samedi, décembre 14, 2019

IL EXISTE BIEN DE L'EXTRÊME PAUVRETÉ AU CHILI, CONTRAIREMENT À CE QU'A AFFIRMÉ LE PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE MARIO VARGAS LLOSA

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L'ÉCRIVAIN PÉRUVIEN ET PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE 
MARIO VARGAS LLOSA LORS DE LA PRÉSENTATION DE 
SON DERNIER ROMAN DANS LA CAPITALE DU GUATEMALA, 
LE 3 DÉCEMBRE 2019
PHOTO ORLANDO ESTRADA / AFP 
"Il n'y a pas d'extrême pauvreté" au Chili, a assuré le prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa, qui s'est dit "perplexe" face au mouvement de protestations qui a explosé dans le pays le 18 octobre. Les statistiques officielles nationales contredisent cette affirmation: il y a bien de l'extrême pauvreté au Chili, bien que son taux soit l'un des plus bas de la région.
L’écrivain péruvien a affirmé le 4 décembre, à l’occasion de la présentation de son dernier roman "Tiempos recios" (Temps difficiles), à la Foire du livre de Miami, aux États-Unis, qu’il n’y a pas de pauvreté extrême (01’30) au Chili
"Le Chili est le pays qui a progressé le plus extraordinairement en Amérique latine (...) II n’y a pas d'extrême pauvreté, c’est probablement le seul pays d’Amérique latine sans extrême pauvreté ".
"Nous avons vu dans le Chili un modèle pour sortir du sous-développement. Ca ne pouvait pas être Cuba, ni le Vénézuéla, ni le Nicaragua. C’était le Chili", a ajouté l’écrivain.

Les manifestations au Chili ont débuté le 18 octobre, par la contestation d'une hausse du prix du ticket de métro, et se sont ensuite muées en une révolte sociale d'ampleur, la plus grave depuis la fin de la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1990).

L’AFP s’est penchée sur les statistiques régionales publiées par la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal) et les chiffres officiels de l'observatoire social du gouvernement chilien qui réalise des enquêtes socioéconomiques (Casen), publiées depuis 1990. Selon ces études, l'extrême pauvreté existe bien dans le pays.

Qu’est-ce que l'extrême pauvreté ?


Laís Abramo, sociologue et directrice de la Division de développement social de la Cepal, a expliqué à l’AFP qu’une personne est considérée en état d'extrême pauvreté quand "ses revenus sont inférieurs à la valeur d’un panier alimentaire basique". En revanche, la pauvreté totale, ou non extrême, est caractérisée, selon l'organisation, par un revenu inférieur à un panier basique complet, c’est-à-dire comprenant un budget pour l'alimentation mais aussi les vêtements, ou encore les transports.

D'après le dernier rapport de la Cepal, intitulé "Panorama social de l’Amérique latine 2019", le niveau d'extrême pauvreté au Chili touchait 1,4% de la population en 2017 (dernières données disponibles). Il s'agit du taux le plus bas enregistré dans la région en 2017 après l’Uruguay (0,1%).

La Cepal reçoit les chiffres officiels de chaque pays mais applique une  méthodologie uniforme pour les comparer. "Ce n’est pas toujours égal à la méthodologie de chaque pays", explique Mme. Abramo, qui précise que les cases sans indicateur correspondent aux années pour lesquelles il n'y avait pas de données actualisées. Dans le cas du Chili par exemple, les chiffres sont ceux de l’enquête Casen, publiée tous les deux ans.
Taux de pauvreté extrême selon les chiffres du Cepal, 2015-2018, en pourcentages de la population totale
CAPTURE D'ÉCRAN, PRISE LE 6 DÉCEMBRE 2019, DU RAPPORT
"PANORAMA SOCIAL DE L'AMÉRIQUE LATINE 2019" DU CEPAL.

Les chiffres du Chili


L’enquête Casen est élaborée par le ministère du développement social chilien depuis 1990. Les derniers résultats publiés en 2018 sur des données de 2017, indiquent que quelque 2,3% de la population vit dans des conditions d’extrême pauvreté, soit environ 412 839 personnes. Selon le ministère, ces personnes ont un revenu inférieur à deux tiers du seuil de pauvreté qui, en 2017, était de 158 145 pesos mensuels (environ 205 euros) pour un foyer composé d’une seule personne.

