lundi, mai 19, 2025

CHILI / UNE ENCLAVE ALLEMANDE AU PASSÉ SINISTRE REFUSE L'EXPROPRIATION

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L'ENTRÉE DE LA COLONIA DIGNIDAD, REBAPTISÉE VILLA BAVIERA,
 À PARRAL, AU CHILI, LE 15 AVRIL 2025
PHOTO RODRIGO ARANGUA
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France24
Chili: une enclave allemande au passé sinistre refuse l'expropriation / 
 Villa Baviera (Chili) (AFP)  / Centre de torture sous Pinochet, une ancienne enclave allemande au Chili doit devenir un lieu de mémoire de la dictature. Mais ses habitants, déjà marqués par les sévices du gourou à la tête de leur communauté et les crimes qu'il a tolérés, s'opposent à l'expropriation. [
Mémoire du réel : lieu et trace]

France 24 avec l'AFP publié le 19 mai à 08h57, AFP

Située à 380 km au sud de Santiago, l'enclave fondée en 1961 sous le nom de Colonia Dignidad a été dirigée pendant plus de trente ans par Paul Schäfer, un ancien infirmier de l'armée allemande et prédicateur.

CHILE / PROPAGANDA ELECTORAL
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Derrière l'image d'un village familial idyllique, il y a imposé un régime de terreur, réduisant des dizaines de personnes à l'esclavage, tandis que les enfants étaient victimes de sévices sexuels.

► À lire aussi :         ARAUCARIA SOUTIENT TRÈS HAUT LE FILM DOCUMENTAIRE « COLONIA DIGNIDAD - UNE SECTE ALLEMANDE AU CHILI »

Pendant la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990), l'enclave a également servi de centre de torture et de mise à mort. Les autorités estiment que 26 opposants y ont disparu et que des dizaines d'autres y ont été séquestrés et torturés.

En 2024, le président de gauche Gabriel Boric a ordonné l'expropriation du coeur de la colonie, soit 116 de ses 4.800 hectares, afin d'y créer un mémorial dédié aux victimes de la dictature.

"Ce sera le plus grand site de mémoire que notre pays aura", a récemment déclaré auprès de l'AFP le ministre de la Justice, Jaime Gajardo.

La dictature du général Pinochet a fait quelque 3.200 morts et plus de 38.000 personnes ont été torturées, selon des chiffres officiels.

VUE AÉRIENNE DU VILLAGE VILLA BAVIERA, ANCIENNEMENT
COLONIA DIGNIDAD, À PARRAL, AU CHILI, LE 15 AVRIL 2025
PHOTO RODRIGO ARANGUA

Mais le projet, dont la forme n'a pas été précisée, se heurte à l'opposition d'une partie des 122 habitants actuels. Appelés à céder une partie de leurs propriétés à l'État, ils dénoncent une nouvelle forme de violence et comptent saisir la justice.

"Les colons connaissent chaque détail, chaque bâtiment, chaque arbre. Ils veulent conserver cet endroit où ils ont souffert et travaillé de force (...), parce qu'ils le considèrent comme le fruit de leur travail", souligne auprès de l'AFP Anna Schnellenkamp, née il y a 48 ans dans la colonie.

- "Sorte de vengeance" -

"On nous prive de toute notre existence", déplore Markus Blanck, 50 ans, disant ne pas savoir encore ce que deviendront les entreprises installées dans la colonie et dont il est à la tête.

ERICH SCHREIBER, NÉE DANS LA COLONIA DIGNIDAD ET CHARGÉ DE LA BOUCHERIE DE LA COLONIE,
REBAPTISÉE VILLA BAVIERA, CIRCULE À VÉLO LE 15 AVRIL 2025, DANS LA COLONIE À PARRAL, AU CHILI
PHOTO RODRIGO ARANGUA 

Rebaptisée Villa Baviera en 1991, l'enclave est aujourd'hui un centre de production agricole. On y trouve aussi un restaurant, un hôtel et même une maison de retraite, installée dans l'ancien hôpital.

Outre les anciens colons et leurs descendants qui y résident encore, quelque 200 Chiliens y travaillent.

Les pères d'Ana Schnellenkamp et de Markus Blanck, tous deux décédés, ont été accusés d'avoir été les complices de Schäfer. Kurt Schnellenkamp a purgé sa peine en prison, tandis que Hans Blanck est décédé avant d'être condamné.

Quoi qu'il en soit, tous les colons s'estiment aujourd'hui victimes de Shäfer et de ses complices.

Arrêté en 2005 en Argentine, l'ancien infirmier a été accusé d'agressions sexuelles sur des enfants. Il est mort en détention provisoire en 2010.

Une vingtaine de personnes au total ont été condamnées en tant qu'auteurs ou complices d'agressions sexuelles et viols.

LE MUSÉE DE LA COLONIA DIGNIDAD À PARRAL, AU CHILI, LE 15 AVRIL 2025
PHOTO RODRIGO ARANGUA 

"Nous avons vécu dans une cage pendant 40 ans", assure Harald Lindemann, 65 ans, dans l'enclave depuis 1963.

Des dizaines de colons sont retournés en Allemagne, où l'État les a reconnus en tant que victimes. Les habitants de Villa Baviera veulent que le Chili fasse de même.

"On sent une sorte de vengeance contre nous (...) qui sommes pratiquement les enfants de ceux qui ont commis ces erreurs et ces crimes", souligne M. Blanck.

Le gouvernement cherche à achever le processus d'expropriation avant mars 2026, date à laquelle M. Boric cédera le pouvoir à son successeur à l'issue de la présidentielle de fin d'année.


