jeudi, avril 02, 2026

AU CHILI, LE NOUVEAU PRÉSIDENT SUSPEND LA CRÉATION D’UN SITE DE MÉMOIRE DANS L’ANCIENNE COLONIA DIGNIDAD

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LA PHOTO MONTRE KK KASST
EMBRASSANT LE FRONT DE L'ABOMINABLE
 PÉDOPHILE PAUL SCHÄFER,
FONDATEUR DE COLONIA DIGNIDAD
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Le Monde
International / Chili / Au Chili, le nouveau président suspend la création d’un site de mémoire dans l’ancienne Colonia Dignidad / Revenant sur une promesse de son prédécesseur, le président ultraconservateur José Antonio Kast met en avant des raisons budgétaires pour maintenir en l’état ce lieu, théâtre de sévices sexuels infligés à des enfants et d’exactions sous la dictature de Pinochet.

Par Angeline Montoya  Publié hier à 10h38  Temps de Lecture 3 min.

"AU CHILI, IL Y AVAIT UNE ÎLE EPSTEIN
ET ELLE S'APPELAIT VILLA BAVIERA" :
LES HORREURS D'UNE SECTE DIRIGÉE
PAR LE PÉDOPHILE PAUL SCHÄFER

depuis l’arrivée au pouvoir de l’ultraconservateur José Antonio Kast, le 11 mars, les associations chiliennes de défense des droits humains craignaient qu’il n’utilise l’arme financière pour démanteler les politiques de mémoire sur les crimes de la dictature (1973-1990). Un premier pas a été franchi en ce sens dimanche 29 mars, avec l’annonce de la révocation de l’expropriation de l’ancienne Colonia Dignidad.

À LA VILLA BAVIERA, ANCIENNEMENT COLONIA DIGNIDAD,
DANS LA BANLIEUE DE PARRAL, AU CHILI, LE 20 JUILLET 2025.
PHOTO PABLO SANHUEZA
Aujourd’hui nommée « Villa Baviera », cette enclave a été fondée en 1961 par Paul Schaefer, ancien pasteur luthérien et pédocriminel allemand né en 1921. Véritable État dans l’État, elle a été le théâtre d’innombrables sévices sexuels infligés à des enfants. Sous le régime d’Augusto Pinochet, elle est devenue un lieu de tortures, d’assassinats et de disparitions de cadavres.

L'ENTRÉE DE LA COLONIA DIGNIDAD, REBAPTISÉE VILLA BAVIERA,
 À PARRAL, AU CHILI, LE 15 AVRIL 2025
PHOTO RODRIGO ARANGUA

En juillet 2025, le gouvernement du président Gabriel Boric (gauche) avait signé un décret pour exproprier 117 hectares – sur les 16 000 que compte le domaine – afin d’y créer un lieu de mémoire. Cette décision faisait suite au travail d’une commission mixte Chili-Allemagne née en 2017, après que les deux gouvernements eurent reconnu leur responsabilité dans les violations des droits humains commises à Colonia Dignidad.

« Signe d’abandon »

Le gouvernement Kast a justifié la décision, annoncée par le ministre du logement, Ivan Poduje, par la situation budgétaire héritée du précédent gouvernement. Le coût de l’expertise foncière pour l’expropriation « représente 47 milliards de pesos [44 millions d’euros], je ne dispose pas de cette somme, a expliqué M. Poduje, réfutant toute motivation idéologique. Avec cet argent, je pourrais rénover 1 500 logements en mauvais état ».

« Pour les victimes, c’est un signe d’abandon, a affirmé Margarita Romero, présidente de l’Association pour la mémoire et les droits de l’homme Colonia Dignidad, à la chaîne allemande Deutsche Welle. Cela montre que même lorsque l’État lui-même reconnaît officiellement un lieu comme ayant été le théâtre d’enlèvements, de tortures et de disparitions forcées, cela peut être relativisé pour des raisons politiques ou budgétaires. »

La Corporation de promotion et défense des droits du peuple et des familles de disparus de la dictature ont sollicité l’intervention de la Commission interaméricaine des droits humains. La décision d’exproprier le site « avait marqué un tournant en matière de mémoire et de droit à la réparation, rappelle Mariela Santana, l’avocate de la corporation, et revenir sur cette mesure porte atteinte aux obligations internationales de l’État chilien ».