Ces chiffres diffèrent de ceux de la Cepal, les deux organismes appliquant des méthodologies différentes à la base de données de l’enquête Casen, a expliqué Laís Abramo à l’AFP.

Pourcentage de pauvreté et d'extrême pauvreté au Chili, 2013-2017, selon les données Casen en pourcentages de la population
CAPTURE D'ÉCRAN

De son côté, l’économiste de la Fondation Soleil (organisation chilienne à but non lucratif qui produit des études sur le travail, l’éducation et le développement), Marco Kremerman, assure également que l'affirmation de Mario Vargas Llosa est "clairement fausse, rien qu’en regardant par exemple l’enquête Casen".

Il ajoute que les chiffres du Casen et ceux recueillis par la Cepal sont incomplets et pourraient même être plus importants. "La diminution de l'extrême pauvreté n’est pas dûe à l'augmentation seule du revenu, mais aux allocations d’Etat", explique M. Kremerman à l’AFP.

David Bravo, économiste et directeur du Centre de recherche et d’études longitudinales de l’université catholique du Chili, confirme lui aussi que les données officielles montrent bien qu’il y a de l'extrême pauvreté dans le pays. Son niveau a baissé car "le Chili connaît une forte croissance et, en même temps, mène une politique d’augmentation des dépenses sociales centrée sur les personnes les plus pauvres", a-t-il expliqué à l'AFP.

Selon les derniers chiffres publiés par l’Institut national des statistiques du Chili, le chômage dans le pays était de 7% entre août et octobre 2019. Cependant, ces chiffres ne prennent pas en compte l'effet des manifestations qui ont débuté en octobre.

La crise sociale a cependant eu un impact sur le dernier indice mensuel d’activité économique (Imacec, qui renseigne le produit intérieur brut), publié par la banque centrale du Chili. Ce dernier s’est effondré à 3,4% en octobre.

En conclusion, les données de la commission régionale Cepal et du gouvernement chilien viennent contredire l’affirmation de Mario Vargas Llosa selon laquelle il n’existe pas d’extrême pauvreté dans le pays. À l'échelle régionale, le Chili entregistre cependant son taux le plus bas (1,4% selon la Cepal; 2,3% d'après l’enquête Casen, du ministère du développement).

vendredi, décembre 13, 2019

TORTURE, MAUVAIS TRAITEMENTS, VIOLS…, L’ONU DÉNONCE LA RÉPRESSION DES MANIFESTATIONS AU CHILI

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 « COUPE ACAB  »
DESSIN ALEN LAUZAN
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a rendu vendredi un rapport condamnant la responsabilité de la police chilienne « dans la commission de violations des droits humains ».
6Temps de Lecture 2 min.
CHILI: L'ONU DÉNONCE 
LA «RÉPRESSION»
Des exemples de torture, de mauvais traitements, de viols perpétrés par des carabiniers contre des détenus, dont beaucoup auraient été emprisonnés de manière arbitraire. Le Haut-Commissariat de l’Organisation des Nations unies (ONU) aux droits de l’homme a rendu vendredi 13 décembre un rapport accablant contre la répression des manifestations au Chili, dénonçant de « multiples violations des droits humains » par la police.

Ce rapport a été élaboré par des experts du Haut-Commissariat, qui se sont rendus au Chili du 30 octobre au 22 novembre, alors que le pays est secoué depuis le 18 octobre par un mouvement de contestation sociale, le plus important depuis le retour de la démocratie en 1990.

CARABINIER DÉCORÉ POUR SA « BAVURE »
DESSIN ALEN LAUZAN
« La gestion des manifestations par les policiers s’est déroulée d’une manière fondamentalement répressive », a déclaré la chef de la mission, Imma Guerras-Delgado, lors de la présentation à Genève du rapport. Celui-ci explique que, sur la base des informations recueillies auprès d’une grande variété de sources, « les policiers n’ont, à plusieurs reprises, fait aucune distinction entre manifestants pacifiques et manifestants violents ».

