lundi, juin 05, 2023

CHILI. «POUR RÉCUPÉRER LA MÉMOIRE HISTORIQUE» (V)

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COUVERTURE DE
 «POUR RÉCUPÉRER
LA MÉMOIRE HISTORIQUE»


Après avoir analysé la période du gouvernement d’Eduardo Frei (1964-1970) – voir les contributions publiées le 31 mai et les 1er,  2 et 3 juin –, Luis Vitale met l’accent ici sur la période cruciale allant de la victoire électorale de Salvador Allende le 4 septembre 1970 – il est en première position sans majorité face à deux autres condidats – à sa prise de fonction le 4 novembre. Durant ces deux mois, les classes dominantes, avec l’appui direct des Etats-Unis, mettent en place un « système de garanties » qui repose, déjà, en grande partie sur un statut « rénové » de l’armée. L’analyse de Luis Vitale est des plus instructives à ce propos. Pour ce qui est l’ouvrage ont sont extraites ces contributions et sur la place et le rôle de l’auteur, nous renvoyons à l’introduction publiée le 31 mai. (Réd. À l’Encontre) [Le Trotskysme avec empanadas et vin rouge et/ou maté]

Le gouvernement de Salvador Allende: sa « mise en place » du 4 septembre au 4 novembre 1970

Par Luis Vitale

À l'encontre

LUIS VITALE

Bien que la campagne présidentielle de 1970 et l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende doivent être considérées chronologiquement pendant le mandat de Frei, nous nous permettons – avec une conception différente du « temps historique » – de les analyser dans ce chapitre, car ce qui s’est passé entre le 4 septembre 1970 (triomphe électoral de l’Unité populaire) et le 4 novembre (investiture d’Allende comme président) a eu des répercussions considérables sur l’administration du président assassiné le 11 septembre 1973.

LES CANDIDATS À L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 1970 AU CHILI

La présentation des candidats de droite – Jorge Alessandri [il a été président de novembre 1958 à novembre 1964] – et centriste – Radomiro Tomic [«aile gauche» de la Démocratie chrétienne] – comme alternatives à la candidature de Salvador Allende fut alors interprétée par plusieurs analystes comme une erreur politique du centre-droit. À leur tour, des années plus tard, d’éminents dirigeants de l’Unité populaire (UP), comme Carlos Altamirano [président du PS de 1971 à 1979], ont affirmé avec force qu’il aurait été plus opportun pour la gauche de s’allier à la Démocratie chrétienne: « Nous aurions dû soutenir la candidature de Tomic et son programme » [1].

Certains sociologues ont tenté d’expliquer la division des candidatures avec les arguments suivants: « Le Parti national – qui soutient Jorge Alessandri – puise ses votes dans les couches supérieures traditionnelles, qui sont principalement situées dans les zones d’activité agricole. Cependant, la présence de secteurs d’entrepreneurs liés aux activités industrielles plus traditionnelles lui permet de se maintenir dans les centres de plus grande concentration industrielle. (…) La Démocratie chrétienne – qui propose la candidature de Tomic – représenterait pour sa part une bourgeoisie industrielle moderne » [2].

Même si, à certains égards, cette analyse est correcte, elle établissait une séparation trop structuraliste entre la société dite moderne et la société traditionnelle, prônée par le sociologue Gino Germani, ainsi qu’une division statique entre les propriétaires terriens et la bourgeoisie industrielle et entre l’industrie manufacturière traditionnelle et celle de la zone dynamique et intermédiaire qui, au sein du gouvernement de Jorge Alessandri, favorisait les industries exportatrices. Elle ne tenait pas compte non plus du fait que, en raison du développement inégal et combiné du capitalisme, les entrepreneurs agricoles avaient investi massivement dans le textile, la métallurgie légère et l’agroalimentaire, tandis que les industriels, pour leur part, rachetaient des exploitations agricoles. Ainsi, la bourgeoisie industrielle et la bourgeoisie agraire étaient imbriquées, par l’intermédiaire de la capitalisation de la rente agraire, dans l’industrie et la territorialisation du profit industriel.

L’explication de ce groupe de sociologues sur les raisons de la fragmentation électorale entre la droite et le centre ne satisfait pas ceux qui pensent que la lutte sociale a pris une dimension inattendue à cause des mesures du gouvernement Frei, comme la réforme agraire, la « chilénisation du cuivre » et la dynamisation populaire. Cette équipe de politologues était d’avis que la montée du peuple avait aiguisé la lutte des tendances au sein de la Démocratie chrétienne, renforçant l’aile gauche qui, en fin de compte, a imposé la candidature de Radomiro Tomic comme le seul moyen de canaliser les larges secteurs populaires que la candidature d’Allende était en train de gagner [3].

Une autre équipe de chercheurs, dirigée par Fernando Castillo L., faisait l’analyse suivante: « On prétend que le triomphe électoral de la gauche en 1970 est dû à la division de la bourgeoisie en deux candidatures. (…) Cette hypothèse se situe à deux niveaux. Au niveau de l’apparence électorale, elle explique la scission du front électoral de la bourgeoisie. À un autre niveau, plus profond, elle explique ce fait par l’existence d’une contradiction insurmontable entre les deux ailes de la bourgeoisie. Cependant, si l’on considère le niveau idéologique de l’affrontement électoral de 1970, on pourrait dire, au contraire, que c’était une tentative ratée de la bourgeoisie de diviser les masses populaires en présentant une candidature populiste comme celle de Tomic [Fernando Castillo souligne: « D’une certaine manière, cette position peut être vue dans la contribution de Luis Vitale, « ¿Y después del 4, qué? »]. Si l’on examine de plus près ce que les deux hypothèses tentent de dire, on s’aperçoit qu’elles ne s’excluent pas tellement » [4].

Par la suite, Manuel Castells a déclaré à propos de la candidature de Tomic: « Il a certes subtilisé une partie de l’électorat de droite, mais il a en fait soustrait l’essentiel de ses voix à la gauche » [5].

Les préférences des ouvriers, des pobladores, des classes moyennes radicalisées et des paysans étant divisées entre Allende et Tomic, la victoire d’Alessandri semblait assurée. Pour renforcer cela, les médias aux mains de la droite ont instrumentalisé une « campagne de terreur », allant jusqu’à dire qu’en cas de victoire d’Allende, les chars russes entreraient à La Moneda et que les enfants chiliens seraient envoyés en Russie. El Mercurio a publié une campagne publicitaire de « Chile Joven » qui montrait un char soviétique arborant un marteau et une faucille sur la porte de La Moneda, avec une légende qui disait: « En Tchécoslovaquie, ils ne pensaient pas non plus que cela arriverait. Mais les tanks russes sont arrivés ». Ce à quoi Allende a répondu: la terreur « n’est pas à chercher hors de nos frontières mais au Chili. La terreur se trouve dans la maladie des enfants, dans la malnutrition, dans les 600 000 enfants présentant des déficiences intellectuelles en raison d’une mauvaise alimentation ».

Tomic a progressivement haussé le ton de son discours populiste à mesure que le soutien populaire à Salvador Allende augmentait. Ses attaques formelles contre l’oligarchie et le capitalisme étaient souvent aussi tranchantes que celles de l’UP, au point que plusieurs analystes ne trouvaient aucune différence substantielle entre Tomic et Allende. Plusieurs journaux ont fait une comparaison entre les deux candidats, plaçant le programme de Tomic dans une colonne et celui d’Allende dans l’autre, pour souligner la similitude de leurs programmes.

Si un doute subsistait quant à la division de la bourgeoisie sur ces deux candidats, le dernier meeting d’Alessandri, le dimanche 30 août 1970, a dissipé tout malentendu, puisque toute la classe dirigeante et la petite bourgeoisie aisée ont répondu présent. La quasi-totalité des habitants de Las Condes, Providencia, Vitacura et une partie de Ñuñoa et du centre de Santiago ont quitté leurs quartiers résidentiels pour assister en masse au plus grand rassemblement jamais organisé par la bourgeoisie chilienne. En même temps, les rassemblements de masse d’Allende dans le Nord, à Valparaíso, Concepción et, surtout, Santiago, laissaient présager une votation très serrée, comme cela a finalement été le cas:

Allende a remporté les élections dans 10 provinces: dans les quatre provinces du nord, avec une majorité écrasante de travailleurs des mines, de la mer, de la pêche et des ports; dans la province minière et paysanne d’O’Higgins; dans les provinces de Curicó et de Talca, deux provinces avec une forte concentration de travailleurs agricoles; dans la province de Concepción, deuxième centre du prolétariat industriel et minier; dans la province d’Arauco, avec une prédominance presque absolue des mineurs; et dans la province de Magallanes, où l’on trouve une majorité de travailleurs du pétrole et de paysans.

Alessandri a gagné à Santiago et dans 12 provinces du centre-sud, principalement avec une majorité rurale. Tomic est arrivé premier à Valparaíso et Aysén, deuxième à Concepción, Cautín et Malleco, obtenant des pourcentages supérieurs à sa moyenne générale dans les bureaux de vote majoritairement féminins des communes pauvres des villes et des villages ruraux.

Aucun candidat n’ayant obtenu la majorité absolue, il revenait au Congrès national [Chambre des sénateurs et Chambre des députés réunis] de choisir l’un des deux candidats arrivés en tête [aucun n’ayant la majorité], comme le prévoyait la Constitution réformée de 1925. Jusqu’alors, lorsque se présentait cette configuration du vote pour les deux premiers candidats – comme ce fut le cas lors de l’élection de 1958 entre Alessandri et Allende –, il était normal que le critère du choix pour le candidat arrivé en tête soit accepté à l’avance par le Congrès national. Mais en 1970 la situation politique était différente, car la droite ne voulait pas voir la gauche prendre le pouvoir.

C’est alors que s’est engagé un processus historique entre le 4 septembre et le 4 novembre, au cours duquel trois options ont été tentées par la droite et le centre:

a) conditionner le soutien de la Démocratie chrétienne à l’engagement d’Allende à respecter les bases d’un document appelé « Statut des garanties constitutionnelles » (Estatuto de las Garantias Constitucionales);

b) voter pour le second candidat, c’est-à-dire pour Alessandri, une proposition de la droite parlementaire – avec un possible soutien de la Démocratie chrétienne si Allende n’acceptait pas les conditions susmentionnées – consistant à voter pour Alessandri, lequel après avoir assumé la présidence pendant une courte période démissionnerait pour laisser place à l’élection d’un nouveau président, où la possibilité d’une candidature de Frei serait étudiée;

c) la mise en oeuvre d’un coup d’État militaire pour empêcher Allende de devenir président, une variante qui avait le soutien du département d’État américain.

Les détails de chacune de ces alternatives étaient les suivants:

a) Sept jours après le triomphe d’Allende, Benjamín Prado, président du Parti démocrate-chrétien, a déclaré publiquement: « La Démocratie chrétienne constitue la seule force politique démocratique capable d’opposer sa solidité idéologique et le soutien de sa base, devenant ainsi le rempart le plus ferme pour la défense de la liberté et des garanties individuelles»[6].

