mercredi, mai 18, 2005
La Cour suprême sépare une mère lesbienne de ses enfants
samedi, avril 23, 2005
LES MURS COMME SUPPORT DU POLITIQUE : LA BRIGADE CHACÓN AU CHILI
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| « QUE LES NOUVEAUX TEMPS… NE PRIVATISENT PAS NOS RÊVES… » |
« La gloire de ce peintre est invulnérable, car (...) des tableaux qu’il a exécutés, il n’en reste plus aucun ». Jorge Luis Borges 1
Emergence des brigades murales au Chili 4
Spécificités de la brigade Chacón
Danilo Bahamondes a la parole 12
Quelques messages de la Chacón
N’avez-vous pas l’impression que cette démocratie nous a été prêtée ?
[¿No le da la impresión de que esta democracia está prestada?]
Est-ce qu’aujourd’hui le manque de courage porte le nom de raison d’Etat ?
[¿Es que hoy a la falta de coraje se le llama razón de Estado?]
Empêchons que le Chili ne devienne un pays de spéculateurs
[A impedir que Chile sea un país de especuladores]
Le néolibéralisme empeste... l’air, les rêves, la vie...
[El neoliberalismo apesta... el aire, los sueños, la vida...]
Le système de santé a-t-il collapsé ou est-ce qu’il vaut que dalle, vous en pensez quoi ?
[El sistema de salud colapsó o es que vale callampa, ¿qué opina usted?] 14
Maintenant les livres ne sont plus interdits par un ministre… mais par les prix
[Ahora los libros no los prohibe un ministro... sino los precios]
Un fantôme hante l’Europe. Magistrats du monde : unissez-vous15
[Un fantasma recorre Europa. Jueces del mundo uníos]
Une société grise et médiocre... mérite le foot que nous avons
[Una sociedad gris y mediocre... se merece el futbol que tenemos]
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| « QUE LES NOUVEAUX TEMPS… NE PRIVATISENT PAS NOS RÊVES… |
Témoignage : Alfonsina et le mur 16
1. Sarmiento F. Domingo, Recuerdos de Provincia, Buenos Aires, Emecée Editores, 1998 (1ère édition 1850), p. 17. Edition préfacée et annotée par Jorge Luis Borges. L’écrivain fait ici référence à Appelle de Clos, portraitiste d’Alexandre le Grand.2. Le lecteur trouvera une sélection d’images sur le site Internet. Voir : http://conflits.org3. Voir sur le sujet, le numéro spécial « Painting politics » de Social Alternatives, Vol. 20, No. 4, octobre 2001, dirigé par Roland Bleiker.4. Ce dossier prend appui sur un ouvrage principal : Sandoval A., Palabras escritas en un muro. El caso de la brigada Chacón, Santiago, Ediciones Sur, 2001. Il a été effectué par une jeune sociologue chilienne et comprend une bibliographie importante. On peut s’y rapporter pour en savoir plus sur les antécédents non chiliens de la peinture sur les murs et ses liens avec le politique. Voir également : Kaulen V., Martínez B., Sepúlveda J., « Análisis comprensivo de la construcción de un discurso crítico de la modernidad chilena : brigada Chacón », Universidad Diego Portales, Escuela de Periodismo, Santiago, 2003.5. Ramona Parra : jeune militante communiste morte aux mains de la police suite à une arrestation en 1946.6. Elmo Catalán : journaliste chilien, membre du ELN (Ejército de Liberación Nacional ; Armée de Libération Nationale) section chilienne et du ELN bolivien. Il est assassiné en Bolivie en 1970.7. Voir témoignage de Luis A. Corvalán in Sandoval A., op. cit., p. 30.8. Dans le milieu des années 1980, un dialogue s’instaure progressivement entre autorités militaires et forces d’opposition d’abord réunies au sein d’une « Alliance démocratique » puis au sein de la « Concertation des partis politiques pour le ‘Non’ » (en référence au plébiscite de 1988) puis « pour la démocratie » (à l’occasion des élections présidentielles de 1989). Les principaux acteurs de cette opposition sont le Parti Démocrate-chrétien et le Parti socialiste – farouches adversaires sous le gouvernement de l’Unité populaire.9. Juan Chacón Corona (1896-1965) : ouvrier d’origine paysanne, militant du Parti communiste depuis sa fondation en 1922.10. Lors du plébiscite du 5 octobre 1988, le « Non » (à la poursuite du gouvernement militaire) l’emporte avec 56% des voix versus 44% des voix favorables au « Oui ».11. Les élections présidentielles ont lieu en décembre 1989. Le président sortant, leader de la « Concertation », est investi en mars 1990. En dépit de ces élections libres les autorités civiles doivent composer au jour le jour avec les autorités militaires en vertu de la Constitution de 1980 et d’une série de mesures adoptées à la fin du gouvernement militaire. Entre autres, la Constitution de 1980 proclame que les