis.

Le jardin devrait être complété par des statues. Les Chiliens sont friands de statues. L’avenue centrale de Santiago, l’Alameda, qui traverse toute la ville et passe devant le palais présidentiel - la Moneda - où s’est suicidé Allende, est ponctuée régulièrement des statues des héros qui ont forgé l’identité du pays, contre les Indiens Mapuches, contre les Espagnols, etc. Les démocrates, de retour au pouvoir, pensent clore la page de la dictature en érigeant une statue à la gloire d’Allende.

Il en serait donc de même pour les disparus, ceux dont précisément on ignore la fin. Il y a là, très certainement, non pas seulement une erreur politique, mais une faute s’agissant de la nature de l’époque, l’époque de la disparition. On ne peut pas, pour les disparus, ériger de statues, parce que nous avons changé d’époque.

En effet, la culture cesse d’être esthétique comme elle le reste majoritairement en Occident
[1] . L’art à l’époque de la disparition, qui s’expose à Santiago ou à Buenos Aires par exemple, n’appartient plus à la catégorie du sublime esthétique comme pouvait le faire l’abstraction d’un B.Newman ou d’un Rothko. Face à une politique négationniste et anti-existentialiste qui exige des parents de victimes de prouver que leurs enfants ont existé, alors que pour les organes de l’Etat il n’y a que des sans-traces, l’art revient à l’image en incorporant des traces, des empreintes, de disparus. C’est le retour politique à une technique analogique qu’on croyait en voie de disparition : la photographie. Parce que pour qu’il y ait une photo, il a bien fallu qu’une existence réfléchisse un rayon lumineux et que ce dernier impressionne une pellicule photo-sensible. Les artistes chiliens comme Dittborn, Altamirano ou E.Diaz intègrent des photos (des sérigraphies, des photocopies numérisées, etc) dans leurs oeuvres, rejoignant en cela le pop art d’un Rauschenberg.

L’art selon le régime de la disparition projette au contraire l’intention du côté du spectateur ou plutôt du témoin indirect. La scène des origines est aussi peu précise que la silhouette tracée sur le sol par les services de police après l’enlèvement d’un cadavre. Les témoins, toujours trop tardifs, n’ont pas été ceux d’un assassinat ou d’un accident : mais d’une trace imparfaite, qui ne singularise aucun corps particulier. Cela est seulement tangible : à la fin de la dictature du Processus argentin ( auto-proclamation qui aurait justifié pour Arendt le qualificatif de totalitarisme) qui fit 80 000 victimes (assassinats et disparitions), les artistes de Buenos Aires commencèrent à recouvrir la Place de Mai, puis les murs des villes de trente-milles silhouettes découpées à partir d’autant de corps de témoins indirects. Ce qui est premier, ce n’est donc pas le geste du dessin autour du corps aimé, mais qui va partir comme dans la légende de Débutade, ou le dévoilement dans l’apparaître de ce qui était jusqu’alors celé (le christianisme ne faisant déjà pas de l’image un signe, une sémiologie, mais un mode ontologique), ce qui est premier du fait de l’anéantissement de la scène politique et de ses agissants, c’est le recours à la « salle des spectateurs » face à la scène du politique désormais désertée, « habitée » seulement encore par des milliers de silhouettes blanches tracées sur les murs ou le sol. Manifestement, cet art sous le régime de la disparition n’appartient à aucune forme antérieure de la destination artistique. Et même si les artistes latino-américains, dans bien des cas, tenteront de christianiser le thème, il n’en restera pas moins une différence fondamentale avec le christianisme : sauf dans le fantasme, il n’y a pas de résurrection de disparus.

Il y a deux différences fondamentales par rapport à l’esthétique européenne de l’après-Shoah : d’une part l’impossibilité de la poésie selon Adorno après Auschwitz est de fait contournée, parce que la poésie et l’art ont été immédiatement mis au service de la résistance à la politique d’effacement systématique des traces. Faut-il rappeler l’activisme des « brigades » de peintres au Chili par exemple, couvrant de fresques protestataires les murs des villes précisément parce que les médias étaient tenus par dictature ? Et on verra qu’il s’agit davantage qu’une attitude protestataire. D’autre part, la proximité des thèmes chrétiens a contribué à réactualiser de fait l’esthétique lazaréenne d’un Jean Cayrol scénariste des premiers films d’Alain Resnais (Nuit et Brouillard, Muriel), même si à lire ce dernier
[2] le lazaréen apparaît bien plus être un survivant par hasard que par nécessité démonstrative, théologique. Un détritus plus qu’un existant.

Qu’advient-il maintenant à ces formes artistiques à l’épreuve de la politique de la disparition ? C’est très probablement un nouveau partage du sensible qui s’instaure dans la mesure où le socle du régime « représentatif » des arts (Rancière) - la mimésis - est radicalement invalidé, car l’agissant de la Poétique d’Aristote a disparu. La poésie ne peut plus imiter et énoncer ce qui aurait pu se passer (la vraisemblance) à partir de l’action du héros dans la mesure où il n’y a pas eu de scène s’ouvrant au monde commun sur laquelle un événement (de l’ordre d’un acte guerrier, d’une belle prise de parole à l’Assemblée, etc.) a pu avoir lieu. On n’est plus dans le cas de figure où l’aède grec enchaîne sur la part d’invisibilité pour l’agissant de chaque action qui lui est pourtant propre. C’est que le partage du visible et de l’invisible est remanié. Les disparus, ces hommes et ces femmes ni morts ni vivants, ne sont pas non plus des absents pour lesquels pourraient s’élever malgré tout des porte-parole, qui les entraîneraient vers un monde à venir. Il n’y aura pas d’avant-garde susceptible de parler au nom des victimes et de proposer au monde une tâche à la hauteur de l’époque. Car la salle que l’on pourrait opposer à la scène a elle aussi été atteinte par la politique de disparition: si « nous » pouvons encore trouver des témoins, si « nous-mêmes » pouvons bien nous constituer comme témoins, très indirects, ce ne sera plus d’une scène, celle de la politique classique. Ce qui entraîne une autre posture de « l’intellectuel » et de « l’artiste » et une autre tâche : savoir, comme le demande Jean Cayrol reconnaître les survivants, les « lazaréens », qui sont au milieu de nous, dans les interstices.

Ce qui suppose apprendre à les identifier. C’est pour cette raison que Cayrol proposait tout juste après la seconde guerre une anthropologie et une esthétique lazaréennes. Le grand personnage du régime représentatif des arts (le héros) a disparu, il n’y a pas eu de témoins pour ses derniers moments censés donner sens à son existence toute dédiée à l’exposition de soi sur la place publique. Le secret a englouti le disparu : il n’y a pas de site où proclamer sa différence. Il en va de même pour le perpétrateur qui n’agit pas au grand jour en proclamant son nom et en exhibant son visage, voire en proclamant sa politique.

L’époque des génocides et des guerres anti-subversives qui ont dominé la « guerre froide », jusqu’à l’épuration ethnique aujourd’hui, ne se revendique ni d’Athènes ni de Rome, mais plutôt de Sparte ou de Venise : deux cités « avalant » les rebelles. Comme personnages du drame, ne subsistent que les survivants et les témoins, ce qui entraîne un nouveau partage entre l’histoire qui devrait être (d’Aristote à l’istoria au sens d’Alberti) et l’histoire empirique qui a été, entre fiction et archive ou document. Si le régime esthétique des arts avait brouillé les repères entre fiction et document, la fiction s’approchant davantage du vrai que le document, les arts à l’époque de la disparition sont déjà contraints d’apporter des preuves de l’existence, sous la forme du reportage mi-réel mi-fictif par exemple, à la recherche de celui qui, du fait même de sa disparition, ne peut apparaître comme héros
[3] . Fin de l’héroïsme et de l’épopée. Mais aussi, dans les arts plastiques, fin du formalisme greenbergien. Ce seront plutôt des arts du témoignage, de l’archive fictionnée, que du testament ou de l’expérimentation. Des arts où, pour reprendre l’opposition benjaminienne développée dans L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. entre valeur de culte et valeur d’exposition, l’exposition et la reproduction auront à prendre en charge le culte, c’est-à-dire le secret de la disparition. Par prendre en charge, il faut entendre non pas une relève dialectique, mais une résistance sur fond de conflit irréductible entre deux mondes, celui du secret, du sacrifice, de l’initiatique et celui de l’exposition toujours publique. Même si Benjamin ordonne historiquement ces mondes, des arts de la magie où même le savoir-faire de l’artisan doit être tenu secret, de même que l’idole produite ou son lieu d’installation, au cinéma, lequel expose sur l’écran des hommes ordinaires qui ont choisi de s’exposer à la caméra au lieu de rester soumis au regard hiérarchique, il n’en reste pas moins que les deux mondes s’interpénètrent constamment et résistent l’un à l’autre. C’est pour cette raison que Benjamin opposera l’usage soviétique du cinéma : la politique de l’exposition du travail, à l’usage nazi : le choix du secret ethnique à travers le cinéma. Comme l’écrivait Kracauer dans son célèbre essai sur le cinéma expressionniste allemand [4] : faire de la masse, grâce au cinéma, une belle oeuvre d’art total, et on pourrait ajouter : produire un peuple réuni esthétiquement dans le secret de ce qui ne se partage pas, le sang.