Parallèlement et de manière synchronisée, Andrés Zaldívar, ministre des Finances du gouvernement démocrate-chrétien de Frei, a publié un rapport alarmant sur l’état de l’économie nationale: « Suite à l’élection, le comportement de l’économie a radicalement changé. (…) Le premier impact s’est traduit essentiellement par une violente pression exercée par les détenteurs des dépôts et les épargnants pour retirer leurs ressources. (…) D’autre part, le flux d’entrées de capitaux s’est arrêté brusquement et ne montre aucun signe de reprise. (…) Certaines entreprises ont procédé à la suspension de leurs plans d’expansion et même à l’arrêt de ceux qui étaient en cours. (…) Après le 4 septembre, la construction de logements financés par le secteur privé a été sérieusement affectée ».

L’annonce catastrophiste de Zaldívar constituait une nouvelle version de la « campagne de terreur » sur le sort du Chili si Allende arrivait à la présidence. La CIA a contribué à hauteur de 1,8 millions dollars à cette campagne, soutenue par un mémorandum de l’entreprise International Telephone & Telegraph (ITT): « Les possibilités actuelles pour empêcher la prise du pouvoir par Allende reposent fondamentalement sur un effondrement économique. (…) Des efforts clandestins sont déployés pour mettre en faillite une ou deux des plus importantes institutions d’épargne et de crédit. On s’attend à ce que cela déclenche une ruée sur les banques et la fermeture de certaines usines. (…) Le chômage et les troubles pourraient produire suffisamment de violence pour obliger les militaires à intervenir » [7].

El Mercurio a profité de la situation pour affirmer le 25 septembre: « Aujourd’hui, l’opinion publique constate qu’en quelques jours la panique a détruit une prospérité qui semblait progresser régulièrement, tandis que l’utilisation de mesures telles que celles conseillées par l’Unité populaire serait capable d’accélérer l’inflation à des vitesses imprévisibles, détruisant des capitaux qui ont mis de nombreuses années à se former. (…) L’économie est gravement menacée par un changement de système orienté vers l’anéantissement de la propriété privée des moyens de production. (…) Le Chili risque de glisser vers une catastrophe économique ». L’avertissement était clair: il fallait à tout prix empêcher Allende d’accéder à la présidence.

Quelques semaines plus tard, les démocrates-chrétiens ont présenté au candidat qui avait remporté démocratiquement les élections un document intitulé « Statut des garanties constitutionnelles » pour obtenir qu’Allende s’engage à respecter les points qui y étaient présentés, une proposition rendue publique le 24 septembre. Les 75 parlementaires de la Démocratie chrétienne voteraient en faveur d’Allende lors du Congrès seulement si cette exigence était acceptée.

Ces conditions, posées à celui qui avait obtenu le plus de voix, contenaient un point de grande importance pour l’avenir du pays: le concept « d’autonomie des forces armées », qui n’était même pas envisagé dans la Constitution de 1833 et encore moins dans la Constitution en vigueur, celle de 1925. Cette exigence des plus hautes autorités de la Démocratie chrétienne a été exprimée dans les termes précis suivants: « Nous souhaitons que les forces armées et le corps des carabiniers continuent à être une garantie de notre coexistence démocratique. Cela exige le respect des structures organisationnelles et des hiérarchies des forces armées et des carabiniers, des systèmes de nomination, des exigences et des règles disciplinaires en vigueur, en veillant à ce qu’elles soient équipées de manière adéquate pour leur mission de garantir la sécurité nationale, sans utiliser les tâches qui leur sont assignées pour participer au développement national afin de les détourner de leurs fonctions spécifiques, et sans compromettre leurs budgets » [8].

Ce point – ignorant ainsi les pouvoirs constitutionnels du président, en sa qualité d’autorité suprême pour nommer les hauts commandements et remplacer tout général ou corps militaire qui ne reconnaîtrait pas l’obéissance au président – a ensuite été présenté comme une réforme constitutionnelle, approuvée par le Congrès le 22 octobre 1970.

Il est généralement admis que l’autonomie des forces armées n’a été sanctionnée que par la Constitution de 1980. La vérité, prouvée par des sources documentaires, montre sans équivoque que son origine remonte à la réforme constitutionnelle du 22 octobre 1970. Il a alors été explicitement établi que les forces armées seraient la garantie de « notre coexistence démocratique », une attribution qui dépassait leur fonction traditionnelle de garantie et de défense de l’intégrité territoriale et de la sécurité nationale face à toute menace extérieure. Afin d’apprécier la signification transcendantale de cette réforme, nous transcrivons l’article 22, chapitre III, sur les garanties constitutionnelles, de la Constitution de 1925: « La force publique est essentiellement obéissante. Aucun corps armé ne peut discuter ».

Le nouveau concept du rôle des forces armées dans le cadre de l’intervention pour garantir la sécurité intérieure était conforme à la doctrine de sécurité nationale recommandée par le département d’État américain au début des années 1960 et mise en pratique au Brésil avec le coup d’État militaire contre le président Joao Goulart en 1964.

Cette intervention politique des forces armées faisait fi de leur devoir d’obéissance au pouvoir exécutif et était soutenue par la résolution d’« autonomie » qui leur avait été accordée dans la nouvelle réforme constitutionnelle et, en définitive, par le pouvoir de la classe dirigeante, qui pouvait se sentir menacée par un éventuel changement du système politique et social. C’est d’ailleurs ainsi qu’a été justifié le coup d’État militaire contre le gouvernement d’Allende.

Il faut noter que ce point, tout comme d’autres du « statut des garanties », a été décidé par le Conseil national de la Démocratie chrétienne. Il a toutefois rencontré l’opposition d’une majorité de sa base et, surtout, celle de Radomiro Tomic : comme candidat arrivé en troisième position, ce dernier a reconnu publiquement le triomphe de Salvador Allende et son droit à être président, comme cela avait été traditionnellement le cas lors des élections présidentielles précédentes où aucun des candidats n’avait obtenu plus de 50% des voix.

Commentant cette situation anormale, Clodomiro Almeyda a publié un article très bien argumenté dans le journal Las Últimas Noticias: « Le fait d’introduire dans le vocabulaire politique le concept inhabituel de l’“autonomie” des forces armées et de placer ce concept sur le même plan que celui de l’autonomie des universités, comme s’il s’agissait d’idées analogues, contient – pour le moins – une dangereuse confusion conceptuelle et théorique aux conséquences politiques inéluctables. (…) Les forces armées ne sont pas, par définition, autonomes au sens où le sont les universités. L’essence de l’institution militaire est qu’elle est liée au pouvoir exécutif, c’est-à-dire à la plus haute autorité de l’État, par le lien de l’obéissance» [9].

Plus d’un quart de siècle plus tard, le 10 septembre 1995, le sénateur Bruno Siebert, général à la retraite, déclarait: « Les dispositions constitutionnelles des forces armées ne sont pas un héritage du régime militaire, qui s’est contenté de les recueillir et de les ordonner. (…) Elles sont tout simplement le bon héritage du parti majoritaire au pouvoir, la Démocratie chrétienne, recueillant le fruit d’une évolution du régime démocratique chilien » [10], exprimée dans les garanties constitutionnelles proposées par la Démocratie chrétienne à Salvador Allende.

Un autre point des prétendues « garanties constitutionnelles » consistait à interdire toute intervention d’« autres organismes de fait agissant au nom d’un supposé pouvoir populaire », avec l’intention évidente d’empêcher Allende de renforcer le pouvoir de sa base sociale. D’autres clauses font référence au caractère « non-expropriable » de tout moyen de communication, à la liberté d’expression, à l’inviolabilité de la correspondance, à la liberté du travail, à la volonté de ne pas entraver la création et le développement des écoles publiques privées, à la volonté de ne pas modifier les textes et manuels traditionnels de l’enseignement primaire et secondaire. Les négociations pour présenter ces propositions au Congrès ont été menées par Renán Fuentealba, Bernardo Leighton et Luis Maira (Parti démocrate-chrétien) et Anselmo Sule, Orlando Millas et Luis Herrera (Unité populaire), et ont été approuvées par 94 voix et 10 abstentions, lors de la session du 15 octobre 1970.

b) Le choix de la droite, représentée par le Parti national, consistait à appeler les sénateurs et les députés à voter au Congrès pour le candidat arrivé en deuxième position, Jorge Alessandri. Cette manœuvre politique a échoué lorsque Alessandri, dans un geste démocratique, a fait une déclaration publique le 19 octobre où il a renoncé à sa candidature, appelant ouvertement les parlementaires à ne pas voter pour lui, dans le but évident d’aider (littéralement) « Don Salvador Allende à assumer le commandement suprême dans un climat de grand calme » [11]. Selon l’historien Rafael Gumucio, « la manœuvre a échoué car la grande majorité de l’Assemblée nationale du Parti démocrate-chrétien était encline à respecter la tradition » [12].

Cependant, Francisco Bulnes Sanfuentes et Sergio Onofre Jarpa, hauts dirigeants du Parti national, ont insisté pour voter en faveur d’Alessandri lors du Congrès et, en cas de démission de ce dernier, une nouvelle élection présidentielle serait convoquée, où l’on étudierait la possibilité d’une candidature d’Eduardo Frei : cela ne constituerait pas une réélection, puisqu’il y aurait eu un bref interrègne pendant la présidence d’Alessandri; cette manœuvre a échoué en raison de la détermination de Jorge Alessandri à respecter la première majorité obtenue par Allende.

c) Dès le premier jour de la victoire d’Allende, l’option d’un coup d’État militaire a été envisagée. La nuit du 4 septembre, alors que l’on annonçait officiellement les résultats presque définitifs, donnant la majorité à Salvador Allende, il y a eu un moment d’angoisse lorsque des chars et des soldats, dirigés par le général Camilo Valenzuela, ont avancé vers le palais présidentiel de La Moneda, obligeant des journalistes comme Augusto Olivares (de la chaîne 9 de l’Université du Chili), inquiets de cette mobilisation militaire, à se rendre sur les lieux de ces étranges événements. À ce moment-là, aucun politicien n’a établi de lien entre le mouvement inhabituel des chars d’assaut et une tentative de coup d’État. Même si des documents ultérieurs ont montré qu’à cette époque le général Camilo Valenzuela était déjà lié à la CIA et qu’il est devenu peu après un acteur clé dans les plans d’enlèvement du général Schneider [assassiné en octobre 1970], selon les propres documents de la CIA.


À 22h30, « le ministère de l’Intérieur a promis, après avoir donné les derniers chiffres partiels, que “dans cinq minutes” le dépouillement définitif serait annoncé. Ces cinq minutes ont été, selon Hernán Millas, “les plus longues de l’année”. Ce n’est qu’à 1h45 du matin, le lendemain, que le ministre Rojas a communiqué les résultats » [13].

Au même moment, cette nuit-là, d’éminents dirigeants politiques se sont rendus à la rue Phillip, la résidence de Jorge Alessandri, pour obtenir son avis sur le résultat de l’élection. Il a répondu que son commandement électoral reconnaissait la victoire d’Allende et que s’il y avait une quelconque intention de désavouer le vainqueur, ils devraient y réfléchir à deux fois car cela pourrait entraîner une rébellion populaire [14].