forces armées sont les garantes des institutions chiliennes. Bien qu’amendée sur certains points, cette constitution détermine les limites de la démocratie chilienne et le rapport des forces entre autorités civiles élues et autorités militaires de fait – plus ou moins présentes dans la vie politique chilienne selon l’agenda politique des différents gouvernements qui ce sont succédés depuis 1989.12. Extraits d’entretiens cités dans l’ouvrage de Sandoval A., op. cit.13. Union démocratique indépendante. Parti politique d’extrême droite.14. « Vale callampa », expression très populaire, cela ne vaut rien (« callampa » : champignon).15. Référence à l’arrestation du général Augusto Pinochet à Londres en octobre 1998.16. Témoignage d’une brigadiste, traduit de l’espagnol (Santiago, novembre 2004). Alfonsina a travaillé à la Chacón pendant un peu plus d’un an.17. En 1990, une commission gouvernementale est chargée d’enquêter sur les crimes commis sous la dictature. Les résultats de cette enquête sont présentés publiquement par Patricio Aylwin à la télévision (mars 1991). A cette occasion, le président de la République demande pardon aux victimes en tant que plus haut mandataire de la nation.18. Alfonsina Storni, poétesse argentine (1982-1938). La chanson « Alfonsina y el mar », d’Ariel Ramirez et Felix Luna, lui est dédiée.
mardi, avril 06, 2004
SUR LES TRACES DE CHE GUEVARA
En 1953, Ernesto Guevara a 25 ans quand il part avec son ami Alberto Granado pour un périple à moto en Amérique du Sud. Un demi-siècle plus tard, le journaliste et géographe italien Pietro Tarallo a suivi le même itinéraire. Bien sur, tout a changé !
La pleine lune se détache sur la mer et étend sur les vagues ses reflets argentés. Assis sur une dune, nous contemplons le mouvement incessant de la marée. Un spectacle nouveau qui nous trouble étrangement." C'est par ces mots qu'Ernesto Guevara commence son Voyage à motocyclette [éd. Mille et Une Nuits, 1997], "cette déambulation sans but à travers notre Amérique majuscule qui m'a changé plus que je ne l'aurais cru". L'image est idyllique, mais date des années 50. Celui qui allait devenir plus tard le Che et son ami Alberto Granado se trouvent à Villa Gesel, alors paisible village de pêcheurs au bord de l'Atlantique, devenu aujourd'hui une station balnéaire proche de Buenos Aires destinée aux classes aisées. Beaucoup d'autres localités d'Amérique du Sud ont connu le même sort. San Carlos de Bariloche, par exemple. Le Che raconte dans son journal combien Alberto et lui, en route pour le Chili, avaient été fascinés par "les bois millénaires et le parfum de la nature émanant de ce village solitaire de montagne".
Aujourd'hui, Bariloche est une ville qui a grandi trop vite, remplie d'hôtels énormes et d'immenses immeubles, subissant un va-et-vient continuel de 4 x 4 chargés de touristes européens en quête d'aventure soft en Patagonie. Quand on passe au Chili, l'impression se confirme. Santiago aussi a changé.
Le Che disait que la ville ressemblait à Córdoba, une somnolente petite ville de province du nord de l'Argentine. Le quartier Bellavista avec ses gratte-ciel postmodernes de verre et d'acier est la carte de visite de la nouvelle artère qu'a fait tracer le président Ricardo Lagos. Les travaux de restauration de la Plaza de la Constitución, où se trouve le palais de la Moneda, ont été achevés à temps pour commémorer le triste trentième anniversaire du coup d'Etat de Pinochet. Le siège du gouvernement, repeint d'un blanc éblouissant, n'est plus inaccessible : les carabineros qui montent la garde à l'entrée autorisent désormais les touristes à pénétrer dans la cour intérieure et à prendre des photos. Et ceux-là sont nombreux à s'arrêter, en repensant à ces journées tragiques, devant le monument dédié à Salvador Allende, qui, avec ses formes rappelant les sculptures futuristes de Boccioni [peintre et sculpteur italien né en 1882 et mort en 1916, l'une des grandes figures du futurisme], semble veiller sur le palais où il trouva la mort et où disparut avec lui l'utopie de l'Unité populaire. "Les gens veulent oublier le passé", affirme Antonio Hecheverria, journaliste au Mercurio, le quotidien le plus lu de la capitale. "Les rues du quartier branché de Bellavista - une succession de cafés, de pubs, de restaurants, de boutiques et de boîtes de nuit - ne désemplissent pas avant l'aube." Beaucoup de Santiaguitos s'attablent, à partir de 5 heures de l'après-midi (après le bureau), aux cafés avoisinants.
