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| « YLLUX », 2012 / © JEAN KATAMBAYI MUKENDI - COLLECTION DE VLEESCHOUWER-PIETERS, BELGIQUE |
Le Monde
DiploTrouver l’utopie derrière le cauchemar / La gauche et l’intelligence artificielle / Parce qu’ils ont entraîné les modèles d’intelligence artificielle avec l’expérience humaine accumulée, les géants du secteur devraient céder la moitié de leur capital à un fonds populaire, a proposé en juin dernier le sénateur américain Bernie Sanders. Mais cette idée laisse une question ouverte : que serait un socialisme de l’IA qui, au-delà du capital, transformerait cette technologie en capacité collective ?
Evgeny Morozov juin 2026 Temps de lecture : 22 minutes
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| PHOTOGRAPHIES JAVIER LUENGO |
► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR
En juillet 2024, dans la petite ville d’Omskirk, au cœur du comté anglais du Lancashire, la société de stationnement Parkingeye inflige une amende douteuse à M. Loren Cole. S’aidant de ChatGPT, l’automobiliste la conteste, refusant de s’acquitter des 60 livres sterling réclamées (environ 70 euros). Le tribunal tranche le litige en sa faveur, lui permettant d’empocher 462 livres au titre des dommages et intérêts.
Pour Karl Marx, le Lancashire, c’était la terre du coton. Là où les ouvriers ont, pour la première fois, « déposé » leur savoir-faire dans les machines — pour ensuite le voir revenir sous la forme d’une puissance qui leur est étrangère. Deux siècles plus tard, un modèle d’intelligence artificielle (IA) — c’est-à-dire une machine entraînée avec l’intelligence accumulée de l’humanité — permet cette fois à un homme d’arracher un morceau de sa propre existence à un autre petit Léviathan.
M. Cole fait partie d’une armée de l’ombre, éparpillée : celle des locataires combattant des propriétaires négligents, des migrants contestant les autorités, des patients défiant les assureurs. On est certes loin de la geste révolutionnaire. Mais on aurait tort de sous-estimer la portée de telles actions.
À gauche, beaucoup ont déjà livré leur verdict : l’IA, c’est le plagiat planétaire, la catastrophe climatique, une bulle spéculative. Il faut y résister, la stopper, la socialiser. Il s’agit pourtant de la plus grande chance offerte au socialisme depuis un siècle — comme de la pire menace qui pèse sur lui.
Celle-ci crève les yeux : l’IA procure une capacité d’agir sur le monde aussi soyeuse qu’artificielle, qui casse tout élan révolutionnaire à coups de « Est-ce que je peux faire autre chose pour toi aujourd’hui ? ». De fait, à quoi sert la gauche si chacun peut contester l’oppression devant son clavier ou sur son smartphone ? En rejetant l’attrait que l’IA suscite comme une « fausse conscience », elle signe son arrêt de mort.
Hélas, le camarade ChatGPT est aussi un mouchard. Les questions ayant mené à la victoire sur Parkingeye alimentent les modèles d’IA : comme le travail des ouvriers du Lancashire, elles sont devenues un dépôt. Le modèle a hérité de la ruse de M. Cole, qui le renforce ; les riverains du parking, eux, n’ont hérité de rien. Les rébellions du prompt (l’instruction donnée à une IA) doivent toujours repartir de zéro.
C’est précisément là que réside la question socialiste : comment restituer à tous le savoir déposé dans l’IA générative ? Comment en faire une capacité collective plutôt que de le voir disparaître dans les coffres de quelques propriétaires ?
Le socialisme s’est traditionnellement présenté comme le meilleur interprète du capitalisme. Il prenait on ne peut plus au sérieux la promesse bourgeoise de liberté. Ses représentants, au XIXème siècle, savaient bien que, derrière les portes closes, les capitalistes préparaient un festin. Plutôt que de le boycotter, ils ont fracturé les portes. Et constaté que ce système était incapable de servir autant de repas qu’il le prétendait. Cette approche reposait sur une idée oubliée : il faut confronter le capital à ce qui manque dans le menu du jour, pas dans celui d’avant-hier.