Au cours des premières semaines d’octobre, il s’est produit des événements alarmants: la tentative d’assassinat d’Allende par l’ancien major Arturo Marshall avec un fusil à lunettes, la tentative d’attentat à l’aéroport de Pudahuel, l’attentat contre Aniceto Rodríguez (secrétaire général du Parti socialiste), et le complot d’officiers militaires à la retraite, dont Héctor Martínez Amaro, Manuel Mayorga et Hugo Schmidt. En août 1970, le commandant López avait publié un article dans l’organe officiel de l’état-major général, la revue Memorial del Ejército de Chile, où il déclarait: « Il est plus important d’éviter de déclencher la violence que de la réprimer ou de planifier la répression » [15]. Et plus tôt, en mars 1970, alors que le triomphe d’Allende était très probable, a eu lieu le « complot de Pâques », dirigé par l’ancien général Horacio Gamboa Núñez et le major Arturo Marshall, qui avait signé un texte de déposition du président Frei.

Dès les premières semaines de septembre 1970, la droite a tenté de conquérir une base sociale parmi la petite bourgeoisie et les classes moyennes salariées pour empêcher Allende d’accéder à la présidence.

Le principal quotidien chilien, El Mercurio, dans son édition du 13 septembre, a appelé ces secteurs à exiger des garanties plus fermes pour conserver leurs maisons et leurs voitures, comme si Allende avait jamais déclaré qu’il allait les leur enlever: « Il convient que les secteurs moyens analysent dans leur sens et leur portée exacts les garanties qui leur sont proposées ». Le même jour, El Mercurio a cherché dans son éditorial à semer la panique parmi les propriétaires de camions, d’autobus et de commerces de détail.

Cette tentative d’élargir la base sociale petite-bourgeoise a été très clairement menée par le groupe fasciste [paramilitaire] Patria y Libertad, qui connaissait les tactiques utilisées par Mussolini et Hitler pour gagner les couches moyennes conservatrices, qui préféraient un régime autoritaire. Son chef, Pablo Rodriguez Grez, a appelé, lors du rassemblement du 11 septembre, organisé dans le stade du Chili, à la création d’une « épée civile »: « Ils ne passeront pas, ils ne peuvent pas passer ! (…) Ce processus électoral prendra fin, quel que ce soit le vainqueur et quoi qu’il advienne. (…) Ceux qui pensent que nous menons le Chili à la guerre civile ont peur et sont des lâches. (…) S’ils veulent la guerre civile, ils nous trouveront debout, ici. (…) Nous les avertissons, nous allons rétablir l’ordre au Chili et utiliser la force si nécessaire » [16].

Le général Viaux a déclaré le 16 septembre que la « Patrie n’est ni négociable ni à négocier » et quil était prêt à se battre « avec ses compagnons d’armes ». Pour sa part, la Fédération des étudiants universitaires catholiques, dans sa déclaration du 14 septembre, a appelé les catholiques « à réveiller leur conscience religieuse et à demander à Dieu – avec une foi affichée et profonde – que la Providence intercède pour sauver le Chili du marxisme. (…) Nous n’épargnerons aucun effort, sacrifice ou risque, quels qu’ils soient, car c’est la Patrie elle-même qui est en jeu » [17].

Des documents d’octobre 1970 prouvent que la CIA était liée à un secteur de l’armée, tandis que ses agents tentaient de provoquer une riposte terroriste de la part de la gauche, comme l’indique l’un de ses documents: « Les efforts se poursuivent également pour provoquer une réaction violente de l’extrême gauche, ce qui produirait l’atmosphère nécessaire à une intervention militaire » [18]. À la mi-octobre, des officiers supérieurs de la marine ont communiqué à Allende « l’existence de raz-de-marée insoupçonnés: le commandant en chef, l’amiral Porta Angulo, a été remplacé par le chef de la zone navale de Valparaíso, l’amiral Barrios Tirado » [19].

L’escalade du coup d’État a atteint son paroxysme avec l’attentat contre René Schneider, commandant en chef de l’armées, le 22 octobre à 8h45. L’opération a été dirigée et exécutée par le général Roberto Viaux, auteur de la tentative de coup d’État contre Frei analysée dans la contribution précédente. L’attentat, perpétré quelques heures avant la session du Congrès national, s’est soldé par un affrontement au cours duquel le général Schneider a été grièvement blessé. Il avait fait preuve d’une manifeste vocation démocratique en faveur du gouvernement légitimement élu, connue sous le nom de « doctrine Schneider ».

Le 22 octobre à 21h30, à la télévision nationale le président Frei s’est adressé au pays. Alors qu’il prononçait ses premières phrases, il a été interrompu lorsqu’il a dit: «L’attaque contre Schneider comme d’autres…» des voix se sont fait entendre, et l’émission a été immédiatement coupée. Une demi-heure plus tard, Frei a repris son discours, en omettant la première phrase. Cette situation inhabituelle a été entendue par des milliers de personnes, mais curieusement elle n’a pas été commentée par la presse [20].

Des sources documentaires prouvent que le département d’État et la CIA ont joué un rôle actif dans la préparation d’un coup d’État militaire entre le 4 septembre et le 4 novembre, un fait sur lequel a enquêté la commission du Congrès présidée par le sénateur Frank Church [21]. Les agents de l’International Telephone & Telegraph (propriétaire de la Compañía de Teléfonos de Chile) Berrelex et Hendrix ont indiqué dans leurs rapports du 15 septembre que « l’ambassadeur Edward Korry a finalement reçu un message du Département d’État qui lui donnait le feu vert pour agir au nom du président Nixon. Le message lui conférait l’autorité suprême pour faire tout ce qui était possible – à défaut d’une action de type République dominicaine [coup d’État de septembre 1963 contre Juan Bosch] – pour éviter la prise du pouvoir par Allende » [22].

Dans son rapport au président Nixon, l’ambassadeur Edward Korry, journaliste et correspondant de guerre en Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’a mis en garde contre le danger de voir Allende accéder à la présidence: « Le Chili a voté calmement pour avoir un État marxiste-léniniste, la première nation au monde à faire ce choix librement et en toute connaissance de cause. Il aura un effet très profond sur l’Amérique latine ». Dans ses mémoires, Henry Kissinger a écrit qu’immédiatement après la victoire électorale d’Allende, Nixon « était hors de lui. Pendant plus d’une décennie, il a critiqué les administrations démocrates pour avoir permis l’établissement du pouvoir communiste à Cuba. Et maintenant, une autre Cuba était née sous sa propre administration » [23].

Des documents déclassifiés en novembre 1998, appartenant aux archives étatsuniennes révèlent qu’en septembre 1970, le président Richard Nixon a donné son feu vert au projet « Fubelt », planifié par Henry Kissinger, conseiller à la sécurité nationale, et Richard Holmes, directeur de la CIA, pour empêcher Allende de prendre le pouvoir au Chili, projet doté d’un budget de 10 millions de dollars. Il indique également que ce projet était placé sous la supervision de Thomas Karamessines, chef des plans de la CIA, lequel soutenait les activités conspiratrices du général Roberto Viaux, un plan connu sous le nom de « Track II ». Dans ces 20 documents déclassifiés – certains d’entre eux ont été caviardés – il était indiqué que la droite chilienne était aveugle et « errait avec une myopie et une stupidité arrogante », prêchant « la vengeance contre les démocrates-chrétiens, qu’ils considéraient comme un ennemi plus clair, du fait de leur trahison de classe, que leur [véritable] ennemi de classe » [24].


Vingt-quatre ans plus tard, William Colby, directeur de la CIA (1973-1976) sous Richard Nixon et Gerald Ford, a fait quelques remarques importantes le 26 mai 1994 sur la chaîne 7 de la télévision, dans un reportage de l’émission « El Mirador », animée par Patricio Bañados. Lorsque le journaliste lui a demandé si la CIA était intervenue dans le coup d’État militaire de 1973, Colby a répondu que la CIA avait effectivement soutenu cette intervention des forces armées, mais que sa principale intervention avait eu lieu immédiatement après le triomphe de l’Unité populaire, car les États-Unis n’étaient pas prêts à permettre un nouveau Cuba; une stratégie qu’ils ont réussi à mettre en œuvre en octobre 1970 avec l’attentat contre le général Schneider: « On pensait que si on le mettait hors d’état de nuire, non pas en le tuant, mais en l’enlevant, le reste des militaires accepterait de mener un coup d’État contre Monsieur Allende. Mais le groupe que nous avons aidé en lui fournissant des armes – parce que deux groupes prévoyaient d’enlever le général Schneider – n’a pas participé à l’assaut. Celui qui est passé à l’action, c’est l’autre groupe, avec lequel nous avions rompu les relations parce qu’il était très irresponsable » [25].


Colby faisait allusion aux généraux Roberto Viaux, Mario Igualt, Luis Binet, Raúl Cosmelli et d’autres, qui ont été arrêtés, jugés et condamnés, principalement Viaux, qui est parti au Paraguay de Stroessner et est ensuite retourné au Chili sous le gouvernement militaire. Enfin, Colby a reconnu que la CIA a donné de l’argent pour empêcher Allende de prendre le pouvoir: « Ce n’était pas de l’argent pour des pots-de-vin ou des gains personnels, mais pour des militants et des publications. Mais nous avons toujours gardé le contrôle sur l’utilisation de cet argent et nous avions les moyens de vérifier si un journal avait effectivement augmenté sa diffusion grâce à notre aide » [26].


Schneider est décédé le 23 octobre, paralysant la stratégie de la CIA qui, selon Colby, consistait à enlever le général pendant quelques jours, en rejetant la responsabilité de l’événement sur la gauche, afin de colmater les fissures qui existaient dans l’armée et d’homogénéiser ses cadres pour canaliser le coup d’État sans divisions internes. Mais le plan a échoué parce que le commando de Viaux a agi trop vite; le crime d’un général contre un autre général a accentué la division dans les rangs de l’armée, rendant ainsi impossible la concrétisation du coup d’État méticuleusement préparé par la CIA.


Le Congrès national a adopté la réforme constitutionnelle le 22 octobre, après quelques modifications partielles qu’il a effectuées aux exigences présentées par la Démocratie chrétienne, ce qui explique que les 80 parlementaires de l’Unité populaire aient voté pour; les 45 députés et sénateurs du Parti national se sont abstenus. Allende a été proclamé président par l’ensemble du Congrès le 24 octobre et a pris ses fonctions le 4 novembre. (Traducteurs Ruben Navarro et Hans-Peter Renk) (A suivre)


Notes

[1] Patricia Politzer, Carlos Altamirano, Ed. Melquíades, Santiago, 1989, p. 119.

[2] «Conflicto Político y Estructura Social», document élaboré par un groupe de professeurs du Département de Sociologie de l’Universidad de Chile et de l’Institut Central de Sociologie de l’Université de Concepción, s/f, élaboré en 1970.

[3] Luis Vitale, Y después del 4, ¿qué?, Ed. PLA, Santiago, 20-9-1970.

[4] Fernado Castillo V., Rafael Echeverría y Jorge Larrain: «Las masas, el Estado y el problema del poder en Chile», Cuadernos de la Realidad Nacional (CEREN), N° 16, Santiago, 1973.

[5] Manuel Castells, La lucha de clases en Chile, Ed. Siglo XXI, México, 1974, p. 337

[6] Déclarations de Benjamín Prado, président du PDC, au journal El Mercurio – et d’autres -, Santiago, 11-9-1970.

[7] Documentos Secretos de la ITT, Empresa Editora Nacional Quimantú Ltda., Santiago, 1972, p. 24.

[8] El Mercurio, El Clarín et d’autres journaux chiliens, 24-9-1970.

