jeudi, janvier 25, 2007

Royal de Luxe à Santiago

La compagnie "Royal de Luxe", l'extraordinaire troupe française de théâtre de rue menée par Jean-Luc Courcoult, présente sa nouvelle création, à partir d'aujourd'hui et jusqu'à dimanche dans les rues de Santiago. A ne pas manquer

La petite géante mesure 7 mètres (Photo Jordi Bovet)

Le "rhinocéros caché » le nouveau spectacle de "Royal de luxe" raconte l’histoire d'un rhinocéros et d’une petite géante (7 mètres tout de même!). Il est l'évènement du festival Santiago a mil.
Si l'itinéraire de quatre jours dans les rues de Santiago est donné à titre indicatif ci-après, aujourd'hui, on peut découvrir la petite géante dans la calle Bulnes. Une équipe de 70 personnes (dont la compagnie chilienne Gran Reynata née de la rencontre avec Royal de Luxe à l’occasion de la recréation de « Roman photo » en 2005), fera vivre à la population quatre jours d’un spectacle aussi inventif que festif, dans les rues du centre.
Des liens forts avec le Chili
L’histoire de la Compagnie "Royal de Luxe" avec le Chili remonte à 1989, lorsque Santiago s'est laissé embarquée dans « Roman photo » en 89 , (puis en 2005). Ensuite, il y a eu la poésie des « Petits contes nègres » en 2000, puis, « Soldes ! 2 spectacles pour le prix d’un » en 2004.
Dans cette nouvelle création, un rhinocéros métallique enfui d'Afrique surgit un matin des mines de cuivre du Chili. Affolé par la taille des machines et des camions géants, il parcourt la campagne jusqu'au jour où, épuisé, il se cache dans les rues de Santiago provoquant des dégâts matériels. La petite géante, bien connue des autorités pour ses aventures en Europe, est appelé afin de capturer l'animal.
Comme toujours, la fête et la magie seront au rendez-vous pour ce spectacle gratuit, absolument pas réservé aux enfants.
Sophie Rouchon

http://www.stgoamil.cl

Parcours du spectacle, à actualiser avec la presse quotidienne (un rhinocéros, comme chacun le sait est bien imprévisible)  Jeudi 25 janvier: calle Bulnes.  Vendredi 26 janvier Place Recoleta en face du mercado entral, à partir de 10h du matin et parcours dans le centre jusqu'à 19h 30 (place d'armes)  Samedi 27 janvier Place d'Armes et centre-ville.  Dimanche 28 janvier Place d'Italie, boulevard O'Higgins et place de la Moneda.

mercredi, janvier 24, 2007

En la Cama

Un film écrit et réalisé par Matias Bize

Allemagne, Chili Année de Création:2005 Genre: Comédie dramatique Sortie: 21/02/2007

Casting
Réalisateur: Matias Bize


Matías Bize est un jeune réalisateur de 27 ans formé à l'Ecole de Cinéma du Chili où il a suivi une spécialisation Scénario et Mise en scène. Après le succès remarqué de son premier long-métrage Sábado, una película en tiempo real, plan séquence unique de plus d'une heure, il présente aujourd'hui son second film En la cama où il explore cette fois-ci une unité de lieu. L'histoire est simple: deux jeunes qui viennent de se rencontrer dans un café décident de passer la nuit ensemble dans un motel de Santiago de Chile. Ce qui ne devait être qu'une expérience sexuelle sans engagement ni contraintes morales et personnelles, se transforme en un drame de réflexions existentielles. Présent aux Rencontres du Cinéma d'Amérique Latine de Toulouse pour cette première française de son film, il nous livre son expérience de jeune réalisateur chilien au milieu de l'ébullition cinématographique que connaît le pays, notamment grâce à l'Ecole de Cinéma du Chili

Acteurs: Blanca Lewin Gonzalo Valenzuela

Synopsis

Quelques heures après avoir fait connaissance, Bruno et Daniela décident de finir leur nuit dans une chambre d'hôtel. Ils ne savent rien l'un de l'autre, même pas leur prénom. Pensant que leur relation n'a pas d'avenir, ils vont échanger leurs vérités, leurs mensonges, leurs peurs, leur amour et leur haine.

dimanche, janvier 21, 2007

LE CINÉMA CHILIEN À L’HONNEUR AU LIBAN

Organisé par l’institut Cervantès, avec la collaboration de l’ambassade de Chili et l’Iesav, un cycle de cinéma chilien se déroule du 23 au 26 janvier. Il sera précédé le lundi 22 janvier par un cours de prise de son qui sera dispensé aux étudiants de l’Iesav par l’ingénieur du son espagnol Miguel Rejas, prix Goya du meilleur son en 1995 pour El dia de la bestia de Alex de la Iglesia et en 1999 pour Todo sobre mi madre de Pedro Almodovar. Entrée libre.

Le programme se présente comme suit:

Mardi 23 janvier, 20h30, Machuca (2004)
L’histoire de deux enfants issus de deux milieux différents qui vont apprendre à s’aimer et à se respecter.

Mercredi 24 janvier, 20h30, Sexo con Amor (2003). Le film jette un regard sur les problèmes, frustrations, infidélités de trois couples.








Jeudi 25 janvier, 20h30, Mujeres Infieles (2004). Mercredi 21h00, Cecilia Ureta, une présentatrice vedette du journal télévisé le plus suivi du Chili, annonce les résultats d’une enquête des Nations unies qui révèle que 62% des femmes chiliennes sont ou ont été infidèles. Cette révélation va en déclencher d’autres.

Vendredi 26 janvier, 20h30, Historias de Futbol (1997). Un regard sur la situation sociale du Chili à travers trois histoires qui tournent autour du football.

mercredi, janvier 17, 2007

LA SAGRADA FAMILIA

Un film écrit et réalisé par Sebastian Campos

«Penser à la forme, ensuite à l’histoire.» Voilà une approche cinématographique bien singulière ! C’est à partir de ce projet quelque peu farfelu que Sebastian Campos Lelio a tourné La Sagrada Familia, son premier long-métrage. A mi-chemin entre Théorème de Pasolini et Festen de Vinterberg, l’œuvre de Sebastian Campos Lelio est non seulement une expérience originale, mais aussi un véritable pavé dans la marre pas si cristalline des valeurs morales religieuses dominantes au Chili.

L’histoire commence simplement. Un repas de famille est organisé le week-end de Pâques. C’est l’occasion pour Marco de présenter sa petite amie, Sofia, à ses parents. L’arrivée de celle-ci va dès lors bousculer les valeurs chrétiennes auxquelles la famille de Marco semble tellement attachée. Parallèlement, Sofia fera la rencontre des amis du jeune homme, un couple d’homosexuels et une jeune femme, Rita atteinte d’un mutisme sélectif, et secrètement amoureuse de Marco. Le personnage de Sofia n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui tenu par Terence Stamp dans Théorème. Le charme et la sensualité que la jeune femme dégage iront jusqu’à renverser les repères de tous ceux qui l’approcheront.
La Sagrada Familia est un titre polysémique et judicieusement choisi pour aborder de façon ironique et critique le poids prépondérant de la religion chrétienne au Chili. La Sagrada Familia ou littéralement «La Sainte Famille» renvoie non seulement à Jésus, et donc au fondement de la chrétienté, mais aussi au monument historique de Barcelone qui lui est consacré. La référence à ce monument permet au réalisateur de faire intervenir subtilement Gaudi, son architecte. Gaudi, qui représente dans le film le génie vénéré par le personnage de Marco, étudiant en architecture et en totale opposition avec son père plus moderniste, lui aussi architecte. Cette «Sainte Famille» est donc aussi et surtout celle de Marco, à l’intérieur de laquelle les principes moraux occupent, jusqu’à l’arrivée de Sofia, une place privilégiée.

Le film de Sebastian Campos Lelio est une performance cinématographique incontestable. Tournée en trois jours sans interruption et montée en plus d’un an, l’œuvre a tendance à flirter avec le cinéma expérimental. Car si l’approche du réalisateur chilien n’est pas tout à fait à classer dans le fameux «Dogme 95» du cinéma (réalisation « épurée et proche de la réalité ») comme il le rappelle, son style s’apparente pourtant à celui de Festen de Vinterberg. Le tournage en digital et ce rendu quasi-documentaire procurent aux images une énergie troublante. «Comme des documentaristes, nous avons essayé de capter des mouvements, des gestes, des regards» explique le cinéaste qui revendique une façon de filmer purement intuitive. Et le choix de la réalisation n’est pas la seule fantaisie de Sebastian Campos Lelio ! Le «jeu» des acteurs représentait aussi un défi de taille puisqu’il s’agissait en fait d’une totale improvisation ! Cet aspect contribue aussi grandement à l’impression de réalité et à la fluidité des dialogues. La personnalité de chaque personnage semble solidement ancrée et vient naturellement se mêler à celle des autres.