Or le secret est un mode spécial d’invisibilité. A la différence des grandes esthétiques phénoménologiques, qu’on ne peut ici analyser, le disparaître dont il sera question n’est pas un mode de l’apparaître. On l’a dit, ce secret est anti-politique : il s’agit bien de détruire la scène du monde commun. D’en finir politiquement, c’est-à-dire policièrement et militairement, avec le politique. On refuse radicalement et définitivement aux « subversifs » le « partage du sensible » (Rancière). La police de la Polis tente de prendre une revanche sans reste. Pour qui travaille alors la police, sinon pour rétablir dans ses droits le secret qui est au cœur des sociétés secrètes modernes ? L’idéal archaïsant d’une société du secret
[5] , iniatique et hyper-hiérarchisée au dépens de l’exposition publique, de tous devant tous. Ce fut l’ordre SS tentant de s’instaurer au cœur du processus nazi, avec en contrepartie la politique NN (Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard) qui servit de modèle aux actions anti-subversives au Chili, en Argentine ( Noche y Niebla,Nescio Nomen, No Name), et d’une manière générale dans toute l’Amérique du Sud et qui depuis lors se répand dans le reste du monde (Algérie, Russie, Maroc, Rwanda, etc). La politique du secret conduite par les perpétrateurs (effacer les corps, effacer les lieux du crime, les dispositifs, les ordres donnés, la chaîne hiérarchique) invente une autre manière de traiter le corps de l’ennemi [6] . On ne laissera pas derrière soi, après la bataille, de corps ennemis surtout atrocement mutilés. D’ailleurs, il n’y aura pas de bataille, mais des opérations secrètes, comme avec la Mafia, dans l’ombre de ce qui ne veut pas apparaître comme une guerre civile.

D’autant plus que, dans les cas de génocide, il n’y aura même pas de guerre, mais le traitement le plus administratif qui soit, dans « l’idéal » sans faire couler de sang, des « hommes en trop », c’est-à-dire de ceux qui, inaptes, pour des raisons diverses, à la « mobilisation totale », dont la nécessité fut proclamée la première fois par Jünger au coeur de la bataille des tranchées de la Première guerre mondiale
[7] . La politique de la disparition devint inévitable dès que Jünger affirma que la mobilisation totale d’un peuple ne pouvait s’effectuer que si un type (une Gestalt, au sens typographique) s’imprimait sur une masse amorphe et sans destination : la figure du Travailleur ne pouvant qu’effacer l’im-mobilisable. Puisqu’on était rentré dans l’ère de l’impression (mais toujours sous le régime « représentatif » de la mimésis) seule une image impressionnée (un index) pouvait, a contrario, sauvegarder le souvenir des inutiles : la photo.

La politique du secret se retrouve partagée par les familiers des victimes, lesquels, même s’ils ont les soupçons les plus atroces concernant le sort de leurs proches, préfèrent ne pas imaginer le pire, et dans un acte de dénégation de plus en plus solitaire au cours des années, en arrivent, comme les Mères de la Place de mai de Buenos Aires, à revendiquer la réapparition en vie ! ( « Vous nous les avez pris vivants. Réapparition en vie ! »). Ce qui put conduire, comme en témoigne Tununa Mercado, à censurer les témoignages de survivants apportant la preuve de la réalité des « transferts » (l’exécution, suivie de l’effacement du corps par immersion dans le Rio de la Plata, dans le Pacifique au large de Valparaiso pour le Chili, par crémation, par ensevelissement dans des fosses communes). L’art à l’époque de la disparition peut se laisser envahir par cette dénégation, faire disparaître la disparition (L’Avventura d’Antonioni), ou au contraire lutter contre. Ce qui revient à affirmer un savoir, celui de l’irréductibilité d’une existence, dans sa singularité.

Les formes de l’art pourront ou bien traiter de la disparition comme d’un objet central (ou périphérique), d’un événement, ou bien être comme contaminées par la disparition, sans peut-être même jamais l’aborder de front. D’un côté, on aura par exemples des films de facture parfaitement académique (hollywoodienne) comme Missing de Costa Gavras ou L’histoire officielle de l’Argentin Luiz Puenzo (1985), des films sur la disparition, de l’autre, des films de la disparition : une atteinte à la fiction cinématographique comme si la pulsion de mort ruinait la capacité de synthèse du logos, du récit. Ce qui est fondamental dans le cinéma d’Antonioni (Le Cri, Blow up, etc) ou dans le cinéma littéraire de Resnais (Muriel écrit par Cayrol, Je t’aime, je t’aime par Jacques Sternberg) ou La jetée de Chris Marker. Ce qui disparaît peut être beaucoup plus qu’une singularité, mais un être en commun dans sa quasi-totalité : la population d’Okinawa lors de la bataille du Pacifique (Level five de Chris Marker) et le concepteur du war game.

La question centrale pourrait être celle du mode d’apparaître de l’événement de la disparition : le visible est d’entrée de jeu invalidé. Même s’il y a eu quelques témoins de l’action des commandos, ceux-là se taisent. Ceux qui parleront seront plutôt des survivants des lieux d’engloutissement : les derniers témoins. Notons à ce propos, que les dictatures d’après la Seconde Guerre ont réussi à contourner le danger que représentait l’exposition à l’opinion internationale de camps de concentration, et que les lieux secrets utilisés pour « l’aplanissement » étaient parfaitement anodins : écoles, centres sportifs, clubs, dépôts ferroviaires, etc.

A l’ère de la mondialisation de l’information, des bureaux administratifs peuvent suffire comme dans la nouvelle de Cortazar La deuxième fois (in : Façons de perdre). Il ne faudra donc pas caractériser le XXème siècle par les camps, mais par ce qui s’y pratiquait : la disparition.

L’événement qu’est la disparition, comme tout événement, se conjugue au futur antérieur : il aura été. Son mode, c’est l’après-coup. Quand il a eu lieu, je n’y était pas; quand je est advenu, il n’était plus là. Le je se constitue sur les traces de ce qui a été au moment où le je ne pouvait pas encore l’inscrire. L’aventure (plus ou moins accomplie) du je réside dans l’écriture (plus ou moins réussie) des traces laissées par l’événement. L’événement a, quand il est survenu au je, été un immémorial. Le je n’est rien d’autre que cette longue inscription (jamais achevée, toujours différée, ce qu’on appelle sa constitution mémorielle). Dans le cas de la disparition, il n’y aura pas d’inscription. L’immémorial restera intact. Ce n’est pas quelque chose qui demandera beaucoup plus de temps pour faire trace. C’est un événement absolu : sans enchaînement possible. Une phrase-événement qui ne présente aucun monde, que le Léthé a totalement absorbé. Et pourtant, toujours une phrase. C’est donc tout le contraire d’un événement pour le genre de discours chrétien : on ne peut pas aimer ce sur quoi on ne peut pas enchaîner. Ce n’est pas un apparaître, ce n’est pas divin. Ce n’est pas un miracle. Paradoxe d’un événement qui n’apparaît pas, qui ne se donne pas, que rien ne donne, qui ne se présente pas, qui n’est pas un présent. Qui n’a jamais eu lieu, même s’il a eu un lieu. Comme la justice doit produire un corps à la suite d’une demande d’habeas corpus (littéralement : que tu aies le corps), sans conclure, elle s’empresse de conclure au non-lieu. De classer l’affaire. Impunité évidente des perpétrateurs. Les familiers doivent faire la preuve que le disparu a bien existé, contre tous les organes de l’Etat qui objectent et doutent. Or, dans le droit classique l’Etat était le garant de l’existence, l’ultime protecteur.

Quand les voisins avaient le courage de pénétrer dans l’appartement où il avait vécu il y avait peu un couple et ses enfants, ce qui s’offrait à la vue, c’était le spectacle d’une désolation provoquée par l’arrachement des personnes et le pillage de tous les biens de valeur : le plasticien argentin Marcelo Brodsky a reconstitué le « trésor » des militaires ( El Panol, La Caverne d’Ali Baba) en regroupant dans un local sombre des objets des années 7O, télévision, appareils électro-ménagers, vélos, disques, photos intimes, livres, etc, en un vaste bazar digne de l’exposition du Centre G.Pompidou, les Années cinquantes.

Ou le Chilien Hernan Parada qui en 1978 réinstalla dans une exposition collective l’appartement, avec tous les objets, de son frère disparu. Cet art entourera les objets devenus reliques d’un soin particulier. On peut reconsidérer à partir de là tous les artistes qui ont institué de vrais ou faux reliquaires, à la suite ou non du surréalisme (Spoerri, Boltanski).

Il y a néanmoins chez le familier la tentative souvent réitérée, presque obsessionnelle, non pas tellement de revenir sur les lieux, qui ne sont plus marqués dorénavant qu’en creux, comme ces anciens champs de bataille où ne subsistent aucune ruine, de ressaisir circulairement le moment du rapt, ou ce qu’on peut en imaginer. Les tentatives pseudo-scientifiques concernant celui qu’on lance dans le passé pour accrocher le moment fatidique, dans La Jetée de Chris Marker ou Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais, sont autant de trajectoires circulaires de plus en plus précises, jusqu’à ce que le je coïncide avec l’événement passé bien qu’ininscrit : non vu. Ce qui, dans l’un et l’autre cas, entraîne sa mort. La disparition est une mort non dialectisable : ça ne peut être un moment _ négatif _ de l’existence du je, qu’il pourrait néanmoins relever. La Gorgone ne peut être regardée de face : il n’y aura donc que des témoins indirects. C’est souvent ce qu’apprirent à leurs dépens les familiers de disparus : partis à la recheche d’un proche, de prison en prison, ils n’en revinrent pas. Témoignage et disparition sont incompatibles.

On peut caractériser la disparition en reprenant la question classique de l’établissement de la réalité du référent d’une phrase de savoir (une cognitive). Pour que d’un référent, on puisse affirmer qu’il existe physiquement, encore faut-il conjoindre : une phrase correcte sur les plans logiques et syntaxiques (ayant donc une signification), un réseau actualisé de noms propres, de dates, de noms de lieu ( untel, à telle date, dans tel lieu) constituant un monde historique possible, et des déictiques permettant de viser comme avec une lunette astronomique le référent dont il est question (ici, devant, derrière, maintenant, hier, demain, je, tu, il, etc), constituant le champ de perception qu’analyse la phénoménologie. Ce n’est qu’à ces conditions que l’énoncé cognitif peut me mettre, moi son destinataire, en position de témoin, d’être destiné par là-même à aller vérifier qu’il y a bien un référent sous l’objectif de la phrase. La disparition physique prive d’emploi les déictiques. La phrase ne peut plus énoncer un savoir mais une rumeur. La rumeur est le genre de discours généré par la disparition et le fonds d’un art à l’époque de la disparition. Ce sera la « substance » du rêve collectif des portraits du chilien Altamirano.