[9] Journal Las noticias de última hora, 25-9-1970.

[10] Déclarations du sénateur Bruno Siebert, général en retraite, au journal La Época, 10-9-1995.

[11] Déclarations de Jorge Alessandri R., à El Mercurio et d’autres journaux chiliens, Santiago, 19-10-1970.

[12] Rafael Agustín Gumucio, Apuntes de medio siglo, Ed. Chile-América CESOC, Santiago, 1994, p. 195.

[13] Luis Álvarez, Francisco Castillo y Abraham Santibáñez, Septiembre 73. Martes 11. Auge y caída de Allende, Ed. Triunfo, Santiago-Barcelona- Buenos Aires, Novembre 1973, p.12.

[14] Cette information a été donnée par des membres de la famille d’Alessandri à des personnes de confiance, présentes lors de la rencontre du 4 septembre 1970 à 22h.

[15] Catherine Lamour, Le pari chilien, Ed. Stock, Paris, janvier 1972, cité par Hernán Soto dans l’article «René Schneider: el soldado y sus ideas», Punto final, mars 1999.

[16] El Mercurio, 15-9-1970, p. 24.

[17] El Diario Ilustrado et El Mercurio, 14-9-1970

[18] Loreto Daza: «El golpe de Estado que la CIA organizó contra Allende», chapitre VII de la serie publiée par la revue Qué Pasa, p. 3, Santiago, 1989.

[19] L. Álvarez, F. Castillo et A Santibáñez, op. cit. p 24.

[20] L’auteur de ce chapitre possède le texte complet; enregistrement effectué ce soir-là dans la salle des professeurs de l’Institut Central de Sociologie de l’Université de Concepción, en présence de dirigeants de la Federación de Estudiantes.

[21] Augusto Zimmermann, «El fallido intento para frenar a Allende», La República, Lima, 21-9-1995. Zimmermann est un journaliste et militant de la Démocratie chrétienne du Pérou, selon le journal La Época, Santiago, 22-9-1995.

[22] La CIA, 10 años contra Chile. Documents du Sénat des États-Unis, Ed. Carlos Valencia, Bogota, 1973.

[23] Henry Kissinger, Mis memorias, Vol. I, Ed. Atlántida, Buenos Aires, 1979.

[24] «El país según Estados Unidos. Chilenos X en los Archivos Secretos», article d’Eduardo Sepúlveda reproduit par El Mercurio, 20-12-1998.

[25] Déclarations à la télévision de William Colby, reproduites par La Nación, 27-5-1994. En 1970, le chef de la CIA était Holmes, Colby était un des hauts fonctionnaires de l’agence. Plus tard, il est devenu chef de la CIA. Il est mort noyé après ces déclarations. Son corps a été retrouvé mais on ne connait pas encore les causes de sa mort mystérieuse.

[26] Reportage de l’émission mentionnée précédemment, retranscrit par La Nación, 27-5-1994.


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ILLUSTRATION RAMIRO ALONSO


 

samedi, juin 03, 2023

CHILI : MYSTÉRIEUSE HÉCATOMBE D'OISEAUX MARINS SUR LES PLAGES

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Des employés du gouvernement chilien ramassent des oiseaux morts retrouvés sur les plages de l'île Damas au Chili, le 30 mai 2023. (MARTIN BERNETTI / AFP)
DES EMPLOYÉS DU GOUVERNEMENT CHILIEN RAMASSENT DES OISEAUX
MORTS RETROUVÉS SUR LES PLAGES DE L'ÎLE DAMAS AU CHILI,
LE 30 MAI 2023.
PHOTO MARTIN BERNETTI / AFP 
Chili : mystérieuse hécatombe d'oiseaux marins sur les plages / Les oiseaux affectés sont des cormorans des Bougainville au plumage noir et blanc. Selon les autorités, ces morts ne sont pas liées à la grippe aviaire.

Franceinfo avec l'AFP

Près de la plage de Damas, dans le nord du Chili, des membres des services de l'agriculture ramassent les cadavres d'oiseaux morts le 30 mai 2023. (Martin Bernetti/AFP)
PRÈS DE LA PLAGE DE DAMAS,DANS
LE NORD DU CHILI, DES MEMBRES
DES SERVICES DE L'AGRICULTURE
RAMASSENT LES CADAVRES
D'OISEAUX MORTS LE 30 MAI 2023.
PHOTO MARTIN BERNETTI / AFP 

Au moins 3 500 cormorans des Bougainville ont été retrouvés morts depuis le 26 mai sur les plages du nord du Chili. Selon les autorités, ces morts ne sont pas liées à la grippe aviaire. Les causes de l'hécatombe restent pour l'heure inconnues.

► À lire aussi  :   AU CHILI, 1 300 OISEAUX RETROUVÉS MORTS SUR UNE PLAGE

Des centaines de cadavres de ces oiseaux marins au plumage noir et blanc ont été ramassés sur les plages de Coquimbo, à environ 400 km au nord de la capitale Santiago, à quelques mètres des nombreux hôtels, restaurants et casinos de cette région de villégiature.

► À lire aussi  :   LA FAO INQUIÈTE D'UNE POSSIBLE PROPAGATION DE LA GRIPPE DES DINDES DU CHILI

Il y a "quelque chose qui se passe dans la mer" et qui tue ces oiseaux, qui plongent dans l'océan pour pêcher leurs proies, a déclaré un responsable local. Depuis décembre 2022, le Chili est durement frappé par la grippe aviaire, qui a déjà décimé environ 10% de sa population de manchots de Humboldt, une espèce vulnérable, et des milliers d'autres oiseaux. 

CHILI. «POUR RÉCUPÉRER LA MÉMOIRE HISTORIQUE» (IV)

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COUVERTURE DE
 «POUR RÉCUPÉRER
LA MÉMOIRE HISTORIQUE»

Chili. «Pour récupérer la mémoire historique» (IV) / Dans cette quatrième contribution ayant trait à la période du gouvernement Frei (1964-1970), Luis Vitale, après avoir établi les origines du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) – dont le nom résonnera internationalement plus tard –, souligne la convergence entre la droite nationale, opposée à l’orientation de la DC gouvernementale, et les secteurs militaires, ceci replacé dans le contexte de militarisation impulsée par les Etats-Unis en Amérique du Sud. Dans les prochaines contributions seront développés les épisodes de l’Unité Populaire, du gouvernement Allende. Sur le sens de cet ouvrage Para recuperar la memoria historica. Frei, Allende y Pinochet et sur la biographie de Luis Vitale, voir la présentation à cette série de contributions. (Réd. À l’Encontre)

La politique des partis de gauche: le MIR

À l'encontre

LUIS VITALE

je voudrais ici évoquer quelques épisodes de la gauche que j’ai connus de l’intérieur, en tant que chercheur-témoin à cette époque-là.

Le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) a été l’aboutissement d’un processus d’unification de 8 organisations révolutionnaires, stimulé par Clotario Blest, fondateur en 1961 du Movimiento « 3 de Noviembre » (M3N) et du Movimiento Fuerzas Revolucionarias en 1962, composé d’organisations qui avaient une longue pratique aux côtés des travailleurs – comme le groupe anarchiste libertaire « 7 de Julio », le Movimiento Social Progresista, dirigé par Julio Stuardo (une scission du Parti radical), le Movimiento de Resistencia Antiimperialista (MRA), dirigé par Luis Reinoso, ancien secrétaire d’organisation du Parti communiste et exclu à cause de ses « déviations militaristes », la revue Polémica, dirigée par Tito Stefoni, l’Oposición Socialista de Izquierda (OSI), de Gonzalo Villalón et Oscar Waiss, et le Parti ouvrier révolutionnaire qui, en 1942, avait présenté Humberto Valenzuela (1909-1977) comme candidat ouvrier à la présidence et qui avait recueilli 5170 voix. Plus tard, le POR a fait élire Luis Vitale comme dirigeant national de la Centrale unique des travailleurs pour la période 1958-1962.

«  LE GÉNÉRAL VIAUX DÉPOSE LES ARMES »
UNE DU JOURNAL « LAS ÚLTIMAS NOTICIAS»
DU 22 OCTOBRE 1969 

Le processus de regroupement de ces organisations s’est poursuivi et à la fin il n’y en avait plus que deux en 1964:

a) le Parti socialiste populaire – composé par la majorité des comités régionaux, ayant quitté le PS, des villes de Talca et de Coquimbo avec son principal dirigeant Mario Lobos; par des jeunes qui avaient rompu avec la Jeunesse socialiste, comme Dantón Chelén Rojas; par un secteur de pobladores dirigé par Víctor Toro et Herminia Concha; par une tendance issue du Movimiento de Independientes de Izquierda, dirigée par Enrique Reyes;

b) Vanguardia Revolucionaria Marxista, dont faisaient partie aussi les « reinosistas » [référence à Luis Reinoso, opposant au sein du PCCh], comme Martín Salas, le groupe trotskiste PRT, dirigé par Chipo Cereceda, d’anciens membres des Jeunesses communistes, comme Gabriel Smirnow, qui s’étaient séparé du groupe pro-chinois « Spartaco » et qui avaient formé le MRC en 1963, et ERTE, où militaient Miguel Enríquez et Bautista van Schouwen, qui avaient quitté les Jeunesses socialistes.

Les militants qui venaient du PS, du PCCh, du trotskisme, de la Jeunesse radicale révolutionnaire et quelques anarchistes, avaient des expériences importantes de lutte sociale, tout comme Clotario Blest, président de la Centrale unique des travailleurs pendant 9 ans. Leur présence au congrès fondateur du MIR (15 août 1965) et leur élection à des postes du Comité central invalident la version – diffusée dans l’exil après la mort de Miguel Enríquez [1974] – selon laquelle le MIR aurait été créé par un groupe d’étudiants de Concepción. En effet, 15 jours après sa fondation, le MIR a envoyé 32 délégués au IVème congrès national de la Centrale unique des travailleurs, avec une liste conduite par Humberto Valenzuela, dirigeant national des travailleurs municipaux et de la Centrale unique des travailleurs de la province de Santiago.

La version qui consiste à dire que le MIR est né comme un groupe foquiste [référence au terme foco comme «foyer de guérilla»], avec des jeunes dépourvus de base théorique et armés uniquement par des aspirations de rédemption sociale, est également erronée. Son programme fondateur établissait que le MIR luttait pour le caractère socialiste, permanent et ininterrompu de la révolution, rejetant la théorie de la « révolution par étapes », prônée par le Parti communiste, ainsi que des orientations conjoncturelles pour les différents mouvements sociaux, qui permettraient de progresser dans la tâche centrale: l’activité militante dans les organisations de la classe ouvrière. Par conséquent, il était et il est faux de dire – comme l’a fait la presse bourgeoise dans le but de justifier le coup d’État militaire – que le MIR s’est consacré, dès sa fondation, au terrorisme et à des opérations foquistes armées en marge des luttes des exploités, telle qu’était la pratique générale des courants autoproclamés castristes du début des années 1960, des courants qui n’ont pas compris entièrement les aspects tactiques et stratégiques de la Révolution des « barbus » de Fidel.