La puissance du film repose donc sur ce souci de spontanéité et presque, de vérité. A travers des scènes parfois crues, déroutantes voire dérangeantes les personnages portent tous avec eux un morceaux de réalité. Qu’ils s’expriment avec leurs mots ou avec leur corps, ils sont les témoins d’un malaise social, d’une souffrance plus ou moins cachée et prête à exploser et surtout d’une solitude qu’ils ont fini ou qu’ils finiront par accepter. Le sexe, l’alcool et la drogue ne sont ici que les reflets de ce mal-être profond. La Sagrada Familia est ainsi un portrait reflétant les profils duaux du Chili d’aujourd’hui : à la fois conservateur et en quête de liberté, dont personne ne ressort indemne, surtout pas le spectateur.
Par Laurence Gramard



Le casting du film

Réalisateur Sebastián Campos
Comédiens :
Patricia López Sofía
Néstor Cantillana Marco (fils)Sergio Hernández Marco (père)Coca Guazzini SoledadMacarena Teke RitaMauricio Diocares AldoJuan Pablo Miranda Pedro
Scénariste(s) Sebastián CamposDistributeur(s) Epicentre Films (France)Informations annexes :Lieux de tournage Tunquen, Région V, Chili.

mardi, janvier 16, 2007

Au-dessous des volcans

Un film écrit et réalisé par René Dávila

Bolivie 2002 - 2006
Au-dessous des volcans

Projection, débat :

- Le 16 janvier 2007 à 19h30.
La Maison des Passages - Attac Rhône
44 rue Saint-Georges, 69005 Lyon

- Le 19 janvier 2007 à 19h30.
Maison de l'Amérique latine
217, bd Saint-Germain, 75007
Paris
Renseignements, réservation: 01.42.24.93.44.

- Le 20 janvier 2007 à 19h30.
Cinéma L'Univers
16, rue Danton, 59000 Lille-Moulins
Tél. 03.20.52.73.48.

Tous renseignements: tél 06.20.75.51.50.

Le film est construit comme un voyage à travers la géographie et l'histoire récente de la Bolivie. Il commence à Santa Cruz de la Sierra en 2002 et se termine à La Paz en 2006. Au cours de ces cinq années, nous avons rencontré les protagonistes d'un processus complexe et passionnant : dirigeants sociaux, analystes et beaucoup d'acteurs anonymes de ces années décisives. Avec Evo Morales. Avec Alvaro García, sociologue, ex-guérillero et prisonnier politique, aujourd'hui vice-président de la Bolivie.

Le documentaire est structuré par chapitres correspondants aux différents moments clés de l'histoire récente de la Bolivie. Le premier est centré sur l'arrivée du Mouvement Au Socialisme (MAS) au Congrès, incluant des éléments généraux sur le pays. Les suivants traitent de la première et seconde Guerre du gaz, de la tentative d'autonomie de la région de Santa Cruz, des élections présidentielles et de la prise du pouvoir.

1- Bolivie ( 2002 )
2- La Guerre du Gaz ( 2003 )
3- Cocaleros ( 2004 )
4- ¡Viva Santa Cruz! ( 2005 )
5- Deuxième Guerre du Gaz ( 2005 )
6- Evo Morales à Paris ( 2005 )
7- Les élections ( 2005 )
8- Pachakutik ( 2006 )

Format image: DVCAM -- Format diffussion: DVCAM, DV, DVD VHS -- V.O. sous titrée fr. -- Durée: 1 heure 50 minutes -- PAL / NTSC -- Production: DVLPROD Chile / Francia -- Realisation: René Dávila -- Post production son: Mario Díaz, Baucis Multimedios -- 2002 / 2006

samedi, janvier 13, 2007

J’ai deux amours : Michelle et Ségolène

VU DE SANTIAGO •
Si la France élit une femme en mai prochain,ce ne sera pas la première fois qu’elle fera comme le Chili. C’est en tout cas l’avis – lyrique – d’un universitaire franco-chilien.

Dans chaque port/attend une femmePablo Neruda
J’ai deux pays, le Chili et la France, comme plusieurs milliers de mes compatriotes qui, pendant les jours sombres de notre histoire, se sont vus contraints de demander la protection des autorités françaises. Les deux pays ont connu des épisodes similaires ces quarante dernières années. Le Chili a été le premier à porter au gouvernement une coalition de socialistes et de communistes par le biais du suffrage universel. Il faut rappeler l’implication de François Mitterrand dans la campagne du futur président Salvador Allende, qui s’était traduite par deux visites du Français au Chili à la veille de l’élection présidentielle de 1970. Près de vingt ans plus tard, le 14 juillet 1989, Mitterrand invitait plus de 100 chefs d’Etat à un déjeuner au palais de l’Elysée à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française. A droite du président, Hortensia Bussi, la veuve de Salvador Allende, représentait tous les Chiliens, malgré les protestations officielles de Pinochet. Aujourd’hui, Michelle Bachelet, fille d’un général de l’armée de l’air chilienne, a bénéficié, depuis le début de son ascension vers le palais présidentiel de la Moneda, du soutien de la fille d’un colonel français qui s’est elle aussi rendue dans notre pays pour être aux côtés de la candidate. Michelle Bachelet a depuis lors reçu des mains de son prédécesseur, Ricardo Lagos, l’écharpe présidentielle, qui a fait d’elle la première femme à accéder à la magistrature suprême du pays. Ségolène Royal, elle, est officiellement la candidate du Parti socialiste à la présidence française et certains sondages la donnent gagnante. Elle recevra probablement en mai prochain le symbole du pouvoir des mains de Jacques Chirac, devenant ainsi la première présidente de la République française. Mes deux pays ont avancé ensemble, peut-être sans s’en rendre compte, sur les chemins de l’Histoire. Et cela sans parler de l’intérêt profond de Bernardo O’Higgins et plus encore de José de San Martín [les deux grandes figures de l’indépendance du Chili] pour les campagnes napoléoniennes, ni de ce que notre diplomatie doit à l’organisation française en politique étrangère. Le Chili a pour la première fois une femme pour président. La France en aura une en mai. De nouveau, les histoires de mes deux pays se rencontrent et s’entremêlent. Il est important, je crois, que nous regardions vers cette lointaine République européenne où nous avons toujours eu notre place à table, où nous avons toujours été estimés, respectés et compris, contre vents et marée.
André Grimblatt Hinzpeter

jeudi, janvier 11, 2007

LE CÔTÉ OBSCUR DE LA DAME BLANCHE


Film réalisé par Patricio Henriquez

Une dame blanche et le fantôme de Pinochet

Par Jérôme Delgado



Augusto Pinochet mort, croyiez-vous vraiment qu'on en serait débarrassé? 

Un mois après son décès, le revoilà dans nos salles de cinéma via Le Côté obscur de la Dame blanche, l'oeuvre d'une de ses anciennes victimes, le documentariste montréalais Patricio Henriquez.

Ce n'est pas parce que Pinochet est mort que le Chili retrouvera la paix sociale. Patricio Henriquez en est convaincu. Son pays d'origine ne se débarrassera jamais des séquelles du coup d'État de 1973, comme il l'a constaté en travaillant sur ce film.

Pourquoi le Canada s'intéresse-t-il au 11 septembre 1973? lui a-t-on demandé. Ah, vous avez fui le Chili... Vous êtes donc communiste? Pourquoi devrais-je alors vous faire confiance?

Le militaire, qui interroge ainsi le cinéaste, a finalement témoigné devant la caméra. Mais cet échange, rapporté en entrevue par Henriquez, en dit beaucoup sur le schisme qui sépare les pro-Pinochet des anti-Pinochet, la droite de la gauche.

Le côté obscur, la face cachée, le revers de la médaille, appelez ça comme vous voulez, cet énième document sur le Chili de Pinochet repose sur une série d'oppositions, dans le cadre magnifique de Valparaíso, ville chérie, ville de poètes, mais aussi berceau du coup d'État, berceau de bien des horreurs.

La Dame blanche, le navire-école de la Marine connu aussi sous le nom d'Esmeralda, en est le personnage clé. Ce majestueux voilier, offert au Chili par l'Espagne de... Franco, est la fierté de tout un peuple. D'où la difficulté pour beaucoup d'accepter que des gens aient été détenus, torturés et tués là.

On ne torture jamais dans de jolis endroits, dit le slogan du documentaire. Va, pour des lugubres cachots, des coins peu accueillants, Guantánamo... Mais un voilier tout blanc, tout propre?








