mercredi, août 05, 2026

LA COULEUR DE LA PEAU DE RAMÓN DÍAZ ETEROVIC : UN ROMAN NOIR CHILIEN

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La couleur de la peau de Ramón Díaz Eterovic : un roman noir chilien / Une nuit d’été au carrefour de Bandera et d’Aillavillú / La chaleur colle aux murs, le Mapocho n’est plus qu’un filet d’eau boueuse entre les pierres, et une frange bleue s’attarde sur les courbes de la cordillère comme si elle refusait d’accompagner le soleil dans sa mort quotidienne. Ramón Díaz Eterovic installe son lecteur dans un quartier précis de Santiago, celui des friperies, des horlogeries, des cabarets, des kiosques bourrés de babioles en plastique et des restaurants populaires où la bière avive les conversations. Rien de pittoresque là-dedans : le romancier chilien photographie une géographie sociale, celle des immeubles fatigués et des trottoirs surchauffés, avec une précision de topographe amoureux.

Le Monde du Polar août 3, 2026

RAMÓN DÍAZ ETEROVIC
PHOTO PHILIPPE MATSAS

Tout commence au comptoir du Touring, un bistrot d’azulejos où un homme brun se fait bousculer par un malabar qui n’aime pas voir servir à boire aux Péruviens. Quelques répliques suffisent à poser l’enjeu du livre : le mépris ordinaire, celui qui s’exprime en pleine lumière, devant témoins, sans que personne ne trouve à y redire. Le détective Heredia intervient, désamorce, offre une bière, et cette rencontre banale entre deux buveurs solitaires deviendra le fil qui tire tout le reste. Le procédé est d’une économie remarquable : pas de cadavre spectaculaire pour ouvrir le bal, juste un verre renversé sur un zinc.

À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

Santiago prend corps au fil des déambulations, place d’Armes et ses acteurs de rue, Marché Central et ses débardeurs déchargeant des caisses de poissons à l’aube, marché aux puces du barrio Franklin où l’on vend des timbres, des baskets et des polars d’occasion. La ville respire par ses odeurs, jasmin du Cap, terre arrosée, friture, ordures, dans un montage sensoriel qui donne au récit son épaisseur. Díaz Eterovic écrit un Chili d’après la dictature, occupé à consommer et à construire des tours, où les anciennes gloires de la bohème santiaguine ne survivent que dans la mémoire des vieux. Cette toile de fond, jamais démonstrative, porte le roman autant que l’enquête elle-même.

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Heredia, le fouineur qui cite Shakespeare au petit matin

Septième étage d’un immeuble de la rue Bandera, une plaque en plastique sur la porte : « Enquêtes légales ». Voilà le royaume du détective Heredia, un homme sans prénom, ancien étudiant en droit passé par un orphelinat, propriétaire d’une Chevy antédiluvienne qui tousse et cale sur l’avenue Vicuña Mackenna. Il fume des Derby, boit du vin rouge au comptoir, porte sous sa veste une flasque offerte par un poète et s’en sert au besoin pour faire croire à un revolver. Le portrait tient de la tradition du privé désabusé, mais Díaz Eterovic le décale d’un cran : son enquêteur bricole plus qu’il ne cogne, et sa principale arme reste la patience.

Ce qui distingue Heredia, c’est sa bibliothèque intérieure. Une réplique de Shakespeare lui monte aux lèvres au petit matin, un vers de Pessoa lui tient compagnie avant le sommeil, il relit Le Maître et Marguerite quand l’enquête piétine, ouvre Le Livre des samouraïs les nuits d’insomnie et se rappelle Zavalita en écoutant un Péruvien énumérer ses malheurs. Le romancier glisse même un clin d’œil complice à sa propre famille littéraire, quand un bouquiniste du marché aux puces empile des Manchette, des Malet, des Goodis, des Juan Madrid et une Highsmith vendue à une blondinette. Heredia écrit aussi des poèmes qu’il jure ne jamais publier, ce qui en dit long sur sa pudeur.

Le personnage vieillit, et le roman ne le cache pas. Un élancement au côté droit revient depuis deux mois, les lendemains de cuite deviennent redoutables, les coups font deux fois plus mal, et l’homme calcule un jour qu’il lui reste le dernier tiers du chemin, celui de la lassitude et des adieux. Cette mélancolie ne bascule jamais dans la complaisance, car elle s’accompagne d’une éthique tenace : Heredia continue de chercher quand plus personne ne finance la recherche, refuse des honoraires qu’on lui doit, et donne un sens à des morts que l’administration range dans le tiroir des affaires insignifiantes. Sa fidélité coûte cher, elle constitue son seul patrimoine.

Les conversations de Simenon, chat lucide et impertinent

Un chat gras et ronchon partage l’appartement du détective. Il s’appelle Simenon parce qu’il est arrivé un après-midi, maigre et affamé, avec juste assez de forces pour s’allonger sur quatre volumes du romancier belge. Depuis, il possède un nom, un foyer, quelques gouttes de lait et le privilège de dormir sur le journal du matin en cachant les manchettes qui annoncent la prochaine catastrophe mondiale. Il fait sa toilette avec la patience d’un félin ignorant les horaires, se bagarre sur les toits, et distribue ses opinions comme d’autres distribuent des gifles.

