samedi, mai 30, 2026

FACE À LA CHINE, L’AMÉRIQUE A UN PLAN

 

« HANGING ON » (S’ACCROCHER), 2023
DAMIEN HOAR DE GALVAN. –
 

Le Monde
Diplo

Quand l’État stratège fusionne la défense, le capital-risque et l’intelligence artificielle / Face à la Chine, l’Amérique a un plan / Se pourrait-il que la conduite erratique du président américain masque une cohérence : une formidable reprise en main de l’économie par l’État, mais un État piloté par des banquiers d’affaires ? M. Donald Trump poursuit en effet la même stratégie que son prédécesseur : organiser la souveraineté de l’Amérique vis-à-vis de la Chine dans les secteurs critiques de la défense et de l’intelligence artificielle.


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par Evgeny Morozov • Lu par Thibaud Delavigne  
LE MONDE DIPLOMATIQUE - AUDIO 
«FACE À LA CHINE, L’AMÉRIQUE A UN PLAN»


Evgeny Morozov juin 2026 Temps de lecture : 22 minutes

PHOTOGRAPHIES JAVIER LUENGO

avec M. Donald Trump, on confondrait facilement les gesticulations avec le nœud de l’intrigue. Les premières — insultes, caprices douaniers, trafics de cryptomonnaies, mélodrames ministériels, cruautés calibrées pour les caméras — aimantent l’attention sur la piste de cirque. Le second s’exprime en dollars. C’est le montant du plus gros budget de défense de l’histoire des États-Unis en valeur nominale (proche, en valeur réelle, du pic annuel atteint lorsque le pays combattait Adolf Hitler) : 1 500 milliards. Pour réunir une telle somme, il faut toute l’élégance arithmétique d’un homme qui n’hésite pas à faire raquer ses propres enfants, c’est-à-dire à élaguer les services publics qui les nourrissent, les scolarisent et les soignent.

À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Ce budget est censé financer la transformation structurelle de l’État américain, de son économie et de sa place dans l’ordre mondial. La république tombe le masque du libre marché, même si l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa), le fonds d’investissement de l’Agence centrale de renseignement (CIA) In-Q-Tel, les laboratoires nationaux et autres instruments de l’« État développementaliste caché », comme l’a appelé l’économiste Fred Block (1), existent depuis longtemps. Désormais, c’est au grand jour que Washington sélectionne des secteurs d’activité, fixe des prix, prend des participations dans des compagnies privées et conditionne son aide internationale à la loyauté politique des bénéficiaires. Le vocabulaire de la guerre froide et celui de l’après-chute du Mur ne conviennent plus. « Keynésianisme militaire » signifiait booster la demande agrégée en augmentant les dépenses de défense ; « néolibéralisme militaire » visait la même chose en passant par des prestataires privés et des chaînes logistiques dérégulées.

Ce à quoi l’on assiste aujourd’hui ne relève pas d’une question de budget, mais d’affectations ; il s’agit de décider quelles compagnies peuvent se maintenir, en pratiquant quels prix, avec quels intrants, dans quels secteurs. La guerre qui se prépare sera moins physique qu’économique ; elle aura pour champs de bataille les chaînes d’approvisionnement, les goulets d’étranglement et les bilans comptables.

Derrière tout cela, il y a bien sûr la peur de la Chine et la technologie qui a mis au pas toutes les autres priorités : l’intelligence artificielle (IA). Aucun des problèmes sous-jacents n’est nouveau. Les planificateurs du Pentagone et les analystes de la Rand Corporation parlent de minéraux, de puces, de câbles, de détroits et de réacteurs depuis des décennies. Jusqu’alors, les administrations hochaient poliment la tête et détournaient la conversation. Le propre de l’IA est de fondre tous ces sujets dans un récit unique où se laisser distancer équivaut à hisser le drapeau blanc.