                       
Près de dix ans

après Images d'une dictature et 11 septembre 1973, le dernier combat de Salvador Allende, Patricio Henriquez replonge dans le passé trouble du Chili. Mais ne lui dites pas qu'il est obsédé par le sujet. Pas plus qu'il ne l'est par l'étiquette d'artiste politisé. Lui, l'auteur de documentaires sur la tolérance envers l'homosexualité (Juchitán des folles, 2002) ou sur les luttes ouvrières des femmes (Les Filles aux allumettes, 1995), se dit simplement cinéaste."Je ne me lève pas chaque matin, dit-il, en me demandant quel compte politique je pourrais résoudre. Je ne peux faire un film sans avoir une idée plus concrète."

Le Côté obscur... est né de l'intention de ressasser le passé du Chili en confrontant beauté et horreur. "Ce qui m'intéressait, précise toutefois le cinéaste, c'était le refus de la Marine de reconnaître les actes commis dans l'Esmeralda. Leur manière de les nier. Comment peuvent-ils dire une vérité qui n'en est pas une avec autant d'assurance?"

Patricio Henriquez n'ira pas jusqu'à remercier les militaires, mais disons que leurs témoignages, leurs silences aussi, font la force du documentaire. Précieux et rares - l'homme cité plus haut n'aurait accordé jusque-là qu'une seule autre entrevue -, les anciens généraux donnent des munitions à ceux qui réclament justice. Paradoxalement.

Pinochet n'ayant pas agi seul, sa mort n'efface pas les gestes des autres. Arellano Stark, Benavides, Contreras, Krasnoff, tous des généraux retraités, puis des colonels, des majors, des sous-officiers inculpés d'homicide, d'enlèvement et de "disparitions", restent impunis. Et cette liste, fournie par Amnistie internationale lors de la projection de presse du Côté obscur..., n'est pas exhaustive. Ainsi, aucun marin n'y figure.

Pas étonnant: l'entêtement de la Marine est tel qu'elle refuse de divulguer le nom d'un seul responsable. Question, suppose-t-on, de sauver l'honneur de la Dame blanche. Peine perdue: le film démontre, à travers le récit de trois victimes, que le navire n'est pas immaculé.

Touffu et perspicace, fort de témoignages troublants et d'une caméra qui n'hésite pas à se faufiler là où les manifestants l'attirent, Le Côté obscur de la Dame blanche nous éclaire sur plus d'un point, malgré quelques points nébuleux (on finit par confondre tous ces ex-généraux) et quelques redites (certaines scènes déjà vues). Son grand mérite: celui de confronter un pays à ses plus sombres réalités: la torture et la honte d'hier, l'hypocrisie et l'indifférence d'aujourd'hui.
Au risque de passer pour un éternel pessimiste, Patricio Henriquez est convaincu que même l'arrivée d'une socialiste au pouvoir (Michelle Bachelet) ne changera rien. "Son ministre des finances (Andrés Velasco), note-t-il, est un type qui travaillait aux États-Unis. La première chose qu'il a dit, c'est qu'il ne toucherait pas au modèle en place, puisqu'il marchait bien."
Pour Henriquez, comme pour bien des allendistes, Velasco est un enfant des Chicago Boys, ce groupe d'économistes formés en Amérique du Nord et à qui Pinochet avait confié la gestion du pays. Pinochet est mort, mais pas son Chili.


Le cas du prêtre catholique Miguel Woodward

Parmi le détenus il est nécessaire de signaler le cas du prêtre Catholique anglo-chilien Miguel R., Woodward. Il est mort le 22 septembre 1973 suite aux torture après son transfert à l'hôpital Naval de Valparaíso par indication d'un médecin naval. Bien que la Église Catholique ait demandé son corps, celui-ci n'a jamais été restitué : il fut jeté dans une fosse commune sur laquelle, plus tard, une autoroute a été construite.

Le cas du père Woodward est légalement inclus dans les enquêtes du juge Baltasar Garzón de l'Audience Nationale d'Espagne, Résumé 19/97-J, ouverte contre Augusto Pinochet et autres pour les infractions du génocide et terrorisme international, lesquelles ont été commises à travers meurtres multiples, conspirations pour meurtre, enlèvement de vive force, torture et disparitions (Rapport du 03/NOV/98, Antécédent dixième). La détention du père Woodward à bord de l'Esmeralda fut rapportée pour la première fois en septembre 1973 par le journal La Estrella de Valapraíso «L'Étoile » de Valparaíso, malgré qu'à l'époque toute la presse, y compris « l'Etoile », étaient soumises à la rigueur de la censure militaire.




L'Esmeralda est l'un des plus beaux voiliers du monde. C'est le navire-école de la marine chilienne et un objet de fierté nationale. Mais aujourd'hui la Dame Blanche, comme les Chiliens la surnomment, ne fait plus illusion. Cette beauté cache un passé trouble. Celui d'un bateau-prison utilisé dans le port de Valparaíso comme centre de torture au lendemain du coup d'État de 1973. Trente ans plus tard, l'impunité demeure et les autorités militaires continuent de nier. Aujourd'hui, les victimes de la dictature se mobilisent et demandent justice.

À travers Le côté obscur de la Dame Blanche, Patricio Henríquez cherche à percer le mensonge de la raison d'État et à comprendre comment l'horreur a pu surgir de tant de beauté. Véritable traversée du miroir, son film est à la fois un travail de mémoire et un fascinant voyage au coeur de Valparaíso, une ville qui résume à elle seule toutes les contradictions de l'âme chilienne

L'INSTRUMENT CONDOR POUR L'ÉCOUTE DU CIEL AU DELÀ DU TERAHERTZ

Après les premières lumières de l'antenne Apex, un des prototypes d'antenne ALMA (voir note en fin d'article), c'est au tour de l'instrument Condor de pointer ses capteurs vers le ciel. Condor (CO N+ Deuterium Observation Receiver) est un récepteur installé sur Apex pour augmenter sensiblement les capacités d'Observation radio de l'antenne, équipée de récepteurs fonctionnant entre 300 et 900 gigahertz. Condor est conçu pour observer les gaz chauds à proximité des étoiles massives dans des longueurs d'ondes très élevées, jusqu'à 1,5 terahertz (THz), c'est-à-dire 1,5 million de millions de Hertz. Il s'agit de la fréquence de travail la plus élevée d'Apex.

Le prototype d'antenne APEX pour AL

À ce niveau de fréquences, l'atmosphère terrestre devient opaque jusqu'à ce que l'on atteigne les longueurs d'ondes de l'infrarouge. C'est également une nouvelle fenêtre qu'on ouvre sur un Univers presque inconnu dans ces longueurs d'ondes.

Les premières observations sont très encourageantes. Evidemment Condor ne fournit pas de 'belles images' de l'Univers lointain. Il permet d'étudier et d'observer la signature spectrale du gaz chaud du milieu interstellaire dans les fréquences du THz.(niveau de transition de phase à haute énergie d'une molécule de monoxyde de carbone (CO)). Ce gaz est le composant essentiel de la formation des étoiles, les astronomes s'attendent donc à observer les régions qui donnent naissance aux astres. Dès ses premières observations, Condor a détecté l'émission de dioxyde de carbone à 1,5 THz. La largeur de ligne est étonnamment étroite, suggérant que le gaz soit chauffé par le rayonnement ultraviolet des étoiles, plutôt que dans les chocs comme on le prévoyait.
L'observation du ciel dans ces longueurs d'onde exige que la quantité de vapeur d'eau présente dans l'atmosphère terrestre soit aussi faible que possible, car la vapeur d'eau absorbe aisément tous signaux dans cette fréquence. L'idéal serait un ciel sans vapeur d'eau. Le ciel au-dessus du Chili est un des plus purs au monde. C'est pourquoi de nombreux grands télescopes mondiaux se situent dans cette région du globe.


Note

L'antenne Apex se situe sur le plateau Chajnantor dans le désert d'Atacama au Chili, à une hauteur de 5100 mètres. Cette antenne préfigure ALMA (Atacama Large Millimeter Array), le projet de grand interféromètre millimétrique-submillimétrique de European Southern Observatory (ESO) avec 64 antennes, dont la mise en service est prévue à la fin de la décennie.

JEAN-PIERRE VERNANT EST MORT À 93 ANS

Redécouvreur de la Grèce antique, le philosophe est mort mardi à 93 ans.