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dimanche, mai 18, 2025

CHILI: DES FOUILLES AU CERRO CHENA POUR RETROUVER DES TRACES DE VICTIMES DE LA DICTATURE MILITAIRE

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AUGUSTO PINOCHET LORS D'UNE ALLOCUTION À L'ÉCOLE MILITAIRE EN AOÛT 1997.
 LA MÉMOIRE DES EXACTIONS DE LA DICTATURE MILITAIRE AU CHILI EST TOUJOURS
VIVE : ENTRE LE 11 SEPTEMBRE 1973 ET LE 11 MARS 1990, LES CHIFFRES OFFICIELS
RECENSENT 28 459 VICTIMES DE TORTURE, 2 125 MORTS
ET 1 102 DÉTENUS TOUJOURS PORTÉS DISPARUS.
PHOTO AFP/ARCHIVOS

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RFI
Chili: des fouilles au cerro Chena pour retrouver des traces de victimes de la dictature militaire / Au Chili, la mémoire de la dictature d’Augusto Pinochet reste vivace. Entre le 11 septembre 1973 et le 11 mars 1990, les chiffres officiels recensent 28 459 victimes de torture, 2 125 morts et 1 102 détenus toujours portés disparus. Parmi eux, certains ont été vus pour la dernière fois sur le cerro Chena, à 25 kilomètres au sud du centre de Santiago. Des fouilles ont commencé le lundi 5 mai, pour, peut-être, retrouver leurs traces. [Où sont-ils ?]

RFI  avec notre correspondante à Santiago, Marion Bellal Publié le : 17/05/2025 

4 min

les familles de disparus, le service médico-légal, la police d’investigation chilienne… Tous sont rassemblés devant une plate-bande terreuse, délimitée par un fil jaune. L'ambiance est détendue : quelques échanges souriants, quelques oiseaux chantent… jusqu’aux premiers coups de pelleteuse.

DES MANIFESTANTS PORTENT DES PHOTOS DE PERSONNES DISPARUES  LORS
D'UN RASSEMBLEMENT COMMÉMORANT LE 51ÈME ANNIVERSAIRE DU COUP
D'ÉTAT MILITAIRE DE 1973, À SANTIAGO DU CHILI, LE 8 SEPTEMBRE 2024.
PHOTO RAUL BRAVO

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

C’est ici, sur le cerro (mont) Chena [ensemble de collines], qu’un nombre indéterminé de personnes ont été torturées il y a cinquante-deux ans, dans un bâtiment bas, d’une cinquantaine de mètres de long, désormais à l’abandon. Peut-être que certains détenus ont été fusillés à proximité, peut-être même une centaine.

DES FOUILLES HISTORIQUES COMMENCENT DANS LA CASERNE MILITAIRE
DE CERRO CHENA À LA RECHERCHE DE PERSONNES DISPARUES DE LA DICTATURE
PHOTO PIENSA PRENSA TV

José Miguel Gúzman est directeur d’une association de santé mentale qui accompagne les victimes de la dictature chilienne et leurs proches. Il salue la persévérance des familles pour que justice soit enfin faite. « La sortie de la dictature dans notre pays a résulté d’un accord. Il y a eu une négociation politique. Donc c’est vrai qu’à plusieurs reprises, les familles concernées ont pu avoir la sensation qu’il n’y avait pas de véritable volonté politique à faire justice. »

DES FOUILLES HISTORIQUES COMMENCENT DANS LA CASERNE MILITAIRE
DE CERRO CHENA À LA RECHERCHE DE PERSONNES DISPARUES DE LA DICTATURE
PHOTO PIENSA PRENSA TV

Monica Monsalves León regarde les archéologues travailler avec une émotion palpable. Son père, Adiel Monsalves Martinez, un travailleur ferroviaire syndiqué, a été séquestré ici à partir du 28 septembre 1973. Et des témoins affirment qu’il y a été fusillé le 6 octobre. Pour Monica, qui avait trois ans et demi au moment des faits, la journée est historique, même si elle arrive bien trop tard. « La justice a avancé lentement. Nous, on dit que la justice, quand elle tarde, elle ne peut plus être appelée justice. Parce que ces dernières années, de 2010 à aujourd’hui, il y a effectivement eu des investigations, des avancées, des procès, des condamnations. Mais ces condamnations arrivent quand les criminels génocidaires ont déjà atteint un âge très avancé ; ce sont de vieilles personnes qui ont des maladies propres à la vieillesse… Et beaucoup d’entre eux sont morts. Concernant le mont Chena, il n’y a aucun génocidaire qui a été condamné pour ces crimes. »

DES FOUILLES HISTORIQUES COMMENCENT DANS LA CASERNE MILITAIRE
DE CERRO CHENA À LA RECHERCHE DE PERSONNES DISPARUES DE LA DICTATURE
PHOTO PIENSA PRENSA TV
Mais le temps qui passe n’est pas le seul problème. La surface même du cerro Chena complique les recherches, ce que souligne Veronica Baeza de la Fuente, archéologue. « C’est un lieu immense. Il est difficile de délimiter un endroit comme celui-ci, parce que même s’il y a des témoignages qui permettent d’avoir une idée de ce qu’il s’est passé, on n’a jamais la moindre certitude sur le lieu où les personnes ont été inhumées. »

DES PORTRAITS DE PERSONNES DISPARUES PENDANT LA DICTATURE
DE PINOCHET PROJETÉS SUR LA FAÇADE DU PALAIS PRÉSIDENTIEL DE
LA MONEDA  À SANTIAGO DU CHILI, LE 30 AOÛT 2023  AFP

À la recherche de « stigmates »

Ces derniers mois, un radar à pénétration de sol a parcouru les 1 200 hectares de la colline. Les anomalies de terrain détectées pourraient bien cacher le cimetière clandestin dont les survivants et les familles soupçonnent l’existence. Mais Monica connaît les limites de ces recherches : en 1978, le régime dictatorial a ordonné d’exhumer tous les corps enterrés clandestinement pour effacer les preuves. « Ils les ont fait disparaître une seconde fois. Donc ce qu’on espère trouver maintenant, dans cette enceinte militaire, où ont été amenés les prisonniers disparus, ce sont des stigmates. Des petites traces. Des fragments osseux. Pendant toutes ces années, nous avons lutté dans l’espoir de retrouver leur empreinte.»

La ministre Marianela Cifuentes, sous-secrétaire aux Droits humains, l’assure : politiques et familles sont désormais sur la même longueur d’ondes. « Le fait qu’on cherche, n’est-ce pas, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune question en suspens, dans le fond, c’est un message pour l’avenir. Pour que ce genre d’actions ne se répètent pas. »

L’excavation réalisée par la pelleteuse s’intensifie. Chaque gramme de terre est ensuite passé au tamis, et ce qui ne traverse pas le treillage sera envoyé au service médico-légal pour examen. Les familles devront donc attendre encore plusieurs mois, avant d’obtenir les réponses tant espérées. 