Les serveuses provocantes, court-vêtues et juchées sur des talons aiguilles, genre panoplie fétichiste, leur servent des pisco sour (le cocktail national : eau-de-vie, jus de citron, blanc d'oeuf, et quelques gouttes d'angustura). Les décolletés et les tenues hypersexy sont aussi l'uniforme des barmaids du Tantra Lounge, la discothèque culte des jeunes amateurs d'atmosphères "tantriques hyperréalistes" avec déco léopard et DJ techno. Le nord du Chili est un autre monde, où le temps est immobile. Tout n'y est que nature primitive, ciels infinis, vies de frontière. Dans le désert d'Atacama, le plus aride de la Terre, le peuple des "travellers chic" [voyageurs branchés] a trouvé sa nouvelle Mecque, entre mondanités baba cool et rituels classiques du New Age, dans cet endroit perdu au pied des Andes, devenu un puissant carrefour d'énergies positives.
Au crépuscule, de jeunes créatifs de Santiago et des posthippies venus d'un peu partout se donnent rendez-vous pour fumer un chilom d'herbe sur l'énorme dune de sable doré de la vallée de la Lune.
Le soir venu, ils se promènent dans la Calle Caracoles, la ruelle centrale de San Pedro d'Atacama, parmi les odeurs d'encens qui s'échappent des boutiques d'artisanat New Age, envoient des courriels depuis le cybercafé ou dînent dans les restaurants végétariens et bio qui prolifèrent. Les anciennes mines de salpêtre du désert, entre Iquique et Arica, sont devenues des musées d'archéologie industrielle à ciel ouvert. Il y eut ici, dans les dernières années du XIXe siècle, plus de 180 usines d'extraction et de conditionnement du salpêtre-nitrate, utilisé alors comme fertilisant [et composant de poudre à canon].
Les villes fantômes de Santa Laura et d'Humberstone n'ont pas changé depuis la visite du Che : calcinées par le soleil, avec des machines gigantesques et des bâtiments début de siècle ; Humberstone abrite même un théâtre en bois parfaitement conservé et une piscine en fer avec des plongeoirs.
Pietro Tarallo D (La Repubblica delle Donne) hebdo n° 705 - 6 mai 2004
lundi, décembre 01, 2003
MARIANA MONTALVO, TOUT UN CONTINENT
Mariana Montalvo avait déjà chanté India Song, Couleur café et Né quelque part en espagnol. Sur son nouvel album, Piel de aceituna, elle adapte de son timbre de brune la Chanson des vieux amants de Brel.
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| MARIANA MONTALVO |
Est-ce pour saluer un pays qui soutenait le Chili opprimé il y a tout juste trente ans à travers la voix de ses artistes Léo Ferré et Colette Magny ? La belle Chilienne se rendait cette année-là pour la première fois à Paris.
Elle est repartie faire un tour du monde avec Los Machucambos, a rencontré Angel Parra puis Alejandro Jodorowski, dont elle chantera les poèmes dans l'album Canta a Jodorowski.
Accordéon et fanfares sur quelques pas de salsa, Piel de aceituna est à nouveau puissamment traversé par tout le continent latino-américain. Poésie de fête que la chanteuse implore avec une souplesse franche, pas trop plaintive, pas trop solennelle, pour qu'on puisse l'aimer.
lundi, septembre 01, 2003
LA PRISE DU POUVOIR PAR PINOCHET
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| PHOTO ARCHIVO PRENSA LATINA |
Le 11 septembre 1973, une junte militaire renversait le président Allende et portait Augusto Pinochet à la tête du Chili. Le point de départ d'une dictature pendant laquelle des milliers de personnes allaient être torturées, tuées. Le temps aussi de profondes transformations économiques.