C'était un guerrier grec. D'aucuns l'ont certes vu en orateur et en savant, certains en militant politique, en pétitionnaire et en manifestant, infatigable marcheur de la gauche ­ d'autres, même, en conducteur téméraire et parfois inconscient de voitures branlantes, sillonnant allégrement, sans souci des bordures, les ruelles de Belle-Ile, en marin-pêcheur ou en cuistot, assaisonnant quelque bar avec autant de science que d'amour. Mais c'était un guerrier grec. Grec par l'esprit, tout entier possédé des mythes, de la culture, des religions hellénistiques. Guerrier par la volonté, par cette force qui le faisait se mettre en colère, gronder, s'insurger contre la moindre injustice. Il était dur et tendre, raffiné et gouailleur, on l'imaginait ne parler que des dialectes de l'Attique, habiter de hautes sphères, et il l'était la simplicité même, parlant d'Ulysse ou d'Athéna comme on parle autour d'un apéritif de la pluie et du beau temps, de football ou du petit qui grandit. Guerrier grec: monsieur le professeur Vernant, détenteur de la chaire d'études comparées des religions antiques au Collège de France, «colonel Berthier», chef des Forces françaises de l'intérieur (FFI) de Toulouse et de Haute Garonne, puis de toute la région du Sud-Ouest. Protecteur de la liberté, chercheur de la vérité.

De la philosophie à la Résistance

Entre sa vie de militant politique et sa vie de chercheur, Vernant n'a jamais dressé de murs: il n'a fait que nourrir l'une par l'autre, traquant la politique qui est dans le mythe et dénichant les mythes que fait naître la politique, recherchant dans les mondes passés des Lumières pour le monde présent, tentant de rassembler le maximum de vérité pour pouvoir dresser des fortifications autour de la liberté. Ces dernières années, souvent frappé par des deuils, il s'était quelque peu mis en retrait. Il était là comme une invisible présence, une conscience, certes pas un modèle ­ il en eût ri ­ mais une exigence morale: ne pas considérer que tout se vaut, ne pas baisser la tête, ne pas accepter qu'on touche à ce qui fait la dignité de l'homme, faire que jamais l'optimisme de la volonté ne soit anéanti par le pessimisme de l'intelligence. Et, de fait, Jean-Pierre Vernant a rendu plus intelligents non seulement des générations d'étudiants mais tous ceux qui, un jour, ont ouvert l'un de ses livres. De son oeuvre, tous s'accordent à dire qu'elle a fait «redécouvrir la Grèce». Et il n'est pas un seul secteur des sciences humaines et de la philosophie qui n'ait intégré ce que Vernant a dit du mythe, du passage du mythe au discours rationnel, de la naissance de la cité démocratique, de la religion comme univers mental avec son outillage symbolique et sa logique propre, des interpénétrations du social et du religieux.
Jean-Pierre Vernant est né le 4 janvier 1914, à Provins, en Seine-et-Marne. Son grand-père dirigeait un journal républicain et anticlérical, le Briard. Il ne connaît pas son père, agrégé de philosophie, qui héritera du Briard et, engagé comme 2e classe dans l'infanterie, sera tué lors de la Première Guerre mondiale. Il perd aussi sa mère très jeune. Il fait toutes ses études secondaires au lycée Carnot, et sa «prépa» à Louis-le-Grand. Il étudie la philosophie à la Sorbonne, et est reçu premier à l'agrégation, en 1937 ­ comme son frère Jacques, deux ans plus tôt. Les années passées au Quartier latin sont à la fois les années d'intense fréquentation de Platon, de Diderot et de Spinoza, et, déjà, des années de lutte antifasciste, au sein des Jeunesses communistes. Mobilisé, il reste dans l'armée jusqu'à la débâcle. Depuis le 30 novembre 1939, il est marié à Lida Nahimovitch. L'arrivée de Pétain ôte tous ses doutes sur la nécessité du combat. Il se lance avec son frère ­ ils sont alors à Narbonne ­ dans l'impression, la distribution et l'affichage de ses premiers papillons: «Vive l'Angleterre tant que vive la France» ou «Le mot d'ordre de l'Internationale fasciste: traîtres de tous les pays, unissez-vous.» Son entrée dans la clandestinité se fait par l'intermédiaire de son frère Jacques, qui était à Clermont-Ferrand avec Jean Cavaillès. Quelque temps après, Lucie et Raymond Aubrac prennent contact avec lui et lui demandent d'assumer la responsabilité des groupes paramilitaires du mouvement Libération pour la Haute-Garonne. «Il ne me semblait pas qu'il y avait coupure entre ma façon de penser philosophiquement et mon engagement politique. Une notion aussi essentielle à la philosophie que celle de philia ­ l'amitié ­, n'est pas étrangère à ce qui se passait dans les réseaux de Résistance! Nous avions des raisons politiques de nous battre, et des raisons vitales: ma femme était juive, comme beaucoup de camarades. Mais ce qui était essentiel aussi, c'était le groupe lui-même, la manière dont se créent les canaux de communication, les noyaux d'affection, les complicités, la camaraderie, la confiance, le dévouement réciproque ; la manière dont "quelque chose" circule pour créer une communauté. Les Grecs représentaient cela sous la forme d'un daimôn ailé, qui va de l'un à l'autre. Encore aujourd'hui je les appelle mes copains», déclarait-il à Libération en septembre1996.

Une entrée fracassante

Après la guerre, il adhère au PCF (qu'il a quitté une première fois en 1937), et, entre 1946 et 1948, devient «journaliste» et tient la page de politique étrangère d' Action. Avec le Parti, ses rapports sont assez tempétueux. Vernant est terrorisé parce qu'était alors la «section idéologique» du Parti (où il est qualifié de «termite»), supporte mal le centralisme démocratique et l'absence de liberté de parole. Dès 1956, il fera partie de l'«opposition interne», puis quitte le Parti, auquel il appartient ensuite de nouveau, jusqu'en 1970. Il enseigne la philosophie: d'abord à Toulouse puis à Paris, au lycée Jacques-Decour. Chercheur au CNRS entre 1948 et 1957, il continue son engagement politique, contre la guerre d'Indochine, puis contre la guerre d'Algérie. En 1964, il fonde le Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes (Centre Louis-Gernet), qu'il dirigera jusqu'en 1985. A partir de1957, il est aussi directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études. En 1975, il est élu au

Collège de France.

Son entrée sur la scène intellectuelle, fracassante, se fait en 1962, date de publication (PUF) des Origines de la pensée grecque. Vernant sait évidemment ce qu'il doit à Claude Lévi-Strauss et à Georges Dumézil, mais l'apport de ce livre ­ puis de Mythe et pensée chez les Grecs, de Mythe et société en Grèce ancienne, de ceux qu'il écrira avec Pierre Vidal-Naquet ( Mythe et tragédie en Grèce ancienne ou la Grèce ancienne, en trois volumes) et Marcel Detienne (les Ruses de l'intelligence. La métis des Grecs) ­ est vraiment nouveau.

Les légendes et les mythes grecs cassés

Jean-Pierre Vernant veut comprendre comment était historiquement apparue en Grèce la pensée rationnelle. Mais, faisant sien l'héritage de Louis Gernet, helléniste, spécialiste du droit grec et sociologue, ami intime de Marcel Mauss, et d'Ignace Meyerson, fondateur de la psychologie historique dont l'influence sera décisive, il casse les schémas habituels des études de la Grèce ancienne, de ses «mythes et légendes», et, pour expliquer le passage du mythe à la raison ­ qui est consubstantiel à l'invention de la démocratie ­, il ignore volontairement la frontière entre textes littéraires, juridiques, philosophiques, économiques... afin de saisir un «système global» seul capable de laisser voir les formes et les degrés d'imbrication du religieux, du social, du mental, et de ne pas séparer la «pensée grecque» du cadre historique et social qui l'a vu naître, c'est-à-dire la cité-Etat, caractérisée par la libre discussion et la gestion «en assemblée» du pouvoir. C'est donc tout le «monde grec» que Vernant va peu à peu reconstruire, sa «mentalité», ses arts, ses façons de voir, d'aimer, d'imaginer, de travailler, en montrant que la première sagesse a été une réflexion politique et morale, qui a fixé les fondements d'un nouvel ordre humain, capable de substituer au pouvoir absolu du monarque, des nobles ou des puissants, une loi égalitaire, commune à tous, l'organisation d'une cité où chaque citoyen est tour à tour ou «en alternance», soumis et dominant.