Car dans le cas de la rumeur, malgré le réseau de noms propres permettant du fait de leur rigidité une possible présentation, cette dernière n’est pas réalisée, actualisée, faute de déictiques. Défaut fondamental de témoins, même si le « on dit » se targue toujours d’un témoin dont on tient l’histoire, ou d’un témoin qu’il serait toujours possible, dit-on, de retrouver. Ce qui est sûr, c’est que je ne suis jamais mis, ni ne mets autrui, dans la position d’avoir à témoigner, c’est-à-dire à vérifier, si à l’énoncé correspond bien un référent. Dans le cas de la rumeur, quand on ne sait ni qui parle, ni à qui, l’univers que la phrase était presque sur le point de comporter est déréalisé. C’est le cas des récits lazaréens de Blanchot, dont la littérature est une littérature de rumeur.

C’est pour cette raison que les esthétiques théoriques phénoménologiques sont invalidées, faute de déictiques, de corps perçu et percevant. Même celle, plus psychanalytique de J.F.Lyotard (Que peindre ?, Anamnèse du visible I & 2) dans la mesure où dans l’hypothèse d’un art dont le régime serait la disparition, et à rebours de l’analyse de Lyotard, rien n’a pu arriver à un corps d’enfant percevant sans inscrire subjectivement ce qu’il percevait. L’immémorial créé par la disparition n’est pas dans le visible/invisible
[8] . L’immémorial corrompt les procédures de l’art selon le régime de l’esthétique. On assiste au retour, dans les arts plastiques, des tendances les plus lourdes du régime représentatif. Tous les tropes de la comparaison son utilisés : personnification, métaphore, métonymie, synecdoque.

C’est que chaque photo fonctionne comme un quasi-nom propre. Un texte de Tununa Mercado (Réapparitions : L’époque de la disparition. Esthétique et politique, Paris, 2000) confirme que ce qui est au centre de cette esthétique, qui est aussi une politique, c’est une réécriture des noms. D’une part, on l’a dit, une photo c’est comme un désignateur rigide, un quasi déictique dirait Kripke (La logique des noms propres), d’autre part, à la différence d’un portrait peint, comme l’a fait remarquer Benjamin
[9] , une photo est en attente de son nom, d’une identification définitive. La photo, qu’on annonçait défunte, du fait de la numérisation des images, retrouve ici une vitalité toute politique. Mais la photo redoublée et confirmée par le nom : un régime non plus « représentatif » ou « esthétique » de l’art, mais nominal.

La photo prouve la présence, mais au passé. Confortée et stabilisée par un nom propre, elle donne à cette trace de lumière qu’elle nous retransmet du passé, le statut d’une existence qu’elle contribue à sauver. C’est la photo qui relève les vaincus de l’histoire (Benjamin), ceux pour lesquels on n’édifiera pas de monument. Le XIXème siècle a été celui de la monumentalisation de l’histoire et il a inventé la photo. Mais c’est la photo qui a tué le monument (peut-être en le photographiant : Maxime Du Camp en Egypte et Flaubert, grâce à cela, libéré, découvrant la beauté banale d’un mur ou d’un ciel ) et mis en crise la sculpture. La photo a démonumentalisé la sculpture, l’a dégagée du régime représentatif de l’art et l’a livrée au régime esthétique. A tel point que lorsque reviendra, du fait de la guerre de masse, un énorme marché pour la sculpture, c’est une technique de reproduction industrielle qui s’imposera, c’est-à-dire une technique en son fond plus photographique que traditionnelle (le moulage, le métal coulé, etc) : celle des monuments aux morts. Et s’imposera l’anonymat là où auparavant on aurait cherché à imiter des traits et des actes. La guerre de masse (les tranchées) et l’engloutissement de centaine de milliers d’hommes ont rendu possible et pensable la politique de la disparition et découragé la mimésis.

Dans son usage politique, la photo, celle du disparu portée sur la poitrine par un familier, Place de Mai, brandie ou portée discrètement au revers de la veste par les députés anti-pinochétiste en plein Parlement, une reproduction de reproduction, comme une photocopie, alors le flou s’accentue à chaque tirage. Et la preuve d’une existence - qu’une existence même physique avait été là pour que la photo soit - tend à passer à l’état fantômal, c’est-à-dire à rejoindre le statut des morts sans sépulture. C’est toute l’ambiguïté (voulue ?, non assumée ?) d’une oeuvre comme celle de Boltanski. A trop jouer du flou, à la différence de la peinture de Richter, on généralise l’état fantomatique dans lequel le politique a sombré du fait de la politique de disparition. Boltanski n’apporte que son label (sa griffe, sa marque) à la disparition. Art constatif (on est entouré de fantômes, comme le dit le héros du film La Sentinelle de Desplechins : on vit sur des milliards de morts, on n’a plus de respect pour les morts) et non de résistance.

Entendons-nous : il ne s’agit pas de réédifier pour les disparus une bonne figure (une Gestalt comme chez Jünger dans Le Travailleur) qui serait finalement un monument. Il y a à cela de nombreuses raisons. On voit bien que les totalitarismes avaient grand besoin de monumentaliser leurs héros (et ce qu’affirmait Jünger, c’était bien un totalitarisme de la techno-science - le « travail » comme type s’imprimant, laissant son empreinte), non pas seulement parce que les totalitarismes appartenaient à l’époque de la technique (la stèle, l’installation de ce qui s’expose étant pour Heidegger la caractérisation de la technique comme époque de l’Etre, de même que la provocation de la nature (phusis)
[10] ). Pour le dire autrement, « l’art » totalitaire relevait du régime « représentatif » de l’art, mais à une époque où ce dernier n’avait plus aucune légitimité, trop déstabilisé qu’il était par le régime « esthétique » de l’art. Dès lors, cette statuaire monumentale, cette architecture de la compacité [11] , du fait de leur incapacité même à supporter le vide (le lieu qu’une architecture génère, le vide qu’elle enveloppe, le vide qui la perce) entrèrent immédiatement en ruines. D’autant plus qu’elles avaient été conçues en fonction de leur état final de ruines, de ruines signalant la présence éternelle d’un empire. La ruine étant leur projet, leur destination, il fallait donc commencer à les réaliser comme ruine avant toute édification [12] .

Le point de départ de l’art selon le régime du nom, ce n’est pas la ruine qu’on espère mais la cendre qui envahit tout. D’un disparu ne demeure qu’une poussière de photons venant faire se lever sur une plaque photo-sensible des cristaux. Tout oppose l’érection d’une statue, le dispositif qu’on installe, la stèle, à la photo couplée au nom
[13] . Car sculpter, créer, c’est toujours par la destruction, faire venir la préséance de la souveraineté à prendre figure. Au contraire, la photo, dans le registre nominal, n’enregistre que le plus banal, le plus impuissant, le plus faible. Il suffit d’assister à la confrontation, sur l’avenue centrale de Santiago du Chili, l’Alameda, de l’immobile défilé des statues de héros militaires avec celui, mobile, des photos de disparus portées par des familiers, pour comprendre que ce ne sont pas seulement deux techniques artistiques qui se font face, mais deux manières d’enseigner, de mettre en signes, le politique.Mais en même temps, l’identification aux enfants disparus n’est pas totale : le registre de référence n’est plus politique et militaire (lutte armée), mais juridique. Celui des droits de l’homme.

Là où Cl. Lefort pouvait encore, dans un texte célèbre
[14] contre l’interprétation marxienne de la déclaration des droits de l’homme [15] , tenter de réintégrer ces droits dans l’horizon de la démocratie politique, il devient de plus en plus évident, crime après crime, génocide après génocide, que ce n’est plus « l’homme » , totalement indéterminé, qui énonce des droits nouveaux au sujet des hommes, ni un Autre ou un dieu, mais la masse de ceux qui ont disparu sans laisser de traces. Chez Lefort, l’énonciateur devait, en quelque sorte, proférer tout nouveau droit d’un lieu vide en n’ayant lui-même aucune détermination (ni homme, ni femme, ni adulte, ni enfant, ni normal, ni handicapé, etc). Depuis Nuremberg, il en va tout autrement : le foyer d’où l’on énonce ce droit politique et international (par exemple ce qui fonde l’action du juge espagnol Garzon, ou le futur tribunal pénal international) se dessine négativement, à partir de l’immémorial. Parlant au nom des disparus, des torturés, des violées, « on » circonscrit en creux, une autre humanité. Autant dire qu’on légifère au nom de l’immémorial, du sans-sépulture. Mais paradoxalement, ce sans-trace est moins abstrait, moins formellement vide que l’énonciateur classique des droits de l’homme : il est beaucoup plus soumis à l’histoire des hommes. C’est pour cette raison que les lois que se donnent aujourd’hui les tribunaux internationaux sont plus hétéronomes qu’autonomes : on y est plus dans l’ordre de la dette (voire du complexe « devoir de mémoire ») que de l’égalité. Ainsi la déclaration universelle de 1948 met-elle davantage l’accent sur une nouvelle positivité : le fait qu’il y a des appartenances collectives, ethniques, religieuses ou politiques, et que cela constitue l’humanité en droit selon un principe du différend. Car ces appartenances sont incomparables. Les hommes de l’après-guerre payaient ainsi leur dette à ceux qui avaient été exterminés au nom de leur appartenance. Le paradoxe est désormais celui-ci : l’effectivité et le discours de la mondialisation vont de pair avec une reconnaissance juridique de ce que l’humanité est constituée d’appartenances collectives irréductibles. Pour toutes ces raisons, il ne faut pas ériger de statues aux disparus, au coeur infernal du jardin de la villa Grimaldi à Santiago. Mais un simple mur de noms.


[1] Cf.notre L’Homme de verre, Paris,1998.

[2] Ici notre commentaire sur De la mort à la vie ; Jean Cayrol, une esthétique du disparaître.