Deux voies vers l’émancipation
La gauche actuelle reste accrochée à d’anciennes promesses — la liberté, la fraternité, la justice —, alors qu’un tout autre plat figure au menu du capitalisme : la capacité d’agir, de faire, d’apprendre. L’éthique protestante promettait une liberté future en contrepartie de la soumission aux machines ; l’IA nous promet la liberté tout de suite, grâce aux machines.
Si la gauche ne voit pas là une chance, c’est parce qu’elle s’entête dans une acception étriquée du travail. Obsédée par l’emploi, le salaire, la déqualification, le pouvoir de négociation, elle considère avant tout l’avènement de l’IA comme un nouvel épisode de la longue histoire du bras de fer avec le capital.
Or sa propre tradition recèle un concept élargi du travail : au-delà de l’effort fourni pour le compte d’un capitaliste, il désigne aussi l’activité humaine en tant que capacité créatrice, qui se dépose dans les outils et les machines, les mots et les règles.
À cette dualité conceptuelle correspondent deux voies vers l’émancipation : celle d’une politique de la répartition, qui s’interroge sur qui obtiendra quoi ; celle d’une politique de l’héritage, qui s’intéresse au devenir. La première cherche à libérer le travail du capital sur le terrain bien connu des salaires, des horaires et de la négociation. La seconde veut arracher l’activité humaine aux diktats de la loi de la valeur en augmentant nos capacités d’agir — surtout sur un plan technologique, à travers les objets. L’héritage, car les capacités déposées survivent à leurs déposants : elles s’accumulent à la manière d’un patrimoine. Qui figurera sur le testament ? C’est aux rapports de forces politiques d’en décider.
Pendant un siècle, la gauche a privilégié la répartition, en n’accordant qu’un rôle mineur à ce que le Manifeste du parti communiste désigne comme le « libre développement de chacun ». Et dont l’IA est le produit déformé : à grande échelle et pour le compte du capital, elle réalise, en effet, le vieux rêve d’une capacité humaine augmentée.
Elle nous ramène donc, contre toute attente, à de vieilles questions marxistes. Par exemple, qu’advient-il de nos capacités une fois qu’elles sont logées dans les choses ? Qui doit s’organiser pour se les réapproprier ?
À la suite de Friedrich Hegel, Marx nomme « objectivation » la partie du parcours qui va du dedans au dehors, ce qu’on pourrait désigner comme le trajet aller. Travailler, c’est s’extérioriser : les capacités humaines s’incarnent dans les choses tandis que les êtres humains se font en faisant. Ces capacités peuvent acquérir une autonomie matérielle, en devenant outil, savoir, culture ; mais elles peuvent aussi conduire à une autonomie formelle, leurs auteurs se trouvant condamnés à les affronter en tant que puissance étrangère à eux-mêmes. La différence réside dans ce qu’on pourrait désigner comme le trajet retour : les rapports qui ramènent à leurs créateurs ces mêmes capacités.
Jamais en tout cas elles ne restent figées. Ce qui est entré dans les choses revient toujours à la vie sociale. L’emprise du capital lui fait néanmoins subir une dégradation : sur le marché, les capacités humaines reviennent sous forme de marchandises ; lors de la production, sous forme d’ordres à exécuter. Du temps du taylorisme, le chronomètre extorquait aux ouvriers leur savoir implicite — pour le leur retourner, métamorphosé en instructions.
L’IA n’est que la dernière variation en date dans cette histoire. Ce qu’elle restitue ? Non plus des marchandises ni des commandements, mais la capacité elle-même, sous la forme de conseils, de mots, de stratégies, de jugements, d’initiatives. Sous l’emprise du capital cependant : ces capacités supplémentaires naissent donc défigurées ; emprisonnées dans la propriété, séparées de leurs créateurs, du contexte, de toute obligation, elles sont ensuite louées chaque mois à leurs producteurs.