L'oeuvre est trop large pour être résumée. Mais elle a frappé les esprits parce que, peut-être pour la première fois, elle attestait la façon dont le passé est un véritable miroir des temps actuels. Qu'est-ce qui, en effet, a marqué les grandes lignes de l'évolution qui, de la monarchie mycéenne, a conduit au déclin du mythe, à l'émergence de la rationalité et à la cité démocratique? L'apparition d'un type de pensée étranger à la religion, de l'idée d'un ordre cosmique ne reposant plus, comme dans les théogonies traditionnelles, sur la puissance d'un dieu souverain, mais sur des lois immanentes à l'univers, naturelles, de l'avènement d'une cité qui ne traduit pas seulement des transformations économiques ou politiques, mais implique un changement de mentalité, la découverte d'un autre horizon intellectuel, d'un autre espace social, centré sur l' agora, sur la place publique... Que signifie aujourd'hui le «retour du religieux» ou la «crise de la démocratie»? On ne sait pas où l'on irait si on ignorait d'où on venait. Le regard du «guerrier grec» éclaire l'avenir. On ne saurait dès lors songer à dire adieu à Jean-Pierre Vernant.

France Culture rediffusera dimanche 14 janvier, de 16 h à 22 h, les dialogues de Jean-Pierre Vernant avec Jacques Le Goff, François Hartog, Lucie Aubrac, Pierre Vidal-Naquet, Jacques Lacarrière et Jean Bollack.
Par Robert MAGGIORI


Jean-Pierre Vernant : le sens de la vie
par François Busnel Dans Lire, décembre 2004 / janvier 2005

mercredi, janvier 10, 2007

Sur l'île de Pâques, on préfère les touristes aux archéologues

Bien qu'étant l'une des plus isolées du monde, l'ïle de Pâques jouit d'une notoriété certaine grâce à son patrimoine exceptionnel. Appartenant au Chili depuis 1888, ce petit bout de terre volcanique peuplé de descendants des Maoris, d'une superficie de 162,5 km2, recèle de nombreux mystères concernant son passé.

"Vestiges d'une culture éteinte et attraction pour les touristes, les mystérieuses statues géantes qui veillent en sentinelles silencieuses le long de la côte rocheuse représentent le plus grand trésor de l'île de Pâques", assure l'International Herald Tribune. "Mais pour la population locale, elles posent un problème : que doit-on faire des quelques centaines d'autres icônes de pierre dispersées tout autour de l'île ? – nombre d'entre elles sont endommagées ou enfouies dans le sol. Ces statues géantes sont appelées moais en rapanui, la langue polynésienne éponyme de l'île et de la communauté qui y réside.

USA Today est également tombé sous le charme envoûtant de l'île. C'est l'une des plus étranges au monde, d'après le quotidien national américain, impressionné par les 2 000 chevaux présents sur l'île pour le double d'habitants, voire par le fait que Rapa Nui a le taux de consommation de bière et de tabac par habitant le plus élevé du Chili. Néanmoins, estime le journal, son mystère le plus grand concerne les moais et surtout les moyens utilisés par les anciens habitants de l'île pour transporter ces mastodontes sculptés qui peuvent mesurer jusqu'à neuf mètres et pèsent en moyenne 14 tonnes. Sur les 900 statues répertoriées, une cinquantaine ont été entièrement restaurées et 400 autres le sont à différents stades. Des chiffres qui devront être révisés à la hausse au fur et à mesure de l'avancée des travaux des archéologues.

Le Chili a bien saisi l'importance de ce patrimoine. La moitié de l'île a été classée parc national, et donc interdite au peuplement. Rapa Nui "comprend environ 20 000 sites archéologiques potentiels dont 40 % ont été détruits ou endommagés. Mais plus la terre est protégée ou réservée aux fouilles archéologiques, moins elle est disponible pour les habitations des résidants", souligne l'IHT.

En outre, le tourisme progresse, avec 56 000 visites en 2006 contre 4 700 seulement en 1992. Un succès qui donne de nouvelles idées de développement aux habitants. Des projets de construction ou de rénovation d'infrastructures hôtelières sont en cours. C'est aussi une façon de rompre avec l'étude envahissante du passé archéologique. "Nous ne voulons pas devenir un parc à thème archéologique, un Disney World du moai", déclare à l'IHT Pedro Edmunds Paoa, maire d'Hanga Roa, la seule ville de l'île.

Ce désavœu de ce qui a fait la popularité de l'île à l'extérieur s'appuie sur des raisons objectives. D'un côté, la restauration d'un moai a un coût prohibitif, de l'ordre de 500 000 dollars (380 000 euros). De plus, les œuvres restaurées se détériorent plus rapidement que les autres. Ainsi, "si les habitants de Rapa Nui préfèrent laisser les choses en l'état, c'est peut-être parce qu'ils ne sont pas satisfaits de ce qu'ils ont vu jusqu'à présent des travaux archéologiques", remarque l'IHT.

Un dernier facteur, d'ordre culturel, explique le désenchantement de la population locale à l'égard de l'archéologie et des archéologues. Cristián Arévalo Pakarati, un natif de l'île qui seconde une archéologue américaine, l'explique sans détour : "A Rapa Nui, nous sommes las des gens qui viennent ici, font des recherches sur nous et repartent en disant 'Ciao !' sans rien nous donner en retour. Ce temps-là est révolu."
Philippe Randrianarimanana

dimanche, janvier 07, 2007

FÊTE DES EMBRASSADES 2007


Dimanche, 07 janvier 2007 Santiago. - La "traditionnelle Fête des Embrassades" du Parti communiste Chilien inaugurée la veille, continue ce dimanche avec de nombreux forums politiques, sociaux et culturels sous la devise "une année sans pinochetismo et contre l'exclusion". Entre les activités d'aujourd'hui sont programmées des Tables rondes avec des intellectuels, juristes et dirigeants politiques des peuples originaires, du droit humanitaire international, et du Parlement Politique et Social.


continueront, de même, des séminaires sur le mouvement estudiantin, la liberté d'expression et les moyens alternatifs dans le Chili et l'intégration latino-americaine, avec des expositions de représentants de Cuba, le Vénézuéla et la Bolivie. L'ambassadeur de Cuba dans le Chili, Giraldo Mazola, a hier soir fait le compte rendu de l'avance de la Révolution cubaine, qui vient de tenir son 48 anniversaire, en dépit du renforcement du blocus américain et d'autres mesures agressives de Washington. Entre les réalisations les plus significatives, Mazola a souligné le chiffre de mortalité infantile de seulement 5.3 par chaque mille nés de vivants, la plus faible du continent - en exceptant le Canada -, quand en Amérique latine oscille autour de 36 pour cent.

Aussi, le dirigeant du Mouvement au Socialisme (MAS), de la Bolivie, Adolfo Collque, a fait le compte rendu des avances du processus dirigé par le président Evo Morales et a remercié pour solidarité Cuba et du Vénézuéla dans différents programmes.

Pour sa part, María Gabriela Valera, consul du Vénézuéla dans le Chili, a fait le compte rendu du processus politique vénézuélien jusqu'au triomphe électoral le plus récent du Président Hugo Chávez. 

La "Fête des Embrassades", inaugurée par le président du PC, Guillermo Teillier, dans la Place appelée Gladys Marin, compte de nombreuses stands pour la présentation livres et revues, ainsi qu'activités artistiques, et culturelles.


Cet événement, qui termine ce soir, présente une exposition sur la vie et l'oeuvre du troubadour Chilien Víctor Jara, assassiné sous la dictature de Pinochet.

vendredi, janvier 05, 2007

L’ÉLECTION DE MICHELLE BACHELET

Les temps changent et c'est tant mieux

5 janvier 2006 Michelle Bachelet est élue présidente du Chili. C'est la première fois qu'un pays d'Amérique du Sud élit une femme à la tête de l'Etat. Dessin de Barrigue paru dans Le Matin(Lausanne)

L’élection de Michelle Bachelet et la «transition» chilienne : une mise en perspective critique
L’élection début 2006 de la candidate de la «Concertation des partis pour la démocratie», Michèle Bachelet, à la présidence de la République du Chili, a été l’objet de l’attention de nombreux commentateurs du monde entier. Ministre de la Santé, puis ministre de la Défense au sein du gouvernement Lagos, cette fille d’un militaire assassiné par la junte, a cherché à se présenter comme une figure de la réconciliation nationale. Son programme annonce d’ailleurs de nombreux traits de continuisme, y compris avec certains aspects hérités de la dictature (en particulier le modèle économique). M. Bachelet incarne la continuité d’une transition « pactée » conduite par la coalition au pouvoir depuis 1989. Néanmoins, la nouvelle présidente a également essayé de représenter une rupture symbolique et culturelle.