L’histoire commence en 2016-2017 lorsqu’une petite coterie de « faucons » obsédés par la Chine ‒ au premier rang desquels M. Peter Thiel, seul acteur de la Silicon Valley à soutenir M. Trump à l’époque ‒ décrète que les États-Unis doivent à tout prix bloquer la progression de Pékin dans les technologies mobiles, la 5G et les puces. L’interdiction de Huawei en 2019 tient lieu de banc d’essai. L’alternance politique n’y change rien. Au contraire, M. Joseph Biden perfectionne le processus en créant des strates administratives sophistiquées qui déterminent quel pays peut acquérir quelle technologie américaine. Son administration étend les restrictions d’exportations au-delà des puces elles-mêmes pour englober les machines permettant de les graver, les logiciels d’automatisation de la conception électronique (EDA), les mémoires avancées, les biotechnologies, les infrastructures d’informatique quantique et bien d’autres choses. Devenue une sorte de denrée de base dont aucun pays n’estime pouvoir se passer, l’IA exacerbe les enjeux, et les États-Unis ont le doigt sur l’interrupteur.

« KEEP DIGGING » (CONTINUEZ À CREUSER), 2023
DAMIEN HOAR DE GALVAN

Le second mandat de M. Trump consolide cet héritage bipartisan en centralisant les opérations. Assis sur une montagne de cash qu’il dépense peu ou prou à sa guise, le Pentagone pilote désormais la planification. Son budget gargantuesque lui pose surtout des problèmes de personnel — dénicher des gens capables de prendre des décisions à neuf chiffres et plus à l’aise avec le « déploiement » de capitaux que de troupes. La tâche échoit de nos jours non pas à un service de ressources humaines relégué au sous-sol, mais à des chasseurs de têtes qui facturent à l’heure et savent se montrer persuasifs. À en croire une offre de recrutement préparée par l’un d’eux (et divulguée dans la presse) (2), le Pentagone cherche à constituer une équipe de trente personnes chargée d’investir jusqu’à 200 milliards de dollars d’argent public en trois ans, plus proche du monde enchanté du capital-risque, tendance cocardière, que de celui de la fonction publique. Les émoluments promis vont de 300 000 dollars pour les salariés internes à 600 000 dollars pour ceux employés via des organisations vassales. On fait également miroiter aux postulants un « accès inégalé » à de hauts responsables de l’administration et à des réseaux de collecte de fonds incluant des fortunes royales, garantie de juteuses « opportunités de sortie ».

Pompiers pyromanes

Cette prose aguicheuse est rédigée pour le compte de l’Economic Defense Unit (EDU) (3), une agence créée en avril au sein du Pentagone par le milliardaire Stephen Feinberg, secrétaire adjoint à la guerre et grand donateur de M. Trump devant l’Éternel. M. Feinberg a aussi cofondé la société d’investissement Cerberus Capital Management, qui gère 65 milliards de dollars d’actifs et a bâti son empire sur les ruines de fleurons industriels américains, comme le géant de l’automobile Chrysler ou l’armurier Remington, l’un des plus anciens du pays.

L’EDU travaillera en tandem avec l’Office of Strategic Capital (OSC), un organisme de prêt né sous l’ère Biden, devenu entre les mains de M. Feinberg un bureau d’investissement qui place les deniers publics dans les minéraux, les câbles sous-marins, les drones ou encore les satellites. Le premier gros contrat conclu par cette entité permet de mieux comprendre comment circule l’argent. Le fonds 1789 Capital, qui compte le fils aîné du président au nombre de ses associés, est entré au capital de Vulcan Elements trois mois avant que l’entreprise ne bénéficie d’un prêt de 620 millions de dollars de l’OSC ‒ le plus élevé de toute l’histoire de l’agence. L’exécution de l’accord a pu être accélérée grâce à une dispense d’étude technico-économique, conformément à un décret présidentiel de mars 2025 qui allège les conditions d’approbation pour les projets relatifs aux minéraux critiques. L’investissement est on ne peut plus stratégique, puisque Vulcan fabrique les aimants en terres rares dont le Pentagone a désespérément besoin pour fabriquer ses avions F-35, refroidir ses data centers d’IA ‒ et dont la Chine détient le quasi-monopole.

