samedi, août 05, 2006

LE LIEU DU BAN


Groupe de citoyens âgés.
Frise est du ParthénonAthènes.
Musée de l'Acropole.
Photo MSM
La crise de violence urbaine doit nous interpeller à double titre. Par la surexploitation médiatique qui transforme l'émeute, avec ses voitures et bâtiments qui s’embrasent, en spectacle. Mais aussi, par le traitement donné aux faits par les médias étrangers. À distance, tout fonctionne comme une loupe grossissante. Le phénomène est interprété de manière confuse ; on s’enflamme dans la surenchère, le désordre devient Intifada, les incendies sont perçus comme un signe avant-coureur de guerre civile. Les appels des proches lointains, pour savoir si nous allons bien, si nous n'avons pas été victimes des incidents, en témoignent. La violence suscite discussions et angoisse.
Cette réalité doit nous pousser à expliquer les phénomènes de violence urbaine dans un contexte plus vaste, celui d’un espace sociétal global.
La ville était la traduction spatiale des structures imposées par le développement du capitalisme. Une construction dont l’architecture était à la fois le théâtre et l’instrument. Quand le capital atteint le degré ultime de son abstraction, quand il règne sans entrave, quand il devient Spectacle, la ville devient elle-même représentation. La banlieue se révèle être cette nouvelle architecture, cet instrument, cette scène, ce spectacle.

Le capital s’était servi des formes politiques comme l’État et la Cité, pour s’imposer au monde. Au mode de circulation du capital «concentrique» se substitue le modèle plus flexible, plus rationnel, plus performant du réseau, de la circulation multipolaire «acentrique» actuelle. Le passage de la ville à la banlieue est la mise en scène de ce passage. La fin de la Cité et la fin de la politique sont un seul et même phénomène. Quand nous essayons d'expliquer la banlieue, la traduction fait disparaître la «banlieue» au profit de la «périphérie», évoquant ainsi le lien intime qui lie la ville à sa banlieue, en tant que ville rejetée hors de la ville.


La question de la banlieue, et de ce qu’elle représente, n’est pas une question parmi d’autres de la politique en général. Ce n’est pas non plus ce à quoi tend à la restreindre la vision de l’État qui la cantonne à la «politique de la ville», comme l’ensemble des mesures de prévention, de répression et de redistribution mises en œuvre dans les quartiers urbains en difficulté.

Dans une analyse du ban, à laquelle l’étymologie du mot banlieue nous renvoie, Giorgio Agamben écrit «le ban est à proprement parler la force, à la fois attractive et répulsive, qui lie les deux pôles de l’exception souveraine : la vie nue et le pouvoir, l’homo sacer et le souverain. […] C’est cette structure de ban que l’on doit apprendre à reconnaître dans les relations politiques et dans les espaces publics où nous vivons encore. L’espace du ban –la ban-lieue de la vie sacrée– est, dans la cité, plus intime encore que tout dedans et plus extérieur que tout dehors. Elle est le nomos souverain qui conditionne toutes les autres normes, la spatialisation originaire qui rend possibles et qui gouverne toute localisation et toute assignation de territoire.».


La déclaration de l’État d’Urgence et la loi le prorogeant pour trois mois afin de permettre au gouvernement français de maintenir l'ordre dans les banlieues illustre de manière limpide le glissement de l’État de droit vers l’État d’exception.

Il convient de souligner le lien paradoxal, mais constitutif, entre l’État de droit et l’État d’exception. Il faut prendre conscience qu’une «étrange relation de contiguïté qui unit la démocratie au totalitarisme» décrit le piège dans lequel sont enfermées les sociétés occidentales. «En gagnant [...] des libertés et des droits dans leurs conflits avec les pouvoirs centraux, les individus préparent à chaque fois simultanément une inscription tacite, mais toujours plus profonde de leur vie dans l’ordre étatique, offrant ainsi une assise nouvelle et plus terrible au pouvoir souverain dont ils voudraient s’af-franchir». La facilité du passage de l’un à l’autre ne peut pas nous laisser sans réfléchir. Il s’agit par ailleurs du déchiffrage de la difficulté politique majeure de notre siècle. «L’état d’exception a même atteint aujourd’hui son plus large déploiement planétaire. L’aspect normatif du droit peut être ainsi impunément oblitéré et contredit par une violence gouvernementale qui, en ignorant à l’ex-térieur le droit international et en produisant à l’intérieur un état d’exception permanent, prétend cependant appliquer encore le droit.» Les zones d’attente dans les aéroports, où s’entassent les réfugiés et les demandeurs d’asile, les frontières étatiques et les zones protégées à l’intérieur des villes; voilà les multiples visages de l’état d’exception. L’état d’exception migre aujourd’hui vers Guantanamo et prend la figure de l’obsession sécuritaire. «La déclaration de l’état d’exception est progressivement remplacée par une généralisation sans précédent du paradigme de la sécurité comme technique normale de gouvernement.»*. Dans les deux cas, le lien inexprimable entre la violence et le droit est soudain levé.


C’est ainsi qu’à l’ère du capital devenu Spectacle, tout ce qui était public est désormais privatisé. La banlieue est la ville devenue privée. La ville privée de vie, la ville privée de public, la vie privée en public. Des agoras désertes scrutées jour et nuit. Des routes encombrées et des trottoirs vides.


La banlieue traditionnelle pavillonnaire dont les services, forêts, piscines, jardins publics, ont été privatisés provoque la frustration des habitants des banlieues défavorisées. C’est le sentiment d’être en retard de privatisation qui est à l’origine de cette frustration. Le fait d’être contraint aux espaces publics. D’où la valeur vitale de la voiture qui brûle, instrument essentiel d’accès privé aux endroits privés, d’échappement au public.

La mondialisation a donné au capital la possibilité de réglementer le champ de la loi et celui de la morale. La loi du marché est devenue une sorte de territoire autonome où les gouvernements, coincés entre l’impuissance et l’hégémonie idéologique, ont peu à peu cessé d’inter-venir. Ce processus a été très lent et a débuté dans les années 1970. L’État a progressivement cessé d’assumer ses responsabilités en matière d’économie et a renoncé à réparer les «dommages collatéraux» de la logique de marché. Ce désengagement de l’État a dégradé sa propre autorité ; depuis, l’État ne protège plus les citoyens contre les violences du système économique.


L’État a retrouvé dans le thème de la sécurité la légitimation qu’il a perdue lorsqu’il a cessé de répondre aux attentes des citoyens dans le domaine social. Nous passons de l’État social à l’État pénal, un modèle déjà appliqué en Angleterre, au Chili et aux États-Unis et que, jusqu’à présent, l’Europe avait toujours refusé de suivre.

NOLO RIZKÁ

in État d’exception, Homo sacer,
Giorgio Agamben, Paris,
Éditions du Seuil, 2003
Paru dans Siglo XXI Novembre 2006