[3] cf.Missing de Cl.Ollier. Le photographe recherché au Canada s’enfonce dans la montagne gelée. Il était réputé pour la qualité de ses photos où un détail était significatif (le punctum barthésien). Ses pisteurs ne le retrouveront que sous la forme d’un halo de lumière, dont l’aura persiste au coeur du crépuscule.

[4] De Caligari à Hitler. Une histoire du cinéma allemand, 1919-1933, Paris-Lausanne, 1973.

[5] Que l’on retrouve chez Baudrillard, par exemple dans son texte contre Beaubourg.

[6] A.Brossat : Le corps de l’ennemi, Paris, 1998.

[7] Le Boqueteau 125. Editions du Porte Glaive. Paris, 1987.

[8] notre : J-F.Lyotard : une esthétique du disparaître. Actes du colloque en hommage à J.F.Lyotard, organisé par le Collège international de philosophie, 1999. A paraître aux PUF, Paris, 2OOO.

[9] Petite histoire de la photographie

[10] (Ph.Lacoue Labarthe : Typographie, in Mimésis des articulations, 1975)

[11] Miguel Abensour : De la compacité. Architectures et régimes totalitaires. Sens et Tonka, 1997.

[12] Speer : Au coeur du troisième Reich, 1971, pp. 80-82.

[13] Il y aurait à reprendre ici chez Heidegger la question centrale pour l’art de la statue. Cf. D.Payot. La statue de Heidegger. Art, vérité, souveraineté, 1998.

[14] L’invention démocratique, 1981.
[15] La question juive.

samedi, février 03, 2007

SANTIAGO:UNE VILLE, DEUX PAYS

Appréhender le mot «pays» à partir de ce qu’en disent les gens et laisser se déployer les formes de conscience singulières auxquelles il ouvre permet de mettre à jour une connaissance originale sur la question. C’est ce qu’a donné à voir une enquête que j’ai menée au Chili sur ce que pensaient les Chiliens aujourd’hui de la période qui allait du coup d’Etat de 1973 à nos jours(1). La façon dont certains Chiliens disposaient en pensée les mots «Chili» ou «pays» m’avait alors particulièrement frappée.

Yo trabajo en el otro país… Todas las mañanas voy al otro país…. Providencia, es el otro país. Lo viste, la gente allá no vive como nosotros…

Cette phrase prononcée par un habitant de Santiago ne faisait pas référence à des frontières officielles que cette personne traversait chaque jour. Providencia, désigné ici comme étant «l’autre pays» est un quartier de Santiago. Ceci rendait le propos énigmatique. Par la suite, j’ai plusieurs fois entendu, dans la bouche de mes interlocuteurs, l’expression «l’autre pays», «les deux pays» ou encore «les deux Chili». L’écrivain chilien Luis Sepúlveda a lui-même intitulé un article paru dans le journal Le Monde en 1999 : «Deux Chili, deux langages».

Dès lors plusieurs questions se posaient : Pourquoi une migration quotidienne était-elle évoquée là ? Comment analyser les propos de ceux qui disaient «deux Chili», «deux pays» ? De quel ordre était la dualité désignée sous ces expressions ? Qu’indiquait-elle ? Pourquoi prendre «pays» sous le signe d’une partition, d’un multiple ? Cet article propose une réponse à ces interrogations.


«Pays», «Chili» comme catégories subjectives
Dans ma démarche, je laisserai se déployer ce qu’argumentent les gens lorsqu’ils pensent «deux pays», «deux Chili» sans chercher à ramener les propos recueillis à une explication objective de type déterministe. Ainsi, il ne sera pas proposé ici de construction a posteriori des «deux pays» à travers des facteurs objectifs, extérieurs au propos lui-même, que j’aurais moi-même choisis comme mesure : facteurs économiques, démographiques, sociaux, culturels, historiques, etc.
(2) Aussi, les gens que je cite dans cet article ne sont ni économistes, ni démographes, ni sociologues, ni historiens… Ils pensent «Chili», «pays» depuis leur point singulier et proposent ainsi leurs propres espaces d’intellectualité(3). Dans ce cas, la pensée énonce ses catégories dont il s’agit de chercher la rationalité. Elle ne sera pas reconstruite à partir de référents objectifs qui auraient valeur d’explication(4).

Ce point est très important. En effet, dans une telle démarche, il importe moins de savoir que la personne qui produit l’énoncé cité ci-dessus habite Pudahuel ou La Pintada (quartiers pauvres de Santiago) et fait référence à un quartier riche (Providencia) que d’aller plus avant dans ce que portent, pour les gens qui les utilisent, les catégories «l’autre pays», «les deux pays», «les deux Chili». Il ne s’agit donc pas de ramener la locution à une sociologie du locuteur. L’axe problématique ne porte pas sur une analyse sociale des gens, sur leur âge, leur sexe, leur situation socioprofessionnelle mais sur ce qu’ils pensent.

Ainsi est-il proposé d’étudier les mots «Chili» et «pays» sous un angle singulier. Ce ne seront ni une nationalité, ni une description des gens à l’intérieur de frontières nationales, encore moins une «identité» ou une «culture», mais une subjectivité disposée par les gens eux-mêmes(5).

Alors que l’on pourrait s’attendre de la part de Nationaux à l’affirmation d’une intériorité subjective au pays, des Chiliens vivant au Chili, eux, évoquent l’idée de «deux Chili» et pratiquent ainsi la référence nationale sous le signe de la partition.

A l’instar de Santiago, il existe dans toutes les grandes villes des disparités socio-économiques entre les quartiers. Pour autant les expressions «l’autre pays», «les deux pays» sont-elles utilisées par leurs habitants ? une scission nationale est-elle pensée ? Rien n’est moins évident et il serait réducteur de ramener l’analyse de la partition à des critères socio-économiques.

Nous allons le voir dans les énoncés cités ci-dessous, «les deux pays», telle que l’expression se donne aujourd’hui pour les gens au Chili, disposent la politique mise en place à partir de 1973 par les militaires, et poursuivie par les gouvernements civils après 1990.

Le coup d’Etat : la rupture de 1973

Los militares construyeron dos Chile : un Chile de los acomodados que están integrados al sistema, de los que viven en el barrio alto y el otro Chile de los que se endeudan, que tienen trabajos precarios, de los que están asignados a barrios populares. Antes, era de algún modo un Chile con gente muy pobre y con gente muy rica.
Los militares terminaron construyendo dos Chile diferentes.

Il pourrait sembler à la première lecture de cette citation que les différences d’ordre économique prévaudraient pour identifier les deux Chili dont il est question. Cependant la dernière partie de la citation indique qu’il n’en est rien : avant la dictature, malgré des gens très riches et des gens très pauvres, il n’existait qu’un seul Chili. Quelque chose ne relevant pas du registre économique vient alors scinder le Chili en deux : l’arrivée des militaires au pouvoir. Alors que de grandes disparités continuent d’exister, une division subjective se produit : ces gens ne se pensent plus comme faisant partie du même pays. Si cette division subjective est recoupée ici par des divisions objectives (les riches d’un côté, les pauvres de l’autre), ces dernières ne suffisent à les expliquer.

Chile para mí, es algo que no tengo. Siento eso desde el golpe. El Chile bajo la dictadura siempre fue la negación del Chile que yo creía. Es lo que me deja sin país. Yo no tengo país. Yo soy chilena pero Chile no es Chile.

Là encore, la dictature marque une rupture dans le rapport au pays évoqué. Cette rupture est subjective : en effet alors que la nationalité reste la même, l’intériorité subjective au pays est refusée. Cette personne rejette le Chili instauré après le coup d’Etat et se déclare en dehors de celui-ci. Ici la dualité est constituée par le Chili des militaires et par un Chili en absence : celui que désire la personne.

La rupture qu’implique le coup d’Etat militaire est considérable et il s’agit, pour entendre les propos ci-dessus, d’en mesurer l’ampleur. Il ne marque pas uniquement le retour violent à un règne sans partage de la grande bourgeoisie chilienne. L’arrivée des militaires s’accompagne bien entendu d’un changement structurel conséquent et complexe mais elle impose également dès 1973 une rupture politico-étatique, une nouvelle conception du pouvoir, de l’Etat et du rapport de l’Etat avec les gens.

La prise de pouvoir par les militaires met fin à la période de l’Unité Populaire et à la présidence de Salvador Allende. Celles-ci s’inscrivaient dans une conception parlementaire classiste de l’Etat issue de la constitution de 1925. Selon cette conception, tous les secteurs de la société étaient représentés dans l’Etat à travers les partis. L’Etat constituait un seul et même cadre référentiel et synthétisait les disparités sociétales dans un souci de représentativité. L’Etat était en partage entre tous et organisait lui-même, à travers le jeu parlementaire, le débat des idées en présence. Dans ce dispositif, tous n’avaient pas le pouvoir mais chacun était représenté et compté (6). Les témoignages de mes interlocuteurs à propos de cette période sont très évocateurs : tous soulignent la participation des gens aux questions politiques, les discussions houleuses de l’époque et la possibilité de s’entendre néanmoins sur le fait qu’il existait des questions nationales en partage qu’il était possible de débattre.

Or le putsch de 1973 brise brutalement ce que j’appellerai un dispositif populaire organisé par l’Etat. Pinochet et les militaires ne tardent pas en effet à manifester leur mépris pour tout ce qui relève du parlementarisme (7) (celui-ci ayant conduit selon eux aux extrémismes de la précédente période). Ce mépris se traduit notamment par l’interdiction de tous les partis (8) au nom de la lutte contre les intérêts de classes, par la traque, l’exil, la torture, l’assassinat de leurs militants. La suppression du caractère représentatif de l’Etat marque alors une séparation tranchée entre les instances étatiques et la société. L’Etat technocrate instauré en 1973 constitue en ce sens une véritable rupture sur le dispositif politico étatique antérieur qui proposait une circulation entre Etat et société, entre partis et classes sociales.