Cette intervention prétend réinscrire cette élection dans le contexte d’une société chilienne, qui reste profondément marquée par la dictature. D’autre part, après 6 mois à la tête de l’exécutif, ce nouveau gouvernement peut être soumis à une première évaluation critique. Enfin, nous montrerons que la multiplication des mobilisations collectives depuis l’élection présidentielle pourrait finalement constituer le facteur essentiel de compréhension des évolutions récentes du Chili actuel et ceci en contradiction avec la politique du nouveau gouvernement élu.
Le 11 mars 2006, la socialiste Michelle Bachelet prêtait serment devant le Congrès (à Valparaiso), en tant que nouvelle Présidente de la République du Chili. Succédant à Ricardo Lagos, elle est la première Présidente de l’histoire chilienne et la troisième femme à être élue à la tête d’un exécutif d’un pays d’Amérique latine. De retour à Santiago, M. Bachelet a tenu à répéter sa volonté d’incarner l’unité nationale, « après les divisions du passé », notamment celles des années de plomb de la dictature du Général Pinochet (1973-90).

Elue au second tour des élections avec 53,5% des voies exprimées, elle s’impose face au candidat de la coalition de droite, le multimillionnaire libéral et dirigeant de « Rénovation nationale » (RN), Sébastien Piñera. Outre M. Piñera, Michelle Bachelet a largement distancé - dès le premier tour - les deux autres candidats en lice. Tout d’abord, Joaquín Lavin, candidat de la UDI (Union Démocratique Indépendante), catholique ultra-conservateur ayant appuyé le régime militaire et longtemps considéré comme leader « naturel » de la droite, ainsi qu’il l’avait été lors élections présidentielles de 1999. Mais M. Lavin n’a pas réussi son pari : la UDI avec 23,2% des voix a finalement dû se résoudre a soutenir le favori de RN, au sein de « l’Alliance pour le Chili » [1]. On trouvait d’autre part au premier tour, Tomas Hirsch, engagé derrière la bannière du « Juntos Podemos más », coalition de plusieurs organisations de la gauche extraparlementaire dirigée par le Parti communiste chilien (PC) et le Parti Humaniste (PH) [2].

L’arrivée à la tête de l’exécutif de M. Bachelet a fait couler beaucoup d’encre dans le monde entier. Dans un pays réputé conservateur, ce vote massif en faveur d’une femme divorcée, agnostique et membre du PS a de quoi faire réfléchir. Nombreux sont les éditorialistes qui ont pu y déceler une véritable rupture, à plus de 30 ans du bombardement de la Moneda. Mais qu’en est-il réellement ? Cette élection serait-elle vraiment le signe que la « transition chilienne » a réellement pris fin ou ne s’agit-il que d’un nouveau rebondissement, au sein d’un système sociopolitique modelé par la dictature ? A ce propos, une réflexion en termes de transition démocratique est-elle réellement le meilleur moyen pour comprendre le Chili de Michelle Bachelet ? Afin de tenter de répondre à ces quelques interrogations, nous nous proposons de réinsérer dans leur continuité historique les dernières élections, tout en analysant certains éléments de changement qui semblent traverser la société chilienne.

La transition « pactée » de l’ère Pinochet

La « transitologie » et les réflexions sur les sorties de régimes autoritaires sont devenus au fil du temps une discipline à part entière des sciences politiques : les « transitologues » s’attachent à décrire les modes de passage d’un régime politique autoritaire à une régime démocratique libéral représentatif [3]. Dans ce domaine, l’Amérique latine reste un laboratoire à ciel ouvert, où plusieurs pays se sont engagés dans des processus de « transition pactée » : sous la pression de mouvements d’opposition à la dictature, une partie des élites politiques civiles négocient avec le pouvoir en place, et les classes dominantes, une sortie du régime militaire, aboutissant à des formes hybrides, nommées parfois « démocratie dégradée », voire « incertaine » [4]. Comme le note Olivier Dabène, ce sont le Costa Rica en 1948, la Colombie en 1957 et le Venezuela en 1958 qui inaugurent ce bal de transitions désenchantées, basées sur une double exclusion des citoyens, socio-économique et politique : des pays « où les transitions « pactées » vers la démocratie et le ralliement à l’orthodoxie néolibérale ont conféré aux ordres politiques un caractère terriblement excluant : le creusement des inégalités et la montée de la violence font de l’exercice de la citoyenneté une fiction, tandis que le jeu politique se trouve monopolisé par des partis liés entre eux par des pactes » [5].

Quelques décennies plus tard, la transition chilienne appartient à cette catégorie, à cette différence près qu’au Chili, c’est la junte militaire qui s’est chargée d’appliquer le modèle néo-libéral, et ce dès 1975. Sans prétendre revenir sur l’ensemble de la période, il est nécessaire de souligner le caractère « refondateur » de la dictature. La général Pinochet a engagé le pays, avec l’appui de l’oligarchie locale, dans un projet global réorganisant en profondeur la société chilienne [6]. Ce qui sera désigné bien plus tard comme le « consensus de Washington » (libéralisation, déréglementation, privatisation, réduction des attributions de l’Etat) s’applique de manière précoce au Chili, mais dans un contexte de terrorisme d’Etat [7]. Cette « contre-révolution néolibérale », modifiant le mode d’accumulation du capital et les rapports sociaux, permet aussi un taux de croissance et des indices macro-économiques très satisfaisants aux yeux du Fonds Monétaire International (FMI) (R. Agacino, 2006). La Constitution promulguée en 1980 - et toujours en place aujourd’hui - vise à institutionnaliser ce processus intégral et, surtout, prépare les conditions de sa pérennisation au-delà du régime militaire. C’est dans ce cadre que la future « Concertation des partis politiques pour la démocratie » [8] est amenée à négocier la teneur de la transition avec les forces partisanes du régime militaire, suite à la victoire du « non » lors du plébiscite d’octobre 1988. Issu d’un consensus basé sur l’exclusion de la gauche radicale (PC et Mouvement de la gauche révolutionnaire - MIR), on retrouve à la tête de la « Concertation » des adversaires politiques d’hier. Le PS et la vieille Démocratie-chrétienne se retrouvent pour assumer la direction du gouvernement [9].

C’est après avoir négocié des réformes constitutionnelles limitées et avoir renoncer à la convocation d’une assemblée constituante, que la Concertation gagne les premières élections démocratiques du régime post-dictatorial (mars 1990). Selon Manuel Antonio Garreton, cette date fermerait la transition proprement dite pour faire place à un régime politique où l’Etat de droit coexiste avec divers pouvoirs factieux et des institutions héritées de la dictature (notamment le système d’élection lui-même) : le sociologue chilien avance l’idée d’un « régime démocratique avec des enclaves autoritaires héritées » ou encore d’un « régime autoritaire (en aucun cas une dictature) avec des enclaves démocratiques » (Garreton, 2006). Cette étape ouverte en 1990 est encore d’actualité au moment de l’élection de M. Bachelet, malgré des évolutions notables durant les trois gouvernements successifs de la Concertation, qui s’est d’ailleurs affirmée comme la coalition la plus stable de l’histoire institutionnelle chilienne.

L’élection de M. Bachelet : une rupture... symbolique ?

« Aujourd’hui est un jour important pour le Chili. Désormais, nous pouvons dire que la transition chilienne est terminée. Le Chili a une Constitution en accord avec sa tradition historique » : c’est ainsi que s’exprimait en juillet 2005, le Président en exercice R. Lagos suite à l’approbation par le Congrès de divers amendements : réduction de six à quatre ans du mandat présidentiel ; élimination des statuts de sénateur désigné et de sénateur à vie ; restitution au pouvoir civil de la faculté de changer les commandants des forces armées et de la gendarmerie. De telles réformes sont entrées en vigueur le 11 mars 2006 au moment de la prise de fonction de M. Bachelet. Est-ce à dire que le débat sur la « transition démocratique » est définitivement clos ?
En fait, si l’on cherchait à mettre une date de fin à cette transition, on pourrait se rendre compte qu’elle semble finir... pour toujours recommencer ! [10] Le Président Aylwin (DC) au moment de succéder à Pinochet avait déjà annoncé la fin du cycle de transition, opinion qu’il a ensuite réitérée lors des débats autour de la commission Rettig en matière de droits de l’Homme ; Eduardo Frei (DC) au terme de son mandat (2000) avait lui aussi constaté le retour des militaires dans leur caserne et plusieurs observateurs ont cru voir dans l’arrestation du Général Pinochet à Londres la confirmation de ses dires [11]. Affirmations bien vite démenties par l’absence de jugement contre l’ex-dictateur, le maintien de la loi d’amnistie de 1978 et le caractère partiel de la table ronde (mesa redonda) sur les victimes de la répression (1998). D’aucuns ont déchiffré la période de R. Lagos comme le couronnement définitif de ce lent processus : outre les réformes institutionnelles, la Concertation met en exergue la baisse continue de la pauvreté, dont le pourcentage total passe de 45,1% de la population en 1987, à 18,8% en 2003 (sur 15,5 millions d’habitants). Elle insiste également sur l’impact positif provoqué par le rapport Valech (Commission sur la torture et la prison politique). Rappelons que ces avancées, réelles en termes de vérité, sont le fruit de décennies de mobilisations des familles de détenus-disparus. Malgré tout, le gouvernement Lagos a maintenu la tactique de la « justice dans la mesure du possible » : une impunité encore très large contre des doses limitées de vérité et de réparation « austère », au nom de la « réconciliation nationale » (Castro, 2002) [12]. A noter que cette politique du pardon institutionnalisé n’est pas l’apanage de la transition chilienne, puisqu’on la retrouve sous diverses formes dans plusieurs pays du globe (Lefranc, 2002).