Olivier Compagnon dans mensuel 279 daté septembre 2003
Le 16 octobre 1998, l'arrestation à Londres du général Pinochet et l'hypothèse d'un procès organisé en Europe pour les crimes commis entre 1973 et 1990 ont rappelé à l'opinion internationale la nature violemment répressive de la dictature qui sévit au Chili durant seize ans. Lorsque Pinochet rentra finalement libre à Santiago le 3 mars 2000, il fut pourtant accueilli chaleureusement par une partie de la population chilienne, outrée à l'idée que celui qu'elle considère toujours comme le père de l'actuelle prospérité du pays aurait pu être condamné après les poursuites engagées par le juge espagnol Garzon.
Éminemment paradoxale, la mémoire de la dictature oscille aujourd'hui en effet entre le souvenir des atteintes aux droits de l'homme qu'elle perpétra sans discontinuer et la reconnaissance d'un héritage économique en trompe-l'oeil, qui semble avoir fait du Chili un îlot de prospérité au coeur d'une Amérique latine récemment frappée par plusieurs crises de grande ampleur1.
Le 11 septembre 1973, un coup d'État mené par les forces armées renverse le gouvernement Allende et met un terme à l'Unité populaire UP, coalition des forces politiques de gauche parvenue démocratiquement au pouvoir en 1970 et décidée à tracer « pacifiquement » une « voie chilienne vers le socialisme ». Cet événement, qui retint l'attention du monde entier durant plusieurs semaines et contribua à l'édification d'une véritable mythologie autour de l'UP, inaugure une dictature caractéristique des régimes qui fleurissent en Amérique latine dans les années 1970. En cela, il constitue une rupture dans l'histoire d'un pays où la Constitution de 1925 n'avait jamais été remise en cause et où l'armée était réputée loyaliste.
Le régime instauré par Pinochet fournit également aux théories économiques néo-libérales élaborées aux États-Unis un terrain d'expérimentation bientôt appelé à devenir un modèle. Autant d'éléments qui font des années 1973-1990 au Chili un champ d'études privilégié pour comprendre l'Amérique latine à l'aube du XXIe siècle.
Aujourd'hui encore, l'historiographie reste partagée quand il s'agit d'évoquer les causes du coup d'État : les uns évoquent la volonté des forces armées chiliennes, appuyées par les États-Unis, de mettre un terme à une expérience politique leur semblant menacer l'unité de la nation ; d'autres insistent plutôt sur les divisions internes de l'UP, partagée entre un réformisme d'inspiration keynésienne et la tentation d'accélérer les transformations sociales par un véritable soulèvement révolutionnaire ; d'autres enfin soulignent les résistances d'une partie de la société chilienne au passage à un socialisme d'État. Ces trois facteurs ont certainement joué de manière concomitante.
Quoi qu'il en soit, une journée suffit aux forces armées pour balayer l'UP et s'emparer du pouvoir : le coup d'État est lancé dans le port de Valparaíso par le soulèvement de la marine ; il aboutit à Santiago au bombardement du palais présidentiel de La Moneda et à la mort d'Allende. A l'origine du putsch, une junte militaire dirigée par le général Augusto Pinochet, commandant en chef de l'armée de terre. Lointain descendant d'un Français émigré au Chili au XVIIIe siècle, Pinochet né en 1915 a rapidement gravi tous les échelons de la hiérarchie militaire. Formé à l'École militaire de Santiago, il remplit plusieurs missions diplomatiques notamment aux États-Unis et devient général de brigade en 1968. En août 1973, Allende le nomme commandant en chef des forces armées dans l'espoir qu'il apaise les velléités putschistes de l'armée chilienne, pourtant de tradition apolitique. On connaît la suite...
En l'espace de quelques jours, la junte soutenue par l'ensemble de l'armée chilienne renie le gouvernement en place, proclame la dissolution du Parlement, instaure l'état de siège et l'état d'urgence2 assortis d'un couvre-feu, suspend les libertés syndicales et la plupart des organes de presse. Elle justifie le soulèvement par la lutte contre le communisme et puise une partie de son inspiration dans le coup d'État militaire intervenu en 1964 au Brésil3. La crainte d'une socialisation de l'économie et le rejet de la lutte des classes au nom des intérêts supérieurs de l'unité nationale figurent dans toutes les déclarations officielles qui font immédiatement suite à la prise du pouvoir.
Cette doctrine dite de « sécurité nationale », qui consiste à défendre le pays, par tous les moyens, contre le communisme, ennemi intérieur et extérieur, caractérise une série de dictatures militaires au pouvoir en Amérique latine, au Brésil, en Argentine ou en Uruguay, dans les années 1970. Elle repose sur quelques caractéristiques principales :
1 un exercice du pouvoir renonçant dans un premier temps à toute légitimité populaire, mais tentant progressivement de réintroduire un air de démocratie grâce aux pratiques plébiscitaires ;
2 l'état de siège permanent ;
3 la conversion des services secrets en police politique ;
4 l'élimination ou la réclusion systématique des opposants ;
5 l'institutionnalisation de la torture comme symbole du terrorisme d'État.