Comment ce dépôt pourrait-il revenir autrement à ses créateurs ? Sur ce plan, Marx ne nous est pas d’un grand secours. S’il a parfaitement analysé le trajet aller — le transfert du travail vivant aux objets et aux machines —, il n’a pas pensé le trajet retour.
Ses héritiers s’y sont employés. Lev Vygotski et Alexis Leontiev, théoriciens soviétiques de l’activité, ont fait de l’appropriation le moteur du développement, en expliquant que chaque enfant hérite des facultés déposées dans les outils et le langage par les générations antérieures. La psychologie critique allemande a fait un pas supplémentaire : selon Klaus Holzkamp, l’aboutissement ultime de l’apprentissage réside dans la Handlungsfähigkeit, l’augmentation de la capacité d’agir. Au Brésil, le pédagogue Paulo Freire a voulu recueillir un vocabulaire « génératif » dans la vie paysanne afin de le restituer sous forme d’outillage politique (1).
Malheureusement, aucun d’entre eux n’est parvenu à ancrer le mécanisme du retour dans l’économie politique. Telle est la tâche qui attend la gauche — et à laquelle, pour le moment, elle se refuse. Plus prompte à quadriller l’avenir qu’à se l’approprier, elle réclame, comme toujours, des taxes, des règles, des moratoires pour l’IA. Et continue d’ignorer la question fondamentale : la puissance déposée dans ces systèmes revient-elle à ses créateurs sous forme de capacité commune, durable et révisable, ou s’accumule-t-elle vers le haut, capturée par les plates-formes ?
Parmi les plus audacieux, M. Bernie Sanders réclame que soient restitués à la société les dividendes de l’IA : un fonds souverain détiendrait des parts dans les grandes entreprises du secteur. Très bien, mais cela ne changerait rien à la relation entre citoyens et machines. M. Cole s’enrichirait sans doute, mais il resterait isolé dans son combat.
La deuxième émancipation, celle fondée sur l’héritage, se trouve aujourd’hui enfouie sous la culture, l’éducation ou encore la protection sociale. Elle survit néanmoins dans quelques gisements, certains peu profonds, d’autres presque inaccessibles. La retrouver implique des fouilles sur trois sites : la Suède des années 1990, les usines de Turin dans les années 1960 et les pages d’un manuscrit brésilien inédit en français. Chacun apporte ce qui manque aux autres : en Suède, l’institution qui a forgé une classe ; à Turin, la méthode qui a amené les ouvriers à exprimer ce qu’ils savaient sans le savoir ; au Brésil, la théorie de la boucle qui conçoit le trajet retour depuis le dépôt.
Dans les années 1990, un vieux problème du socialisme a brièvement refait surface. Dans leurs débats écœurants sur l’« économie de la connaissance », raconte l’historienne Jenny Andersson, les tenants suédois et britanniques de la « troisième voie » recouraient à deux images rivales (2) : quand les premiers privilégiaient la « bibliothèque » pour parler du savoir comme d’un bien démocratique qui prospère avec le partage, les néotravaillistes prisaient l’« atelier » pour le faire plutôt apparaître comme une marchandise logée dans les individus et vendue sur les marchés.
Mais, derrière le différend rhétorique, les travaillistes suédois et britanniques renonçaient déjà, en pratique, à l’ambition sociale-démocrate de socialiser le capital et à l’inverse passaient maîtres dans l’art de « capitaliser le social », en transformant en capital humain la curiosité, la créativité, la confiance — jusqu’à la culture elle-même. Bientôt, la bibliothèque ne serait plus, au mieux, qu’une annexe de l’atelier.