Torture et violences sexuelles


Pendant sa mission, l’équipe du Haut-Commissariat a pu documenter 113 cas de torture et mauvais traitements, et 24 cas de violences sexuelles sur des femmes, des hommes et des jeunes filles, commis par des membres de la police et des militaires. « La police a une responsabilité dans la commission de violations des droits humains. En ce qui concerne les responsabilités individuelles au sein de la police, nous ne pouvons pas faire de conclusion. Elles devront être établies au niveau national », a relevé Mme Guerras-Delgado.

Les experts des Nations unies dénoncent aussi le «nombre alarmant de personnes » – environ 350 – souffrant de blessures aux yeux ou au visage, la majorité étant liées à des tirs de plomb. « Les fusils antiémeutes ont été utilisés de manière indiscriminée et inappropriés, et c’est pour cela qu’il y a autant de blessés », a expliqué Mme Guerras-Delgado, soulignant que les policiers ont tiré en étant trop près des manifestants.

Selon les informations officielles citées dans le rapport, plus de 28 000 personnes ont par ailleurs été détenues entre le 18 octobre et le 6 décembre, et la plupart d’entre elles ont été libérées. Mme Guerras-Delgado a précisé qu’environ 1 600 personnes étaient encore détenues, selon les autorités.


Le Haut-Commissariat a par ailleurs pu vérifier les informations concernant 11 des 26 décès sur lesquels les autorités chiliennes enquêtent. Quatre de ces cas constituent « une privation arbitraire de la vie et des décès illégaux impliquant des agents de l’État ». Le rapport signale que les autorités ont eu connaissance de la gravité des blessures dès le 22 octobre, mais n’ont pas pris de mesures efficaces pour mettre fin à l’usage des armes antiémeutes.

Dans un communiqué, la haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme – qui n’est autre que la socialiste Michelle Bachelet, présidente du Chili de 2006 à 2010 et de 2014 à 2018 – a appelé à «regarder l’avenir de manière constructive », demandant l’établissement d’un « mécanisme de suivi », en coopération avec son bureau pour l’Amérique du Sud, chargé d’évaluer la situation dans trois mois.

Une hausse du prix du ticket de métro à Santiago a été le détonateur de cette fronde sociale inédite dans ce pays de 18 millions d’habitants réputé pour sa stabilité. Malgré la suspension de la mesure, le mouvement s’est amplifié, nourri par le ressentiment face aux inégalités sociales. L’état d’urgence, imposé le 19 octobre, a été levé le 28 octobre.

CHILI: L'ONU DÉNONCE LA «RÉPRESSION» DES MANIFESTATIONS, DE MULTIPLES ABUS

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CHILI: L'ONU DÉNONCE 
LA «RÉPRESSION»
Le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'Homme a dénoncé vendredi dans un rapport la «répression» des manifestations au Chili, dénonçant de «multiples violations des droits humains» par la police.
Ce rapport a été élaboré par des experts du Haut-Commissariat, qui se sont rendus au Chili du 30 octobre au 22 novembre. «La gestion des manifestations par les policiers s'est déroulée d'une manière fondamentalement répressive», a déclaré la chef de la mission, Imma Guerras-Delgado, lors de la présentation à Genève du rapport. Celui-ci contient des exemples précis de torture, mauvais traitements, viols perpétrés par des carabiniers contre des détenus.


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jeudi, décembre 12, 2019

VIDÉO.“LE VIOLEUR, C’EST TOI !” : L’HYMNE CHILIEN REPRIS DANS TOUTES LES LANGUES À TRAVERS LE MONDE


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« JE N'AI RIEN VU VENIR » 
DESSIN ALEN LAUZAN
C’était le 25 novembre dernier à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. À Santiago au Chili, devant le ministère de la Femme et de l’égalité de genre, plusieurs dizaines de femmes répondaient à l’appel du collectif “Las Tesis” (Les Thèses) en participant à une chorégraphie contre la culture du viol dans ce pays d’Amérique du Sud.
 «UN VIOLEUR SUR TON CHEMIN» 
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LAS TESIS
Nous avons choisi le nom ‘Las Tesis’ car notre objectif est de mettre en scène les thèses de la pensée féministe pour mieux en diffuser le message”, ont indiqué à El País les quatre jeunes trentenaires de Valparaíso à l’origine du collectif et de la pièce de théâtre dont est extraite la performance. Une pièce qui devait être montrée en octobre mais dont l’arrivée sur les planches a été perturbée par le mouvement social qui secoue le Chili.
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mardi, décembre 10, 2019