Cette nouvelle conception de l’Etat passe par une militarisation, une personnalisation et une concentration du pouvoir ainsi qu’une technicisation des instances étatiques. La géopolitique, dont Pinochet se veut l’un des maîtres, devient la science censée conduire unanimement la nation. Aucune consultation n’est requise puisque cette science entend «optimaliser» l’Etat en exploitant l’ensemble de ses ressources de la manière la plus «neutre» possible. Tout est organisé pour que la société ne devienne plus qu’une masse obéissante. Les postes clefs, les directions d’usine, d’hôpitaux, d’université, de syndicats sont occupés ou contrôlés par des militaires. Les filières en sciences humaines, comme la sociologie ou la psychologie, sont supprimées des cursus universitaires. Désormais la société n’a plus de droit de regard sur les agissements de l’Etat et lui doit allégeance. Le contrôle exercé par les appareils répressifs de l’Etat, dont la cruauté est sans pareil au Chili, veille à ce que la société soit maintenue dans cet écart.

Durante la dictadura, Chile no era Chile. Estábamos metidos en un campo de concentración del enemigo. Para mí no era Chile, era un campo de concentración. Y todo un pueblo estaba sometido.
Ceux qui avaient été les plus actifs politiquement sont les plus touchés par la violence déployée par les militaires. Ainsi, les poblaciones, quartiers populaires de Santiago, qui concentraient, un soutien massif au gouvernement Allende, avec notamment les Cordones Industriales (9), sont sans cesse misses à sac, fouillées, des descentes en pleine nuit, des survols d’hélicoptère sont effectués, les gens sont violemment réprimés, détenus, torturés. 1102 cas de disparitions seront recensées pendant cette période (10).

Tenías que salir a la calle para darte cuenta. Pero en el caso personal mío, como vivía en Las Condes, en un sector donde no se veía mucha pobreza, uno vivía como otra realidad. Entonces, había que salir de esos lugares hacia los lugares más periféricos de Santiago y ahí realmente el peso de la dictadura, la agresión de la dictadura, la maldad de la dictadura, el monstruo de la dictadura se daba a demostrar. Con violencia, asesinatos, presos.
Outre les partis politiques, les milieux étudiants et les syndicats ne résistent pas à la sanglante répression. Dans les quartiers, ce qui symbolisait la participation politique des gens est anéanti, les JAP (11), les sièges des partis sont fermés (12). Ainsi, si la terreur impulsée par les militaires s’abat d’abord sur les forces de gauche, c’est le dispositif politico étatique dans son ensemble qu’elle emporte avec elle. En effet, elle combat, à travers le «cancer marxiste», toute une vision de la politique dont elle fera table rase jusque dans ses moindres retranchements (13).

L’autre pan de la politique pinochétiste -l’introduction, par l’intermédiaire des Chicago Boys, d’une économie néo-libérale- va comme un gant à cette vision techniciste de l’Etat. En effet, selon cette doctrine, le marché devient le seul élément régulateur de la société. Dès lors le rôle ré distributeur de l’Etat est réduit au minimum. Il ne veille plus qu’au bon fonctionnement des lois dites «neutres» du marché. Les secteurs de l’éducation et de la santé sont privatisés. Un code du travail, désastreux pour les gens, accompagne cette politique. Il retire aux travailleurs toutes leurs conquêtes sociales, instaure le libre marché de la main-d’œuvre, la précarité de l’emploi, l’aggravation des conditions de travail et la fragmentation syndicale.

Avec l’arrivée des militaires au pouvoir, un Etat en partage proposant une idée de l’esprit public disparaît. Les gens n’ont plus, même en principe, des droits équivalents, ils sont au contraire soumis à une régulation du marché inégalitaire dans laquelle n’intervient pas ou très peu l’Etat. Par ailleurs la politique répressive prend lieu et place d’une politique populaire. En même temps que l’Etat protège ceux qui le soutiennent, il exerce, selon les propres termes des militaires, une véritable «guerre» à ceux qui pourraient constituer une menace à sa suprématie.

En la calle, se veía la gente del PEM y del POJH(14). A esa gente le pagaban poca plata para desplazar las piedras. Los militares ahora están con los bolsillos llenos de todo lo que robaron a la gente. La gente que vivía con Pinocho es ahora dueña de no sé cuantas cuestiones aquí en Chile. La Chilectra se la repartieron entre ellos, son dueños del cerro San Bernardo y mucho más, en todas partes. Aquí hay dos países, el de los pobres y el de la derecha con los milicos.Pendant la période de la dictature, la situation de misère économique à laquelle certains sont exposés touche à son comble : nombre de mes interlocuteurs ont évoqué à l’instar de la personne citée plus haut l'instauration des plans d’emploi minimaux comme une atteinte à la dignité des gens. Ici, les «pauvres» sont paradigmatiques d’un camp politique : ce sont ceux qui ne s’incarnent pas dans la figure de Pinochet. Ceux pour qui la régulation du marché n’est pas bénéfique et pour qui l’Etat ne prévoit absolument rien sauf une répression acharnée. Nous verrons plus bas que la question de la privatisation des biens nationaux ayant eu lieu après 1973 est un objet de la négociation entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil à la fin des années 80.

La question du rapport au pays ouvre, nous l’avons vu, à des formes de conscience singulières disposées par les gens. Pour le cas des Chiliens rencontrés lors de mon enquête, les «deux pays» signalent une rupture subjective survenue avec le coup d’Etat de 1973. Leur extériorité au Chili, leur situation d’exilé à l’intérieur des frontières nationales, les migrations quotidiennes interpellent bien une politique à l’œuvre organisée par la dictature. L’expression «les deux pays» prend position sur des décisions se faisant à l’exclusion violente d’une partie de la population. Les «deux pays» n’indiquent ainsi pas une extraterritorialité objective mais renvoient à une scission subjective, interne au pays.

Mais alors que le référendum de 1988 ne reconduit pas le gouvernement de Pinochet au pouvoir, qu’une coalition de partis avec à sa tête un démocrate chrétien, Patricio Aylwin, gagne les élections présidentielles de 1990, les «deux pays» qui disposent la rupture de 1973 continuent cependant aujourd’hui d’être le signe d’une partition entre les gens. En effet, toutes ces citations sont énoncées au présent, elles parlent bien d’une situation actuelle et ne présentent aucune distinction entre le gouvernement militaire et les gouvernements civils d’après 1990.

L’autre pays, «l’institutionnalité de Pinochet»

Aquí hay dos países. Hay el país exitoso, el jaguar, una imagen de un modelo económico exitoso. Por otro lado, hay el país popular, el de los marginados, de la pobreza, que se sigue dando en Chile. El país de los ricos es el país de la perfección de la institucionalidad de Pinochet. El gobierno, el PS y la Concertación trabajan para mantener a este sistema. Defender a Pinochet para ellos es defender el acuerdo que pasaron con él. Todos somos víctimas de la represión y sin embargo, ellos son los que están en calidad de perdonar. Toda esta esfera no es la del pueblo. El pueblo quiere paz, quiere una democracia plena.
«Défendre l’accord passé avec Pinochet» indique qu’il n’y a pour cet interlocuteur aucune discontinuité entre le passé et le présent. Le gouvernement de la Concertation administre, selon lui, une politique entièrement délimitée par celle que les militaires avaient mise en place.

Le verrouillage politique imposé par les militaires –ce que cet interlocuteur appelle «la perfection de l’institutionnalité de Pinochet»– puis accepté, sans condition, par le gouvernement civil qui prend le pouvoir à partir de 1990 consiste principalement en deux points. D’une part, une amnistie concernant les crimes perpétrés lors du régime de terreur de Pinochet. D’autre part, et c’est ce que soulignait la précédente citation, une obscurité des plus totales sur le transfert qui a eu lieu, juste après le coup d’Etat, des entreprises du secteur public vers les nouveaux secteurs privés. Secteurs privés dont les représentants ont occupé auprès des militaires et dans l’Etat, des postes stratégiques afin d’édicter une politique économique néolibérale désastreuse pour la population. La cadre constitutionnel permet de veiller à ce que ces deux piliers de la politique de la dictature ne soient ébranlés. Le Sénat qui intègre des sénateurs désignés, le Conseil de Sécurité Nationale qui comprend outre le Président de la république et certains ministres, les 4 chefs des forces armées, la loi binominale qui permet une représentation de la droite au Parlement beaucoup plus large que sa représentativité réelle, sont autant d’instances qui rendent extrêmement difficile voire impossible toute réforme constitutionnelle depuis l’Etat. Dans ce contexte, le gouvernement a pour tâche de préserver la stabilité institutionnelle.

La Concertation a fait le choix de s’engager dans une bataille électorale avec les militaires à la fin des années 80. Cela est revenu à reconnaître la constitution édictée et instituée frauduleusement en 1980 mais également à accepter une politique niant les droits des gens. Une fois l’accord scellé, revenir sur les 17 ans de terreur du pouvoir militaires équivalait à remettre en question les propres décisions politiques de la coalition civile. Le choix a donc été de masquer la période précédente, de la faire oublier tout en protégeant ceux à qui la Constitution donne encore un large pouvoir : les militaires. Ce que soulignent mes interlocuteurs comme étant la condition d’un retour à la démocratie : la justice concernant les crimes perpétrés durant la période de la dictature et une politique de redistribution plus juste n’a pas été appliquée. Aucun gouvernement civil ne s’est attaqué, après la dictature, à ces questions. L’affaire Pinochet, d’abord retenu en Angleterre, puis ramené au Chili en vue d’un jugement qui n’aura pas lieu est emblématique de la situation.

Ainsi, à travers la citation ci-dessus, semblent se dessiner un premier pays qui serait l’Etat, «l’institutionnalité de Pinochet dans toute sa perfection», et un deuxième pays qui serait le peuple. Pour cet interlocuteur, il ne peut y avoir de «démocratie au sens plein» que si une idée du peuple est inscrite dans l’Etat, c’est-à-dire que l’Etat compte tout le monde dans le pays. L’Etat, à travers sa politique, doit proposer une lisibilité de cette idée, ce qui n’est toujours pas le cas aujourd’hui.