Entre 1965 et 1967, le MIR a traversé une période de structuration organique par en bas, d’homogénéisation politique et de croissance dans les secteurs populaires. Dans la Fédération des travailleurs plâtriers, Juan Ramos a été élu membre de la direction, dans la Fédération des travailleurs de la santé, ce fut le cas de Norman Gamboa et Héctor Villalón, dans le secteur du charbon, d’importants militants du MIR ont été élus et Luis Concha a été élu dans la Fédération des travailleurs de la construction. Dans le mouvement étudiant, le MIR s’est développé rapidement, surtout à l’Université de Concepción, où Luciano Cruz Aguayo a été élu président de la Fédération des étudiants du Chili en 1967 et, rapidement, il est devenu le principal dirigeant de masse du MIR. À Santiago aussi, le MIR a progressé dans la Fédération des étudiants du Chili, avec 1260 voix aux élections de 1968, ce qui lui a permis d’avoir, pour la première fois, un membre dans la Fédération des étudiants du Chili, ainsi que les meilleurs scores aux facultés de sociologie, de psychologie et au Centre de médecine, en alliance avec le Parti socialiste. Álvaro Rodas, qui était également un dirigeant des employés de la Cour des Comptes, a joué un rôle important parmi les étudiants en droit.

La libre expression des idées et la pratique quotidienne de la démocratie interne, assurées par son premier secrétaire général, Enrique Sepúlveda, ont permis d’affiner progressivement les positions politiques exprimées dans le journal El Rebelde et la revue théorique Estrategia, même si l’adoption de mesures pratiques accusait un certain retard. La persistance de ces faiblesses a conduit à un changement de direction lors du IIe congrès (décembre 1967), avec l’élection de Miguel Enríquez, soutenu par Bautista Schouwen, Luciano Cruz et de nombreux nouveaux délégués et, en particulier, par ceux qui venaient du trotskysme. Pour sa part, Luis Vitale, proposé lors de ce congrès par le responsable de l’appareil militaire – dont le pseudonyme était Zapata – n’a pas été élu au secrétariat général.

Le MIR n’est pas seulement devenu la principale force étudiante à l’Université de Concepción, avec d’importantes percées à l’Université du Chili et dans d’autres établissements, il s’est également développé dans les secteurs de la classe ouvrière et des populations les plus pauvres. Il a participé avec un nombre important de délégués au Ve congrès national de la Centrale unique des travailleurs, qui s’est tenu en novembre 1968, et aux rencontres de pobladores, dans le contexte de la mobilisation populaire de l’époque. Parmi ses militants, plus de 2000, on comptait principalement des jeunes, non seulement des étudiants mais aussi des ouvriers, des employés et des membres des professions libérales, des pobladores et quelques paysans, ainsi que la génération précédente, plus expérimentée dans la lutte sociale.

Cependant, les possibilités de croissance ont été brutalement interrompues par des actions lancées à la hâte, telles que l’expropriation de banques afin d’obtenir des fonds pour la lutte armée, précisément au moment où la candidature de Salvador Allende suscitait l’enthousiasme de larges secteurs de la population. L’enlèvement du journaliste Osses par un commando du MIR en mai 1969 a été le prétexte utilisé par le gouvernement de la Démocratie chrétienne pour déclencher la persécution du mouvement, ce qui a contraint ses dirigeants à entrer dans la clandestinité.

Le IVème Congrès national, qui devait se tenir le 20 août 1969, mais qui n’a jamais eu lieu, aurait pu permettre de surmonter les divergences apparues. De manière surprenante, lors d’une réunion du Comité central le 27 juillet de cette année-là, le secteur majoritaire, composé de 9 membres, a proposé une division. La minorité, qui comptait 6 représentants, dont plusieurs étaient aussi jeunes que ceux de la majorité, s’y est opposée en soulignant que c’était une grave erreur de se séparer sans qu’il existe de grandes différences politiques et que l’important était de soutenir, bien que de manière critique, la candidature populaire de Salvador Allende. La tendance majoritaire a insisté sur la nécessité de « purger » le parti des dirigeants qui s’opposaient aux actions armées, en sachant que la minorité n’y avait pas renoncé dans la mesure où celles-ci étaient liées aux luttes des opprimés, et en précisant que les premières armes dont a disposé le MIR provenaient de l’expropriation d’une armurerie par un commando trotskyste, dirigé par « Mondiola ». La majorité refusait de participer au processus électoral, et a lancé le slogan du boycott: « Non aux élections ». En bref, le fait de ne pas avoir soutenu alors Salvador Allende a été, à mon avis, la principale erreur politique commise par le MIR dans toute son histoire.

De l’opposition parlementaire à la conspiration

Les partis conservateur et libéral sont passés d’une politique attentiste, avec leur soutien à Frei, à une politique d’affrontement: donc aller frapper aux portes des casernes.

Un secteur du Parti radical est passé à droite lorsque, pendant la Convention Nationale de 1965, le secteur de centre-gauche dirigé par Luis Bossay a battu Julio Durán. Celui-ci a quitté le parti avec Raúl Rettig, Pedro Enrique Alfonso, Edwin Lathrop et d’autres militants de longue date qui, plus tard, ont formé le parti Démocratie radicale avec d’autres exclus en 1969: Ángel Faivovich, Germán Picó, Jaime Tormo, Campos, Mercado et Señoret [33].

Pendant les premières années, ces deux partis ont mené une campagne aux relents de terrorisme idéologique, basée en sur des rumeurs et des spéculations visant à alerter les entrepreneurs sur les projets gouvernementaux susceptibles de remettre en cause les droits de propriété, ainsi que sur la possible mise en place d’impôts élevés sur le capital.

Les parlementaires des partis conservateur et libéral se sont opposés à l’intervention du gouvernement au moment où des événements survenus à Colonia Dignidad [communauté sectaire créée en 1961, issue d’une secte originaire de Rhénanie; un de ses animateurs est un ex-pilote de l’air de l’armée du III Reich; en 1966 éclate le scandale mentionné ci-dessous; sous Pinochet, la colonie servira de camp de torture pour la police politique] ont été dénoncés, comme, par exemple, l’évasion du colon Wolfgang Müller, persécuté par les dirigeants nazis pour avoir été le premier à dénoncer des pratiques brutales de viol sur des mineurs, des enlèvements de personnes et des meurtres. En revanche, l’intervention de la droite dans le « Plan Camelot », dénoncé par le sociologue Hugo Nuttini, un Américain nationalisé chilien, dont le but] était d’obtenir des informations sur des actes terroristes présumés de la gauche, n’a jamais pu être prouvée. Comme le souligne Dooner dans le livre cité plus haut, p. 71: « On a découvert que le projet, appelé Plan Camelot, était parrainé par le Pentagone [dès 1963] ».

Dans un premier temps, El Mercurio a soutenu le gouvernement, bien qu’avec des réserves, mais il lui a progressivement retiré son soutien, notamment après la promulgation de la loi de réforme agraire et l’augmentation de la fiscalité: « Au cours des trois dernières années, l’augmentation des impôts a été la plus importante de toute la période depuis 1940. Les impôts sont passés de 3460 millions d’escudos à 5979 millions d’escudos [monnaie chilienne entre 1960 et 1975] de sorte que, entre 1964 et 1967, la charge fiscale a augmenté à un rythme de 222% plus rapide que celui des revenus » [34]. La Sociedad de Fomento Fabril a renchéri en parlant d’« une charge fiscale asphyxiante » [35], et a critiqué également la politique salariale de Frei lors de meetings publics qu’elle a organisés pour critiquer le gouvernement, comme l’a fait aussi la Société nationale d’agriculture, qui exigeait la libéralisation des prix à la consommation.

La politique de conspiration de la droite a alors commencé, à un point tel que le ministre de l’Intérieur, Bernardo Leighton, a dû ordonner l’emprisonnement et le procès de Víctor García Garcena, président du tout nouveau Parti National, dirigé par Sergio Onofre Jarpa [il sera ministre de l’Intérieur d’août 1983 à février 1985 sous Pinochet], et qui rassemblait des partisans de Jorge Prat, aux tendances autoritaires et adepte d’un corporatisme de type mussolinien.

Dans une interview avec Jarpa, un journaliste lui a demandé: « Vous avez été accusés de putchisme lorsque Leighton a arrêté la direction de votre parti. Depuis ce moment-là et à plusieurs reprises, on a insisté sur le fait qu’il y avait eu des bruits de bottes ». Jarpa a donné la réponse suivante: « L’accusation de putschisme contre le Parti national était une farce montée par l’ancien ministre Leighton » [36]. À la fin du gouvernement démocrate-chrétien, Jarpa est allé jusqu’à affirmer que « le Chili traverse une étape de décadence » [37].

Le groupe Fiducia, qui en 1967 avait adopté le nom de Société chilienne pour la défense de la tradition, de la famille et de la propriété, s’est opposé frontalement à la réforme agraire par le biais de deux publications: Manifiesto à la Nación chilena et ¿Es lícito a los católicos discordar del proyecto de Reforma Agraria del Presidente Frei?. Il qualifiait ce projet de « dirigisme étatique » et de « persécution socialiste et confiscatoire », contraire au « droit naturel et au droit divin » [38].

COUVERTURE DE
«FREI LE KERENSKY CHILIEN»

La droite accusait Frei d’ouvrir la voie au communisme, le qualifiant même de « Kerensky chilien » en raison du rôle que ce dirigeant russe a joué entre février et octobre 1917, avant que n’éclate la Révolution des Soviets, menée par le parti bolchevique de Lénine et Trotsky. Ce n’est pas un hasard si la droite s’est chargée de distribuer au Chili le livre intitulé Frei, el Kerensky chileno, du Brésilien Fabio Vidigal Xabier Da Silveira, dont le titre original en portugais était Frei, o Kerensky chileno. Le titre du livre a été donné par la maison d’édition argentine Cruzada, dont les éditions, de la première en 1967 à la cinquième en juin 1968, ont totalisé 23 000 exemplaires. Beaucoup d’entre eux ont été distribués au Chili par des filières contrôlées par la droite.

Tout le monde savait à l’époque que la droite était en contact avec les casernes par l’intermédiaire du « marquis Bulnes » [Francisco Enrique Bulnes, sénateur du Parti conservateur], lequel n’hésitait pas à proclamer « le droit » à un coup d’État. Cette idéologie avait été nourrie par les idées totalitaires de González von Marées, du « buraliste » [du nom du groupe de bourgeois commerçants – ayant le monopole de la vente de tabac, de thé et de liqueurs –très conservateurs né en 1824 autour de Diego Portales] Jorge Prat et de Ramón Callís du Movimiento Revolucionario Nacional Sindicalista. En 1963, un secteur a envisagé de proposer la candidature de Jorge Prat Echaurren à la présidence de la République, sur la base d’un « nouvel État », rappelant ainsi la tradition portalienne. Cette candidature a été retirée et Jorge Prat s’est à nouveau présenté sans succès au Sénat, aux côtés de Hugo Gálvez, lors des élections législatives de 1965.