Globalement, si l’on s’attache à dresser un bilan critique de la gestion concertationniste, on peut parler d’une transition démocratique partielle, aboutissant à un approfondissement économique, mais aussi sociétal du modèle néolibéral, par une administration civile élue dans un cadre institutionnel hérité de la dictature (Fazio, 2005). Néanmoins, lorsque M. Bachelet entame sa campagne électorale sous la bannière de la Concertation, elle bénéficie de sondages d’opinion très favorables, d’un taux de croissance de plus de 6% pour 2005 et de l’appui des entrepreneurs nationaux et du capital financier international. Cette dernière condition étant l’un des éléments clefs de la « gouvernabilité démocratique » post-Pinochet, selon Edgardo Beoninger, principal idéologue de la Concertation [13].

La nouvelle présidente incarne un changement culturel, tout d’abord car c’est une femme. Comme le soulignent les analyses de vote, le vote féminin semble avoir fait la différence dans les urnes, sans pour autant que la candidature de Bachelet ait été celle d’une féministe. Cette dernière a canalisé avec brio un désir national de revitalisation du lien politique et citoyen : « les représentés appellent à un renouveau du lien politique, tissé sur plus d’identification et plus de proximité avec leurs représentants : ils aspirent à se reconnaître dans la candidate, à voir leurs demandes représentées et à être écoutés et entendus par leurs élites » [14]. On peut y voir également une rupture symbolique. Elle a su s’imposer (y compris contre Soledad Alvear de la DC), tout en affichant un passé militant, qui avait de quoi rebuter une partie de l’électorat conservateur de la Concertation [15]. Médecin, fille d’un général progressiste assassiné après le coup d’Etat, elle était présidente de la Jeunesse socialiste durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973). Pendant la dictature, son engagement en faveur de la défense des droits de l’Homme lui a valu d’être arrêtée (en 1975) et torturée au sein du sinistre Centre de détention Villa Grimaldi. Bien entendu, un tel parcours biographique n’est pas anodin. Cette dimension symbolique sera d’autant plus forte si se confirme la nouvelle mise en accusation du général Pinochet [article rédigé avant le décès de ce dernier, ndlr], précisément pour les crimes commis à Villa Grimaldi. Un autre point important est la vision institutionnelle de la nouvelle présidente : outre l’accent mis sur le social, l’autre axe de sa campagne a été celui de l’indispensable réforme du système binominal, crée par la dictature afin de sur-représenter la droite et empêcher le retour au sein des institutions de la gauche radicale. Ce système anti-démocratique a été maintenu jusque-là par la Concertation, malgré plusieurs opportunités de le changer (Garreton, 2005). Ce volontarisme réformateur a valu à M. Bachelet le soutien du PC au second tour des élections, facteur non négligeable de son élection, comme il l’avait été de celle de R. Lagos en 1999. Reste à savoir quel type de scrutin le remplacera, alors que d’âpres négociations sont en cours entre les diverses forces politiques du pays.

Enfin, d’autres indices se sont manifestés lors de cette élection, montrant des évolutions plus structurelles du champ politique chilien (Agacino, 2006). Parmi ces tendances, notons que :

— Le PS se confirme comme parti de gouvernement, remettant en cause l’existence même du PPD. La plupart des dirigeants socialistes assument désormais publiquement leur orientation « social-libérale » [16]
— La DC quant à elle est en nette perte de vitesse comme principale organisation politique du pays, tout en restant un parti pivot du gouvernement
— La droite cherche toujours à se départir de l’image négative du général Pinochet, effet renforcé par les derniers rebondissements de l’affaire des comptes de l’ex-dictateur retrouvés à l’étranger. Elle reste divisée, alors que le vote des secteurs dominants apparaît comme durablement partagé entre Concertation et Alliance pour le Chili

— Enfin, les tentatives novatrices d’une partie de la gauche extraparlementaire de réinvestir le champ institutionnel n’ont pas massivement convaincu les classes populaires, alors que plusieurs militants antilibéraux critiquent une initiative vouée à l’échec, préférant insister sur la nécessaire reconstruction du mouvement social

Mais ces éléments permettent-ils à eux seuls de décrire un changement d’époque ? La réponse est non. En effet, ministre de la Santé, puis ministre de la Défense au sein du gouvernement de Ricardo Lagos, M. Bachelet est un « pur produit » de 15 ans de Concertation. Malgré une campagne de communication dynamique sur le « gouvernement citoyen », son programme annonce de nombreux traits de continuisme, en particulier dans le domaine économique. Elle n’a d’ailleurs pas prétendu incarner une quelconque rupture. La composition même du gouvernement est venue le confirmer, car si la parité hommes/femmes est une nouveauté, plusieurs postes clefs restent aux mains de vieux routiers de la Concertation. Et au terme de ces six premiers mois de gestion, c’est bien ce qui parait dominer.

Alors que la campagne électorale a été très fortement centrée sur la question des inégalités sociales, l’Etat dont a hérité la nouvelle présidente est un Etat a minima, qui peine à entamer les réformes sociales promises, si ce n’est à la marge. Malgré un budget en hausse (+ 8,9%) qui s’appuie sur le niveau extrêmement élevé du cuivre sur le marché mondial, la politique publique de M. Bachelet reste celle d’une assistance ponctuelle en faveur des plus déshérités. Les premiers gestes de politique internationale du nouvel exécutif sont venus garantir l’ancrage du Chili comme allié stratégique des Etats-Unis en Amérique du Sud et en faveur d’un libre-échangisme débridé, où le Chili est fortement dépendant de l’exportation de ses matières premières et ressources naturelles (cuivre, bois, pêche, etc) [17]. Pourtant, les problèmes sont de taille et ce à commencer par trois dossier brûlants : la faillite totale du système de retraites par capitalisation (qui doit constituer l’un des grands chantiers de cette présidence) [18] ; un système de santé à deux vitesses, laissant au bord de la route les plus fragiles ; enfin, une éducation municipalisée et transformée en un vaste marché par la Loi organique sur l’enseignement (LOCE), votée par le général Pinochet juste avant son départ. Face à cela, le gouvernement ne semble pas prêt à modifier significativement la fiscalité du pays ou encore l’échelle des salaires, pourtant profondément injustes. Même chose en matière de ressources minières : malgré des discussions sur d’éventuelles royalties, le coeur de la législation sur l’exploitation du cuivre sera conservé, ensemble de loi qui légalise - depuis les temps de la dictature - une véritable aliénation de cette ressource non renouvelable au profit des multinationales et au détriment de CODELCO (la Corporation du cuivre publique) [19]. Ainsi que le notait un reportage du Figaro durant la campagne : « Tenir tête aux 16 entreprises qui contrôlent 80% de l’économie chilienne, en redessinant la fiscalité et en renforçant le droit du travail est exclu ». Dans de telles conditions, il est donc légitime de douter que le gouvernement initiera d’importantes transformations dans les années à venir.

Enfin, certains des traits les plus négatifs de l’Etat chilien sont toujours sur le devant de la scène. Nous pensons ici à divers cas de corruption qui éclaboussent l’ensemble de la classe politique (cas « ChileDeporte », qui fait suite à ceux connus durant le gouvernement Lagos). Mais surtout à la dimension des violences policières. Tout d’abord, dans le Sud du pays où Amnesty Intenational dénonce l’usage permanent d’une coercition d’Etat, digne de la période militaire, contre les mobilisations collectives du peuple mapuche, et ce malgré la promesse de M. Bachelet d’y mettre fin. S’ajoute à cela l’attitude du gouvernement face aux manifestations massives de la jeunesse contre la LOCE. Car si une Commission de consultation a bien été mise en place (Comisión Asesora de Educación), l’importance de l’action répressive des Carabiniers parait montrer le refus du gouvernement de comprendre qu’il s’agit d’un mouvement de fond, entrant en résonance avec un mal-être social largement partagé.