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samedi, mai 17, 2025

LES INTELLECTUELS-OLIGARQUES, NOUVEAUX LÉGISLATEURS DE LA SILICON VALLEY / 2

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« LES TROIS CAVALIERS DE L’APOCALYPSE », VERS 1943.
WILLEM ADOLFS. — 

Le Monde
Diplo

Deuxième partie / Les intellectuels-oligarques, nouveaux législateurs de la Silicon Valley / Où s’insère notre nouvelle catégorie d’intellectuels-oligarques dans les modèles théoriques existants ? À la fin des années 1980, Zygmunt Bauman a défini deux archétypes d’intellectuels : les « législateurs », qui descendent de leurs montagnes avec des commandements gravés dans la pierre, et les « interprètes », qui assurent la traduction d’un dialecte culturel à l’autre sans prescrire de règles. Selon Bauman, la postmodernité avait coïncidé avec un affaiblissement de la posture législative. Les grands récits étaient morts. L’autorité universelle s’était étiolée. Seule demeurait l’interprétation.

Lire ici la première partie de ce texte.

par Evgeny Morozov17 avril 2025

PHOTOGRAPHIES JAVIER LUENGO

Les intellectuels-oligarques, a priori, sont par excellence des interprètes. Ils se posent en médiums, simples passeurs grâce à qui des futurs déjà écrits se matérialisent sous nos yeux. Leur don ? Savoir lire dans le marc de café du déterminisme technologique comme dans un livre ouvert. Ils n’imposent rien ; ils ne font que traduire l’évangile de l’inévitable. Voilà le brin intellectuel de leur ADN.

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« Jannette Jara, Presidenta / Trabaja por ti / Vota 2 »

Mais dans cette identité en double hélice, le brin oligarchique domine. Armés de leurs visions prophétiques, ils exigent des sacrifices — de la population, du gouvernement, de leurs employés. Tel un Henry Kissinger de la tech, Sam Altman fait la tournée des capitales en proposant des traités de paix pour des guerres de l’intelligence artificielle qui n’ont même pas commencé. Elon Musk prépare la destinée cosmique de l’humanité avec la minutie d’un plan quinquennal soviétique. Peter Thiel et Alex Karp élaborent une nouvelle stratégie de défense. Marc Andreessen réinvente l’argent, Balaji Srinivasan la gouvernance. Insensiblement, leur don d’interprétation se mue en mandat législatif.

COUVERTURE DE
"CE QUE VEUT LA TECHNOLOGIE"
DE KEVIN KELLY

Pour les postmodernistes, les grands récits n’étaient plus qu’un tas de ruines. À partir de ces décombres, nos intellectuels-oligarques ont pourtant construit le leur, une cathédrale où les mots « technologie », « disruption », « innovation », « intelligence artificielle (IA) générale » sont inscrits sur chaque pierre, lourde du poids de la fatalité. S’ils feuillettent What Technology Wants, de Kevin Kelly, ce n’est pas pour le lire, mais pour l’éditer, crayon en main, et ajouter leurs injonctions dans la marge. Non contents de prédire l’avenir, les magnats de la tech nous enjoignent désormais de nous y conformer.

Le stade ultime de la métamorphose prend la forme d’une colonisation des lieux de pouvoir. Voyez avec quelle agilité ils se faufilent de conseils d’administration en conseils des ministres, les yeux rivés sur leurs objectifs, après avoir opéré de main de maître la fusion entre « interprétation » et « législation » — d’abord en annonçant les exigences de la technologie, ensuite en dictant les mesures propres à satisfaire les dieux qu’ils ont créés.

Du temps de la guerre froide, les analystes de la RAND hantaient les couloirs du Pentagone. L’espèce moderne fait beaucoup mieux : en contrôlant les plates-formes d’information, en larguant les capitaux comme des bombes, en peaufinant la stratégie de saturation de l’espace médiatique de Steve Bannon, elle orchestre la symphonie du réel. Parce qu’ils concentrent des pouvoirs répartis auparavant entre différentes sphères de la société, les intellectuels-oligarques peuvent dessiner une vision du futur le lundi, la financer le mardi et forcer sa concrétisation avant la fin de la semaine. De toute façon, qui osera mettre en doute la parole de prophètes à qui l’on doit déjà PayPal, Tesla et ChatGPT ? Leur droit sacré à la prédiction s’ancre dans leur divinité avérée.

Et n’allez pas imaginer qu’en imposant leur ordre du jour ils ont d’autre intention que de tendre au capitalisme sa dernière planche de salut. C’est ce que nous rappelle Andreessen dans son « Manifeste techno-optimiste », encyclique numérique qui, en convoquant Friedrich Nietzsche et Filippo Tommaso Marinetti, exhorte l’Amérique à « bâtir » au lieu de se lamenter sur son sort. Face à l’horreur de la stagnation économique ou technologique, face à un système sclérosé, l’audace entrepreneuriale serait l’unique antidote, l’accélération une vertu, l’instinct de précaution une hérésie. « Nous pensons qu’il n’existe pas de problème matériel qui ne puisse être résolu par un surcroît de technologie », psalmodie Andreessen. Plus qu’une affirmation, un catéchisme.

UN HOMME TIENT UNE PANCARTE PRÔNANT LE REVENU DE BASE
LORS D'UN RASSEMBLEMENT EN 2020 DEVANT L'OHIO STATEHOUSE.
PHOTO STEPHEN ZENNER
 

De la même manière, en répétant en boucle que l’Occident a perdu sa capacité à innover, Thiel nous dépeint une sorte de désert technologique que la Silicon Valley se devrait d’irriguer. Quant à Altman, il nous endort en deux temps : un, j’alerte sur les destructions d’emplois qu’entraînera l’IA ; deux, je brandis la seule réponse logique : le revenu universel de base. Joignant le geste à la parole, il finance des études sur le sujet et consolide sa start-up Worldcoin, moins connue que l’autre — OpenAI — (après tout, pourquoi ne pas laisser Sam Altman scanner votre iris en échange d’un revenu, peut-être à vie ?). Au-delà de ces platitudes totalement intéressées, nous sommes dans le registre de l’impératif existentiel : acceptez nos propositions, ou la civilisation sera réduite en cendres.