UN AVION MILITAIRE CHILIEN DISPARAÎT AU-DESSUS DE L’OCÉAN AUSTRAL

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UN AVION MILITAIRE CHILIEN DISPARAÎT AU-DESSUS DE L’OCÉAN AUSTRAL
CAPTURE D'ÉCRAN TWITTER
L’appareil avec 38 personnes à bord a disparu des radars alors qu’il se dirigeait vers une base chilienne en Antarctique.
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 PHOTO GONZALO FUENTES / REUTERS

Un avion militaire chilien avec 38 personnes à bord a disparu des radars, lundi 9 décembre, alors qu’il survolait l’océan austral. L’appareil, un Hercules C130, avait décollé de la base Chabunco de Punta Arenas (pointe sud du Chili) à 16 h 55, heure locale (20h 55, heure française) pour rejoindre la base antarctique chilienne Eduardo Frei. Le contact radio avec l’avion de transport militaire a été « perdu » à 18 h 13, heure locale (22 h 13, heure française), selon un communiqué de l’armée de l’air chilienne (FACH).

Il survolait alors le passage de Drake, bras de mer qui sépare l’extrémité sud de l’Amérique latine et l’Antarctique et qui est considéré comme redoutable par les marins. L’avion a été déclaré « sinistré » sept heures après l’incident, a indiqué l’armée de l’air, en soulignant qu’il disposait de réserves de carburant suffisantes pour voler jusqu’à 0 h 40, heure locale (4 h 40, heure française). « Un amerrissage est possible», a déclaré à des journalistes le commandant de la IV Brigade aérienne à Punta Arenas, Eduardo Mosqueira.

Vaste opération de secours en cours


Quelque 38 personnes avaient pris place à bord de l’appareil : 17 membres d’équipage et 21 passagers. Parmi ces derniers figurent 15 militaires de la FACH, trois de l’armée de terre, deux d’une entreprise privée de construction, Inproser, ainsi qu’un fonctionnaire de l’université de Magallanes. Ils devaient effectuer des « tâches de soutien logistique », et notamment réviser un oléoduc flottant alimentant en carburant la base antarctique, la plus importante du Chili.


L’armée de l’air, qui a déclaré « un état d’alerte » à la suite de la disparition de l’avion, a annoncé qu’une opération de secours impliquant des avions et des navires de la marine chilienne avait été lancée. Les proches des personnes à bord ont été contactés « pour les tenir informés de cette malheureuse situation », a-t-elle souligné.

Le président chilien, Sebastian Piñera, « consterné » par la disparition de l’appareil militaire, a annoncé sur Twitter qu’il se rendait à Punta Arenas pour superviser « les opérations de recherches et le déploiement d’équipes de secours », en compagnie des ministres de l’intérieur et de la défense.

Le précédent incident impliquant un avion militaire en mer remonte à septembre 2011. Un crash d’avion militaire en mer avait alors fait 21 morts, près de l’île Robinson Crusoé, dans l’océan Pacifique à 700 km du continent. L’accident avait soulevé une forte émotion au Chili car l’appareil transportait notamment une équipe de télévision de la chaîne publique TVN conduite par le très populaire journaliste Felipe Camiroaga, 44 ans.


