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« AU CHILI, LES ADOPTIONS ILLÉGALES S’INSCRIVENT DANS L’HISTOIRE COLONIALE »

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UNE QUÊTE INTIME DANS LAQUELLE JUAN (À GAUCHE) ET
 DANIEL RENOUENT AVEC LA TERRE DE LEURS ANCÊTRES.
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« Les Enfants sans terre » de René Ballesteros : « Au Chili, les adoptions illégales s’inscrivent dans l’histoire coloniale » / Dans « les Enfants sans terre », René Ballesteros documente le parcours de deux enfants chiliens adoptés illégalement en Europe. Le réalisateur raconte la poursuite par Daniel et Juan de leur origine mapuche, de leur famille biologique et de leur terre natale. [« Ce n'est que du cinéma »]. 

Ewen Dubée Médias 6min Publié le 31 juillet 2026

AFFICHE  DU FILM 

comment devenir celui qu’on n’a pas pu être ? Depuis 1960, plus de 20 000 enfants chiliens ont été adoptés à l’étranger. La grande majorité est issue du peuple mapuche. Dans son dernier documentaire, René Ballesteros suit Juan et Daniel, deux hommes adoptés en France et en Suède. Des années plus tard, soucieux de connaître leur terre natale, leur peuple et leur famille, ils décident de s’aventurer sur la trace de leurs mères biologiques. Les deux amis trouveront des réponses à leurs questions ailleurs que là où ils les attendaient.

DESSIN SOPH'

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Dans ces deux trajectoires bien distinctes, à différentes étapes d’un long chemin, des récurrences émergent : la violence du déracinement, la culpabilité ressentie par les victimes d’un système d’adoption illégal et le nécessaire retour à la terre.

L’origine mapuche de Juan et de Daniel contribue à faire voir ces adoptions contraintes comme ce qu’elles sont, à savoir le résultat d’un appareil colonial pesant sur les mères et les enfants, poussé à son paroxysme pendant la dictature de Pinochet. Le peuple mapuche a lui-même été dépossédé de sa terre. Les Enfants sans terre est un documentaire rendu sensible et poignant grâce à l’œil discret de la caméra et à l’absence de voix off.

Quel a été le point de départ de ce documentaire ?

René Ballesteros Réalisateur

Il y a quinze ans, pour mon premier film, « la Quemadura », qui signifie la brûlure, je suis parti sur les traces de ma mère vingt-sept ans après avoir été abandonné. Je pensais la retrouver au Chili, où je suis né, mais elle vivait au Venezuela. J’ai découvert que j’avais eu d’autres frères et sœurs, qui avaient été donnés à l’adoption. À cette époque, j’habitais dans le nord de la France. J’ai découvert que beaucoup d’enfants adoptés d’origine mapuche y vivaient, et pour beaucoup dans de très mauvaises conditions. C’est au même moment que l’ampleur des réseaux mondiaux d’adoption a commencé à émerger.

Les premiers articles sur les réseaux d’adoption illégaux ont commencé à paraître au milieu des années 2010. Au Chili, on a parlé d’abord de dizaines d’enfants ; aujourd’hui, on est arrivé à 20 000. C’est grâce à une association qui vient en aide aux victimes de ce système organisé, Hijos y madres del silencio (enfants et mères du silence), que j’ai pu rencontrer Daniel, qui vit aujourd’hui au Chili. Il a été adopté en Suède alors qu’il était nourrisson, il est l’un des deux « enfants sans terre » que j’ai filmés pour mon dernier documentaire.

J’ai ensuite découvert Juan, grâce à un portrait de lui en « der » de « Libération ». Il y parlait de son rêve, celui où sa mère biologique referait surface. Je l’ai contacté dès le lendemain. Il a accepté que je le filme dans son parcours, sans savoir où il le mènerait. Daniel et Juan se situent à différents endroits de leur quête intime de retrouvailles avec leur terre et leurs familles. La question à laquelle ils tentent de répondre, que je me suis moi-même posée, c’est : d’où je viens ?

Vous montrez que cette question peut s’accompagner d’un certain sentiment de honte…

La poursuite de ses origines et la compréhension de ce qu’il s’est passé sont souvent douloureuses. Chercher à répondre à la question de l’abandon, c’est se confronter aussi à la suivante : pourquoi moi ? Juan et Daniel sont victimes d’un système d’adoption qui dépasse largement le Chili. En 2023, une étude de l’université d’Angers a mis en avant l’ampleur du phénomène, de la Colombie au Vietnam en passant par la Corée du Sud.

Cette « marchandisation » des enfants vient-elle d’un système plus global d’oppression ?

Oui. Les vies de Juan et de Daniel ont été directement marquées par un système écrasant qui revient aujourd’hui. On le voit au Chili avec l’arrivée au pouvoir du fils de soldat nazi José Antonio Kast, qui assume son adhésion aux politiques menées par Pinochet pendant la dictature.

Ce système écrase d’abord les plus pauvres. Sous la dictature, les Chicago Boys, dont le grand frère du président actuel était un membre clé, appliquent violemment leur idéologie néolibérale. Des gens perdent leur travail, peinent à nourrir leur famille, perdent leurs terres… Cette époque marque le pic des adoptions illégales, mais elles existaient avant : la première enfant mapuche adoptée illégalement a aujourd’hui 80 ans. Ce phénomène s’inscrit dans une histoire coloniale plus large du Chili.

D’autant que vous avez choisi de filmer deux personnes d’origine mapuche, l’un des plus grands peuples indigènes d’Amérique latine.

La violence est encore plus forte quand on dépossède un peuple de ses terres d’origine. La tante de Juan le lui dit d’ailleurs : « Nous aussi, on a été abandonnés. » Pendant des décennies, les enfants mapuches ont été réduits en esclavage. La dépossession des terres rime, chez les Mapuche, avec celle de leurs enfants

Quels obstacles subsistent pour que les enfants mapuches adoptés obtiennent réparation ?

Je dirais qu’il y a d’abord des obstacles liés au contexte. Alors qu’elle a été créée en février par le ministère de la Justice, l’unité de recherche des origines familiales des personnes affectées par les adoptions illégales vient d’être dissoute par l’extrême droite au pouvoir en Chili. Cette unité ouvrait la voie à ce que des moyens soient mis en œuvre pour éclairer sur cette défaillance historique. Mais il y a aussi des obstacles culturels. Beaucoup de mères ont préféré tourner la page, contraintes de faire leur deuil ou de garder le secret de leur précédent enfant.

Juan et Daniel trouvent réparation ailleurs que là où ils le pensaient. Aucun d’entre eux ne retrouve sa mère, pour des raisons différentes, mais ils prennent d’autres chemins pour se trouver eux-mêmes. Si nous n’avons pas pu filmer tout leur parcours, mon équipe et moi-même étions certains que Daniel et Juan se tourneraient à un moment ou à un autre vers la terre de leurs ancêtres. « Mapuche » signifie « ceux qui viennent de la terre » : Daniel et Juan finiront par renouer avec la leur.

Les Enfants sans terre, L’heure D, Documentaire, sur France 3 le lundi 3 août à 22 h 40.

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