Bien plus anciennes, les deux images n’étaient pas concurrentes à l’origine. Avant de s’en remettre à l’État, le mouvement ouvrier avait bâti son propre appareil culturel : cercles d’étude, bibliothèques ouvrières, maisons du peuple — du capital humain moins le capital. Et cette culture s’épanouissait en Suède plus qu’ailleurs. La langue constituait un point d’appui. En suédois, en effet, la formation pratique se dit utbildning, et la construction de soi bildning. Pendant des siècles, la seconde fut l’apanage de l’aristocratie. Puis le mouvement ouvrier fit voler en éclats les barrières sociales et hissa bien haut la bannière de la folkbildning — l’éducation populaire. Il ne s’agissait pas d’un club de lecture amélioré : on y apprenait aux travailleurs à déchiffrer les structures de pouvoir afin de les démanteler. Ainsi, la bibliothèque et l’atelier coexistèrent à égalité, sous le contrôle exclusif de leurs usagers.
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| « AFROLAMPE HYBRIDÉE », 2024 © JEAN KATAMBAYI MUKENDI - WOUTERS GALLERY, BRUXELLES |
Peu à peu, cependant, le mouvement a délaissé cette mission, pour la déléguer à l’État. Les sociaux-démocrates de Suède n’ont pris conscience de leur erreur que des décennies plus tard, avouant, dans leur manifeste de 1990, que le développement de l’État avait entraîné la « liquidation » des vieux principes de solidarité. Autrefois instrument du pouvoir ouvrier, la formation n’était plus qu’un service public. Insensiblement, la question de l’émancipation des individus a perdu de son importance, jusqu’à disparaître de la scène politique.
Si la folkbildning suédoise a appris à une classe à décoder son propre pouvoir, c’est dans le Piémont que celle-ci a appris à déchiffrer ses propres maux, là même où la liberté se heurte violemment à la nécessité. Une part de la radicalité ouvrière y est enfouie, plus profondément encore. Pour la retrouver, il faut se plonger dans d’obscures publications qui racontent les usines turinoises des années 1960.
Ivar Oddone était médecin du travail chez Fiat (3). Cet ancien partisan, modèle du premier roman d’Italo Calvino, recevait constamment la même demande de la part des ouvriers : « Dites-moi comment tomber malade au plus vite, que je puisse m’enfuir de cet endroit toxique. » Les syndicats, épaulés par les médecins de l’entreprise, négociaient le prix du malheur, et rien d’autre. Ils cherchaient à obtenir, sous conditions, une « indemnité pour maladie professionnelle ». Oddone adopta une tout autre démarche. Avec l’aide des ouvriers, il entreprit l’inventaire de tout ce qui, dans l’usine, nuisait à la santé des travailleurs : les fumées, les poussières, les machines…
Mais, pour lui, le plus difficile fut d’accéder à un savoir que ces derniers niaient catégoriquement détenir : les astuces qu’ils avaient inventées afin de survivre à chaque journée. Quand il les interrogeait, ils ne faisaient que réciter les procédures imposées par la direction. Il trouva alors la solution : l’istruzione al sosia, l’« instruction au sosie ». La consigne était simple : imaginez que, demain, quelqu’un doive prendre votre poste. Qu’apprendriez-vous à ce remplaçant pour qu’il effectue votre travail si parfaitement que personne ne se rende compte de la substitution ?
Ils révélèrent ainsi des connaissances qui ne figuraient dans aucun manuel. Le premier à s’être livré à l’exercice donna son verdict : il n’avait rien appris de nouveau, sinon qu’il savait des choses qu’il ne croyait pas savoir. Son rapport au travail en avait été changé.
Réunir la bibliothèque et l’atelier
Distillée dans une brochure, L’ambiente di lavoro (« le cadre de travail »), l’épistémologie de cette usine particulière fut transformée en un modèle applicable universellement. La lutte paya : les risques sanitaires furent intégrés dans les contrats de travail, puis dans la législation de 1978, acte de naissance du système de santé italien. Les souffrances privées étaient devenues des faits partagés, les faits partagés une législation. L’espace d’une saison, le poste de travail et l’archive habitèrent à la même adresse.