Car ce chat parle, ou plutôt Heredia croit l’entendre parler, et Díaz Eterovic maintient l’ambiguïté avec une élégance parfaite : la formule récurrente, « il m’a semblé l’entendre dire », laisse le lecteur libre de trancher entre le dialogue fantastique et le monologue d’un homme trop seul. Le résultat est un contrepoint réjouissant. Simenon reproche à son maître son cœur de grand-mère, sa naïveté envers le genre humain, sa manie de recoller les pièces manquantes du puzzle, sa façon de faire crédit à des clients sans le sou. Il réclame de meilleures croquettes et découvre, indigné, que la marque de sa pâtée imite grossièrement une marque célèbre, prétexte à une tirade savoureuse sur un pays saturé de contrefaçons qui aident les Chiliens à se croire riches.

Ces échanges assurent au roman sa respiration comique, indispensable dans un récit qui frôle sans cesse la misère et le deuil. Ils remplissent aussi une fonction plus subtile : le chat joue le rôle du sceptique, du cynique de service, celui qui rappelle que le monde est pourri et qu’il vaut mieux chercher un coin tranquille pour l’observer. Heredia lui oppose son entêtement d’humaniste fatigué, persuadé qu’un peu de sens commun suffirait à changer les choses. Le dialogue tourne alors au débat philosophique miniature, mené tambour battant, sans jamais peser. Peu de séries policières offrent un second rôle aussi juste, capable de faire rire une page et de serrer le cœur la suivante.

Sur le trottoir de la cathédrale, l’attente des Péruviens

Chaque après-midi, sur le trottoir longeant la cathédrale, des hommes et des femmes venus de Lima tuent le temps en attendant une éventuelle proposition de travail. Ils sont jeunes, ils rient fort, ils s’embrassent, et pourtant un halo de tristesse enveloppe l’endroit. Díaz Eterovic consacre à cette communauté des pages d’une justesse remarquable, sans misérabilisme ni statistique déguisée en littérature. On y croise des cuisiniers de restaurants péruviens, des vendeurs de boutique, des serveuses de bar, des gens qui gagnent peu, dépensent moins et expédient chaque mois quelques billets à leur famille depuis les relais téléphoniques du quartier surnommé « la petite Lima ».

Le romancier fait entendre la mécanique quotidienne du rejet, et c’est là que le titre prend tout son poids. Paroles désagréables dans le bus, mépris dans les commerces, menaces au travail, regards insistants, rafles du vendredi soir, contrôles qui tombent au moindre prétexte. Un jeune ouvrier du bâtiment résume la chose avec lassitude : on en a assez d’être surveillés. Un bouquiniste, lui, remonte à la bataille navale d’Iquique de 1879 et aux éliminatoires de la Coupe du monde 1990 pour expliquer les rancunes entre les deux pays, avant d’avouer qu’il trouve ces gens plutôt sympathiques. Tout le livre tient dans cet écart entre l’histoire officielle des nations et la banalité des rapports humains.

Le récit montre également ce que produit l’absence de papiers : impossibilité de se plaindre, invisibilité administrative, logements collectifs où l’intimité n’existe plus, dépendance envers ceux qui embauchent au noir. Un frère aîné raconte comment il a appris à lire à son cadet, comment il l’emmenait voir jouer l’Alianza Lima, comment tout s’est dégradé au pays avant l’exil, et il regrette amèrement de l’avoir fait venir. La solidarité entre les exilés apparaît partout, un médecin qui se déplace la nuit sans réclamer d’honoraires, une voisine qui apporte du café. Díaz Eterovic laisse ces gestes parler à sa place, et son propos n’en devient que plus tranchant.

Encina, Macías et les hommes que la ville ne voit plus

Au bout d’une rue défoncée, derrière un portail métallique bleu clair, vivent des hommes couchés sous des cartons et des couvertures en lambeaux, entourés de chiens et des charrettes qui leur servent à récupérer bouteilles, bois et vieux journaux dans les ordures de Santiago. Heredia cesse de les compter au quarantième. Cette « copropriété peu ordinaire », comme la nomme l’un d’eux avec un humour désarmant, offre au roman quelques-unes de ses images les plus fortes. Le détective y formule une observation qui résume le livre entier : tout le monde les regarde, personne ne les voit.

Le vieil Encina émerge de cette masse anonyme avec une netteté saisissante. Ancien employé d’un groupe financier, il a perdu sa femme et son fils de deux ans dans un incendie, puis le goût de vivre, puis son travail, puis tout le reste. Il connaît les habitués d’une salle de billard où on lui paie parfois un verre, il monnaie ses renseignements sans complexe, et il tient parole parce que certaines choses ne s’oublient pas, même quand on est tombé très bas. Son ami Macías, hospitalisé et lucide sur son propre état, entretient avec lui un pari macabre et tendre : chacun a misé sur le départ de l’autre. Deux vieillards qui transforment leur fin en jeu, voilà une invention de romancier.