Dans les jours qui suivent le coup d'État, la nature répressive du nouveau pouvoir s'affiche clairement. Des milliers de personnes sont arrêtées et, pour une bonne part, regroupées dans l'enceinte de l'Estadio nacional le principal stade de Santiago. Outre les principales personnalités de l'UP, ce sont surtout les militants des partis d'extrême gauche notamment du MIR, Movimiento de izquierda revolucionaria et du mouvement ouvrier qui sont victimes de cette violence politique : ils sont torturés, exécutés, parqués dans des camps de concentration ou portés disparus.
En octobre 1973, un commando connu sous le nom de « Caravane de la mort » sillonne le nord du pays en hélicoptère et élimine en l'espace de quelques jours 75 opposants considérés comme dangereux. L'exposition médiatique de certaines personnalités qui avaient pris fait et cause pour l'UP ne suffit pas à les protéger. Ainsi le très populaire chanteur Victor Jara, retrouvé mort dans une rue de Santiago quelques jours après le 11 septembre.
La junte lance des appels à la délation tandis qu'est mise en place une police politique, la Direccion de inteligencia nacional DINA, active dès 1973, mais officiellement créée en juin 1974 - elle cède la place en août 1977 à la Central nacional de informaciones CNI. Jusqu'à la fin de 1974, l'éradication du « cancer marxiste » est menée de manière systématique et les opposants traqués scrupuleusement. Ainsi, dans l'éducation, près d'un tiers du corps enseignant est démis de ses fonctions. Au total, durant les années Pinochet, le nombre de tués et de disparus se serait élevé à 5 000-6 000.
Pour beaucoup, l'exil devient alors le seul salut possible. Il prend rapidement des proportions massives pour concerner près de 1 million de Chiliens au total soit environ un dixième de la population de 1975. Il conduit à la constitution d'une opposition de l'extérieur s'efforçant d'organiser la résistance et de sensibiliser l'opinion internationale notamment en France, en Angleterre ou en Suède.
Mais les frontières de la répression ne sont pas étanches, et plusieurs personnalités opposées au régime sont victimes d'attentats organisés hors du Chili par les services secrets de la junte : par exemple, en septembre 1976, Orlando Letelier, ministre des Affaires étrangères de l'UP, est exécuté à Washington.
Le Chili de Pinochet recourt enfin au plan Condor. Cette opération, élaborée en étroite collaboration par diverses dictatures militaires Brésil, Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, a pour objectif l'élimination du marxisme. Elle bénéficie du soutien de la diplomatie nord-américaine et serait à l'origine de 50 000 à 70 000 meurtres ou disparitions. Elle conduit notamment à la disparition de nombreux Chiliens réfugiés en Argentine. Longtemps restée secrète, l'existence du plan Condor est attestée depuis la découverte en 1992, dans la banlieue d'Asuncion, de nombreuses archives du régime du général Stroessner, au pouvoir au Paraguay de 1954 à 1989.
La répression ne peut cependant expliquer seule que Pinochet ait pu se maintenir à la tête du pays pendant seize ans. Dans un premier temps, la junte militaire bénéficie d'importants soutiens intérieurs qui lui permettent d'asseoir fermement son pouvoir. De larges secteurs de la société, de l'Église aux milieux industriels et financiers en passant par une bonne partie des classes moyennes, approuvent l'intervention des forces armées qui rétablit l'ordre public, met un terme aux nombreuses grèves qui paralysaient le pays et écarte le spectre d'une révolution socialiste.
À l'étranger, l'émotion suscitée dans l'opinion par le renversement d'un régime issu des urnes ne suffit pas à isoler la junte d'un point de vue politique et économique. Les États-Unis, où une partie des élites militaires chiliennes avaient été formées dans un anticommunisme viscéral depuis les années 1950, accueillent avec soulagement la chute de l'UP. Le Chili d'Allende était perçu comme un « nouveau Cuba » qui menaçait des intérêts économiques considérables. Aussi l'administration républicaine de l'époque alloue-t-elle d'importants crédits au nouveau régime, en même temps qu'elle participe à sa reconnaissance internationale.
Quant aux autres gouvernements - à l'exception notable de l'URSS -, ils se contentent pour la plupart de protestations de principe et ne tardent pas à accueillir les nouveaux ambassadeurs en provenance de Santiago.