Ce n’était pas le cas ailleurs. En pratique, la bibliothèque et l’atelier n’étaient pas de simples métaphores du savoir, mais renvoyaient aux deux formes d’émancipation logées sous des toits différents : la répartition faisait tourner l’atelier, où la force de travail négociait avec la nécessité ; l’héritage, pour sa part, tenait la bibliothèque, où l’on formait à la liberté. Du moins jusqu’à ce que tout le monde — y compris la gauche — succombe aux sirènes de l’« économie de la connaissance ». Celle-ci, explique Andersson, finit par apparaître comme un moyen de réconcilier la nécessité et la liberté. Mais au profit de qui ?
La réponse suédoise fut progressive. Au cours des années 1990, au moment même où ils exaltaient la bildning, les sociaux-démocrates en vinrent à la vider de son sens en l’assimilant à l’employabilité, aux compétences valorisables sur le marché de l’emploi. Au Royaume-Uni, le New Labour répondit, lui, de manière plus brutale : il finit par détruire la bibliothèque pour ne conserver que l’atelier — logique pour un parti qui traitait le savoir en marchandise et les personnes en capital humain.
La liquidation opérée par la Silicon Valley a plutôt revêtu la forme d’une synthèse. Son texte fondateur, le Whole Earth Catalog (« catalogue de la Terre entière »), se présentait comme une bibliothèque d’outils (4). Et Amazon, l’atelier planétaire, a vu le jour en se faisant passer pour une librairie. Le fameux garage de Palo Alto où Steve Jobs lance l’aventure Apple rassemble l’atelier et la bibliothèque, célèbre le travail comme création de soi, la liberté au cœur de la nécessité. Mais ce que la folkbildning conquérait par la base, le garage s’en empare depuis le sommet. Et désormais, grâce à l’IA, moyennant une modique somme, chacun pourrait en profiter.
Dans le même temps, les institutions qui assuraient les tâches de formation se sont sabordées. L’État-providence promettait aux individus de s’épanouir indépendamment de leur classe d’origine. Après quatre décennies de nouvelle gestion publique, c’est devenu un infernal labyrinthe d’éligibilité, et l’IA a beau jeu d’apparaître comme un recours. En un sens, les rôles se sont inversés : le capitalisme est désormais le meilleur interprète du socialisme, dont il prétend aussi livrer la critique. Et apporter des remèdes privés à des problèmes dont le socialisme n’est en rien responsable.
D’où la situation paradoxale dans laquelle nous nous trouvons : la gauche supposée radicale défend des institutions bureaucratiques qui ont perdu leur âme voilà des décennies, tandis que les conservateurs de droite imaginent des utopies rutilantes, fondées sur les grands modèles de langage.
Les premiers devraient peut-être renoncer à leur intransigeance et commencer à formuler leurs propres utopies en matière d’IA.
L’entreprise de démolition à laquelle on assiste depuis quarante ans nous livre un enseignement : la liberté et la nécessité, le travail et les loisirs, la technologie et la culture constituent les deux pôles d’une seule et même activité : être humain. Il faut les penser ensemble, à défaut de pouvoir encore les éprouver simultanément. Le socialisme après l’IA doit réunir les dimensions qu’il sépare depuis un siècle ; sans quoi le garage de Palo Alto réglera le problème pour de bon, au profit exclusif du capital.
Souvenons-nous de la dimension manquante chez Marx : le retour des puissances déposées à l’extérieur. Un voyage retour se résume, au fond, à une boucle — où vont les dépôts, ce qui revient, à qui. Or les boucles de rétroaction sont le domaine de la cybernétique, ancêtre de l’IA. Parce qu’elles peuvent régir tout et n’importe quoi, un missile aussi bien qu’un thermostat, il est aisé de les dépolitiser. Mais un philosophe brésilien, Álvaro Vieira Pinto, a fait le choix inverse (5). Comme Oddone, il était médecin. Il avait en outre le goût de l’existentialisme et même des théories de la dépendance. Fait rare pour un homme de gauche, il connaissait parfaitement la cybernétique. On comprend que Freire l’ait considéré comme son mentor.