En août 1966, le fasciste Sergio Miranda Carrington, lors d’un meeting au Club Audax Italiano, a déclaré sur un ton apocalyptique: « Le temps de l’action est arrivé », des propos repris en chœur par une centaine de personnes qui se sont levées et ont fait le salut nazi. L’année suivante, le Parti ouvrier national-socialiste est fondé, dirigé par Franz Pfeiffer, nazi avoué et autoproclamé « chancelier du gouvernement de Dantzig en exil » [39]. Cette année-là, le groupe ultraconservateur appelé « Tizona » s’est formé à Valparaíso, il était dirigé par Gonzalo Santa María et Juan Antonio Widow, dont le frère Andrés sera plus tard impliqué dans l’assassinat du général Schneider. En même temps, il s’est produit un renouveau de la droite avec l’insurrection du Movimiento Gremialista à l’Université catholique, dirigée par Jaime Guzmán, après la crise de 1967.

Dans la presse on pouvait lire des commentaires sur la possibilité d’un coup d’État et d’un auto-coup d’État, suggéré de manière à peine voilée par El Mercurio. Face à la crise du Parlement avec le « pouvoir de facto » des militaires, le président Frei a envisagé l’idée d’intégrer de nouveaux membres des forces armées dans son cabinet. Sa décision de créer le Comité supérieur de la sécurité nationale, composée du ministre de la Défense et des commandants en chef des trois armées, légalisait la participation des militaires dans la vie politique.

La tentative de coup d’État du général Viaux

Cette tentative de coup d’État a eu lieu dans un contexte latino-américain bien particulier, dont l’une des caractéristiques était la présence de gouvernements militaires dans le Cône Sud: Brésil, Argentine, Paraguay, Pérou et Bolivie, soutenus par la réunion des commandants en chef latino-américains, une instance promue par le chef d’état-major de l’armée étasunienne. Lors de la session qui s’est tenue en 1968, celui-ci a déclaré que la seule façon d’arrêter l’avancée du communisme en Amérique latine était l’établissement de gouvernements dirigés par des militaires. Le général chilien Sergio Castillo Aránguiz a participé à cette réunion.

En avril de la même année, « quelque 80 élèves officiers de l’Académie de Guerre ont présenté simultanément des demandes individuelles de mise à la retraite, ils justifiaient leur demande par leur faible rémunération et l’absence de perspectives de carrière. Ces demandes de démission ont provoqué un bouleversement institutionnel. Le général Miqueles a été remplacé par le général Sergio Castillo Aránguiz; le ministre de la Défense, Juan de Dios Carmona, a été remplacé par le général à la retraite Tulio Marambio » [40]. Lors du défilé militaire de 1969, le major Arturo Marshall a refusé de défiler devant la tribune présidentielle de Frei.

À ses débuts, le mouvement des casernes avait apparemment un caractère corporatiste, notamment à propos de l’augmentation des salaires et de l’achat d’armements pour protéger la sécurité extérieure du pays, comme l’exprimait son porte-parole, le général Roberto Viaux, alors commandant de la Première division de l’armée à Antofagasta, qui a demandé la démission du général Tulio Marambio, ministre de la Défense. Lorsqu’il a été convoqué à Santiago pour expliquer son attitude, il s’est retranché, le 21 octobre, dans la caserne de Tacna. Le gouvernement a décrété l’état de siège. Dans son but de rassembler des forces au sein de l’armée, Viaux a insisté sur ses revendications apparemment corporatistes, en mettant l’accent sur une augmentation du salaire des militaires.

Mais ses raisons étaient bel et bien d’ordre politique: il critiquait l’incapacité du gouvernement à affronter la mobilisation populaire et à résoudre les frictions inter-bourgeoises à l’approche des élections présidentielles, qui pourraient voir la victoire du socialiste Salvador Allende. Le secteur militaire, dirigé par Viaux, est apparu comme une alternative dans un contexte latino-américain où la tendance à la militarisation était manifeste, notamment après le coup d’État de 1964 contre le président Goulart au Brésil.

Mais Viaux n’a pas reçu le soutien espéré de la part de ses compagnons d’armes et il a été obligé de revoir à la baisse sa tentative de coup d’État en demandant, simplement, au gouvernement de résoudre les problèmes des militaires. Frei a appelé le peuple à défendre la légalité et la constitutionnalité. La Centrale unique des travailleurs, la Fédération des étudiants du Chili, le syndicat des enseignants, la DC et la gauche ont appelé à une grève générale pour défendre le gouvernement. Les militaires mutinés dans la caserne Tacna se sont rendus sans combat. Le gouvernement a accepté une grande partie des revendications économiques des soldats insubordonnés, et la plupart d’entre eux ont été libérés, tandis que d’autres, comme Viaux lui-même, ont été mis à la retraite. Le général René Schneider a été nommé commandant en chef de l’armée.

Le « tacnazo » repoussé, Viaux est devenu un professionnel du coup d’État et, dès le premier jour de la victoire de l’Unité populaire, il a commencé à conspirer pour empêcher Allende d’accéder à la présidence. Il est parfaitement établi que l’assassinat du général Schneider en octobre 1970 a été planifié par Viaux dans le but de provoquer une intervention militaire avant l’entrée en fonction d’Allende, le 4 novembre de la même année. Nous pensons qu’il y a eu une continuité politique entre les objectifs secrets du « tacnazo » et les tentatives de coup d’État visant à empêcher Allende de prendre ses fonctions.

Les derniers mois du gouvernement DC ont été marqués par des élections primaires pour désigner les candidats à la présidence. Alors que la droite choisissait à nouveau Jorge Alessandri et que le secteur progressiste de la DC parvenait à imposer la candidature de Radomiro Tomic, la gauche devait trancher entre cinq noms: Salvador Allende (Parti socialiste), Jacques Chonchol (Mouvement d’action populaire unitaire), Pablo Neruda (Parti communiste), Alberto Baltra (Parti radical) et Rafael Tarud (Action populaire indépendante). Ce processus de sélection s’est achevé le 22 janvier 1970 par la désignation de Salvador Allende comme candidat à la présidence. (Traduction: Ruben Navarro et Hans-Peter Renk) (À suivre le lundi 5 juin)

Notes

[33] Patricio Dooner, Cambios sociales y conflicto político, ÉCPU-ICHEH, Santiago, 1984, p. 72 et 174.

[34] El Mercurio, fin février 1968.

[35] Declaración del 17 de Marzo de 1968 de la Sociedad de Fomento fabril

[36] Sergio Onofre Jarpa, Creo en Chile, Soc. Impresora Chile Ltda., Santiago, 1973, p. 79.

[37] Idem, p. 91.

[38] Patricio Dooner, Cambios sociales y conflicto político, ÉCPU-ICHEH, Santiago, 1984, p. 75 et 76.

[39] Antédédents publiés dans la revue Mayoría, janvier 1973, Santiago, in : Paula Rivera y Marta Sánchez, La evolución Pólitica de la Derecha en el período 1958-1990, trabajo de investigación presentado a la Cátedra sobre América Latina del Prof. Luis Vitale, Universidad ARCIS, 1993.

[40] Hernán Soto, «Las armas constitucionales», Punto Final, Santiago, mars 1999.

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ILLUSTRATION RAMIRO ALONSO


vendredi, juin 02, 2023

CHILI. «POUR RÉCUPÉRER LA MÉMOIRE HISTORIQUE» (III)

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COUVERTURE DE
 «POUR RÉCUPÉRER
LA MÉMOIRE HISTORIQUE»


Après avoir présenté les origines et la signification politico-historique du gouvernement d’Eduardo Frei (1964-1970), Luis Vitale met l’accent dans cette contribution sur l’émergence des mouvements sociaux, ouvriers, paysans, étudiants, féministes. Sous l’effet de cette activation des secteurs exploités et opprimés, les différenciations au sein du courant démocrate-chrétien s’accentuent. Le mouvement syndical ouvrier et paysan affirme une indépendance de classe. Conjointement, les réactions autoritaires et répressives s’affirment. Sur le sens de cet ouvrage Para recuperar la memoria historica. Frei, Allende y Pinochet et sur la biographie de l’auteur, voir la présentation à cette série de contributions. (Réd.  À l’Encontre)  [Le Trotskysme avec empanadas et vin rouge et/ou maté]

L’irruption des mouvements sociaux

Par Luis Vitale

À l'encontre

LUIS VITALE

L’irruption des mouvements sociaux, tant anciens que nouveaux, a été stimulée non seulement par la consolidation de la Révolution cubaine, mais aussi par le Mai 68 français, la montée des travailleurs et des étudiants argentins, exprimée dans le « Cordobazo » [en mai 1969 à Cordoba, Argentine] et le « Chaqueñazo » de 1969, les quatre grèves générales en Uruguay (1967-1969), soutenues par les Tupamaros, les luttes de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), les mobilisations populaires contre la visite de Nelson Rockefeller dans son « arrière-cour » et par l’exemple du Che, tombé au combat lors de l’Octobre rouge et noir de 1967 [mort de Che Guevara le 9 octbre 1967: exécution décidée par le gouvernement de René Barrientos].

FUNÉRAILLES DES VICTIMES DU MASSACRE DE PAMPA IRIGOIN.

Les mouvements sociaux chiliens ont alors entrevu la possibilité d’aller au-delà de ce qui avait été promis pour réaliser les espoirs suscités par le programme de la Démocratie chrétienne.

Le paysannat a repris sa marche sous Frei. Elle réclamait des terres. Elle s’était déjà soulevée dans les années 1930, soutenue par la Ligue des paysans pauvres [Liga de los campesinos pobres], soulèvement freiné par les accords du Front Populaire avec les propriétaires, lesquels, en 1940, ont suspendu pendant cinq ans la discussion d’un projet de syndicalisation pour les travailleurs agricoles. Projet formulé ensuite mais de manière limitée en 1947 par la loi n° 881. La mobilisation a été ravivée par l’appel de la Centrale unique des travailleurs, présidée par Clotario Blest, au premier Congrès national paysan en 1960 suivi de la rapide fondation de la Fédération paysanne et indigène en 1961, ainsi que par ses luttes pendant le gouvernement de Jorge Alessandri, sous le slogan « La terre ou la mort ».

Dans le contexte de la Révolution cubaine et prenant au sérieux la réforme agraire de la DC, le paysannat a initié des saisies de terres et la présentation de plateformes revendicatives. Entre 1965 et 1966, il y a eu plus de 500 grèves; 31 d’entre elles ont impliqué la saisie de domaines, et 10 d’entre elles concernaient les Mapuches et leur volonté de récupérer leurs anciennes terres.

Les grèves les plus importantes ont été celles de Molina en 1967 et de San Miguel (Aconcagua) en juin 1968, lorsque les membres du Sindicato Alianza ont occupé la ferme de Ruperto Toro Bayle [dans la région de Valparaiso] et ont résisté à la répression du Grupo Móvil, une nouvelle force des Carabineros [importante force répressive]. Cette lutte a constitué un jalon important dans l’unité ouvriers-paysans-étudiants grâce à la large solidarité du mouvement étudiant, y compris la Jeunesse démocrate-chrétienne. Parallèlement, le processus de syndicalisation des paysans s’est accéléré: de quelques milliers de travailleurs agricoles organisés en 24 syndicats en 1964, avec 1658 membres, on est passé en 1969 à 394 syndicats avec 103 644 membres.

Les journaliers agricoles ont compris plus rapidement que les ouvriers des usines la nécessité de lutter de manière unifiée par la présentation de revendications uniques par province, ce qui a abouti à la grève nationale de mai 1969, la grève générale la plus importante jusqu’alors dans l’histoire de la paysannerie chilienne. Les occupations se sont généralisées en 1969 avec l’appropriation de 25 terrains dans le Norte Chico, 44 à Melipilla [dans la région métropolitaine de Santiago] et plus de 40 à Curicó. La combativité s’est également exprimée par la séquestration de patrons, comme otages, pour faire face à la répression, ainsi que par des barricades et la coupure des lignes téléphoniques et télégraphiques.