Sur ces bases, le général Pinochet dispose de toute latitude pour imposer son pouvoir. Dans un premier temps, il agit surtout par décrets-lois au nom de l'urgence du redressement national et garantit une impunité durable aux acteurs du coup d'État par une amnistie en 1978.
Finalement, il prépare en 1980 une nouvelle Constitution qu'il fait approuver par référendum le 11 septembre et qui entre en vigueur le 11 mars 1981. Censé signifier un retour à la normalité institutionnelle, ce texte couronne l'entreprise politique entamée en septembre 1973 et impose une tutelle de l'armée sur les institutions. Investi d'un pouvoir illimité et autorisé à restreindre inconditionnellement les libertés fondamentales, Pinochet devient officiellement président de la République pour une période de huit ans au terme de laquelle sera organisée une nouvelle consultation référendaire.
Sans que l'on puisse réellement parler de reconstitution des oppositions dès les années 1970, la dictature se trouve bientôt confrontée à une crise de légitimité liée à la défection de quelques-uns de ses soutiens initiaux. L'Église catholique, qui n'avait pas rechigné à la célébration de quelques cérémonies en l'honneur des nouvelles autorités, ne tarde pas à émettre des critiques sur la violation des droits de l'homme, notamment par la voix du cardinal-archevêque de Santiago Mgr Raul Silva Henriquez. Dès 1973, elle crée, conjointement avec l'Église luthérienne, un comité Pro Paz auquel se substitue en 1976 le Vicariat de la solidarité destiné à porter assistance aux chômeurs, aux clandestins et aux anciens prisonniers.
Les autorités religieuses sont bientôt relayées par des personnalités importantes du puissant parti démocrate-chrétien la première des formations démocrates-chrétiennes à avoir accédé au pouvoir en Amérique latine avec Eduardo Frei Montalva en 1964, particulièrement bien implanté parmi les classes moyennes et l'électorat féminin. Celui-ci, qui avait majoritairement soutenu le coup d'État de 1973, rejoint le camp des opposants lorsqu'il se voit privé d'espace politique et constate l'ampleur de la répression.
Privé de la légitimation spirituelle d'une alliance entre le sabre et le goupillon, le régime tend alors à se rapprocher des églises pentecôtistes4 présentes au Chili depuis le début du siècle et en plein essor depuis le milieu des années 1950 : en 1978 est par exemple célébré un Te Deum dans la cathédrale méthodiste de Santiago, auquel assiste le général Pinochet.
Par ailleurs, les relations avec les États-Unis connaissent un net refroidissement dans la deuxième moitié des années 1970, du fait de l'assassinat d'Orlando Letelier à Washington, mais aussi de la nouvelle politique latino-américaine favorable aux droits de l'homme que tente de promouvoir l'administration Carter un peu partout dans le monde. Plus généralement, l'opprobre internationale s'intensifie avec le vote par l'Assemblée générale des Nations Unies, en décembre 1977, d'une résolution condamnant la violence politique au Chili.
Reste que la société chilienne demeure majoritairement favorable à la junte en cette fin des années 1970 : un plébiscite organisé en janvier 1978 conforte le pouvoir de Pinochet, qui recueille le soutien des trois quarts des électeurs. Pour ces électeurs, l'argument décisif était sans doute la confiance dans la politique économique de rupture inaugurée quelques mois après le coup d'État et censée restaurer la prospérité perdue.
Au-delà de la terreur politique, le coup d'État du 11 septembre 1973 est en effet à l'origine d'une véritable révolution économique qui dote la junte d'une identité que ne pouvait lui fournir un projet politique indigent. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'État menait au Chili une politique volontiers interventionniste. A partir de 1970, l'Unité populaire, nourrie de l'expérience castriste et d'une tradition marxiste-léniniste mâtinée de keynésianisme, avait encore accentué le rôle de l'État dans la vie économique et sociale, notamment en augmentant salaires et minima sociaux puis en décrétant de nombreuses nationalisations dans les domaines industriel et bancaire. Avec le coup d'État, l'économie chilienne vit un tournant décisif sous l'influence des théories néolibérales élaborées aux États-Unis, et plus particulièrement à la School of Economics de l'université de Chicago autour de Milton Friedman.
Entre les libéraux américains et chiliens, les relations étaient anciennes. Dès le milieu des années 1950, de jeunes étudiants chiliens avaient été formés à Chicago avant de devenir professeurs à Santiago : c'est le cas de Sergio de Castro qui deviendra ministre de l'Économie d'avril 1975 à décembre 1976, puis ministre des Finances jusqu'en avril 1982.