Hay el Chile que sigue viviendo el drama de la violación a los derechos humanos y junto con ello, por el mismo lado, el Chile que lo está pasando muy mal económicamente por la distribución de la riqueza. Y el Chile del poder económico, del poder de las castas políticas. Hay dos Chile, eso no es mentira. Tomas un auto y te vas al otro país que es Las Condes, Lo Barnechea, y está el resto de Chile que es la gran mayoría.Cette citation présente les deux aspects anti-populaires de la politique militaire évoqués plus hauts : l’exercice de la terreur (l’atteinte aux droits de l’homme) et une politique économique ne proposant aucune résolution aux disparités. Les quartiers de Las Condes et de Lo Barnechea (15), les plus riches de Santiago, situés au Nord-Est de la ville, et regroupant notamment la bourgeoisie financière qui a vu son essor sous la dictature dès le début des années 80 sont ici utilisés comme la métaphore du deuxième pays évoqué.

Ver tanta injusticia. Y en la población se ve mucho más. Se ve gente que no tiene ni para comer. Ahora, hay mucha gente que no tiene previsión. En los trabajos, es un abuso lo que les pagan. Ganan para pagar la micro tan sólo. Un abuso grande. Es que cualquier persona con plata era capaz de mandar preso a cualquiera de nosotros. Eramos los rotos (16). Hasta ahora, los carabineros se vienen corriendo para reprimir pero cuando los necesita usted, no vienen. Cuando los llaman de los otros lados, más allá de la plaza Italia, van al tiro. Acá, hay dos países.

Là encore, «jusqu’à maintenant» souligne une continuité. Ici il s’agit de la politique répressive qui semble être la seule pratiquée à l’égard de ceux qui sont de l’autre côté des frontières du système.

Aquí hay dos países: un país que presentan los medios de comunicación y otro, el país real, basta darse vuelta por las poblaciones y los sindicatos.Pour cet interlocuteur, il ne peut y avoir de réalité, de réelle connaissance du pays que si l’on prend en compte ce qui a lieu dans les poblaciones ou dans les syndicats. Il y a d’un côté l’image propagandiste diffusée par les médias, celle du «jaguar» comme le soulignait une citation, et de l’autre ce qui fait échouer cette mise en scène, et que soulignent les gens : un pays réel avec des gens réprimés, mal soignés, abusés dans le travail.

On l’a vu, un questionnement sur le rapport au pays a renvoyé, lors de l’enquête que j’ai menée au Chili, sur la politique étatique telle qu’elle est pensée singulièrement par les gens. La catégorie «les deux pays» indique en effet, pour eux, qu’il n’existe pas l’idée, organisée par l’Etat, d’un peuple régi par les mêmes droits, et qu’une démocratie au sens plein est donc impossible. « Les deux pays» disposent d’un côté, l’Etat actuel, héritage de la dictature ; de l’autre, ceux qui ont été victimes du pouvoir militaire, d’une institutionnalité qui leur est adverse, et qui continuent d’être réprimés économiquement et socialement. «Les deux pays» est bien une catégorie des gens : elle désigne une continuité de la période antérieure avec laquelle l’Etat civil prétend pourtant avoir rompu (17). Elle résiste à ceux qui ne voudraient voir dans le Chili, qu’un pays moderne et protégé. Les gens qui utilisent cette catégorie soulignent qu’une unicité du pays ne pourra être réalisée qu’à la condition d’une politique pour tous, qui implique la reconnaissance de ceux qui vivent le Chili que certains voudraient pourtant oublier.

Bibliographie


ACQUAVIVA A., FOURNIAL G., GILHODES P., MARCELLIN T., Trois ans d’Unité Populaire, Paris, Ed. sociales, 1974.

KUNDID Laurence, Les partis de gauche au Chili, 1973-1990, Mémoire de DEA, Paris 8, 1996.

LAZARUS Sylvain, Anthropologie du nom, Paris, Seuil, 1996.

LAZARUS Sylvain (sous la dir. de), Rencontre avec des gens d’ici, les résidents des foyers Sonacotra de la ville d’Argenteuil, Voiron, Ed. La lettre du cadre territorial, 1998.

ROUQUIE Alain, L’Etat militaire en Amérique Latine, Paris, Seuil, 1982.

SEBASTIAN Luis de, “América latina: la sociedad dual”, El País, 3 septembre 2001.

Notes :

(1)
Cette enquête a été menée au Chili entre juin et octobre 1998 et en décembre de la même année.
(2) Un article de Patricio Larraín Navarro et d’Hector Toledo Rivera, paru dans la revue Eure en 1990, propose par exemple une lecture de la ville de Santiago à partir du concept de «bien-être social» structuré selon sept dimensions principales : la catégorie socioprofessionnelle des habitants, leurs revenus, leur type de logement, les commodités techniques des foyers (voitures, réfrigérateur, chauffage), leur couverture sociale, leur niveau d’éducation (divisés en sous-groupes : population analphabète, les 6-18 ans qui sont à l’école, ceux qui ont un an ou plus d’éducation supérieure), leur état de santé. Ainsi à partir du concept de «bien-être social», Santiago se découpe en plusieurs catégories pour ces auteurs : un niveau haut de bien-être social comprenant les quartiers de Las Condes et Providencia, un niveau moyen haut comprenant La Reina et Nuñoa, un niveau moyen comprenant Macul et le quartier du centre de Santiago, un niveau moyen bas comprenant Puente Alto, La Florida, San Joaquin, San Miguel, La Cisterna, Maipu, Estación central, un niveau bas comprenant La Granja, San Bernardo, Lo Prado, Quinta Normal, La Renca, Quilicura, Conchali, et enfin un niveau très bas avec les quartiers de La Pintada, San Ramon, Peñalolen, Pudahuel, Cerro Navia.
(3) Cette pensée ne renverra d’ailleurs pas nécessairement à une spatialisation.
(4) Cette démarche s’appuie sur la problématique développée dans L’anthropologie du Nom par S. Lazarus.
(5) Ce point a notamment fait l’objet d’une enquête menée auprès d’ouvriers algériens et marocains d’un foyer Sonacotra d’Argenteuil par une équipe d’anthropologues dont je faisais partie. L’enquête en question a montré que ces gens considérés par le gouvernement français mais aussi par de nombreux sociologues comme des «immigrés», comme formant un groupe, une «identité» à part, nécessitant par conséquent d’être pensés de manière particulière, construisaient pourtant une intériorité à la France : sans se distinguer des Nationaux ils se pensaient comme faisant partie de la France. Ils évoquaient de manière forte les années de travail, les années passées en France. Ces ouvriers proposaient ainsi leurs propres espaces d’intellectualité ouvrant singulièrement les catégories : «être de», «appartenir à». Les questions du pays d’origine, de la nationalité devenaient absolument secondaires dans leurs représentations.
(6) Nous discutons ici d’une «idée» de l’Etat. La représentativité reste «en principe», sa réalité est discutable. Par exemple, le programme de l’Unité populaire datant de 1970, bien que peu adéquat à la situation réelle du pays en termes de classes sociales, entend prendre en compte l’ensemble de la société chilienne, des classes les plus populaires aux classes les plus aisées.
(7) Si le Parlement est maintenu comme instance étatique, il n’existe plus en tant que lieu de débats politiques.
(8) Le Parti démocrate chrétien qui avait pourtant soutenu le coup d’Etat sera lui-même interdit en 1976.
(9) Regroupement d’ouvriers et d’habitants rassemblés sur une base territoriale à partir des axes routiers industriels. En septembre 1973, il y en avait 8 à Santiago.
(10) Selon la Commission nationale de Vérité et Réconciliation (Comisión nacional de Verdad y Reconciliación), présidée par le sénateur Raúl Rettig et chargée d’établir le bilan des victimes entre 1973 et 1990, 1319 sont considérées comme mortes, et 979 comme disparues. En 1994, la Commission nationale de Réparation et Réconciliation (Corporación Nacional de Reparación y Reconciliación), organisme qui a continué le travail de la Commission vérité, a enregistré 776 cas de morts et 123 disparus, c’est-à-dire 899 cas supplémentaires.
(11) Les JAP (Juntas de abastecimientos y precios) sont des collectifs populaires de quartiers mis en place sous la présidence d’Allende. Elles regroupaient les consommateurs et les petits commerçants pour la gestion de l’approvisionnement, le contrôle des prix et la lutte contre l’accaparement et le marché noir.
(12) Ainsi cette habitante de Nuñoa évoque son quartier après le coup d’Etat : “Mi barrio como es un barrio de clase media, no fue nunca un barrio muy politizado. En la época misma de la UP, había una JAP en la que yo participaba, había dos sindicatos de trabajadores, una sede política del PC. Una vez que desapareció eso, y una familia que se fue al exilio, el barrio siguió transcurriendo como normalmente, no ha habido mayor cambio. Tampoco fue un barrio de delaciones pese a que al lado de mi casa, descolcharon una botella de champaña... Pese a esa gente que sabía que mis padres, tanto como yo, erramos de izquierda, no nos delataron. El barrio durante la dictadura sigue siendo un lugar protegido. La amenaza estaba más allá o era de noche, cuando empezaba el toque de queda, empezaban a pasar los helicópteros, empezabas a sentir autos en la calle, y si un auto se paraba delante de tu casa era...»(13) Ainsi, Pinochet dira dans un discours du 8 janvier 1974 : «pour rendre leur dignité aux travailleurs du Chili, le mot ‘ouvrier’ sera effacé du dictionnaire chilien» (voir L’impunité au Chili, 1973-1993, CETIM, septembre 1993, p. 224).
(14) Le PEM et le POJH sont des plans d’emploi minimum, lancés par la junte pour pallier un nombre croissant de chômeurs pendant la crise de 1980. Ils employaient des chômeurs, les payaient très peu pour faire des travaux dont beaucoup semblent mettre en doute l’utilité.
(15) Cet interlocuteur fait sans doute référence ici au quartier de La Dehesa (anciennement Lo Barnechea).
(16) Ler terme» roto» désigne de manière péjorative et méprisante une personne du peuple.
(17) Ricardo Lagos, dira en 1998 : «Nous ne pouvons rester divisés par des faits qui appartiennent au passé. Aujourd’hui, le Chili doit regarder vers le futur», dans El País, 20 janvier 1999. Cette déclaration de l’actuel Président du Chili montre le refus des politiciens de la Concertation à revenir sur le passé et à régler ce qui a eu lieu sous le gouvernement militaire.