 « RIGHT » (DROITE), 2015
DAMIEN HOAR DE GALVAN.

Loin d’être une anomalie, le deal avec Vulcan est plutôt un prototype, et les hommes qui en concoctent les répliques n’essaient plus de prétendre le contraire. C’est là qu’entre en scène le patron de l’EDU, M. George Kollitides II, ancien de Cerberus qui a aussi présidé aux destinées de Remington pendant les remous consécutifs à son rachat. Devenu conseiller principal du Pentagone pour la concurrence économique, il a mis les pieds dans le plat lors de la conférence annuelle du Milken Institute au début du mois de mai (4). Après trente ans de « domination chinoise dans la guerre économique », a-t-il expliqué, la réaction doit s’organiser selon une doctrine en deux volets : 1) « réparer », c’est-à-dire « relocaliser » les minerais critiques, leur transformation intermédiaire et leur métallisation ; 2) « casser », c’est-à-dire attaquer la base industrielle des adversaires pour les empêcher de développer les capacités que l’Amérique s’efforce, avec retard, de regagner. Et, qu’il s’agisse de réparer ou de casser, l’équipe de l’EDU sait y faire, car tous ses membres viennent « du capital-investissement ou des acquisitions à effet de levier ».

C’est avec le diagnostic qu’il pose sur l’économie américaine post-1991 que M. Kollitides devient brièvement intéressant, presque involontairement. La fuite des capitaux en quête de réglementations plus souples et d’une main-d’œuvre moins chère, les déboires des « dividendes de la paix » promis par le président George Bush père, les forces industrielles essorées jusqu’à la dernière goutte pour financer le boom de la consommation ‒ tout cela, selon lui, serait le fruit d’« erreurs de raisonnement ». On aurait plutôt attendu cette dénonciation d’un Steve Bannon ou d’un keynésien de gauche lors d’un débat organisé par Jacobin, mais elle vient bien d’un financier-né s’exprimant dans la salle de réception d’un hôtel de Beverly Hills.

L’actuel conseil de guerre économique du Pentagone est peuplé de capital-investisseurs comme lui, qui ont passé trente ans à parier sur l’érosion des capacités industrielles du pays avant de se poser en sauveurs. Ce sont eux qui font la spécificité de la séquence que nous vivons. L’Amérique d’après-guerre froide savait recourir si besoin à la planification, à ceci près que les planificateurs provenaient d’universités, de syndicats ou du ministère de l’industrie. Ils se recrutent aujourd’hui parmi les anciens de Cerberus, d’Apollo, de Cantor Fitzgerald, pompiers pyromanes qui, ayant appris au sein de fonds privés à distribuer l’argent des autres, allouent maintenant l’argent public en suivant les mêmes instincts et, globalement, les mêmes structures tarifaires.

Ces hommes agissent sur trois leviers : les capitaux, les prix, l’énergie.

Les capitaux. Sous la houlette de M. Feinberg, l’OSC a dépassé le registre du simple prêt pour accéder à la propriété proprement dite ‒ une évolution qui, de l’avis des experts, excède ses attributions, et sur laquelle le Congrès à majorité républicaine a refusé de se pencher. Le Pentagone a acquis des parts dans MP Materials et Trilogy Metals, ainsi que des warrants (bons de souscription) dans Vulcan Elements et ReElement Technologies, ce qui s’ajoute aux prises de participation du gouvernement dans Intel et Lithium Americas, nettement plus commentées. Le One Big Beautiful Bill Act (OBBBA) de M. Trump a discrètement glissé à l’OSC une enveloppe de 1,5 milliard qui lui permet par effet de levier d’accorder pour quelque 200 milliards de dollars de prêts sur quatre ans, affectés pour moitié aux minerais critiques, pour moitié à trente et un secteurs technologiques jugés « essentiels ». Dans l’ancien catéchisme américain, l’État n’était pas censé choisir les gagnants. La nouvelle règle consiste à les sélectionner avant que Pékin n’ait eu le temps de le faire ‒ et à s’assurer qu’ils sauront qui remercier.