Ce que Díaz Eterovic réussit avec ces figures relève de l’exactitude morale plus que de la compassion affichée. Heredia leur parle d’égal à égal, leur donne du feu, les invite à boire, retient leurs noms, s’inquiète du sort d’un chien devenu orphelin. Il note aussi que ces hommes-là n’existent dans les archives que sous forme de chiffres ajoutés à des statistiques. La rencontre entre le monde des sans-papiers péruviens et celui des clochards chiliens constitue le cœur battant du roman : deux populations superflues, invisibles pour des raisons différentes, unies par la même absence de valeur marchande aux yeux du système.

Le goût du pari, des chevaux et des salles enfumées

Anselmo, ancien jockey stoppé net par une chute qui lui a détruit le genou, revient tenir son kiosque à journaux au pied de l’immeuble et s’installe pour quelques jours chez Heredia, où il dort dans une baignoire à pattes de fer transformée en chambre. Ce petit homme optimiste, capable de vendre ses tickets de Keno déguisé en Charlot, fournit au détective ses tuyaux pour les courses et son moral quand celui-ci vacille. Leur amitié, faite de taquineries sur le tour de taille et de rendez-vous au restaurant Central où le menu se limite à un congre frit ou un rôti de porc, offre au livre sa chaleur la plus simple.

Le hasard structure l’ensemble du roman avec une insistance qui ne doit rien à la coquetterie. Heredia mise ses derniers billets au PMU en choisissant un cheval sur la couleur d’une casaque ou la sonorité d’un nom. La salle de billard L’Arnaqueur, avec ses dix tables, ses joueurs patibulaires et sa porte marquée « Privé », dissimule mal une officine de paris clandestins. Un vieux philatéliste du passage Matta, joueur repenti qui prétend ne plus toucher une carte, ne peut s’empêcher de parier sur le sexe du prochain client à franchir sa porte, sur la couleur de ses yeux, sur sa pointure. Tous ces personnages confient leur sort à la chance faute d’avoir prise sur autre chose.

Autour d’eux gravite une galerie de figures secondaires admirablement croquées : Cardoza, policier ambitieux et vexé, qui rêve de carrière et finit par prêter main-forte parce que sa hiérarchie a classé l’affaire ; Serón, vieux flic à la retraite noyé dans le whisky et les tangos, dont la maison croule sous des archives que personne ne consulte plus ; Salgado, chanteur de romances des années soixante-dix réduit à écouler ses cassettes entre deux stands. Díaz Eterovic fait de Santiago un vaste champ de courses où l’on parie sur presque rien, et où gagner rapporte rarement ce qu’on espérait.

Les pièces d’or de Julio Popper

Dans la vitrine antivol d’une boutique de timbres du passage Matta dorment quelques pièces rares. Leur propriétaire les présente sans émotion particulière : des Popper, frappées à la fin du XIXème siècle par un ingénieur roumain installé en Terre de Feu, inventeur de machines à extraire l’or, assez puissant pour battre sa propre monnaie, et responsable de l’extermination d’un grand nombre d’indigènes. Le détail occupe six lignes, il passerait presque inaperçu, et pourtant il condense tout le projet du roman. De l’or pur d’un côté, des vies jugées sans valeur de l’autre, et un objet de collection qui traverse le temps pendant que les massacres s’effacent des mémoires.

C’est ainsi que travaille Ramón Díaz Eterovic : par touches, par échos, sans jamais transformer son enquêteur en porte-voix. La couleur de la peau n’existe pas comme thèse dans ce livre, elle circule dans les insultes de comptoir, dans les regards des vigiles, dans les tarifs pratiqués envers ceux qui ne peuvent pas se plaindre, dans la façon dont une mort compte moins qu’une autre selon le passeport de la victime. La traduction de Bertille Hausberg restitue avec bonheur la langue du romancier chilien, ce mélange d’argot de quartier, de tendresse bourrue et de fulgurances poétiques qui fait la signature de la série consacrée à Heredia.

Le lecteur français découvrira ici un polar latino-américain qui refuse la surenchère et préfère la fréquentation prolongée d’un homme, d’un chat, d’un quartier et d’une communauté. L’intrigue avance à coups de questions posées dans des bars, des hôpitaux, des marchés et des kiosques, avec les moyens dérisoires d’un privé fauché, et cette lenteur volontaire produit une tension d’un genre particulier, plus proche du malaise que du suspense. On referme le livre en gardant en tête ces pièces d’or fabriquées sur des cadavres, et l’idée dérangeante qu’un siècle plus tard, la valeur d’une existence continue de se mesurer à des critères que personne n’avoue.

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DÍAZ-ETEROVIC « ROMAN GRAPHIQUE »