Freire doit en partie sa réputation à sa critique du modèle « bancaire », qui résume l’éducation à l’acte de déposer des connaissances dans la tête d’étudiants passifs. Pinto se posait le problème inverse : non pas les dépôts imposés aux gens, mais ceux qui leur étaient soutirés et jamais restitués. Le coup d’État de 1964 le contraignit à l’exil ; il put rentrer au Brésil à condition de garder le silence. Cela explique peut-être que l’ouvrage de 1 410 pages qu’il rédigea dans les années 1970, Le Concept de technologie, n’ait fait surface qu’en 2005.
Tandis que les auteurs canoniques dans ce domaine — de Martin Heidegger à Jacques Ellul, en passant par Lewis Mumford — flirtent avec les définitions totalisantes de la technologie, Pinto considère que les machines, comme l’intelligence et le travail, sont sociales bien avant d’être artificielles.
Cette idée le conduit à examiner les implications politiques du retorno do efeito, du retour de l’effet — ce que la cybernétique appelle la rétroaction. C’est entre le produit de la machine et son producteur que se situe le véritable circuit retour : l’être humain, « régulateur suprême de l’ensemble des régulateurs », décide du sort de la machine — s’il faut la conserver, la modifier, la détruire, et à quelle fin. Quand une boucle paraît se refermer à l’intérieur du système, et que la machine semble fonctionner ou se corriger toute seule, c’est parce que quelqu’un l’a discrètement amputée de son ultime régulation.
La manipulation n’a rien d’innocent : elle réduit l’utilisateur au statut de simple « opérateur » d’une machine obéissant à des fins qui lui sont étrangères. Cela conduit souvent les travailleurs à blâmer la technologie, « alors que le véritable ennemi se cache derrière elle ».
L’appropriation est la riposte : reconnecter l’arc amputé du circuit et se positionner à son extrémité pour redevenir régulateur et cesser d’être relais. Chaque boucle de rétroaction est donc un schéma politique déguisé, qui soulève plusieurs questions : selon quel itinéraire s’effectue le retour ? Qui récolte les fruits au terminus ? Et qui ne fait qu’alimenter un circuit appartenant à quelqu’un d’autre ?
Revenons donc à notre parking du Lancashire. M. Cole a reçu une réponse, Parkingeye a essuyé une défaite, la plate-forme a identifié un nouvel utilisateur qui a appris à se défendre. Le trajet retour de Marx se résume en revanche à un gain individuel de 462 livres sterling, quand l’essentiel est allé vers le haut : la prochaine victime de Parkingeye n’a rien gagné.
Le socialisme de l’IA, quant à lui, devrait inverser la tendance : là où le capitalisme propose des sessions thérapeutiques individuelles, il bâtirait des dépôts collectifs. Car cette économie de la session est une économie de la sécession : chaque personne qui résout un problème se sépare de son voisin, qui sue pourtant sang et eau sur la même question. Si le piquet de grève a rendu visibles des revendications partagées, la boîte de dialogue à l’écran les disperse. Chaque fenêtre de navigateur fermée n’est rien d’autre qu’un surplus de culture qui n’est pas parvenu à s’objectiver durablement.
Le circuit capitaliste n’est certes pas totalement fermé. L’itinéraire devient plus étroit à mesure qu’on approche d’un portail bien gardé : le filtre de la valeur. Pour un Loren Cole qui parvient à franchir cette barrière, quatre-vingt-dix-neuf autres échouent en chemin. Et le survivant en sort défiguré : l’astuce devient fatalement un business model — la loi de la valeur n’accorde de bon de sortie qu’aux marchandises. Au Brésil de Pinto, l’application Anula Multa permet ainsi de contester les amendes, contre une somme équivalant à 30 % de leur montant.
Si le dividende capitaliste restitue de la valeur, la restitution socialiste rendra de la capacité : les capacités déposées reviennent à leurs créateurs par le biais d’institutions qui repoussent les limites du possible pour tous les autres. Écoles, syndicats, bibliothèques, associations de locataires, foyers de migrants deviendront des points de dépôt collectivisés, où les usages de l’IA seront rassemblés, généralisés, déclinés et restitués. Les bons prompts cesseront de moisir dans des onglets de navigateurs, les requêtes gagnantes ne seront plus cantonnées à la rubrique des anecdotes piquantes, les astuces permettant de contourner la bureaucratie deviendront la propriété de tous.