    CHILI : UN BRAS DE FER DONT LE RÉSULTAT FAÇONNERA L’AVENIR

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    « PREMIÈRE LIGNE POLITIQUE»
     DESSIN ALEN LAUZÁN
    La révolte chilienne a été attaquée par les carabiniers et cernée par les médias et les partis politiques. Cependant, elle n’a pas perdu de sa force et s’élargit avec la participation massive des jeunes femmes et, progressivement, des peuples originaires.
    « LE GOUVERNEMENT ÉBORGNE
    CEUX QUI ONT OUVERT LES YEUX ! »
    «Nous sommes redevenus un peuple» (Volvimos a ser pueblo): une simple affiche peinte sur papier, placée par une communauté de voisins sur l’avenue Grecia, est un cri de protestation contre le néolibéralisme qui avait transformé les gens en tout juste des consommateurs. Mais c’est aussi tout un programme politique et une éthique de la vie, en seulement quatre [en espagnol] mots.

    Pas très loin de là, la Plaza de la Dignidad centrale, le nom donné à la Plaza Italia par la révolte chilienne, ressemble à une zone de guerre. Les commerces sont fermés sur plusieurs pâtés de maisons, ils ont été décorés avec des graffitis multicolores qui dénoncent la répression et incitent à la révolte contre les oppressions les plus diverses. Les jeunes ne veulent pas l’abandonner. Ils affirment que le jour où les manifestant·e·s quitteront la rue, tout sera perdu. Une logique implacable, mais difficile à soutenir après 50 jours de mobilisations.

    «VIVRE AU CHILI NOUS COÛTE UN ŒIL»
    La plupart des graffitis sur les murs des alentours, et sur les murs de tout le Chili, des centaines de milliers, dénoncent la violence des carabiniers [une des figures de la répression pinochétiste]. Ils nous «violent et nous tuent», «Non aux abus», «Pacos [flics] asesinos», «Paco culiao [enc..]», et j’en passe. Une larme de sang glissant le long d’un mur dit: «Vivre au Chili nous coûte un œil».

    Les médias de droite soulignent que les murs «gribouillés», que l’on peut voir même dans les coins les plus reculés de la ville, salissent Santiago. Comme souvent, ils attachent plus d’importance aux pertes matérielles qu’aux yeux des 230 manifestants aveuglés par les balles des carabiniers et à la vie des quelque trois dizaines de personnes assassinées par les forces répressives depuis la mi-octobre.

    En plus des graffitis dénonçant les Carabineros, il existe aussi de nombreux murs féministes, où la violence masculine et le patriarcat sont attaqués de front. Ils sont peints dans des tons violets et lilas qui se mêlent aux adjurations contre la répression. Mais les palmes de la créativité dans les protestations reviennent au spectacle «Un violador en tu camino» [Un violeur sur ton chemin], créé par Las Tesis, un collectif interdisciplinaire de femmes de Valparaíso. Il a été reproduit des millions de fois sur les réseaux socieux et rediffusé dans presque toutes les capitales d’Amérique latine et d’Europe.

    Même les médias du système [de la Radiotelevisión Española et CNN au quotidien argentin Clarín] ont dû rendre compte de cette intervention dans la rue, une dénonciation sur un rythme de rap qui vise le gouvernement ainsi que les juges et la police. Le succès de cette performance montre à la fois l’indignation du monde face à la répression sauvage au Chili et l’influence croissante du féminisme dans les manifestations, avec ses propres voix et son style singulier.

    Les statues sont un sujet à part. On dit que plus d’une trentaine de monuments à la gloire de militaires et de conquistadors ont été tagués, d’Arica, à la frontière avec le Pérou, jusqu’au sud des Mapuches. Sur la Plaza de la Dignidad, la figure équestre du général Baquedano a été peinte et partiellement couverte. L’historiographie officielle le considère comme un héros de la guerre du Pacifique contre le Pérou et la Bolivie [1879-1884], lorsque le pays voisin a perdu toute possibilité de sortie directe vers la mer.

    À Arica, les manifestant·e·s ont détruit une sculpture en pierre de Christophe Colomb, qui était là depuis plus d’un siècle. Dans La Serena, la statue du colonisateur et soldat Francisco de Aguirre est tombée et à sa place, les voisins ont placé la sculpture d’une femme diaguita [Indiens du Nord du Chili et de l’Argentine actuels]. À Temuco, ils enlevèrent le buste de Pedro de Valdivia [gouverneur du Chili de 1541 à 1547 sous Charles Ier d’Espagne] et sa tête fut accrochée à la main du guerrier mapuche Caupolicán.