Les prix. En décembre 2024, la Chine a interdit la vente aux États-Unis de certaines terres rares raffinées, notamment le gallium, dont elle contrôle 98 % du marché. Si l’embargo a été suspendu un an plus tard, Washington a répondu par l’annonce en février 2026 du Project Vault : un fonds de 12 milliards de dollars combinant financements publics et capitaux privés afin de constituer une réserve stratégique des soixante minerais classés comme « essentiels » par l’Institut d’études géologiques des États-Unis, les futurs acheteurs s’engageant par contrat à les acquérir à un prix prédéterminé. En complément, le gouvernement américain a lancé le Forum on Resource Geostrategic Engagement (Forge), une alliance commerciale dont les partenaires prévoient de s’entendre sur les prix planchers, les subventions et les engagements d’achat de long terme. Ou quand le libre marché, après quelques verres patriotiques, découvre la fixation administrative des prix.

GEORGE ETHEREDGE. / — COUPURES DE PRESSE RELATIVES À L’ACCIDENT
DE THREE MILE ISLAND ACCROCHÉES AU MUR D’UN RESTAURANT
DE MIDDLETOWN, LA VILLE LA PLUS PROCHE DE LA CENTRALE, 2024
/ © GEORGE ETHEREDGE - THE NEW YORK TIMES - REDUX-REA 

L’énergie. L’intelligence artificielle ne fonctionne pas à l’air pur, même si la Silicon Valley la raconte comme une ascension vers les sphères éthérées de l’abstraction (modèles, clouds, éclairs de génie…). Sur le plan matériel, il s’agit surtout d’un choc de demande ‒ d’électricité, d’eau, de turbines, d’uranium, de puces, etc. Le data center est l’usine en sweat à capuche. Le département de l’énergie ‒ où M. Thiel aurait personnellement approuvé au moins un candidat à un poste crucial dans le nucléaire, tandis que des start-up incubées par son Founders Fund ont depuis raflé les plus gros contrats (5) ‒ a pour mission de redonner à l’atome l’importance qu’il revêtait au début de la guerre froide (6). La mission Genesis du ministère de l’énergie, annoncée en novembre 2025 avec un lexique digne du projet Manhattan, regroupe dix-sept laboratoires nationaux — Los Alamos, Oak Ridge, Sandia, Argonne, etc., qui comptent à eux tous quarante mille scientifiques — au sein d’une plate-forme unique consacrée à l’IA-au-service-de-la science, dont les priorités déclarées vont de la fission nucléaire aux semi-conducteurs en passant par les matériaux critiques.

Dans ces divers domaines, l’offre est en retard de plusieurs années sur la demande. Mais, au lieu de compter sur l’équilibrage du marché par les prix, l’administration répond en accélérant les processus par décrets et en traitant les études environnementales comme des organes vestigiaux. Sans la panique de l’IA, ces financiers seraient encore dans leurs bureaux de Park Avenue à débiter des tribunes sur le déclin de l’Amérique. Installés au Pentagone, ils troquent leurs diatribes pour des ordres d’achat.

S’aligner ou subir

Vu de l’étranger, le système apparaît non comme une politique industrielle mais comme une coercition grimaçante. Toutefois les États-Unis ne demandent pas à leurs alliés de se pâmer devant leur éthique, seulement de se mettre en conformité avec leur stratégie vis-à-vis de la Chine à tous les niveaux (chaînes d’approvisionnement, exportations de puces, achats de minéraux, règlements sur les données, infrastructures énergétiques). La carotte : bénéficier de leur crédit bon marché, de leur cloud et de leurs processeurs graphiques. Le bâton : perdre l’accès aux licences d’utilisation américaines. Jusqu’à présent, le projet n’a rencontré pratiquement aucune résistance.