Dans un entretien à la Deutsche Welle, Winfried Hempel, avocat né dans l’enclave et défenseur des victimes de ce qu’il qualifie de « mélange de secte religieuse et de groupe d’extrême droite », s’est dit « sous le choc », reprochant au président Kast de « prolonger l’existence de Colonia Dignidad ». En Allemagne, la porte-parole du ministère des affaires étrangères, Kathrin Deschauer, a assuré, lundi, que « la prise en compte des crimes commis à Colonia Dignidad reste une priorité pour le gouvernement allemand ».

Face aux critiques, José Garcia Ruminot, secrétaire général de la présidence, a semblé rétropédaler, lundi, en précisant qu’il s’agissait d’une « suspension pour cette année » pour « des raisons strictement financières ». « Créer un mémorial de 117 hectares, ce n’est pas raisonnable, a déclaré, mardi, le président Kast. Faisons en sorte que ce lieu soit à la mesure de ce qu’il doit être et n’endettons pas tout le Chili alors que nous avons des besoins réels. » Les 117 hectares incluent pourtant de nombreuses infrastructures-clés, témoins de l’horreur, dont la résidence de Paul Schaefer, où ont été trouvés des documents attestant d’un lien direct entre Colonia Dignidad et les organes répressifs de la dictature.

Esclavage

Brancardier en France pendant la seconde guerre mondiale, Paul Schaefer, qui n’a pas été membre du parti nazi comme l’assurent certaines publications, a fui la justice allemande, qui le cherchait pour des violences sexuelles sur mineurs, et s’est installé au Chili. Suivi par les adeptes de la secte qu’il avait créée en Allemagne, il a fondé à 350 kilomètres au sud de Santiago la Société de bienfaisance Colonia Dignidad, communauté vivant en autarcie.

Derrière l’image idyllique d’un village allemand, Schäfer a imposé dans l’enclave un régime de terreur, où les enfants étaient violés et les colons réduits en esclavage. Le général Pinochet y séjournait régulièrement, et son épouse, Lucia Hiriart, louait « un paradis d’ordre et de propreté ». Les autorités chiliennes estiment que 26 opposants y ont disparu et que des dizaines d’autres y ont été torturés.

En 1991, au retour de la démocratie, la colonie perd son statut de société de bienfaisance, malgré le soutien très actif de parlementaires de droite, et devient Villa Bavaria. En 1997, fuyant les premières enquêtes pour pédocriminalité, Paul Schaefer se réfugie en Argentine. Arrêté en mars 2005, extradé au Chili puis condamné à vingt ans de prison, il y meurt en 2010.

Aujourd’hui, le site est un centre agricole et de tourisme – qui fait l’impasse sur les violations des droits humains qui s’y sont produits. Ses habitants actuels s’opposent au plan d’expropriation.

VUE AÉRIENNE DU VILLAGE VILLA BAVIERA, ANCIENNEMENT
COLONIA DIGNIDAD, À PARRAL, AU CHILI, LE 15 AVRIL 2025
PHOTO RODRIGO ARANGUA

Pour les ONG, le gouvernement de Gabriel Boric porte une part de responsabilité dans la situation actuelle. En décembre 2025, l’Association pour la mémoire et les droits de l’homme Colonia Dignidad s’inquiétait déjà des retards pris dans le processus d’expropriation. Me Winfried Hempel partageait cette amertume le 9 mars, en déclarant au média Diario Universidad de Chile : « Il y a eu ici un gouvernement fait de poignées de main, de belles promesses et de gestes, mais qui, au moment de tenir ses promesses, a failli à sa tâche. »

Angeline Montoya 

DESSIN BECS

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