    Pedro de Valdivia est dans le collimateur des manifestants. Le soldat, qui a accompagné Francisco Pizarro dans la guerre de conquête et d’extermination au Pérou, a fondé, avec la même méthode, certaines des principales villes du Chili, de Santiago et La Serena à Concepción et Valdivia. Il est l’un des personnages les plus détestés par la population. Sa statue a failli être renversée sur la Plaza de Armas, au centre de Santiago.

    Mais l’événement le plus symbolique a eu lieu à Concepción, à 500 kilomètres au sud de Santiago. Des centaines de jeunes se sont rassemblés sur la Plaza de la Independencia, où ils ont démoli sa statue le même jour, le 14 novembre, pour commémorer le meurtre, il y a un an, de Camilo Catrillanca, un membre de la communauté mapuche mort aux mains des Carabineros. Le crime a provoqué une vaste réaction populaire dans 30 villes du pays. Dans certains quartiers de Santiago il y a eu des coupures de rues et des caceroleos pendant plus de 15 jours. Un an plus tard, le drapeau mapuche est le plus agité lors des manifestations chiliennes.

     Trawün mapuche à Santiago


    Le dernier samedi de novembre, la Coordination des Nations Originaires, née lors de l’explosion, a appelé un trawün [rencontre, en mapudungun], dans le centre de cérémonies du Lo Prado, à la périphérie de la ville. Des Mapuches de différents quartiers de Santiago [Puente Alto, Ñuñoa, Pintana, entre autres] sont venus, là où ils ont déjà réalisé plusieurs rencontres locales. La rencontre commence par une cérémonie animée par trois longkos [autorités communautaires], suivie de chants et de prières d’une soixantaine de personnes sous un soleil de plomb. Après que la Pachamama leur a donné la permission, des discussions ont commencé, organisées en deux groupes, pour déterminer comment ils devraient se positionner sur les débats concernant une réforme de la Constitution.

    Les femmes, parées de leurs costumes traditionnels, ont participé autant, voire plus que les hommes, qui portaient, eux, des bandeaux bleus. Très vite, deux positions ont pris corps. L’une d’entre elles a proposé de participer aux élections à la Convention constituante qui se tiendront en avril [le président du Sénat, Jaime Quintana, a annoncé mi-novembre l’organisation d’un référendum pour réviser la Constitution héritée d’Augusto Pinochet]. Les partis signataires du pacte [intitulé «Accord pour la paix et la nouvelle Constitution] ayant refusé aux peuples autochtones la possibilité d’avoir une circonscription électorale spéciale, le débat a porté sur la voie à suivre. Cette position s’est développée depuis le début des manifestations, bien qu’elle soit née il y a près de deux décennies, et elle est appelée «pluri-nationalité». Les Mapuches ne veulent pas être élus dans les partis existants, donc certains participants [dont plusieurs femmes] ont proposé la création d’un parti électoral mapuche. Ce courant de pensée s’enracine davantage dans les villes, en particulier à Santiago, où vivent des centaines de milliers de Mapuches. Son centre animateur se trouve chez les étudiants universitaires qui ont émigré du sud et qui sont à présent établis dans la ville. Il s’agit d’un discours cohérent et puissant. Il fait valoir qu’il reste peu de temps pour s’engager dans cette voie, puisque l’appel à élire les constituants aura lieu en avril.

    L’autre courant défend l’autodétermination et l’autonomie, les positions traditionnelles des communautés mapuches du sud, les plus touchées par la répression de l’État chilien, par la militarisation de leurs territoires et par la dépossession de leurs terres [sous Allende, une certaine réforme agraire avait eu lieu, leur accordant l’accès à la terre] tombées aux mains des compagnies forestières. Ce sont aussi les communautés qui dirigent la récupération des terres et celles qui entretiennent la flamme de la nation et de l’identité traditionnelle mapuche. Pendant le trawün, une femme d’âge moyen a rappelé que «nous avons déjà notre propre gouvernement et notre propre parlement, nous n’avons pas besoin des politiciens». Et un jeune homme véhément se demandait: «Voulons-nous vraiment avoir un siège dans la politique winka [blanche]?»