Pour citer cet article Laurence Kundid
« Santiago : une ville,deux pays», Amérique Latine Histoire et Mémoire, Numéro 5-2002 - Migrations dans les Andes, Chili et Pérou , [En ligne], mis en ligne le 23 juin 2006.

vendredi, février 02, 2007

OSCAR NIEMEYER, UN PROJET DE MONUMENT POUR CARACAS

L'architecte brésilien Oscar Niemeyer a dessiné un projet de monument pour la capitale vénézuélienne Caracas en mémoire de Simon Bolivar.

Un triangle incliné de 100 mètres de hauteur posé dans un bassin d'eau rectangulaire: c'est le projet de monument dessiné par Oscar Niemeyer pour la capitale vénézuélienne Caracas, à la demande du président Chávez, et en mémoire du dirigeant indépendantiste Simón Bolivar. Un projet «pointé sur les États-Unis, a déclaré l'architecte brésilien âgé de 99 ans. Ce n est pas une arme, c'est un mouvement, un vecteur».

jeudi, février 01, 2007

RÉGIS DEBRAY « QUAND MARX NE DONNE PAS LA MAIN À BOLIVAR, ÇA NE MARCHE PAS»

Photo: REMI BOISSEAU
«Quand Marx ne donne pas la main à Bolivar, ça ne marche pas» Rencontre avec le philosophe Régis Debray, trente ans après la mort d’Allende.





Humanité.fr Régis Debray - entretien

Dans son appartement parisien, Régis Debray accueille dans un calme instructif. Impression de sérénité et de pondération en toute chose. Pourtant, le philosophe et médiologue nous met aussitôt en garde sur le sujet même de l’interview : «Je ne m’occupe plus des affaires de l’Amérique latine, je lis les journaux, c’est tout», prévient-il.

Un préambule qu’il souhaite voir mentionné. D’ailleurs, il précise aussitôt avoir été «un bon connaisseur» de la région entre 1961 et 1981. Et pour cause. L’histoire du «jeune» Régis Debray est archiconnue (lire ci-bas). Avant la rencontre organisée par les Amis de l’Humanité, samedi 3 février au cinéma l’Écran de Saint-Denis (14 h 30), où seront projetés deux films (1), rencontre avec l’intéressé... plus de trente ans après.

Qu’avez-vous immédiatement ressenti en apprenant la mort d’Augusto Pinochet ?

Régis Debray. Hélas le grand procès n’a pas eu lieu. Plus exactement : le grand processus d’explication et de dévoilement des rouages de la dictature n’a pas eu lieu. Quant à l’homme lui-même, je dois bien admettre qu’il ne m’a jamais intéressé.

C’est pourtant celui qui a fomenté le coup d’État et qui a abattu un homme que vous avez rencontré et apprécié, Allende...

Régis Debray. C’est plutôt le secrétaire d’État américain Henry Kissinger qui est en cause dans cette affaire. Nous savons, d’une part, que le coup d’État a été «fabriqué» à Washington et, d’autre part, que Pinochet était une sorte de traître de comédie. Pinochet avait été nommé par Allende sur les conseils du général Carlos Prats (2), qui avait dû démissionner peu avant le coup d’État avant de s’exiler. N’oublions pas que Pinochet passait alors pour un loyaliste et un républicain plus ou moins «centriste». Cela dit, un général ou un autre, ça ne change pas fondamentalement le fond des choses.

Nous possédons des preuves des implications américaines ?

Régis Debray. Kissinger et le département d’État avaient fait assassiner le général Schneider, accusé d’avoir laissé Allende arriver à la présidence. De même, chacun sait que la CIA avait orchestré et financé l’opposition, la grève des camionneurs, etc. Tout cela est connu.

Vous avez des souvenirs précis de votre venue au Chili, à l’époque. Quel regard portez-vous sur ce Chili de «l’Unité populaire», comme vous le qualifiez dans votre livre Loués soient nos seigneurs (Gallimard, 1996) ?

Régis Debray. Il y avait une merveilleuse euphorie à Santiago. La voie chilienne au socialisme était souriante, mais moi à l’époque je n’y croyais pas. J’y croyais pour la France (je parlais d’une « voie française ») car la France est assise sur la liberté politique, sur une république parlementaire, sur des organisations de masse, sur des syndicats.

Mais au Chili je n’y croyais pas : je faisais partie plutôt des objecteurs de gauche. J’étais avec Allende, dans une position un peu réservée mais solidaire. D’ailleurs il m’avait reçu fraternellement. Un documentaire et un livre en attestent : je lui avais demandé ce qu’il en était de l’armée, de l’appareil d’État, de l’impérialisme, etc. Autant le dire, Allende apparaissait, à une certaine extrême gauche (je ne dis pas les «gauchistes») de l’époque, comme un bourgeois modéré et méritant, mais alimentant une sorte d’illusion. L’expérience a démontré que ce grand bourgeois fut un héros, puisqu’il s’est suicidé dans des conditions stoïques et stoïciennes, et qu’il y avait en lui une grande radicalité morale. Mais elle n’était pas politique. Ou plutôt... comment dire... c’est compliqué, vous savez. Je ne vais pas me permettre de porter des jugements de valeur, et puis ces faits nous remontent loin en arrière... (Silence.)

Allende était partagé entre un instinct parlementaire et un instinct révolutionnaire. Et son problème, c’est qu’il n’a pas su choisir.

Trop révolutionnaire pour être parlementaire, trop parlementaire pour être révolutionnaire. On se dit après coup qu’il aurait dû, peut-être, appeler à un référendum ou à des élections anticipées, en août 1973, pour quitter le pouvoir décemment. Car il aurait été mis en minorité, mais au moins il aurait sauvé l’Unité populaire comme cadre politique. Il aurait sauvé par ailleurs la vie des militants et des dirigeants. Il a été peut-être trop révolutionnaire pour faire ce choix quelque peu « centriste », mais il était trop centriste pour penser quelque chose comme une lutte armée ou une résistance extralégale, etc. Le pire, au fond, c’est qu’il voulait sans doute annoncer ce référendum, qu’il aurait perdu mais qui aurait rebattu les cartes, et que c’est en apprenant ses intentions que Pinochet a avancé son coup d’État. Soyons-en sûrs : si Allende avait fait ce choix des élections, ce pas-là aurait été condamné par les révolutionnaires de l’époque, qui auraient vertement dénoncé un « compromis bourgeois», etc.


Régis Debray. Les États-Unis n’avaient certainement pas préparé la fin physique d’Allende. Ce qui me rend Allende plus admirable, c’est le fait qu’il se soit suicidé et non qu’il ait été éliminé. Parce que, dans ce genre de coup d’État, le «rituel» impose généralement qu’on mette le président déchu dans un avion et qu’on l’exile à Lima ou à Buenos Aires, puis on attend que ça se tasse pendant que l’ex-président taille ses rosiers dans son jardin, et il finit par revenir vingt ans après... C’est ce plaisir-là qu’Allende n’a pas voulu donner à Pinochet.

Ce suicide est romain et, à mon sens, proprement héroïque. Parce qu’il a fait le choix de mourir pour montrer précisément qu’il n’y aurait pas de compromis, ni moral ni politique. Autrement dit pour montrer l’exemple. En somme, il a montré qu’il s’agissait d’une lutte à la vie à la mort. Ce qui, au Chili, était tout à fait insolite.

Ce pays est en effet le pays le plus britannique, le plus civilisé et le plus bourgeois du continent. D’ailleurs, entre nous, on a vu venir ce coup, mais pour nous ce qui se préparait était un coup « traditionnel », si j’ose dire, c’est-à-dire qu’il y aurait quelques chars, une dizaine de morts, qu’Allende aurait été mis dans un avion et qu’à sa place on aurait installé une junte civico-militaire avec des sénateurs démocrates-chrétiens et quelques colonels. Voilà, c’était ce schéma-là qu’on avait en tête à ce moment-là. Mais la sauvagerie du coup d’État n’avait pas été anticipée. Personne ne pouvait imaginer, à l’époque, une pareille barbarie.


Nixon, dans une réunion avec Kissinger à la Maison-Blanche, parlait même de «tuer ce fils de pute», selon le témoignage de l’ambassadeur américain à Santiago qui était présent...

Régis Debray. C’est possible, oui. Les Américains n’ont jamais reculé devant un assassinat...

Dans Loués soient nos seigneurs, vous dites d’Allende qu’il a été comme gommé des annales d’une gauche gestionnaire qui a peur de ses grands hommes...

Régis Debray. En écrivant cela, je pensais à la gauche socialiste européenne, qui ne semble pas avoir mis Allende dans son Panthéon.

Qu’est-ce qui les gêne chez Allende ?

Régis Debray. D’abord son échec politique. Ensuite sa radicalité éthique, son intransigeance. Et puis, aussi, cette impression de désastre. Vous savez, François Mitterrand me disait souvent une chose qui politiquement ne manque pas de vérité. Quand je lui faisais reproche, gentiment, de son atlantisme débridé, il me disait : « Voyez votre ami Allende, Régis. On ne peut pas se battre sur deux fronts. Il a lutté contre la grande bourgeoisie et les États-Unis, en même temps et à la fois, il en est mort. Moi, je ne peux pas avoir contre moi à la fois le Figaro et l’ambassade des États-Unis. » C’est assez triste, mais convenons que ce n’est pas sot, sous l’angle du réalisme, pour qui tient à sa longévité.