Il s’agit de raccourcir deux chemins, celui qui va du tort individuel à l’abolition structurelle, et celui qui rattache l’ingéniosité privée à l’héritage commun. Appelons « institutions de dépôt » les corps chargés d’enregistrer ce que leurs membres ont appris dans la lutte et de le restituer sous la forme de capacité élargie. Une institution de ce type possède d’abord un registre, mémoire commune où se trouve consigné, corrigé et augmenté le savoir acquis par l’ensemble de ses utilisateurs.
Elle pourrait être à l’activité d’invention non salariée ce que fut le syndicat pour le salariat. Le génie des syndicats résidait non dans leur capacité à recueillir des doléances, mais dans leur capacité à les consolider : ainsi les travailleurs n’étaient-ils pas condamnés à repartir éternellement de zéro. Chaque nouvel employé n’avait pas à se battre pour réinventer le contrat de travail. Imaginons un syndicat de locataires dont le modèle reposerait sur la totalité des actions menées et gagnées par ses membres. Le millième locataire pourrait s’appuyer sur 999 victoires.
Assurément, il est bien plus aisé d’esquisser des prototypes de ce genre que de comprendre pourquoi ils ont si souvent échoué. La brochure rédigée par Oddone a fait le tour du monde, s’est vendue comme des petits pains, et pourtant elle n’a pas suffi à déclencher une révolution.
En Italie, la délégation du circuit à l’État, actée dans la réforme de 1978, a absorbé les instruments du mouvement et dispersé ses forces. En 1994, Oddone ne savait plus s’il restait quelque chose des victoires obtenues par sa génération. Mais son travail se poursuivit en France. Dans les alentours de la raffinerie de Fos-sur-Mer, les médecins de famille de deux cliniques mutualistes administraient le système qu’il dirigeait depuis Turin. À chaque fois que la maladie d’un patient était attribuable à son activité professionnelle, le cas était enregistré dans une mémoire cumulative. Bientôt, les neuf généralistes avec lesquels collaborait Oddone établirent à eux seuls autant de déclarations de maladie professionnelle que le reste des médecins de la région, toutes catégories confondues.
En 2007, cette mémoire fut mise en ligne, accessible à tous d’un simple clic : des points rouges sur une carte des maladies évitables, dont le tableau de bord des risques collectifs s’inspirait de la salle de contrôle du projet chilien Cybersyn (6).
Malgré sa réussite, cette initiative s’arrêta. Le soutien financier d’Oddone prit cette décision contre l’avis des évaluateurs, en concédant avoir obéi à une « injonction paradoxale » : on vous demande de suppléer aux insuffisances des institutions, puis on vous reproche d’avoir révélé leurs manquements. En outre, cette carte avait été ignorée par les organismes mêmes qu’elle entendait armer : les syndicats, les mutuelles, les associations de victimes. Le problème ne se situait donc pas en amont, mais en aval, du côté de la réception : il aurait fallu des institutions contraintes d’agir à partir des informations collectées.
Décapitaliser le social
On voit bien où le bât blesse : les sosies turinois délivraient leurs instructions en face à face ; la carte marseillaise ne concernait qu’un site de raffinage. L’héritage ne pouvait se transmettre au-delà des personnes impliquées. C’est là que l’IA change la donne. Le savoir restitué à une personne peut désormais, d’un même geste, être communiqué à toute autre personne occupant une position similaire. D’artisanale, l’appropriation au sens où l’entendait Pinto prend une dimension planétaire.