     Assemblées, quartiers et classes


    Le collectif Caracol, qui travaille dans le domaine de l’éducation populaire au sein des zones et territoires des périphéries, maintient dans ses analyses hebdomadaires que «l’accord de paix» signé à trois heures du matin le 15 novembre par tous les courants politiques – à l’exception du Parti communiste – a accordé «la survie» du gouvernement Piñera (collectif Caracol, 25 novembre 2019).

    Le nom même du pacte trahit ses inspirateurs. S’il s’agit de «paix», dit Caracol, c’est parce qu’il y a eu une guerre, ce que le président Piñera dit depuis le premier jour des manifestations. La convocation d’une Convention constituante convenue contre une Assemblée constituante telle que celle défendue par les mouvements impose plusieurs filtres [1].

    «Cette Convention ne sera pas composée de citoyens ou de représentants des mouvements sociaux et populaires, mais de représentants des partis politiques existants», déclare Caracol. Un affront auquel il faut ajouter les deux tiers requis pour l’approbation de toute proposition, ce qui signifie un veto encore plus flagrant pour toute proposition émanant de la rue. «Ils ont montré que les débats ouverts qui se sont développés partout au Chili ne les intéressaient pas, parce qu’ils ne s’intéressent pas aux délibérations populaires», poursuit le collectif Caracol.

    Daniel Fauré, fondateur de l’organisation, a analysé dans un entretien avec Brecha que la décision du gouvernement de convoquer une constituante a été prise lorsqu’il a constaté la confluence entre la protestation de rue et la grève nationale, l’unité d’action des travailleurs syndiqués, des résidents et des jeunes rebelles. «Cela revient à un boycott des assemblées territoriales, des conseils ouverts et du trawün [rencontre mapuche]», a-t-il dit.

    À ce stade, nous devons nous rappeler que la dictature d’Augusto Pinochet, qui a duré 17 ans, s’est lancée dans une profonde reconstruction urbaine à des fins politiques. Lorsque Salvador Allende est arrivé au pouvoir en novembre 1970, près de la moitié de la ville de Santiago était composée de «campements», des espaces repris et auto-construits par les secteurs populaires, qui sont ainsi devenus un sujet politique, sous le nom de «pobladores», et qui ont été au cœur du processus de changement brisé par la dictature.

    Actuellement, et selon une carte établie par Caracol, il existe 110 assemblées territoriales à Santiago, organisées en deux grandes coordinations: l’Assemblée des Assemblées populaires et auto-convoquées, en zone périphérique, et la Coordination métropolitaine des assemblées territoriales, en zone centrale. Ces assemblées se distinguent, et parfois sont en concurrence, avec les conseils de quartier plus institutionnalisés. Bien qu’il y ait déjà eu un travail important au niveau territorial, la plupart de ces organisations ont été formées pendant le soulèvement. Elles organisent des activités culturelles récréatives, des débats entre voisins, des soupes populaires, viennent en aide aux blessés et aux personnes arrêtées lors des manifestations, et organisent des caceroleos contre la répression. Beaucoup de ses membres participent aux barricades nocturnes.

    Mais comme au temps du dictateur, le Chili post-pinochetiste ne peut pas non plus accepter l’activisme des pobladores. La classe dirigeante chilienne ne peut concevoir que les «gueux» quittent leurs quartiers, parlent et occupent des espaces publics. Un récit de Caracol sur un affrontement qui a eu lieu à la fin novembre, lorsqu’un groupe de résidents s’est rendu dans un centre commercial du secteur le plus exclusif de Santiago, éclaire ce phénomène: «Il a suffi qu’un groupe de gens de classe populaire apparaisse dans la cour de leur temple de la consommation à La Dehesa [centre commercial au nord-est de Santiago] pour que la classe supérieure se mette à avoir peur et les appelle à retourner dans leurs quartiers de merde, bande de fils de pute» (collectif Caracol, 25 novembre 2019).