S’il lui était donné d’assister à cette autopromotion aux accents messianiques, Antonio Gramsci serait certainement tenté de rouvrir ses Cahiers de prison. C’est là que le marxiste italien avait forgé le concept d’« intellectuels organiques », des voix issues des classes sociales ascendantes, plus particulièrement du prolétariat, et dont la mission dans la bataille pour l’hégémonie culturelle était de traduire des intérêts particuliers en lois universelles. Malheureusement, la gauche a été battue à son propre jeu. Musk, Andreessen, Altman & Cie sont désormais les intellectuels organiques non élus du capital. Il n’aura fallu à celui-ci qu’une petite décennie pour réussir là où le socialisme échoue depuis un siècle.

***

Pris entre la froide arithmétique du profit et leurs simagrées de sauveurs de l’humanité, les intellectuels-oligarques se retrouvent paradoxalement à devoir éteindre les foyers d’insurrection que leurs empires étaient nés pour allumer. Étouffer ses contradictions internes est le plus vieux réflexe du pouvoir, et c’est en ce sens qu’il faut comprendre leur fixette sur le « wokisme ».

Pour dénoncer ce poison, ils n’ont pas de mots assez forts. Pendant que Musk parle de « virus », Karp dénonce « une espèce de religion païenne inconsistante ». Andreessen est convaincu que les universités d’élite sont des séminaires marxistes voués à produire des hordes de « communistes ennemis de l’Amérique ». Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir, est résolu à contrer le mouvement avec son université d’Austin, établissement privé « antiwoke » qui entend former en masse des « capitalistes dévots de l’Amérique ».

On comprend mieux la source de l’angoisse oligarchique en revisitant les analyses d’Alvin Gouldner, à la fin des années 1970, sur l’ascension d’une « nouvelle classe ». Gouldner identifiait une « intelligentsia technique » qui, bien que docile en apparence — « heureuse de passer ses journées à résoudre des casse-tête techniques en consommant des opiacés » —, avait pour ambition principale de « révolutionner les technologies en continu ». En refusant de vénérer les anciens dieux, elle ébranlait les soubassements culturels et l’architecture de la société. La « nouvelle classe » dont il prédisait l’avènement, formée par l’alliance entre cette intelligentsia technique et une intelligentsia culturelle, cherchait à s’attaquer aux fondements du capitalisme. C’était une force potentiellement révolutionnaire, mais paralysée par ses propres privilèges.

Comme l’a montré la suite, l’utopie de Gouldner ne s’est jamais pleinement réalisée — même si des réactionnaires tels Steve Bannon ou Curtis Yarvin (avec sa théorie de la « Cathédrale », complot présumé entre médias et universités d’élite) sont probablement d’un autre avis. La Silicon Valley, dont les petits soldats — mais pas toujours les généraux — sont imprégnés de contre-culture, fait toutefois figure d’anomalie. Les chercheurs qui étudient cet univers y ont noté la montée d’une « subjectivité post-néolibérale » caractérisée par une allergie aux inégalités, une aversion pour les hiérarchies et un rejet croissant de la théologie entrepreneuriale obligeant les employés à sacrifier leur vie privée sur l’autel de leur société.

Le phénomène a même été scientifiquement démontré. En 2023, une vaste étude portant sur les dons politiques effectués par deux cent mille salariés à travers dix-huit secteurs d’activité a montré que les travailleurs de la tech étaient les plus contestataires et progressistes de tous, juste après ceux du monde des arts et du spectacle. Les auteurs confirmaient au passage l’intuition de Gouldner selon laquelle il existe une « culture du discours critique » inhérente aux métiers techniques, puisque les données ne signalaient pas de tendance comparable au radicalisme chez les personnels non techniques de ces mêmes entreprises. Autrement dit, c’est bien la programmation en tant que telle, et non la présence de tables de ping-pong dans son open space, qui incite à la rébellion.

L’enseignement le plus intéressant de cette recherche est le fossé qu’elle révèle dans le secteur de la tech entre des salariés de gauche et leurs patrons de droite, fossé devenu gouffre dès les débuts de la première administration Trump. Unis par une même détestation de ses politiques agressives — quoique maladroitement mises en œuvre — en matière d’immigration, de défense ou de relations raciales (notamment après le meurtre de George Floyd par des policiers en 2020), les « nerds » bien obéissants de la Silicon Valley se sont mués en dissidents numériques.

La mutinerie de leurs propres troupes est un problème que les oligarques n’avaient pas vu venir. Brusquement, des légions de gauchistes refusaient de mettre leur savoir-faire technique au service des machines à tuer du Pentagone ou de la chasse aux immigrés. Chez Google, Microsoft ou Amazon, la révolte des salariés menaçait les fondations mêmes de l’alliance avec le complexe militaro-industriel, en plus de gêner la bonne exécution des contrats. Parallèlement, un deuxième front s’ouvrait autour des questions climatiques, les employés d’Amazon déclarant avec exaltation dans un manifeste vert que leur entreprise avait les moyens de « redéfinir les limites du possible » pour sauver la planète.

Couplé à d’autres irritants comme l’investissement ESG (pour critères environnementaux, sociaux et de gouvernance), ce double soulèvement antimilitariste et pro-environnement était une tumeur maligne à exciser au plus vite. Et puisqu’il ne leur était pas possible de forcer la reprogrammation de leurs salariés, nos intellectuels-oligarques ont opté pour une méthode plus élégante : dénoncer l’infiltration « woke » avec la ferveur des inquisiteurs du Moyen Âge, tout en pérorant sur le devoir patriotique pour justifier leurs contrats militaires.

Alex Karp, qui voit dans le « wokisme » le « plus grand péril pour Palantir et l’Amérique », exige désormais de ses serfs qu’ils s’alignent sur ses positions géopolitiques, c’est-à-dire soutiennent Israël et conspuent la Chine. Comme il l’a déclaré en 2023 au Forum économique mondial de Davos, « nous voulons des gens qui soient résolument du côté de l’Occident. Si vous n’êtes pas d’accord, merci d’être venus et allez voir ailleurs ». Andreessen a même confié au New York Times qu’il lui arrivait régulièrement de soupçonner des salariés de s’être fait embaucher pour saboter l’entreprise de l’intérieur.