Le dogme du marché, pensé comme le nouveau paradigme de la liberté, est également relayé au début des années 1970 par des catholiques conservateurs comme Jaime Guzman ou Gonzalo Vial, souvent proches de l'Opus Dei, et par le principal quotidien du pays, El Mercurio . Il s'impose rapidement par toute une série de mesures qui permettent d'expérimenter, grandeur nature, des postulats qui guideront moins d'une décennie plus tard l'administration américaine sous Reagan et le gouvernement Thatcher en Grande-Bretagne.
Conforme aux postulats néolibéraux, l'action de ceux qu'on appelle les « Chicago Boys » commence par une phase d'ajustement récessif, supposée mener à une étape de prospérité et de redistribution des richesses. Cela passe par le contrôle de l'inflation et la stabilisation monétaire, par la baisse des dépenses publiques et la lutte contre le déficit budgétaire, par les privatisations et la réduction considérable des attributions de l'État, mis en oeuvre à partir du milieu des années 1970.
Rapidement, l'économie chilienne voit ses exportations augmenter de manière considérable, attire les investisseurs étrangers et retrouve des taux de croissance étonnants dans le contexte de la crise économique mondiale 9,9 % en 1977, 8,3 % en 19795. Certes, le Chili traverse en 1982 une grave crise qui contraint l'État à un réinvestissement passager et relègue les Chicago Boys au second plan, mais la parenthèse semble close trois ans plus tard lorsque reprend un processus accéléré de privatisations, dans les domaines des télécommunications et de l'électricité notamment. La potion libérale a permis au Chili d'entrer dans la modernisation et de s'intégrer aux marchés mondiaux.
Érigée en modèle de développement et de lutte contre la crise par le Fonds monétaire international, la révolution économique chilienne porte en elle des conséquences sociales que ne masquent pas complétement la bonne santé des indices macroéconomiques, la forte diminution de la mortalité infantile ou les quelques mesures prises par le régime contre l'extrême misère comme le Plan d'emploi minimum de 1976 destiné à résorber le chômage, qui a créé des travaux d'intérêt public en échange de rémunérations particulièrement basses.
On observe en effet dans le même temps la précarisation de larges couches de la population, une lente érosion des classes moyennes et une répartition de plus en plus inégalitaire des revenus par habitant. Ainsi estime-t-on en 1990 que 40 % de la population vit dans la pauvreté, soit deux fois plus qu'au milieu des années 1970.
Mais le désengagement de l'État se fait surtout sentir dans certains secteurs comme la protection sociale promotion de systèmes d'assurance-maladie privés et diminution de moitié des dépenses publiques de santé par habitant entre 1973 et 1993 ou le système des retraites, qui apparaissent complètement sinistrés aujourd'hui6. Ainsi le Plan Laboral de 1979, en plus d'instaurer un nouveau code du travail qui restreint considérablement les libertés syndicales, substitue au système de retraites par répartition une formule par capitalisation soumettant la prise en charge de la vieillesse aux aléas des marchés financiers.
Le domaine de l'éducation est lui aussi particulièrement touché : la diminution des dépenses publiques, la décentralisation des administrations et des financements et la flexibilité des programmes scolaires conduisent à la mise en place d'un système éducatif à deux vitesses. Peu ou prou, l'école publique devient celle des pauvres et l'école privée celle des classes moyennes et hautes de la société. L'enseignement supérieur n'est pas épargné : pour un étudiant en économie entre 1982 et 1985, les coûts d'inscription augmentent de 80 % à l'Université du Chili et de 85 % à l'Université catholique. Quant au salaire d'un enseignant en fin de carrière dans l'équivalent du secondaire, il diminue de plus de 40 % entre 1971 et 1979.
Des éléments qui ne sont pas étrangers au rejet du régime. Dès la charnière des années 1970 et 1980, de nombreux mouvements sociaux, associatifs et culturels voient ou revoient le jour et commencent à alimenter une opposition larvée. Celle-ci se traduit, à partir de 1983, par une série de protestas dont l'initiative revient dans un premier temps aux syndicats. Ces manifestations originales, pouvant par exemple prendre la forme d'un concert de casseroles, sont souvent violemment réprimées, mais ouvrent la voie à la reconstitution d'une opposition politique.
