vendredi, mars 11, 2022

AVEC GABRIEL BORIC, LE CHILI ENTRE DANS UNE NOUVELLE ÈRE

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PHOTO JAVIER TORRES / AFP

Amérique Latine Investi ce vendredi, le président de gauche fait face à d’importants défis. Porté par une soif de justice sociale, l’ex-leader étudiant devra composer avec un Parlement loin d’être acquis à sa cause. 
par Lina Sankari 
DÉMÉNAGEMENT DU PRÉSIDENT

Le plus jeune président, le mieux élu de l’histoire chilienne, sera officiellement investi ce vendredi. À 36 ans, Gabriel Boric écrit une nouvelle page poli­tique depuis le palais de la Moneda après sa victoire, en décembre, contre le candidat d’extrême droite, Antonio Kast. Il succède ainsi au conservateur Sebastian Piñera, dont la fin de règne aura été marquée par d’importants mouvements sociaux durement réprimés et son enlisement dans le scandale des Pandora Papers. «  C’est manifestement la fin d’une période politique de trente ans au Chili, celle de la transition démocratique avec l’effacement de la scène des partis qui ont structuré la vie politique chilienne, ceux de la Concertation, c’est-à-dire le Parti ­socialiste et la Démocratie chrétienne, ­rejetés à la périphérie lors de l’élection présidentielle », analyse Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Iris. Ici réside la contradiction. Loin de laisser toute la place à la coalition de gauche Apruebo Dignidad, qui réunit entre autres le Frente Amplio de Gabriel Boric et le Parti communiste chilien (PCC), les partis traditionnels ne disparaissent pas totalement du spectre politique. Ils disposent encore d’un pouvoir parlementaire non négligeable avec lequel Gabriel Boric devra composer pour valider ses projets, notamment en termes de justice fiscale, de couverture de santé universelle, de ­retraites et de gratuité de l’éducation.


À la Chambre des députés, le centre gauche est encore largement majoritaire ; le Sénat est, lui, partagé à parts égales entre la droite et la social­-démocratie. L’héritier du pinochétisme Antonio Kast ne disparaît pas non plus et devrait œuvrer énergiquement à la recomposition de la droite. L’Assemblée constituante, chargée de refonder la Constitution néolibérale héritée de la dictature de Pinochet, offre toutefois une fenêtre de tir au nouveau président à condition que ses travaux soient approuvés lors du référendum du mois de septembre.

L’élection de Gabriel Boric est lourde d’attentes du côté des mouvements féministes et des jeunes largement mobilisés au second tour. Sa victoire marque l’aspiration à une société plus juste : le Chili est l’un des pays les plus inégalitaires du sous-continent et du globe avec 10 % de la population qui détiennent 60 % des richesses. « Les temps qui viennent ne seront pas ­faciles », avertit le président, qui exhorte ses soutiens à poursuivre la mobilisation afin de peser dans le rapport de forces.

Pour composer son exécutif, le chef d’État a soigneusement pesé les équilibres. « Les femmes sont les actrices de l’avenir du Chili », assurait l’ancien leader étudiant, le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Quatorze militantes occupent ainsi les postes stratégiques et régaliens de ce gouvernement de vingt-quatre ministres. Boric a le sens du symbole puisqu’il a nommé Maya Fernandez Allende, la petite-fille du président socialiste renversé en 1973 par la junte militaire, à la Défense. La jeune communiste Camila Vallejo, figure du mouvement étudiant de 2011, devient quant à elle porte-parole d’un gouvernement volontariste en matière ­environnementale, dont le ministère de ­tutelle revient à la climatologue Maisa Rojas. Les accords régionaux d’Escazu sur l’écologie et les droits de l’homme devraient être ratifiés par la Moneda.

Moins de tutelle des États-Unis

Il faudra également compter sur Mario Marcel Cullell, qui pèsera de tout son poids au ministère des Finances. Ancien président de la banque centrale, passé par l’OCDE et la Banque mondiale, le libéral tient les cordons de la bourse. Avec un budget de l’État en baisse de 22,5 % par rapport à 2021, difficile de se ménager des marges de manœuvre financières. Gabriel Boric tient manifestement à ne pas effrayer les marchés en promettant d’être « fiscalement responsable ». Les changements ne « pourront pas tous se faire en même temps », prévient encore le président.

Sur le plan extérieur, le chef d’État a annoncé vouloir initier des pourparlers avec la Bolivie et le Pérou sur la question migratoire, objet de frictions entre les trois voisins. « Je dois parler à tous », a expliqué Gabriel Boric, laissant pressentir une diplomatie régionale moins soumise à la tutelle des États-Unis. Selon Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de l’Iris, le président chilien pourrait s’éloigner du Groupe de Lima et privilégier une «articulation sud-américaine, en matière de rapports intergouvernementaux et de droits humains. L’intégration économique serait donc écartée ». En attendant de s’appuyer, qui sait, sur un futur gouvernement de gauche au Brésil. 

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SEBASTIÁN PIÑERA 
DESSIN LO COLE

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