Derrière ces déclarations se devine un plan d’action d’une cruelle simplicité : éradiquer la subversion de l’intelligentsia technologique pour la remettre aux ordres du pouvoir établi. Et, ce faisant, sonner le glas du rêve de Gouldner, car lorsqu’on licencie à tour de bras, qu’on ridiculise la conscience sociale, qu’on exacerbe la paranoïa chauviniste en agitant le spectre de la concurrence chinoise, l’environnement est tout sauf propice à la formation d’une alliance technico-culturelle.

Il ne faut pas s’attendre à ce que les intellectuels-oligarques, constitués en entité sociale cohérente par la bataille pour l’hégémonie, raccrochent les gants une fois terrassés leurs adversaires « woke » et éthico-responsables. À Washington, ils n’arrivent pas en invités, mais en architectes, et ils exercent un pouvoir sans précédent. Si Carnegie et Rockefeller inspiraient le respect, ils étaient loin de détenir des armes aussi létales : le levier du capital-risque, la caisse de résonance des réseaux sociaux, l’aura de la célébrité, les clés de la Maison Blanche… et la tronçonneuse.

Pourquoi s’acharner à faire correspondre les prédictions au réel quand, avec un tel arsenal, on peut reconfigurer le réel de sorte qu’il confirme les prédictions ? Décréter par exemple, comme le fait le fonds Andreessen Horowitz, que les cryptomonnaies remplaceront inéluctablement le système bancaire ne déclenche pas une réaction d’adaptation, mais d’activation — en l’occurrence, une mise en acte rendue possible par l’administration Trump. Telle est donc la manœuvre ultime : réécrire les lois, rediriger les aides publiques, réaménager les institutions, redimensionner les attentes, jusqu’à ce que les États blockchain, la vie sur Mars et autres hallucinations apparaissent comme des lendemains plausibles (avec l’aimable concours de ChatGPT, cela va de soi).

***

Par chance, des failles structurelles fragilisent ce que des observateurs trop déférents prennent pour une forteresse monolithique. Anesthésiés par le culte du fondateur et enfermés dans leurs chambres d’écho, qui les protègent autant des critiques que de la morsure des faits bruts, les oligarques de la Silicon Valley perdent contact avec la réalité (et ce ne sont pas des hagiographes de cour comme Walter Isaacson qui risquent de leur ouvrir les yeux). Or — et c’est là un des nombreux aspects qui différencient le monde de la politique de celui des affaires — ils ne peuvent se soustraire à la sanction dépassionnée des marchés. (Rappelons-nous comment les capital-risqueurs ont vu la pandémie faire éclater leur bulle après avoir juré que l’avenir du travail s’appelait WeWork.)

Si imparfaits soient-ils, les marchés soumettent inlassablement les hypothèses d’investissement à l’épreuve du réel. Et dans le réel il y a toujours un point de rupture. Les bureaucrates soviétiques l’ont appris à leurs dépens lorsque leurs fables bien ficelées se sont fracassées sur le mur des obstacles matériels. Le Parti communiste chinois, plus malin, a conçu un système de recueil des doléances multi-étages (forums en ligne, représentants locaux, associations agréées) qui lui permet de collecter de précieux renseignements sur les risques de sédition.

Au contrôle du réel chinois, nos oligarques modernes ont préféré le déni du réel soviétique. Sous la houlette de Musk, le département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) réduit les effectifs restants à une armée de béni-oui-oui, pendant que ses sbires traquent les dissidents en ligne avec une efficacité algorithmique. N’est-il pas délicieusement ironique que ces hommes qui voient des communistes partout soient en train de parachever le péché capital des technocrates d’URSS ?

Rien de tout cela ne devrait vraiment nous surprendre. Il était inévitable que, en s’emparant de l’appareil de pouvoir le plus puissant de tous les temps, les intellectuels-oligarques se transforment en apparatchiks — même si les tentes de Burning Man ont remplacé les sanatoriums huppés de Crimée. Elon Musk a peut-être connu les débuts d’un Henry Ford, mais il finira en Leonid Brejnev.

Evgeny Morozov


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vendredi, mai 16, 2025

AU FESTIVAL DE CANNES, DIEGO CÉSPEDES S’EMPARE DES ANNÉES SIDA DANS LE CHILI DES ANNÉES 1980

 

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DIEGO CÉSPEDES LORS DU FESTIVAL DE CANNES, LE 15 MAI 2025
PHOTO  ANNA KURTH/AFP
Culture / Festival de Cannes 2025 / 
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Le Monde

Au Festival de Cannes, Diego Céspedes s’empare des années sida dans le Chili des années 1980 / 
Le jeune réalisateur chilien présente « Le Mystérieux Regard du flamant rose » à Un certain regard, un conte queer plein d’humanité dans un village reculé du pays. [
Ce n'est que du cinéma ]

Par Boris Bastide

lui n’a pas connu les années sida, l’arrivée du virus, la mort qui décime peu à peu la communauté gay. Né en 1995, à Santiago, au Chili, Diego Céspedes est un peu trop jeune pour cela. Mais sa mère l’a élevé dans une peur terrifiante de la maladie, traumatisée par les deuils dont elle a été le témoin. Cette femme, vendeuse, et son mari, qui faisait du ramassage scolaire dans les faubourgs les plus pauvres de Santiago, ont monté un salon de coiffure. Dans les années 1980, leurs employés, homosexuels pour la plupart, tombaient les uns après les autres.

IMAGE EXTRAITE DU FILM « LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE »,
 DE DIEGO CÉSPEDES. ARIZONA DISTRIBUTION

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Ce n’est que plus tard, quand lui-même a découvert son attirance pour les hommes et qu’il a commencé à fréquenter la communauté gay de Santiago, rencontrant des séropositifs, que Diego Céspedes a mieux saisi la réalité de la maladie. « J’ai pu avoir un spectre plus large, voir toute la mauvaise image que ces personnes ont subie, mais aussi la partie la plus lumineuse de leur personnalité », confie le jeune réalisateur, mercredi 14 mai, à Cannes, encore fatigué du décalage horaire, à la veille de présenter son premier long-métrage, Le Mystérieux Regard du flamant rose (date de sortie indéfinie) à Un certain regard.