    S’il est vrai que la révolte d’octobre 2019 clôture le cycle qui a commencé le 11 septembre 1973 avec le coup d’État de Pinochet, il est vrai aussi qu’un nouveau cycle s’ouvre, dont on ignore encore les principales caractéristiques. D’après ce que l’on peut voir dans les rues de Santiago, ce cycle aura deux protagonistes centraux: l’État policier – bras armé des classes dirigeantes – et les secteurs populaires, installés dans leurs «poblaciones» et en territoire Wall Mapu ou mapuche. Le bras de fer entre les deux façonnera l’avenir du Chili. 
    (Article publié dans l’hebdomadaire Brecha, en date du 6 décembre 2019; traduction pour À l’Encontre par Ruben Navarro)
    –––––
    [1] Nous reviendrons sur cette question en donnant connaissance à nos lecteurs et lectrices la critique faite par le Foro por la Asamblea constituyente, le 8 décembre 2019.


    DU MÊME AUTEUR  :

    samedi, décembre 07, 2019

    CHILI : UN PAYS EN ÉBULLITION

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    ARTE TV
    « CHILI : UN PAYS EN ÉBULLITION  » 
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    C'est une crise sans pareille que connaît le Chili depuis son retour à la démocratie en 1980 : au moins 23 morts, des milliers de blessés et d’innombrables dégâts. Depuis le 18 octobre, des Chiliens battent le pavé pour protester contre les inégalités. Le pouvoir semble désemparé face aux émeutes. Dès le début de la crise, l'état d'urgence a été décrété et un couvre-feu instauré. Le président Piñera a promis une révision de la constitution, dont certaines dispositions, héritées de la dictature de Pinochet, sont vues comme le pivot des inégalités sociales aux racines de la révolte. Mais rien n’y fait : les Chiliens en colère sont toujours dans la rue à protester contre la vie chère qui les contraint souvent à s’endetter lourdement pour accéder à l’éducation et aux soins. Aujourd’hui seulement 12 % de la population soutient encore le président Piñera. 

    Pays : Allemagne 

    CHILI: MANIFESTATIONS ET VIOLENCES AU 50ÈME JOUR DE CRISE SOCIALE

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    «... LE COUPABLE CE N’EST PAS MOI...». 
    «  ACCUSATION CONSTITUTIONNELLE, "IMPEACHMENT" »
    PHOTO REUTERS / PABLO SANHUEZA
    Des milliers de personnes ont manifesté vendredi à Santiago, et des heurts ont eu lieu en marge des défilés, au 50ème jour d'une mobilisation qui ne faiblit pas dans ce pays traversant la pire crise sociale des ces dernières décennies. Comme chaque vendredi depuis le 18 octobre, premier jour d'un mouvement de protestation au départ provoqué par la hausse du ticket de métro, des milliers de personnes se sont retrouvées en centre-ville dans une ambiance bon enfant, faites de chants, de danses à grand renfort de trompettes et de tambours.
    « LE VIOLEUR, C'EST TOI » 
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    Par Le Figaro avec l'AFP
    Des manifestants ont brandi un énorme drapeau chilien où un oeil fermé avait été dessiné, symbole des quelque 300 personnes blessés aux yeux par des tirs de la police au cours des dernières manifestations. À proximité de la place, des manifestants armés de pierres ou de cocktails Molotov se sont affrontés à la police, qui les a dispersés avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Et plus tard dans la soirée, des barricades ont été érigées aux alentours de la plaza Italia, épicente des manifestations depuis le 18 octobre.

    Depuis le début de cette crise sociale au Chili, 23 personnes ont été tuées et l'économie a été durement atteinte, avec une chute de l'activité de 3,4% en octobre sur un an, selon le gouvernement. Pour tenter de couper court à cette vague de protestations sans précédent dans l'histoire récente du Chili, le gouvernement a mis sur la table 5,5 milliards de dollars pour stimuler l'économie. Il a également annoncé une hausse des retraites, allant jusqu'à 50% pour certaines catégories, et une prime exceptionnelle en faveur d'un million de familles.

    Les Chiliens protestent contre les inégalités qui règnent dans un pays à l'économie prospère et où l'État est selon eux défaillant dans les domaines de l'éducation, de la santé et des retraites.