Fer de lance de cette politique, la coalition Pax Silica, annoncée par la Maison Blanche le 12 décembre 2025, vise à sécuriser la chaîne d’approvisionnement de l’IA afin de « réduire les dépendances coercitives » (7). Aux huit partenaires initiaux ‒ Arabie saoudite, Australie, Corée du Sud, États-Unis, Israël, Japon, Royaume-Uni et Singapour ‒ se sont joints depuis les Émirats arabes unis (EAU), la Finlande, la Grèce, l’Inde, la Norvège, les Philippines, le Qatar et la Suède. Chaque nouveau signataire met en avant ses atouts. L’Inde promet que ses oligarques débloqueront 210 milliards de dollars pour construire des infrastructures nationales d’IA utilisant des plates-formes américaines (la contradiction avec son appartenance au groupe des Brics n’a fait tiquer personne). Les EAU apportent leur géant G42, rhabillé en Microsoft après s’être débarrassé de ses fâcheuses associations chinoises sous la pression de l’administration Biden. Le cas de la Malaisie, qui n’est pas membre de la coalition, sert d’avertissement : en mai 2025, la vice-ministre des communications avait annoncé une stratégie nationale d’intelligence artificielle articulée autour des équipements Huawei ; vingt-quatre heures plus tard, après un tweet de M. David Sacks, tsar américain de l’IA, elle rétropédalait. La Commission européenne a engagé des pourparlers pour rejoindre l’alliance (Bloomberg, 12 mai 2026)…

Présents lors du sommet inaugural, les Pays-Bas, dont le champion national, ASML, fournit en machines de lithographie tous les fabricants de microprocesseurs avancés du monde, ont poliment refusé de signer. Les États-Unis pensent cependant avoir trouvé la parade pour les faire plier. Le Multilateral Alignment of Technology Controls on Hardware (Match) Act, projet de loi déposé début avril à la Chambre des représentants et soutenu par les deux partis, laisserait cent cinquante jours aux pays alliés actifs dans l’industrie des puces pour aligner leurs contrôles d’exportations sur ceux de Washington, sous peine de mesures de rétorsion unilatérales. ASML, dont le président-directeur général (PDG) dénonce depuis longtemps les motivations plus économiques que sécuritaires de ces restrictions, est bien sûr dans la ligne de mire. Le gouvernement néerlandais a protesté.

Un chantage devenu la norme

Face aux pays du Sud, les Américains prennent moins de gants. Depuis le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) dans les premiers mois de 2025, l’aide étrangère passe par la Development Finance Corporation (DFC) et la Banque d’import-export des États-Unis (Eximbank), ouvertement conçues comme des armes de guerre économique. Fin 2025, la DFC a vu un relèvement de son plafond d’investissement à 205 milliards de dollars ‒ plus du triple du niveau antérieur ‒ et un renforcement de ses capacités en matière de prises de participations au capital. Lors d’un forum du Council on Foreign Relations en avril, son directeur, M. Benjamin Black, qui vient du capital-investissement et n’a aucune expérience dans le secteur du développement, a décrit la mission de l’agence avec la poésie d’un agent de change : « bâtir des écosystèmes économiques holistiques arrimés à nos marchés financiers, protégés des prises de contrôle ennemies et structurés de telle sorte qu’ils génèrent des rendements élevés pour le contribuable américain ».

Sous Trump II, les prêts ouvrent des droits sur les résultats. Un exemple : en décembre 2025, la DFC a signé une créance de 553 millions de dollars à l’opérateur du corridor ferroviaire de Lobito. L’objectif ? Moderniser la section angolaise de cette ligne stratégique qui permet d’acheminer le cuivre et le cobalt congolais (et, à terme, le cuivre zambien) vers l’Atlantique et les chaînes d’approvisionnement américaines pour batteries et puces, les éloignant ainsi de la mainmise chinoise sur les exportations de minerais dans la région.