Dans ce conte queer, situé au début des années 1980 dans une région reculée du Chili, le sida n’est jamais nommé ainsi. Des hommes y travaillent à la mine et fréquentent un cabaret où se donne en spectacle un groupe de travestis, affublés chacun de drôles de noms d’animaux. Au cœur d’un village, on parle de la « peste » pour décrire ce mystérieux mal qui emporte peu à peu les uns et les autres. La rumeur dit que c’est par les yeux, en tombant amoureux, qu’a lieu la contamination.

Cette question du regard travaille beaucoup Diego Céspedes. « C’est la façon la plus profonde que l’on a d’entrer en relation avec autrui. Dans le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, on ne trouve pas forcément le temps de le faire. » Lui aime profondément ses personnages de travestis et leurs interprètes trouvés au terme d’un très long casting mené au sein de la communauté LGBT. Et il voudrait que, le temps du film, nous les regardions avec les mêmes infinies douceur et empathie avec lesquelles il les a filmés.


Objet éminemment politique

Diego Céspedes avait à cœur d’explorer la profonde humanité de figures qui ont beaucoup été caricaturées jusque dans le cinéma, et dont la mémoire a essentiellement été transmise, jusque-là, de manière orale. Leur vécu cabossé d’amour et de souffrances a nourri une narration aussi chaotique que leurs existences. « Ces personnes ont été longtemps invisibilisées. Le film devient aussi une façon d’affirmer le fait que nous continuons d’être qui nous sommes et de raconter nos histoires, et d’exister quoi qu’il arrive. » Le réalisateur est conscient que la percée, un peu partout dans le monde, d’une idéologie d’extrême droite, qui pousse à la mise en place de politiques de plus en plus répressives envers la communauté LGBT, et notamment les personnes trans, fait du Mystérieux Regard du flamant rose un objet éminemment politique.

Cinéaste issu d’un milieu très populaire, où la culture n’a pas forcément sa place, Diego Céspedes n’a pas peur de la dissidence. En autodidacte, encore marqué par sa découverte, adolescent, du film argentin La ciénaga (2001), de Lucrecia Martel, qui lui ouvrit soudain un nouveau monde à explorer, il a tracé son chemin. L’aide de professeurs et de bourses l’a mis sur la voie du cinéma. Ses deux premiers courts-métrages, en 2018 et 2022, ont été projetés à Cannes, lui ouvrant un début de reconnaissance. Mais assumer le statut d’artiste au Chili reste difficile : « C’est une lutte. Il y a une incompréhension d’autant plus profonde que beaucoup de personnes n’ont pas accès à l’art. Comment pourraient-elles accorder du crédit à ceux qui le font ? Moi, très clairement, c’est grâce aux aides en France ou en Espagne que j’ai pu poursuivre ma carrière et avoir les moyens, tout simplement, de vivre de ma pratique. »

Pour l’heure, Diego Céspedes essaie de ne pas trop penser à la sortie du film dans son pays. Il sait qu’il trouvera certainement un accueil bienveillant de la part des cinéphiles de la communauté LGBT, et que, par son seul sujet, il suscitera le rejet d’une partie des spectateurs, même si l’opinion publique est globalement beaucoup plus tolérante aujourd’hui, notamment dans les grandes villes. Etre issu d’une minorité n’en reste pas moins une position vulnérable. « Puisque l’on s’oriente vers des périodes plus sombres, c’est intéressant de regarder en arrière et de voir comment ces personnes ont survécu, quels outils de résistance elles ont créés et pratiqués, afin de s’en inspirer. » Faire des films est son arme à lui pour dire que, plutôt que de céder à la haine et aux préjugés, il existe une autre voie. Par le regard, apprendre à mieux connaître l’autre et à l’aimer.

Boris Bastide

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LES INTELLECTUELS-OLIGARQUES, NOUVEAUX LÉGISLATEURS DE LA SILICON VALLEY / 1

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« HAUTS DIGNITAIRES DE L’EMPIRE MOGHOL » /
ARTISTE INCONNU, LITHOGRAPHIE DE CHATAIGNON, 1878.

Première Partie / Les intellectuels-oligarques, nouveaux législateurs de la Silicon Valley / Il y a quelque chose d’excitant, et d’étourdissant en même temps, à voir le déluge d’idées qui nous vient depuis quelques années de l’élite américaine de la tech — des idées audacieuses, souvent stupéfiantes, parfois terrifiantes. Vous avez ceux, comme Balaji Srinivasan et Peter Thiel, qui échafaudent des plans d’évasion pour aristocrates du numérique. À chacun son hérésie : le premier entend créer des « États-réseaux », territoires régis par la blockchain où la loyauté aux entreprises de technologie conditionnerait l’accession à la citoyenneté et le droit d’être protégé par la police ; le second rêve de micronations qui flotteraient dans les eaux internationales tels des yachts de luxe et où les riches pourraient vivre leurs fantasmes libertariens hors d’atteinte des gouvernements.

Texte intégral

par Evgeny Morozov, 14 avril 2025

PHOTOGRAPHIES JAVIER LUENGO

AAu-delà, c’est toute la Silicon Valley qui, emportée par son addiction solutionniste, fait mousser les idées comme des bulles financières sur un marché où les grandes utopies s’apprécient plus vite que les stock-options. L’air de rien, Sam Altman élabore des projets de (non-)réglementation de l’intelligence artificielle, et même d’État-providence administré par l’IA (« le capitalisme pour tous »  !). Pendant ce temps, apôtres des cryptomonnaies (Marc Andreessen, David Sacks), colonisateurs de l’espace en puissance (Elon Musk, Jeff Bezos) et revivalistes du nucléaire (Bill Gates, Jeff Bezos et Sam Altman, encore) proposent leurs remèdes extravagants à des problèmes en apparence inexplicables. (Mais qui peut bien siphonner toute cette énergie qui nous est soudain tellement indispensable ?)