Un an et demi après le début du gouvernement de la Démocratie chrétienne, les travailleurs – aussi bien ceux qui avaient voté pour Allende que ceux qui avaient soutenu Frei – ont commencé à combler le fossé politico-électoral et à s’unir dans l’action pour leurs revendications immédiates, un phénomène massivement relayé par le quotidien populaire El Clarín qui – sous la direction du controversé Darío Saint Marie et de Alberto Gamboa, avec Oscar Waiss, Agapito (Hernán Millas) et Sherlock Holmes (Raúl Morales Álvarez) à la rédaction – avait un tirage de 150 000 exemplaires, supérieur, sauf le dimanche, à celui de El Mercurio.

Dès le début de l’année 1966, il s’est produit un lent réveil du prolétariat urbain et minier et une radicalisation des couches moyennes salariées. Ce réveil s’est exprimé dans les grèves des enseignants et des employés de banque, un processus d’ensemble qui s’est accentué en 1967. En 1965 il y a eu 723 grèves, en 1967 il y en a eu 1142, des luttes qui ont débouché sur la grève générale du 23 novembre 1967 contre le projet de réajustement salarial approuvé pour l’année suivante. La grève a été fortement réprimée, avec un bilan de 5 morts et plus d’une centaine de blessés. La montée en puissance s’est poursuivie en 1968, avec les grèves des travailleurs du textile, des métallurgistes de Huachipato [conurbation de Concepción] et, surtout, avec la grève et l’occupation de l’usine Saba. Lors de cette grève, la solidarité étudiante et de la toute nouvelle Église Jeune [Iglesia Joven] se sont exprimées lorsque 34 travailleurs ont été détenus pendant neuf mois, accusés d’avoir mis le feu à l’entreprise. Cette année-là, des secteurs des fonctionnaires se sont mis en grève aux Postes et Télégraphes, un conflit remarquable par sa détermination et sa combativité.

Pour avoir une idée de l’ampleur de ces luttes, nous reproduisons un tableau comparatif de 1970, élaboré par la Direction Générale du Travail:

CAPTURE  D'ÉCRAN

Ce processus de montée ouvrière s’est poursuivi en 1969 avec des grèves à Mademsa, Madeco, Fensa et des occupations des usines Metalpar, Famela et Somela. De mai à juin, le point culminant a été les grèves de la Marine marchande nationale, de l’Instituto de Desarrollo Agropecurio, des cheminots et des fonctionnaires, représentés par l’Association nationale des employés publics, ainsi que la grève générale des paysans, déjà citée.

Selon une étude de Clotario Blest, le 31 décembre 1968, on comptait 2 420 000 travailleurs, ouvriers et employés, dont 472 841 étaient syndiqués, un chiffre encore plus élevé si l’on y ajoute les 250 000 employés publics, dont 90% étaient affiliés à leurs fédérations.

Au total, 19% des travailleurs étaient syndiqués dans le secteur privé, ce qui, ajouté au secteur public, donne un pourcentage de syndicalisation de la main-d’œuvre de l’ordre de 25%, un pourcentage assez élevé par rapport à n’importe quel autre pays d’Amérique latine et même à certains pays européens [24].

Le Vème congrès national de la Centrale unique des travailleurs a eu lieu du 20 au 24 novembre. Il a consolidé l’unité du mouvement syndical, en mettant en échec la ligne du « parallélisme syndical » [existence de plusieurs syndicats dans une entreprise] impulsée par la Démocratie chrétienne. Dans la Commission N° 1, les délégués socialistes, ceux du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et les indépendants ont rejeté le compte rendu de la direction nationale sortante, présidée par Luis Figueroa, du PCCh. Cependant, la « voie de développement non capitaliste » proposée par les délégués du Parti communiste et de la Démocratie chrétienne a été approuvée. Le vote pour une nouvelle direction, exprimant le nombre de voix par les délégués de chaque syndicat, traduisait l’influence politique suivante: Parti communiste: 134 250, Parti socialiste: 63 818, Démocratie chrétienne: 30 165, Parti Radical: 23 825, Union socialiste populaire: 11 511 et MIR: 4667 voix. La nuit d’ouverture de ce congrès, des agents de renseignement ont arrêté Patricio Figueroa et Norman Gamboa, délégué de la Fédération des travailleurs de la santé, tous deux membres de l’équipe de soutien aux délégués syndicaux du MIR.

Selon Duque et Pastrana [25], les pobladores « sans toit » ont effectué plus d’une centaine d’occupations de terrains à Santiago (Barranca, La Reina, Conchalí, La Granja), à Concepción (Partal, San Miguel) et à Puerto Montt, où les forces répressives ont perpétré un massacre. Le nom de campamentos a commencé à se généraliser, certains d’entre eux étaient faits dans le cadre de « l’Opération Sitio », terminologie utilisée par la Corporación de la Vivienda. Le mois de janvier de 1970 marque le début d’un « été chaud ». Le 2 janvier, quelque 600 familles ont occupé des terrains adjacents à la colonie de La Bandera et, à cette occasion, le député Mario Palestro a été arrêté. Le 27 mars 1970, s’est tenu le Congrès des sans-toit [Pobladores sin Casa], avec la participation de 39 comités.

Des secteurs des pobladores ont réussi à organiser des embryons de « milices populaires » dans le campement « Lénine » de Talcahuano [une des communes de Grand Concepción] ainsi qu’à Santiago, dans les camps « 26 de enero » et « Población Santa Adriana », où une femme, Herminia Concha, une des premières dirigeantes du mouvement des pobladores, a joué un rôle remarquable. Le 1er septembre 1966, les habitants de Santa Adriana, rapportait le journal El Rebelde, « ont organisé un défilé dans le centre de Santiago, au cours duquel ils ont été violemment réprimés par les Carabineros. Le 3 septembre 1966, alors que Frei était en déplacement dans les poblaciones de La Cisterna, les habitants ont déployé une grande banderole sur laquelle on pouvait lire: “Par la raison et par la force, la ferme Santa Elena sera à nous”. Frei a manifesté sa colère en déclarant qu’il n’accepterait aucune pression et a promis de résoudre le problème dans les trois jours » [26].

La direction du Parti démocrate-chrétien, à contre-courant de sa jeunesse, a tenté de contenir ce soulèvement populaire en usant de diverses tactiques. Dans le mouvement ouvrier organisé, elle a tenté de mettre en œuvre ce que l’on appelle le « parallélisme syndical », une politique qui consistait à promouvoir la création dans chaque entreprise ou lieu de travail d’autant de syndicats qu’il y avait de courants idéologiques. Avec cette prétendue défense de la liberté syndicale, l’objectif était de diviser non seulement les syndicats par entreprise mais aussi les Fédérations et la Centrale unique des travailleurs elle-même, une ligne d’action promue par le ministre du Travail, William Thayer Ojeda. Le président de la République est allé jusqu’à présider, lors des célébrations du 1er mai, des manifestations parallèles à celles organisées par la Centrale unique des travailleurs. Bien que cet objectif n’ait pas été atteint dans le secteur urbain, la tactique de division a été consommée dans le secteur agricole avec la création de plusieurs centrales syndicales, telles que « Triunfo Campesino », « Libertad » et « Provincias Agrarias Unidas », parallèlement à la Fédération paysanne et indigène [Federación Campesina e Indígena], qui faisait partie de la Centrale unique des travailleurs.

Un procédé semblable a été appliqué dans les Conseils de voisins (Juntas de Vecinos), en les divisant selon des critères idéologiques – entre ceux contrôlés par la Démocratie chrétienne et ceux contrôlés par la gauche – et pour cela, elle s’est servi de la Promotion populaire, des travaux d’assainissement, de l’installation de l’eau potable, de l’électricité ainsi que de maisons préfabriquées, tant attendues par les habitants des zones urbaines-périphériques pauvres.

La répression des mobilisations a fini par effacer le visage populaire de la Démocratie chrétienne, notamment après le massacre de Puerto Montt [dans la province de Llanquihue] en 1969, à Pampa Irigoin, où 10 villageois ont été assassinés par des Carabineros alors qu’ils réclamaient leur droit à posséder leur propre maison. Par ailleurs, le 11 mars 1966, six mineurs et deux femmes ont été tués dans la grève de la mine El Teniente. Le ministre de la Défense, Juan de Dios Carmona, a alors « ordonné l’envoi de troupes militaires pour prendre le contrôle de la mine (…) le matin du 1ermars, les travailleurs ont reçu l’ordre de libérer leurs locaux syndicaux, ce qu’ils ont refusé de faire. À ce moment-là, de nombreux travailleurs, leurs femmes et de nombreux enfants se trouvaient à l’intérieur (…) Les troupes ont installé leurs armes sur la place, ont visé le local syndical et ont ouvert le feu. (…) Deux femmes et six travailleurs ont été tués et 37 autres ont été blessés»[27].

Un nouveau massacre a lieu le 23 novembre 1967 lors de la grève générale appelée par la Centrale unique des travailleurs pour protester contre le plan d’ajustement salarial. Le gouvernement a pratiquement laissé le champ libre aux militaires pendant 24 heures. L’armée et l’armée de l’air ont attaqué une population désarmée par voie terrestre et par les airs, tuant 4 travailleurs et un garçon de huit ans, selon les chiffres officiels, qui ne reflètent pas toujours la vérité lorsqu’il s’agit de répression de masse.

L’ordre a été donné aussi de réprimer la grève des travailleurs du cuir et des chaussures et la marche vers Santiago – à laquelle participaient des milliers de paysans de Talca et Curicó –, ainsi que l’intervention militaire lors de la grève des Postes et Télégraphes. Dans le même temps, un précédent de censure des idées politiques a été créé lorsque le sénateur socialiste Carlos Altamirano [a été député de 1961 à 1965 et sénateur de 1965 à 1973, sera le dirigeant du Parti socialiste depuis 1971] a été privé de son immunité après avoir été arrêté le 25 mars 1968. Peu avant, en 1965, la jeune combattante sociale Magaly Honorato avait été détenue et placée à l’isolement dans la prison pour femmes et harcelée jusqu’à ce qu’elle prenne la décision extrême de se suicider.

Le mouvement des femmes a commencé à se réapproprier la théorie féministe, reprenant le protagonisme social du Mouvement pour l’émancipation de la femme chilienne [Movimiento pro Emancipación de la Mujer Chilena], animé par Elena Caffarena, Olga Poblete, Graciela Mandujano et d’autres militantes, des années 1930 et 1940. Ceci malgré l’idéologie néo-thomiste de la Démocratie chrétienne au gouvernement, qui bloquait l’avancée anti-patriarcale, freinait l’avancée de la conscience de genre et de classe par des politiques paternalistes dans les Conseils de voisins, en formant un front uni avec la droite contre le divorce, tout en perpétuant dans les faits l’oppression machiste et les multiples manifestations de discrimination à l’égard des femmes, tant au travail que dans la vie quotidienne.