Décimés par la répression et minés par de multiples divisions héritées de l'UP, la gauche et les syndicats se reforment lentement dans la clandestinité et jettent les bases d'un dialogue avec le parti démocrate-chrétien. En août 1985, un accord national pour le retour à la démocratie est ainsi paraphé par onze partis représentant presque toute l'opposition à Pinochet, sous la houlette du nouveau cardinal-archevêque de Santiago Mgr Fresno.
Cela ne signifie pas pour autant que les pratiques du pouvoir se soient réellement assouplies dans les années 1980. Au contraire, elles connaissent de soudains durcissements, en réaction aux protestas ou après l'attentat organisé par le Front patriotique Manuel Rodriguez organisation militaire clandestine issue du PC duquel Pinochet réchappe de peu le 7 septembre 1986.
Le voyage du pape Jean-Paul II au Chili en avril 1987 ne contribue pas non plus à modifier le climat politique, bien que des milliers d'opposants s'emparent de l'événement pour clamer leur mécontentement.
C'est finalement très largement selon les termes de la Constitution de 1980, et non pas seulement sous la pression de la rue et des partis d'opposition, qu'est organisé le référendum du 5 octobre 1988 censé confirmer Pinochet à la tête de l'État pour huit années supplémentaires. Celui-ci est convaincu de pouvoir conserver ses fonctions en faisant évoluer le régime vers une démocratie restreinte.
Il doit toutefois accepter une certaine ouverture politique réouverture des listes électorales et légalisation des partis du fait de l' aggiornamento de la politique latino-américaine de Washington. Les États-Unis concentrent alors leurs efforts sur la lutte antimarxiste en Amérique centrale mais se montrent plutôt favorables au rétablissement de la démocratie dans le cône Sud.
En dépit des pressions exercées par le régime sur l'opinion, la campagne massive organisée par l'opposition conduit à la victoire du « non », qui l'emporte avec 56 % des suffrages exprimés.
Pinochet est donc contraint d'organiser des élections générales l'année suivante. Le 14 décembre 1989, le démocrate-chrétien Patricio Aylwin, candidat de la Concertation des partis pour la démocratie, est élu face à Hernan Büchi, ancien ministre des Finances de la dictature, et prend officiellement ses fonctions le 11 mars 1990. Ainsi débute ce qu'il est convenu d'appeler la transition des années 1990, au cours de laquelle l'ombre du général persiste et obscurcit le retour à la démocratie.
Selon les termes de la Constitution de 1980, Pinochet bénéficie en effet d'une immunité totale, grâce à la fonction de commandant en chef de l'armée de terre qu'il conserve jusqu'en 1998, puis au poste de sénateur à vie qui lui revient à partir de cette date. Mais il se retire définitivement de la vie politique après l'épisode londonien de 1999-2000 et renonce à son poste de sénateur en juillet 2002, après avoir reçu l'assurance qu'il ne serait pas jugé dans son pays.
Les années Pinochet demeurent toutefois omniprésentes au Chili. Au-delà de l'impossible procès qui aurait rendu justice aux victimes de la dictature, les gouvernements de la transition se sont en effet accordés à conserver la Constitution de 1980 : bien que révisé à deux reprises, ce texte symbolise la profonde empreinte laissée par la junte.
Par ailleurs, le modèle néolibéral a lui aussi survécu à la transition démocratique, y compris sous la présidence actuelle du socialiste Ricardo Lagos, en charge des affaires depuis décembre 1999. Le « jaguar de l'Amérique latine » continue à attirer les investisseurs étrangers et a pour l'instant échappé aux crises qui ont secoué récemment le sous-continent.
Mais il n'a pas connu un réinvestissement de l'État dans la vie économique et sociale à la hauteur de ce que pouvaient attendre les 20 % de Chiliens vivant dans la misère.
Notes :
1. La plus spectaculaire de ces crises est celle qui éclata en Argentine en décembre 2001.
2. L'état de siège est un régime d'exception qui prévoit des restrictions des libertés publiques ; l'état d'urgence se contente de renforcer le pouvoir des autorités administratives.
3. Le président brésilien João Goulart tenta de lancer une réforme agraire et des nationalisations. L'armée le renversa en 1964 et instaura une dictature qui dura jusqu'en 1985.
4. Le pentecôtisme est un mouvement religieux apparu aux États-Unis au début du XXe siècle, que l'on classe communément parmi les protestantismes.
5. Cf. Banco central de Chile, Indicadores économicos y sociales, 1960-1989 , Santiago, 1989.
6. Cf. Raúl Guerrero, « Les politiques sociales au Chili », Cahiers des Amériques latines n° 15, 1993, pp. 51-71
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