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On note aussi chez ce petit monde un intérêt croissant pour des questions plus terre à terre, comme la politique étrangère ou la défense. Prenez Eric Schmidt, un homme qui a autant de personnalité qu’un Google Docs vierge : en plus d’avoir coécrit deux livres avec Henry Kissinger, il contribue régulièrement à Foreign Affairs ainsi qu’à d’autres fabriques de visions apocalyptico-dogmatiques. Et attention, il y traite de gros dossiers, de ceux qui suscitent de graves hochements de tête quand ils sont abordés lors des déjeuners d’experts. « L’Ukraine est en train de perdre la guerre des drones », proclame un de ses articles, paru en janvier 2024. Se pourrait-il que ce soit le même Eric Schmidt qui, quelques mois plus tôt, a créé une entreprise secrète de drones suicides ? Pure coïncidence, certainement.

ERIC SCHMIDT TESTE SECRÈTEMENT DES DRONES MILITAIRES
IA DANS UNE BANLIEUE RICHE DE LA SILICON VALLEY
 / ILLUSTRATION D'ALEX CASTRO POUR FORBES ;
PHOTO DE MICHAEL KOVAC
Maintenant que les élites de la tech sont de la partie, spéculer sur l’avenir de la guerre n’est plus le domaine réservé d’« intellectuels de la défense » marmottant dans leur barbe à la RAND Corporation ; tout le monde a son mot à dire. Alex Karp, président- directeur général (PDG) de Palantir, et Palmer Luckey, fondateur d’Anduril (qui pèsent à eux deux plus de 11 milliards de dollars), se font passer pour de valeureux David face aux Goliaths dépensiers du Pentagone. Comme il se doit, Elon Musk, le Zelig par excellence du techno-capitalisme, a lui aussi des avis tranchés sur le sujet. Dans les guerres du futur qui viseront prioritairement les infrastructures, affirmait-il lors d’une récente intervention devant l’académie militaire de West Point, « tous les systèmes de communication dotés d’une base terrestre — câbles à fibre optique, tours de téléphonie mobile — seront détruits ». Ah, si seulement nous avions sous la main un fournisseur d’Internet par satellite, nous serions sauvés !

PHOTO SHUTTERSTOCK / HAMARA

L’« intellectuel spécifique » de Michel Foucault, qui tirait son autorité d’une expertise limitée à un domaine précis, paraît bien obsolète face à un Palmer Luckey, enfant prodige de la réalité virtuelle devenu contractant militaire. Fini la veste en tweed ; c’est en tenue de surfeur — short cargo, tongs et chemise à fleurs — que Luckey plastronne dans les médias, se présentant comme un « propagandiste » qui n’hésitera jamais à « déformer la vérité ». Dans ce panthéon remanié, l’analyste posé de la guerre froide se voit remplacé par un nouvel archétype : immensément riche, soucieux de cultiver son image et idéologiquement décomplexé.

***

On aurait tort de réduire les entrepreneurs de la Silicon Valley à de simples amuseurs publics. D’abord parce qu’ils produisent des opinions à une cadence industrielle — et leurs billets de blog, podcasts et publications Substack ont la subtilité d’un train de marchandises. Ensuite parce que, sous des allures de propos de comptoir, leurs « réactions à chaud » se rattachent souvent à des traditions philosophiques bien déterminées. Pour le dire autrement, ce que l’on prend pour de la pensée fast-food — des nuggets d’idées ultra-transformés et frits au capital-risque — contient en fait des ingrédients de qualité que ne renieraient pas les plus fins gourmets.

Il n’est donc pas surprenant que la dernière lubie en date de ces milliardaires soit de faire étalage de leurs lectures, la bibliothèque devenant le marqueur de statut ultime. Et leurs étagères sont remplies de titres improbables : que penserait Albert O. Hirschman si on lui disait que sa théorie percutante développée dans Défection et prise de parole servait à justifier la construction d’États-réseaux, de villes privatisées et de communautés autonomes flottantes ?

Dans cet arbre généalogique intellectuel, l’une des branches relie Peter Thiel à Leo Strauss et René Girard — une filiation que les commentateurs manquent rarement de souligner. Mais il en est une autre, plus solide encore, conduisant de Theodor Adorno et Talcott Parsons à Alex Karp, qui leur a consacré sa thèse de doctorat (laquelle forme désormais le soubassement théorique de l’empire de la surveillance mis en place par Palantir). Karp saupoudre aussi de références érudites les messages adressés à ses actionnaires : Samuel Huntington y a récemment fait une apparition.

Pourtant, on a beau chercher, on ne trouve décidément rien d’adornien dans la « realpolitik pour les optimistes » qu’il promeut. « Si le monde est devenu meilleur ces soixante-dix ou quatre-vingts dernières années, on le doit à un seul et unique facteur : la capacité supérieure de l’Amérique à organiser la violence », déclarait-il sur Fox Business en mars. C’est l’école de Francfort à la sauce Nasdaq, avec un peu de Central Intelligence Agency (CIA) dedans : là où Adorno et Max Horkheimer voyaient dans la rationalité des Lumières un voile dissimulant la violence, Karp nous explique que la violence organisée est une preuve des bienfaits de l’hégémonie américaine. Accessoirement, il y a aussi pas mal d’argent à se faire pour qui veut aider à perfectionner encore son organisation, cette fois-ci à l’aide d’algorithmes, de drones et d’intelligence artificielle.

Comme nous le rappelle cette rhétorique combative, rien n’agace tant la Silicon Valley que la pensée déconnectée des actes. Marx aurait sans doute applaudi une telle inclination pour la praxis : au lieu de simplement disserter sur le monde, ces élites ont désormais la volonté, les moyens mais aussi, semble-t-il, les « couilles » de le transformer. Et le retour de Donald Trump au pouvoir leur offre un accès direct à la machine fédérale : Andreessen joue les coachs en ressources humaines, Thiel installe ses lieutenants à tous les étages, Musk et ses affidés déchaînent leur folie destructrice au sein du département de l’efficacité gouvernementale (DOGE). Partout, la stratégie est la même — celle qui a déjà permis de laminer les industries du passé : disruption d’abord, réparation plus tard.