DES AGENTS DE SANTÉ ONT DÉCHARGÉ DES MÉDICAMENTS AU CENTRE  
DE SANTÉ DE CHIPULUKUSU, DANS LE NORD DE LA ZAMBIE,
AU DÉBUT DU MOIS.
PHOTO ARLETTE BASHIZI 

Quand les prêts conditionnels ne suffisent pas, les États-Unis menacent de refermer l’armoire à pharmacie. Lancée en septembre 2025, l’America First Global Health Strategy oblige des dizaines de pays, en majorité africains, à transférer aux agences et laboratoires pharmaceutiques américains leurs données nationales de santé ‒ plus, dans le projet d’accord zambien, vingt-cinq années de séquençage génomique d’agents pathogènes ‒ sous peine de voir couper le robinet des financements pour les traitements contre le sida et la tuberculose. Un mémo du département d’État obtenu par le New York Times révèle le type de chantage devenu la norme : la Zambie se voit offrir 1 milliard de dollars d’aide à la santé sur cinq ans (à peine la moitié de ce qu’elle recevait jusqu’en 2025) à condition de signer une convention séparée ouvrant aux États-Unis l’accès à son cuivre, son cobalt et son lithium (8). Au Kenya, l’accord déjà conclu a été suspendu le temps que la Haute Cour statue sur sa constitutionnalité. Et, lorsque le Zimbabwe a décidé de se retirer d’un arrangement à 367 millions de dollars, Washington a immédiatement annoncé la suppression progressive de son aide humanitaire à ce pays.

 « GOOD JOB » (BON BOULOT), 2024
 DAMIEN HOAR DE GALVAN

Le piège le plus redoutable pour le Sud reste cependant la fausse promesse de l’« IA souveraine » qu’on lui offre en guise de consolation (9). Investir dans les technologies américaines veut dire importer chez soi les data centers, les puces, les modèles et les programmes, puis prétendre qu’ils représentent une capacité nationale. Ce qui n’est évidemment pas le cas. Les puces peuvent être désactivées ; les modèles sont des boîtes noires que la protection du secret commercial interdit d’ouvrir ; et, faute d’être intégrés à une vision industrielle plus globale, les data centers deviennent des appendices extractifs qui produisent surtout des moyens d’influence supplémentaires pour Washington. Le scénario développementaliste classique des années 1970 et 1980, qui voyait un pays commencer par les pièces détachées automobiles avant de passer à la fabrication de voitures complètes, puis de véhicules électriques, n’a pas d’équivalent évident dans le domaine de l’IA. Or, sans une stratégie de ce type, l’« IA souveraine » est un leurre, pas une solution. Le pays qui l’a le mieux compris est la Chine, où les data centers de Mongolie-Intérieure servent d’abord l’économie nationale, ensuite seulement les industries d’exportation. Depuis ce printemps, l’agence chinoise d’administration des données évalue l’activité économique en tokens ‒ l’unité qui désigne les morceaux de texte traités par les modèles d’IA et, par extension, l’activité de ces derniers —, c’est-à-dire selon un critère étroitement lié à l’utilisation d’énergie, ce qui ouvre des perspectives nouvelles en matière de planification et d’allocation de capacités. La consommation quotidienne du pays dépasse désormais les 140 000 milliards de tokens, soit une multiplication par plus de mille depuis 2024.