Cela dit, Mitterrand n’a pas beaucoup essayé de s’en affranchir...

Régis Debray. Mitterrand était un politique qui connaissait les rapports de forces. Et il avait fait une assez bonne analyse, me semble-t-il, de l’échec d’Allende, qui s’était mis à dos les forces de la grande et de la moyenne bourgeoisie aussi, en même temps qu’il s’était attaqué frontalement aux intérêts américains. Les deux, mon capitaine ! Ça faisait beaucoup.

N’était-ce pas une forme de cohérence, dans la mesure où ces forces sont associées...

Régis Debray. Je vous parle de la lecture que pouvait en faire un pragmatique européen et je pense que c’était une lecture sagace du strict point de vue de la Realpolitik. Disons que, à l’époque, pour pouvoir durer quatorze ans au pouvoir, c’était une bonne leçon qu’on avait pu tirer, avec prudence, de l’expérience chilienne.

Question brutale : Allende mort a-t-il laissé plus d’espoirs que Mitterrand quatorze ans au pouvoir ?

Régis Debray. Allende a inspiré le respect, c’est le moins qu’on puisse dire. Les hommes sont grandis par leur mort, et quand vous mourez au combat, alors ! Mais ne soyons pas amnésiques pour autant : avant la mort grandiose d’Allende, on se moquait beaucoup dans certains milieux de gauche, en Amérique latine, de son goût pour le whisky, les vestes en alpaga, les jolies femmes, et même de son côté un peu grand bourgeois franc-maçon... Tout cela faisait l’objet de plaisanteries, pas très méchantes, certes, mais un peu condescendantes.

Pour vous, comment définir ce continent qui a collectionné bien des dictatures impitoyables et qui, depuis quelques années, bascule massivement plutôt à gauche, en se référant à Bolivar, en se disant plus ou moins révolutionnaire et en contestant souvent la suprématie américaine ?

Régis Debray. Tout cela s’explique assez simplement. Appelons cela l’effet chaudière. Le couvercle sur la vapeur finit toujours par sauter. Il y avait une telle iniquité, une telle oppression, une telle corruption, une telle pression impériale sous le couvercle, qu'il a sauté.

C’est une mécanique simple. Je vois ça de loin désormais, et depuis trop longtemps, mais j’observe néanmoins une chose : le seul pays qui a encore un gouvernement de droite, la Colombie, est celui où subsiste une lutte armée. Cela fait réfléchir. La Colombie est le seul pays désormais où existe encore une guérilla active et où les États-Unis se trouvent «chez eux».

Justement : l’accession au pouvoir des Morales, des Chavez, des Lula, etc., s’est passée démocratiquement. Cela a-t-il à voir avec le Chili de l’Unité populaire de l’époque ?

Régis Debray. Les guérillas ont été écrasées. On pouvait en tirer la conclusion que la voie armée n’était pas fructueuse. Mais les motifs comme les raisons d’être de la guérilla restaient valides. Donc, je crois que la déduction n’était pas trop mauvaise : arriver même but par d’autres moyens. Nous avons assisté, aussi, à la fusion de beaucoup de facteurs. Il y a de multiples exemples. Un progrès indéniable dans la constitution des organisations sociales et politiques. Le rôle de l’Église catholique au Brésil a été important. Le nationalisme des officiers subalternes, car nous avions une vision trop mécanique de l’armée comme appareil de répression au service de la classe dominante, mais c’est beaucoup plus complexe que cela, etc. Cela dit, le point essentiel, c’est la fusion du nationalisme et du socialisme. C’est l’élément clef. L’affirmation patriotique inséparable de la revendication sociale. Voilà ce qui détermine, pour l’essentiel, le succès.

Là où les mouvements de guérilla ou de luttes armées n’étaient pas vus comme autochtones ou totalement nationaux, nous voyons aujourd’hui la fusion réussie de la justice et de l’indépendance. Quand la revendication de justice n’est pas liée à la revendication d’indépendance, autrement dit quand Marx ne donne pas la main à Bolivar, ça ne marche pas !

Parce qu’il y a indéniablement une «faiblesse» de la tradition marxiste sur la question nationale, ce qui faisait que les mouvements communistes étaient régulièrement en porte-à-faux en Amérique latine, depuis les années trente. Une fois que les deux courants ont pu se lier, la formule est devenue efficiente.

Il faut savoir que ce qu’on appelait la «révolution», en Amérique latine, était un nationalisme révolutionnaire. C’est une tendance qui me va assez bien, sachant, évidemment, que le nationalisme d’un pays dominé n’a rien à voir avec le nationalisme d’un pays dominant. Donc, entendons-nous bien: nous ne pouvons comparer sérieusement le nationalisme français ou américain au nationalisme bolivien ou vénézuélien. L’un réclame le droit à l’empire et à la domination, les autres luttent contre l’empire et la domination.

Mais le nationalisme est bien là. C’est un élément moteur. Et puis quelque chose d’important est apparu aussi, ce sont les mouvements indigénistes, qui, à mon époque, étaient quasiment inexistants, ou illégitimes, voire vus avec méfiance par les révolutionnaires eux-mêmes. En somme, des formes de luttes différentes ont connu des points de convergence.

Et le pétrole ?

Régis Debray. Pour parler brutalement, depuis 1930, le pétrole est de droite. Voilà qu’il devient de gauche. Il était wahabite, il tourne bolivarien. C’est une révolution. Ce qui a changé ce n’est pas la gauche, c’est la place du pétrole ! C’est la première fois, avec le Venezuela, que nous voyons en action un discours volontariste qui a les moyens de sa politique : c’est considérable comme chambardement. Ce pays a une rente pétrolière, certes, avec tous les problèmes que ça pose comme paresse sociale, corruption, clientélisme, etc. Enfin, quoi qu’il en soit, voilà un régime qui est campé sur ses deux jambes, maître chez lui et, qui plus est, disposant de ressources pour ses copains. Ça ne s’était jamais vu. Espérons que ça ne tourne pas mal, à la fin. Le caudillisme n’a jamais été une solution. Les mouvements actuels sont, quoi qu’on en dise, des manifestations de résistance contre l’empire.

Ne donnent-ils pas raison à Castro ?

Régis Debray. Sous cet angle-là, bien sûr, celui de la résistance. Même si les méthodes ne sont pas les mêmes qu’à Cuba (mais à Cuba en 1959 on pouvait difficilement avoir les mêmes procédures qu’aujourd’hui), effectivement je crois que, dans le sous-continent, Castro garde la force symbolique du mythe mobilisateur. Son modèle de société n’est, à terme, ni viable ni enviable, pour nous autres Européens. Vous savez, il faut distinguer le rôle qu’on peut jouer dans les rapports de forces internationaux et le rôle qu’on joue à l’intérieur de sa société. On peut être autoritaire à l’intérieur et révolutionnaire à l’extérieur. Staline n’a pas fait que du mal à l’extérieur, que ce soit pour les combattants en Espagne, pour les communistes chinois, pour les Vietnamiens, pour les Congolais, et évidemment pour la libération de l’Europe en 1944-1945. Staline, ce n’est pas seulement la Lubianca, c’est aussi Stalingrad. Essayons donc, toujours, de distinguer entre les plans. Il faut penser le présent politique dans sa complexité.

Or, vis-à-vis de Cuba aujourd’hui, je ne peux avoir qu’une attitude pleine de nuances, disons un mélange de respect et de méfiance. Je ne m’enrôle ni sous la bannière de la croisade hostile ni sous celle de l’apologie inconditionnelle. Ce « ni-ni » peut être décevant, mais c’est le mien.

En ce début de XXIe siècle, le cadre électif est-il un passage «obligé» pour tendre vers l’idée même de révolution ?

Régis Debray. Non. Tout dépend de savoir dans quel cadre -démocratique ou non- s’inscrit une lutte. Là où existent des partis politiques, une presse relativement libre, des syndicats et un Parlement, je crois que la voie électorale s’impose d’elle-même. C’est dans ce cadre-là que la voie armée pose problème, comme on a pu le voir en Uruguay, ou comme on peut le voir actuellement en Colombie. On constate là qu’une certaine lutte armée radicalise la bourgeoisie et précipite, à terme, un tournant fascisant. Les circonstances commandent, il n’y a pas de recette ni de modèle prêt à l’exportation.

(1) Oscar Niemeyer, un architecte engagé dans le siècle, de Marc-Henri Wajnberg, et Septembre Chilien, de Bruno Muel.

(2) Carlos Prats et sa femme sont morts lors d’un attentat perpétré en 1974, en Argentine, dans le cadre de l’opération « Condor ». Entretien réalisé par Jean-Emmanuel Ducoin et Charles Silvestre

Un témoin, à la vie à la mortS’agissant de la mort dramatique de Salvador Allende, le 11 septembre 1973, victime d’un coup d’État sanglant, le nom d’un témoin français de l’Amérique latine de cette époque, de ses dictatures et de ses révolutions, vient à l’esprit, celui de Régis Debray.

À sa sortie de prison en Bolivie, où il a été enfermé quatre ans, soumis à deux simulacres d’exécution, après avoir été pris par les militaires sur les lieux de la guérilla où tombera ensuite Ernesto Che Guevara, Régis Debray arrive au Chili de l’Unité populaire en janvier 1971. Il y sera accueilli par Salvador Allende avec lequel il aura une série d’entretiens qui donneront lieu à un livre et un film. La dernière rencontre précédera de quelques jours le bombardement de la Moneda, le palais présidentiel.

Le temps a passé et les engagements de Régis Debray ne sont plus ceux de Révolution dans la révolution, pour reprendre le titre d’un ouvrage qui lui avait valu d’être un invité privilégié de Fidel Castro. Mais même s’il précise que l’Amérique latine n’est plus de son domaine de compétence, il n’est indifférent ni aux événements de l’époque ni aux évolutions en cours. C’est à ce titre qu’il a bien voulu répondre à nos questions.

J.-E. D. et C. S.