Cette nouvelle espèce, que je nomme « intellectuels-oligarques », met à mal la taxonomie bien ordonnée à laquelle nous étions habitués. Les nababs de l’âge industriel bâtissaient des fondations dédiées à leur vision du monde ou finançaient des organisations à but non lucratif. Les rois-philosophes de la Silicon Valley ont conçu des hybrides beaucoup plus musclés : des portefeuilles de titres qui valent arguments philosophiques, des positions de marché qui opérationnalisent leurs convictions, des fonds d’investissement qui sont aussi des forteresses idéologiques. C’est l’évolution selon Hegel : le capitalisme (thèse) cède le pas au philantrocapitalisme (antithèse), puis aux guerres culturelles comme centre de profit (synthèse).

Il suffit d’examiner l’un des points chauds de ces guerres : l’investissement éthique, aussi désigné par le sigle ESG pour (principes environnementaux, sociaux et de gouvernance). Rappelons pour les non-initiés que ces principes marquent la prise de conscience tardive de Wall Street du fait qu’empoisonner les rivières, exploiter les travailleurs et choisir uniquement des potes de golf pour constituer son conseil d’administration peut à la longue nuire au chiffre d’affaires. D’où cette initiative (discutable) du monde de la finance : tenter d’apprécier la moralité des entreprises à la manière d’un rapport de résultats trimestriels. Ces dernières se voient donc attribuer des « scores ESG », sorte d’indice moral de solvabilité censé prouver qu’elles n’en sont plus à saccager la nature ou à fouler aux pieds la dignité humaine.

On éprouve une fascination presque malsaine à voir la façon dont les élites de la tech ont déployé leur artillerie sur ce champ de bataille, si éloigné à première vue de leurs empires numériques. Une mécanique implacable de dénonciation s’est mise en branle en quelques années, l’ESG étant alternativement qualifié d’« escroquerie » (Musk), de « pure arnaque » (Chamath Palihapitiya) ou encore d’« idée zombie » (Andreessen).

Et ces hommes n’en restent pas à la condamnation verbale : quand l’appel de la praxis résonne, ils répondent par l’investissement. Juste après avoir comparé l’ESG au communisme chinois, Peter Thiel a choisi de mettre des billes dans Strive Asset Management, un fonds qui promet d’ignorer les considérations éthiques dans ses décisions d’investissement (et dirigé à l’époque par celui qui fut un temps le bras droit de Musk à la tête du DOGE, Vivek Ramaswamy, dont la brève campagne présidentielle a été axée sur un thème unique : mettre à bas le « capitalisme woke »). Andreessen, lui, a non seulement financé un fonds chrétien pro-MAGA (« Make America Great Again »), New Founding, mais aussi aidé à faire germer 1789 Capital, autre rempart anti-ESG qui bénéficie désormais du soutien de Donald Trump Jr. C’est là leur génie : transformer des positions intellectuelles en positions de marché tout en utilisant les mégaphones numériques (dont ils sont souvent propriétaires) pour modifier la réalité dans un sens favorable à leurs mises de fonds.

***

L’empreinte idéologique de la Silicon Valley a-t-elle creusé des sillons plus profonds qu’on ne l’imaginait ? Les « Little Tech » qu’Andreessen et ses semblables prétendent incarner ne sont-ils pas plus gros que leur pantomime voudrait nous le faire croire ? Car telle est l’hypothèse troublante que nous sommes forcés d’envisager : nos élites technologiques multi-tâches sont peut-être précisément les forces — fourbes, puissantes, quelquefois délirantes — à l’œuvre derrière la « transformation structurelle de l’espace public » identifiée par Jürgen Habermas dans ses premiers écrits.

Avant que la théorie des systèmes ne boursoufle sa prose et que l’introduction de la nuance n’attiédisse sa colère, le jeune Habermas n’y allait pas par quatre chemins pour désigner le coupable : l’érosion du débat critique et transparent était due à l’influence corruptrice de la concentration du pouvoir. Et il avait mis dans le mille. Mais, bizarrement, dans une actualisation de son ouvrage de 1962 parue en 2023, l’aristocrate universitaire choisit plutôt de s’appesantir sur des sujets comme le « pilotage par les algorithmes » — un peu comme quelqu’un qui s’affairerait à redresser les cadres accrochés aux murs dans une maison en train de s’écrouler.

Il paraît pourtant de plus en plus évident que le principal danger qui nous guette réside moins dans les plateformes gérées par des algorithmes que dans les oligarques qui les possèdent. Pourquoi ? Parce qu’ils ont en main trois instruments meurtriers : la gravité ploutocratique (des fortunes tellement gigantesques qu’elles déforment jusqu’aux propriétés physiques de la réalité), l’autorité oraculaire (des visions technologiques présentées comme prophéties inéluctables) et la souveraineté sur les plateformes (un contrôle des forums où se déroule la conversation publique). Musk en s’emparant de Twitter (devenu X), Andreessen en investissant dans Substack, Thiel en courtisant Rumble, le YouTube conservateur — tous ont colonisé le médium et le message, le système et le « monde vécu » d’Habermas.

Si l’intellectuel public d’autrefois pouvait se comparer à l’archéologue qui creuse méthodiquement pour mettre au jour des artefacts culturels décrits ensuite dans des revues de niche, les intellectuels-oligarques d’aujourd’hui s’apparentent à des experts en démolition : ils truffent d’explosifs idéologiques des pans entiers de la société et actionnent le détonateur bien à l’abri dans leurs paradis fiscaux. Plutôt que d’écrire sur le futur, ils le font advenir, orchestrant la plus vaste expérience non contrôlée de l’histoire en « bêta-testant » leurs théories sur des populations non consentantes.

Ce qui les distingue des autres élites embijoutées qui les ont précédés n’est pas leur avarice, mais leur verbiage — une production torrentielle que même Balzac trouverait épuisante. Les barons de l’industrie créaient des think tanks pour recycler leurs intérêts personnels en réflexions stratégiques ; nos intellectuels-oligarques se passent de ces intermédiaires. Ce ne sont pas les algorithmes qu’ils orientent, mais la conversation même. Ils le font à l’aide de grenades de mèmes philosophiques qui, balancées sur X en pleine nuit, sont assurées d’éclater à la « une » des journaux du monde entier au petit matin.

Lire ici la seconde partie de ce texte.

Evgeny Morozov

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