Cette conception démocrate-chrétienne du rôle de la femme s’inspire de la philosophie traditionnelle de Thomas d’Aquin et des néo-thomistes comme Nicolas Berdiaev [1874-1946], qui est allé jusqu’à affirmer: « Le principe masculin doit dominer le principe féminin, mais celui-ci ne doit pas être esclave. Ce n’est pas la femme émancipée semblable à l’homme, mais l’éternel féminin, qui aura un rôle à jouer dans la période future de la société » [28]. Au fond, « l’éternel féminin » servait à embellir l’oppression éternelle de la moitié de la population mondiale, dans la version de Berdiaev sur la « nouvelle chrétienté » à venir. Plus tard, l’idéologue le plus important du christianisme social, Jacques Maritain, a été plus catégorique: « Les femmes mariées ne remplissent pas les mêmes fonctions économiques que les hommes, mais s’occupent du foyer domestique. (…) A supposer que, dans l’ordre des relations économiques, la femme mariée soit nourrie par l’homme, elle ne perdrait pas pour autant le sens de la liberté personnelle, qui devrait également s’accompagner d’une pleine reconnaissance juridique pour exercer cette fonction sur laquelle la Bible insiste, c’est-à-dire aider l’homme» [29].

Sur la base de ces principes, la Déclaration de principes du Parti démocrate-chrétien (1957) a établi dans sa section IV son concept patriarcal de la « dignité des femmes », en plus de son opposition au divorce et au contrôle de la natalité, comme elle l’a démontré dans sa gestion gouvernementale.

Le mouvement étudiant

Depuis la réforme universitaire chilienne des années 1920, les étudiants ont enregistré plusieurs avancées, notamment en 1932 et 1944, mais le mouvement étudiant était réduit à l’activisme des militants des partis politiques jusqu’aux années 1960, lorsque de nouveaux idéaux ont apporté de l’air frais et de l’enthousiasme avec le slogan du Mai 68 français: « Il est interdit d’interdire ». Par ailleurs, le nombre d’étudiants universitaires est passé d’environ 10 000 en 1952 à 42 000 en 1965.

La nouvelle Réforme Universitaire, lancée en juin 1967 à Valparaíso, a immédiatement connu une explosion presque inouïe à l’Université Catholique, lorsque les étudiants ont exigé, par plébiscite, le départ de l’évêque Alfredo Silva Santiago, en même temps qu’ils occupaient le campus universitaire le 11 août. Pour tenter de désamorcer cette crise, qui se déroulait dans un pays gouverné par la Démocratie chrétienne, le Vatican a désigné comme médiateur l’archevêque Raúl Silva Henríquez qui, en commun accord avec les étudiants, dirigés par Miguel Ángel Solar, a nommé Fernando Castillo Velasco comme nouveau président de l’université.

Le mouvement s’est étendu à l’université de Concepción. Les étudiants, dirigés par Luciano Cruz Aguayo, ont obtenu une représentation de 25% dans les décisions les concernant et de 20% à l’Université du Chili, ainsi que 10% pour les employés administratifs. De nouveaux programmes d’études ont été approuvés dans les Assemblées enseignants-étudiants, ainsi que l’ouverture de concours et de chaires parallèles, la modification du système d’évaluation, les dispenses d’assiduité, l’augmentation du nombre de séminaires avec un changement de méthodologie de la part des professeurs pour permettre la participation active des étudiants, ainsi que l’organisation de l’enseignement et de la recherche en départements avec une relative autonomie [30].

En 1968, lorsque le Grupo Móvil des Carabineros, récemment créé, est entré dans l’Université du Chili, et plus précisément dans le « Pedagógico », pour réprimer une manifestation d’étudiants, l’autonomie du territoire universitaire a alors été évoquée, une aspiration de longue date qui a été mise de nouveau à l’ordre du jour.

Une autre avancée importante a été l’ouverture des universités aux travailleurs, avec des horaires en soirée pour faciliter leur présence. L’aire de diffusion et d’extension s’est élargie aux secteurs populaires avec des conférences et des expositions d’art, et des activités de chant et de danse. Cependant, des secteurs d’étudiants ont confondu les centres universitaires et des locaux de leurs partis respectifs, en essayant d’imposer les prétendus « cours de conscientisation », qui allaient jusqu’à imposer, de manière sectaire, le concept d’une Université militante pour tous, oubliant ainsi la suggestion de 1923 du leader étudiant cubain Julio Antonio Mella [1903-1929]: pour faire la réforme intégrale de l’Université, il faut d’abord faire la révolution sociale.

Le corps étudiant a étendu son champ d’action aux secteurs populaires, renforçant sa solidarité avec les conflits des travailleurs et des pobladores, dans la perspective de l’unité travailleurs-paysans-étudiants. Le11 août 1968, à l’aube, des membres du récent Mouvement Jeune Église [Movimiento Iglesia Joven], pour la plupart des étudiants universitaires, ont occupé la Cathédrale de Santiago, accompagnés de prêtres progressistes et de Clotario Blest, ils exigeaient que l’Église s’implique davantage dans les problèmes réels des opprimés.

La Démocratie chrétienne, après avoir gagné la majorité dans les Fédérations universitaires, a vu baisser son soutien dans les centres étudiants et elle a finalement perdu les élections de la Fédération des étudiants du Chili en 1969 face à l’avancée de la gauche socialiste, du MIR, des communistes et des rebelles démocrates-chrétiens qui ne partageaient plus la politique de leur parti.

Le déclin électoral de la Démocratie chrétienne

L’analyse comparative des élections parlementaires, en particulier pour les députés, montre que le Parti démocrate-chrétien a connu une chute manifeste, passant de 42,3% en 1965 à 29,8% en 1969, comme le montre le tableau comparatif suivant que nous avons établi sur la base des données de la Direction du Registre Electoral:

CAPTURE  D'ÉCRAN

Il convient de préciser que les votes des partis conservateur et libéral en 1969 se sont portés sur le Parti national, né après 1965, et que l’Union socialiste populaire n’a été fondée qu’en 1967, après la scission de Raúl Ampuero, Tomás Chadwick, Ramón Silva Ulloa, Fermín Fierro, Eduardo Osorio et d’autres. En 1965, la droite a subi sa pire défaite électorale depuis 1938.

Situation interne de la Démocratie chrétienne

La politique du gouvernement, en particulier les concessions faites aux secteurs de la droite et aux investisseurs nord-américains et européens et, surtout, la réaction autoritaire ainsi que la répression des mobilisations des mouvements sociaux ont donné naissance au sein de la Démocratie chrétienne à des tendances, qui se sont transformées en fractions quasiment irréconciliables. Après les premiers mois de gouvernement, il y a eu des luttes pour la direction du parti entre la tendance pro-gouvernementale, dirigée par Patricio Aylwin et William Thayer Arteaga – renforcée par la deuxième génération, Enrique Krauss et Andrés Zaldívar – et les vigoureuses tendances critiques qui prenaient de l’ampleur. En 1965, Aylwin fut élu président du parti avec 220 voix contre 188 pour le jeune député Alberto Jerez; mais deux ans plus tard, il fut remplacé par Rafael Agustín Gumucio lorsque la stratégie de développement de la « voie non capitaliste » est approuvée en juin 1967.

En janvier 1968, lorsque fut abordée au sein du Conseil national la question des relations du parti avec le gouvernement, Jaime Castillo Velasco a pris la présidence du parti, puis il a très vite cédé la place à Renán Fuentealba, critique de certaines politiques de l’administration Frei [31]. Tomic avait prévenu en 1965 que si le programme du gouvernement n’était pas respecté, « la Révolution en liberté se limiterait au bavardage inoffensif d’un réformisme émasculé » [32].


La tendance « troisième voie », composée principalement de jeunes étudiants universitaires, était regroupée autour de Luis Maira, Pedro Felipe Ramírez, Antonio Cavalla, José Miguel Insulza et Juan Enrique Miguel, avec des militants plus expérimentés comme Bosco Parra et Jacques Chonchol. La tendance « rebelle » était animée par Rafael Agustín Gumucio, Julio Silva Solar, Alberto Jerez et Vicente Sota, soutenus par la jeunesse, principalement Rodrigo Ambrosio, Enrique Correa et Juan Enrique Vega. A cette époque, la Démocratie chrétienne comptait entre 60 000 et 70 000 militants actifs, influents dans les mouvements sociaux.

En 1969, un important secteur de militants dirigé par Rodrigo Ambrosio, secrétaire général de la Jeunesse, le député Alberto Jerez, Julio Silva Solar, Jacques Chonchol et d’autres dirigeants politiques et sociaux reconnus, a pris la décision de se séparer du parti, en adoptant une plate-forme politique clairement de gauche, comme expression du mécontentement de la base, ce qui a accentué progressivement la contradiction qui existait depuis des années entre la direction et la base. La Jeunesse universitaire exigeait un plus grand engagement en faveur des exploités et des opprimés et une politique plus autonome vis-à-vis des centres du capital monopolistique. La base ouvrière et paysanne voulait, à son tour, une lutte moins feutrée contre les patrons. Cette rupture a donné naissance à un parti, le Mouvement d’action populaire unitaire (MAPU), qui s’est rapidement défini comme marxiste. Deux ans plus tôt, un petit groupe s’était détaché de la Démocratie chrétienne et, mû par la victoire de la Révolution cubaine, avait adopté le nom de Camilo Torres, en hommage au prêtre guérillero colombien du début des années 1960 [tué en 1966 lors d’un affrontement avec l’armée]. (Traduction: Ruben Navarro et Hans-Peter Renk) (A suivre)


Notes

[24] Clotario Blest, «Organización de la clase trabajadora», Punto Final, Santiago, 22 avril 1969, p. 22-25.

[25] J. Duque et E. Pastrana, «La movilización reivindicativa urbana en los sectores populares en Chile. 1969-1972», Revista Latinoamericana de Ciencias Sociales, FLACSO, Santiago, décembre 1972, p. 259 et 293. Voir aussi: Vicente Espinoza, Para una historia de los pobres de la ciudad, Éd. Sur, Santiago, 1988.

[26] El Rebelde, N° 39, septiembre 1966, p. 4.

[27] Patricio Manns, Las grandes masacres, Collection «Nosotros los chilenos», Éd. Quimantú, Santiago, 1970, p. 74 à 77.

[28] Nicolás Berdiaeff. Una nueva Edad Media, Éd. Ercilla, Santiago, 1933, p. 73. La génération sociale-chrétienne de la Phalange, arrivée au gouvernement en 1964, s’inspirait de ce libre pour ce qui est de la place de la femme.

[29] Jacques Maritain, Problemas espirituales y temporales de una nueva cristiandad, Éd. FIDES, Buenos Aires, 1934, p. 164.

[30] Manuel Barrera, La universidad chilena, Éd. Insora, Santiago, 1969.

[31] Direction Nacional de Capacitación Doctrinaria, El Pensamiento de la Democracia Cristiana. Dimensiones del Socialismo Comunitario, Santiago, 1973, p. 14. Un autre livre écrit par un membre de la Démocratie chrétienne est celui de Jorge Guarello, Nuestros paisanos demócrata cristianos, Viña del Mar, 1968.

[32] Discours lors du deuxième congrès de l’Union internationale des Jeunes démocrates-chrétiens, 10 juin 1965, Berlin, repris par Rodomiro Tomic, Testimonios, Éd. Emisión, Santiago, 1988, p. 89.