Quelle démocratie ? Les défis du retour de la question sociale

Plus de 15 années après la fin des dictatures dans la totalité de l’Amérique du Sud, la réflexion des politistes tend à délaisser les problématiques de transition pour s’attacher à l’étude de la « qualité de la démocratie » [20]. Car la question centrale est finalement : quelle démocratie pour le Chili contemporain ? (Del Pozo, 2000). De ce point de vue, la réactivation du mouvement social chilien des derniers mois est, sans aucun doute, un fait majeur. L’un des objectifs du coup d’Etat de 1973 a été justement d’éradiquer toute contestation sociale, et notamment celle d’un des mouvements ouvriers les plus structuré du sous-continent. Le modèle de société appliqué depuis, a conduit a transformer le sujet-citoyen en sujet-consommateur : c’est là où se situe en partie le « mythe » de la transition chilienne, décrit avec verve par le sociologue Tomas Moulian (Moulian, 1997). La métamorphose de la question sociale durant les 30 dernières années, productrice d’individualismes négatifs (au sens de Manuel Castel) pèse de tout son poids sur le Chili actuel. Le « miracle » économique de l’ère post-Pinochet aura fait de très nombreuses victimes : selon l’ONU, les 5 500 dollars de PIB per capita cachent un des pays les plus inégalitaires de la planète. Ainsi, au moment de parler de démocratisation, la discussion devrait porter non seulement sur les institutions, mais aussi sur les droits socio-économiques de la population (Winn, 2004). Aujourd’hui, l’ampleur du travail informel ou précaire et les inégalités sont tels que, fin octobre dernier, le journal officiel La Nación publiait une enquête remettant en cause les chiffres optimistes gouvernementaux : les bénéfices inégalés des principales banques du pays y étaient mis en regard avec le fait que « 60% des chiliens sont pauvres ou extrêmement pauvres » [21].

Pourtant l’apathie et la résignation semblent reculer. Une fraction de la jeunesse est très active au sein de multiples collectifs et les grandes périphéries urbaines, si elles ne votent pas forcément (plus d’un million de jeunes refusent de s’inscrire sur les listes électorales), exercent tout de même leurs droits citoyens : droit à l’expression, à l’organisation ou à la contestation. C’est ainsi que le pays vient de vivre plusieurs mois d’une « révolte des pingouins » - les étudiants des collèges sont appelés ainsi pour leur uniforme - qui a défié le gouvernement, mais plus largement qui questionne l’héritage de la dictature. L’ampleur de cette dynamique, la profondeur des débats et la radicalité des répertoires d’action collective ont fait trembler l’ensemble du champ politique. Ainsi, si le Chili de M. Bachelet est celui du changement, c’est peut-être davantage pour ce qui s’y déroule à la base de la société : c’est précisément de cette réactivation collective impulsée par une génération n’ayant pas connue la dictature, qu’un processus de démocratisation réelle pourrait surgir.

Bibliographie

— R. Agacino, Hegemonía y contra hegemonía en una contrarrevolución neoliberal madura. La izquierda desconfiada en el Chile post-Pinochet, ponencia presentada en el “Grupo de Trabajo Hegemonías y emancipaciones” de CLACSO, 30-31 enero de 2006, Caracas (voir : http://www.redem.buap.mx/acrobat/agacino17.pdf).

— A. García Castro, La mort lente des disparus au Chili sous la négociation civils-militaires (1973-2002), Maisonneuve & Larose, Paris, 2002.
— M. A. Garreton, “Reflexiones sobre la democratización política chilena” in Brasil y Chile. Una mirada hacia América Latina, Ril Editores, Santiago, 2006 (voir : http://www.manuelantoniogarreton.cl/).
— H. Fazio (y varios autores), Gobierno de Lagos : balance crítico, LOM, Santiago, 2005.
— S. Lefranc, Politiques du pardon, PUF, Paris, 2002.
— T. Moulian, Chile Actual : Anatomía de un mito, LOM, Santiago, 1997.
— J. Del Pozo, Chili contemporain : quelle démocratie ?, Nota bene, Montréal, 2000.
— P. Winn (ed.), Victims of the Chilean Miracle : workers and neoliberalism in the Pinochet Era, 1973-2002, Durham and London, Duke University Press, 2004.
Notes:
[1] Pour avoir une vision d’ensemble sur les élections, voir les informations réunies par Christelle Pierre et Patricio Scaff dans www.observatorio2006.org/chile.htm.
[2] N’ayant obtenu que 5,4%, Juntos Podemos s’est alors divisé quant à l’attitude à adopter au second tour.
[3] M. Dobry (dir.), “Les transitions démocratiques. Regards sur l’état de la ‘transitologie’”, Revue Française de Science Politique, Vol. 50, N°4-5, Paris, août-octobre 2000.
[4] G. O’Donnel, P. Schmitter, Transitions from Authoritarian Rule. Tentative Conclusions about Uncertain Democracies, The Johns Hopkins University Press, Baltimore and London, 1991 et O. Dabène, Amérique latine. La démocratie dégradée, Complexe, Paris, 1997.
[5] Revue Critique internationale, N°4, Paris, été 1999, p. 31.
[6] M. A. Garretón, The Chilean Political Process, Unwin and Hyman, USA, 1989.
[7] L’Etat chilien reconnaît aujourd’hui officiellement plus de 3000 détenus-disparus et plusieurs dizaines de milliers de personnes emprisonnées et torturées (voir www.derechos.org/nizkor/chile/libros/represion).
[8] La Concertation est formée des organisations suivantes : le Parti socialiste du Chili, le Parti pour la démocratie (PPD), le Parti radical social démocrate, le Parti démocrate-chrétien.
[9] Alfred Riquelme Segovia, « La transition démocratique au Chili et la fin de la guerre froide », Matériaux pour l’histoire de notre temps, Année 1999, Volume 54, Numéro 54, Paris, p. 22 - 25.
[10] Voir l’introduction de Micheline de Sève dans « Transitions croisées : Chili-Pologne », Politique et Sociétés, Vol. 24, No 2-3, Montréal, 2005.
[11] B. Patino situe la fin de la transition chilienne en mars 1994 (Pinochet s’en va..., IHEAL, Paris, 2000).
[12] C’était précisément l’objectif du projet de loi présenté par R. Lagos en 2003, mais qui du être abandonné sous la pression des organismes de Droits de l’homme.
[13] E. Boeninger, Democracia en Chile. Lecciones para la gobernabilidad, Andrés Bello, Santiago, 1997, pp. 368-370.
[14] « M. Bachelet, pour une autre politique ? », La Chronique des Amériques, mars 2006, n°12, Université du Québec à Montréal (http://www.ameriques.uqam.ca/).
[15] Pour une étude sociologique de l’électorat au Chili : M. A. López and E. Rosado, The New Chilean Voter, workshop of the ECPR, April 2005, Spain (in www.essex.ac.uk/ecpr).
[16] La dernière proposition du sénateur socialiste C. Ominami de fléxibliser davantage le code du travail, pourtant considéré par l’OIT comme déjà peu respectueux des salariés, est à ce propos révélatrice.
[17] Après les Etats-Unis et l’Union européenne, le Chili vient de signer un accord de libre-échange avec la Chine (et bientôt avec le Japon).
[18] Selon les projections, la moitié des 7 millions de titulaires de comptes épargne-retraite, gérés par des sociétés administratrices de fonds de pension (AFPS), toucheront le jour de leur départ en retraite une somme mensuelle inférieure à la pension minimum, d’environ 130 dollars - une somme insuffisante pour vivre.
[19] Ceci par un système de concessions minières octroyées au capital étranger et une fiscalité parmi les plus faibles du monde. Parallèlement, la loi oblige CODELCO a réserver 10 % de ses bénéfices... aux forces armées (Fazio, 2005, pp. 29-42).
[20] C’est l’option choisie par O. Dabène en ce qui concerne le Brésil : Exclusion et politique à São Paulo : les outsiders de la démocratie au Brésil, Karthala, Paris, 2006.
[21] La Nación, Santiago, 29 de octubre de 2006. 60% des Chiliens doivent subsister avec moins de 190 dollars (100 000 pesos) par mois, alors que selon un rapport de l’ONU (2005) le salaire minimum de 120 000 pesos « est insuffisant pour proportionner des conditions de vie dignes » au chiliens. De plus, la tranche des 20% les plus pauvres de la population reçoit seulement 3,3% des revenus totaux du pays, tandis que celle des 20% les plus riches en reçoit 62,6%.
Source : Visages d’Amérique latine (http://www.visagesameriquelatine.org/), n°4, IEP Paris, décembre 2006. Texte publié sur le RISAL (http://risal.collectifs.net/) sur proposition de l’auteur.
par Franck Gaudichaud