On ne rebâtira pas le mur de séparation entre la bibliothèque et l’atelier : la Silicon Valley y veille. Mais il est possible de modifier les conditions de leur fusion. Les propositions avancées aujourd’hui par la gauche — les dividendes de l’IA, les fonds IA — ne sont pas à la hauteur. Elles entraîneraient un simple retour à la socialisation du capital, qui encaisserait le coup sans broncher : les capitalistes n’aiment rien tant que céder des parts, tant que le principe de la propriété est préservé. Il s’agit de mettre sur la table une proposition inédite : décapitaliser le social. Priver le capital des actifs que sont les astuces inventées par les utilisateurs, leurs requêtes victorieuses, leurs connaissances durement acquises, et les leur restituer sous la forme de capacités sans propriétaires — de puissance collective.
Ce dépôt est déjà inscrit dans le circuit à l’échelle planétaire, sous une forme tronquée, standardisée, passée au filtre de la valeur. Inutile de compter sur la SoftBank, sur le fonds souverain du Qatar ou sur M. Sam Altman pour le rendre à ses créateurs. Nous n’avons pas besoin de leur autorisation : « Non delega », ne pas déléguer, disait le slogan turinois. Et nous pouvons transformer sur-le-champ n’importe quel modèle d’IA en institution de dépôt.
Pour l’instant, cette époque appartient à ses créateurs. Loren Cole de tous les pays, unissez-vous !
(Traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Vieillescazes.)
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| ILLUSTRATION 'THE SANTIAGO BOYS' |
Evgeny Morozov
Directeur de The Syllabus, une plate-forme de sélection et de mise en valeur des connaissances. Son dernier livre publié en français est Les Santiago Boys (Divergences, Quimperlé, 2024), basé sur le podcast éponyme.
► À lire aussi : 'THE SANTIAGO BOYS' : HISTOIRE DE L'UTOPIE TECHNOLOGIQUE D'ALLENDE
Notes :
(1) Andrey Maidansky et Vesa Oittinen (sous la dir. de), The Practical Essence of Man. The “Activity Approach” in Late Soviet Philosophy, Haymarket Books, Chicago, 2017 ; Ute Osterkamp et Ernst Schraube, Psychology From the Standpoint of the Subject. Selected Writings of Klaus Holzkamp, Palgrave Macmillan, Basingstoke, 2013 ; Pedro Buarque et Maria Inez Carvalho, « The self-saying of a people : Word, praxis and performativity in Paulo Freire », Educação & realidade, n° 49, Porto Alegre, août 2024.
(2) Jenny Andersson, The Library and the Workshop. Social Democracy and Capitalism in the Knowledge Age, Stanford University Press, 2009.
(3) Ivar Oddone, Alessandra Re et Gianni Briante, Esperienza operaia, coscienza di classe e psicologia del lavoro, (PDF), Einaudi, Turin, 1977 ; Maria Luisa Righi, « Le lotte per l’ambiente di lavoro dal dopoguerra ad oggi », Studi storici, vol. 33, n° 2-3, Rome, 1992 ; Elena Davigo, « Il movimento italiano per la tutela della salute negli ambienti di lavoro (1961-1978) », thèse de doctorat, Università degli Studi di Firenze, 2018.
(4) Cette publication d’éducation populaire a paru sous plusieurs versions à partir de 1968. Elle compilait tout ce qui semblait nécessaire à un mode de vie contre-culturel et indiquait comment se le procurer ou qu’en faire.
(5) Álvaro Vieira Pinto, O conceito de tecnologia, deux volumes, Contraponto, Rio de Janeiro, 2005. Cf. aussi Rafael Grohmann, « Humanist and materialist perspectives on communication : The work of Álvaro Vieira Pinto », TripleC : Communication, Capitalism & Critique, vol. 14, n° 2, Paderborn, 2016, ainsi qu’Adriano Eurípedes Medeiros Martins et Breno Augusto da Costa, « Álvaro Vieira Pinto on the concept of technology : An introductory discussion », O que nos faz pensar, vol. 29, n° 47, Rio de Janeiro, décembre 2020.
(6) Lire Philippe Rivière, « Allende, l’informatique et la révolution », Le Monde diplomatique, juillet 2010.
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