mercredi, janvier 10, 2007

Sur l'île de Pâques, on préfère les touristes aux archéologues

Bien qu'étant l'une des plus isolées du monde, l'ïle de Pâques jouit d'une notoriété certaine grâce à son patrimoine exceptionnel. Appartenant au Chili depuis 1888, ce petit bout de terre volcanique peuplé de descendants des Maoris, d'une superficie de 162,5 km2, recèle de nombreux mystères concernant son passé.

"Vestiges d'une culture éteinte et attraction pour les touristes, les mystérieuses statues géantes qui veillent en sentinelles silencieuses le long de la côte rocheuse représentent le plus grand trésor de l'île de Pâques", assure l'International Herald Tribune. "Mais pour la population locale, elles posent un problème : que doit-on faire des quelques centaines d'autres icônes de pierre dispersées tout autour de l'île ? – nombre d'entre elles sont endommagées ou enfouies dans le sol. Ces statues géantes sont appelées moais en rapanui, la langue polynésienne éponyme de l'île et de la communauté qui y réside.

USA Today est également tombé sous le charme envoûtant de l'île. C'est l'une des plus étranges au monde, d'après le quotidien national américain, impressionné par les 2 000 chevaux présents sur l'île pour le double d'habitants, voire par le fait que Rapa Nui a le taux de consommation de bière et de tabac par habitant le plus élevé du Chili. Néanmoins, estime le journal, son mystère le plus grand concerne les moais et surtout les moyens utilisés par les anciens habitants de l'île pour transporter ces mastodontes sculptés qui peuvent mesurer jusqu'à neuf mètres et pèsent en moyenne 14 tonnes. Sur les 900 statues répertoriées, une cinquantaine ont été entièrement restaurées et 400 autres le sont à différents stades. Des chiffres qui devront être révisés à la hausse au fur et à mesure de l'avancée des travaux des archéologues.

Le Chili a bien saisi l'importance de ce patrimoine. La moitié de l'île a été classée parc national, et donc interdite au peuplement. Rapa Nui "comprend environ 20 000 sites archéologiques potentiels dont 40 % ont été détruits ou endommagés. Mais plus la terre est protégée ou réservée aux fouilles archéologiques, moins elle est disponible pour les habitations des résidants", souligne l'IHT.

En outre, le tourisme progresse, avec 56 000 visites en 2006 contre 4 700 seulement en 1992. Un succès qui donne de nouvelles idées de développement aux habitants. Des projets de construction ou de rénovation d'infrastructures hôtelières sont en cours. C'est aussi une façon de rompre avec l'étude envahissante du passé archéologique. "Nous ne voulons pas devenir un parc à thème archéologique, un Disney World du moai", déclare à l'IHT Pedro Edmunds Paoa, maire d'Hanga Roa, la seule ville de l'île.

Ce désavœu de ce qui a fait la popularité de l'île à l'extérieur s'appuie sur des raisons objectives. D'un côté, la restauration d'un moai a un coût prohibitif, de l'ordre de 500 000 dollars (380 000 euros). De plus, les œuvres restaurées se détériorent plus rapidement que les autres. Ainsi, "si les habitants de Rapa Nui préfèrent laisser les choses en l'état, c'est peut-être parce qu'ils ne sont pas satisfaits de ce qu'ils ont vu jusqu'à présent des travaux archéologiques", remarque l'IHT.

Un dernier facteur, d'ordre culturel, explique le désenchantement de la population locale à l'égard de l'archéologie et des archéologues. Cristián Arévalo Pakarati, un natif de l'île qui seconde une archéologue américaine, l'explique sans détour : "A Rapa Nui, nous sommes las des gens qui viennent ici, font des recherches sur nous et repartent en disant 'Ciao !' sans rien nous donner en retour. Ce temps-là est révolu."
Philippe Randrianarimanana