Lors de la petite sauterie du Milken Institute, le stratège économique en chef du Pentagone a offert la description la plus candide à ce jour du changement d’ère en cours à Washington. La source d’inspiration, a déclaré M. Kollitides, n’est autre que l’Empire britannique, avec ses « organisations publiques-privées, comme la Compagnie britannique des Indes orientales, pilotées par l’État et dont la flotte constituait un levier de domination économique à travers le monde ». Qu’une semblable analogie puisse être proposée en 2026, sans sourciller et sans que quiconque dans l’assistance ne se lève pour mentionner la bataille de Plassey (l’acte fondateur de la colonisation britannique de l’Inde en 1757) ou la façon dont, pendant des siècles, de telles « organisations publiques-privées » ont affamé un sous-continent pour nourrir Londres, est un aveu en soi. Le modèle choisi n’est pas le New Deal, ni même l’État-arsenal de la guerre froide. C’est un monopole franchisé dont le nom demeure synonyme de pillage légal pour une bonne moitié de la planète.

M. Kollitides semble n’avoir pas remarqué que cette structure existe déjà. Le Pentagone en rédige la charte, les géants du cloud gèrent les entrepôts et une petite constellation de capital-investisseurs fournit le fonds de roulement. Palantir analyse la situation. Nvidia fournit le substrat. Le Trésor, quelque part au bout du couloir, remplit la paperasse. Comme le commerce des épices autrefois, le développement de l’IA assure la cohésion de l’ensemble. Sa fusion avec le profit et l’art de gouverner est si étroite que quiconque tente de distinguer où finit l’un et où commence l’autre sera traité comme le reliquat désuet de l’ère des règles et des procédures.

La Compagnie britannique des Indes orientales touchait ses dividendes sous forme de coton, d’opium et de thé. Son avatar contemporain les perçoit principalement sous forme d’activité numérique ‒ les tokens produits par l’IA, les requêtes traitées, les modèles entraînés avec les données des autres. Mais le livre de comptes d’antan n’a pas disparu : derrière les tokens, il y a le cuivre et le cobalt congolais, les séquences génomiques livrées par les cliniques zambiennes en échange de traitements antituberculeux qui n’arriveront peut-être jamais, les aquifères vidés pour refroidir des data centers. Depuis le Beverly Hilton, rien de tout cela n’est visible. Depuis l’East India House, à Londres, la famine de 1770 au Bengale ne l’était pas non plus. Un défaut d’architecture, sans doute.


(Traduit de l’anglais [États-Unis] par Élise Roy.)


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ILLUSTRATION  'THE SANTIAGO BOYS'

Evgeny Morozov

Directeur de The Syllabus, une plate-forme de sélection et de mise en valeur des connaissances. Son dernier livre publié en français est Les Santiago Boys (Divergences, Quimperlé, 2024), basé sur le podcast éponyme.

► À lire aussi :        'THE SANTIAGO BOYS' : HISTOIRE DE L'UTOPIE TECHNOLOGIQUE D'ALLENDE 

Notes :

(1) Fred Block, « Swimming against the current : The rise of a hidden developmental state in the United States », (PDF) Politics & Society, vol. 36, n° 2, Sage Journals, Thousand Oaks, 2008, https://journals.sagepub.com

(2) Ana Swanson, « Wall Street bankers offered lucrative access to join the Pentagon », The New York Times, 13 mars 2026.

(3) Brandi Vincent, « DOD officially launches new Economic Defense Unit to mesh military aims with global financial sway », 10 avril 2026, https://defensescoop.com

(4) « Economic defense in an era of strategic competition : A conversation with Department of War’s George K. Kollitides », 4 mai 2026, https://milkeninstitute.org

(5) Avi Asher-Schapiro, « DOGE goes nuclear : How Trump invited Silicon Valley into America’s nuclear power regulator », 20 mars 2026, www.propublica.org

(6) Lire Éva Thiebault, « Pourquoi les États-Unis relancent le nucléaire civil », Le Monde diplomatique, janvier 2026.

(7) « What is Pax Silica ? », département d’État, www.state.gov/pax-silica

(8) Stephanie Nolen, « US considers withholding HIV aid unless Zambia expands minerals access », The New York Times, 16 mars 2026.

(9) Lire « La souveraineté comme marchandise américaine », Le Monde diplomatique, novembre 2025.


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