lundi, avril 04, 2022

QUE SIGNIFIE LA VICTOIRE D’ORBAN POUR L’UKRAINE ?, PAR SLAVOJ ŽIZEK

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PHOTO ATTILA KISBENEDEK

Les régimes illibéraux de certains pays européens espèrent bien tirer profit de la guerre, pour rallier l’Ukraine à leur combat contre une Europe social-démocrate dont ils ne partagent pas les valeurs, analyse le philosophe slovène.  

par Slavoj Žižek

PHOTO HANDOUT / AFP

Le 15 mars 2022, quatre dirigeants européens ont effectué un long et périlleux voyage en train de la Pologne à Kiev en signe de soutien, pendant que la ville subissait une nouvelle attaque russe. Les premiers ministres de Pologne, de Slovénie, de République tchèque et de Hongrie ont rencontré le président Zelensky mardi soir, alors qu’un couvre-feu commençait à Kiev. Par la suite, le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki a tweeté que l’Ukraine rappelait à l’Europe ce qu’était le courage : il était temps, écrivait-il, que l’Europe «léthargique et décatie » se réveille et « brise son mur d’indifférence en donnant de l’espoir à l’Ukraine »…

Ceux qui se souviennent de l’information auront remarqué une transformation des faits dans mon bref résumé : Viktor Orban, premier ministre de Hongrie, n’était pas l’un des quatre ; la quatrième place était occupée par Jaroslaw Kaczynski, le chef du parti au pouvoir en Pologne et dirigeant de facto du pays.

Europe contre Europe

Ce remplacement (Kaczynski se substituant à Orban absent) offre la clé de toute l’affaire. Ce n’était pas simplement s’asseoir sur deux chaises à la fois, c’était bien pire, une personne en remplaçant une autre sur la même chaise. Orban et Kaczynski incarnent à l’état chimiquement pur la position de base de certains membres principaux de ce que l’on appelle communément le « groupe de Visegrad » : les pays post-communistes d’Europe de l’Est qui sont membres de l’UE mais qui s’opposent à la position prédominante de l’UE en faveur d’une unité et d’une coopération européennes plus fortes, ainsi qu’aux valeurs culturelles du féminisme, du multiculturalisme, de l’antiracisme et de la neutralité religieuse. La Pologne et la Hongrie étaient jusqu’à récemment sous forte pression de Bruxelles pour abandonner leur politique anti-avortement et contre les droits des personnes LGBT, ainsi que leur dérive vers l’autoritarisme (contrôle de l’État sur le pouvoir judiciaire, la culture et les médias publics). L’UE a même menacé ces États de retirer l’aide financière qu’ils reçoivent, s’ils ne se conformaient pas aux règles de l’Union.

Face à cette pression, les « démocrates illibéraux » comme Orban préconisent de mettre encore davantage l’accent sur l’identité nationale et la tradition chrétienne. La Pologne et la Hongrie utilisent à présent le fardeau que représente la guerre ukrainienne (notamment la prise en charge des réfugiés) pour atténuer la critique que leur adresse l’UE sur leur traitement des droits humains, et même demander plus de soutien financier. À un niveau plus général, il ne faut jamais oublier que les conflits en cours, y compris les guerres, ne sont jamais uniquement une question de culture et de géopolitique, ce sont aussi des moments de tensions internes à la circulation globale du capital. Certains signes indiquent que même le glorieux événement de Maïdan, un authentique soulèvement étudiant et populaire, a été (partiellement, au moins) surdéterminé par la lutte entre deux groupes d’oligarques ukrainiens et leurs maîtres étrangers, la clique pro-russe et la clique pro-occidentale. Le « choc des civilisations » est une vérité, mais de loin pas toute la vérité.

Cependant, le fond du problème est ailleurs. De quelque manière vous tourniez la chose, l’Europe unie représente une sorte de social-démocratie. C’est pourquoi Viktor Orban, dans une récente interview, est allé jusqu’à proclamer que l’hégémonie occidentale libérale devenait « progressivement marxiste » : « Tôt ou tard, nous allons devoir nous rendre à l’évidence qu’en nous opposant au camp chrétien-démocrate, nous n’avons plus affaire à un groupe épousant l’idéologie libérale mais à un groupe essentiellement marxiste à rémanence libérale. C’est ce que nous avons en Amérique aujourd’hui. Pour l’instant, le camp conservateur est désavantagé par rapport au camp marxiste libéral. »

Le double jeu de la Pologne et de la Hongrie

DESSIN EMANUELE DEL ROSSO  

Alors pourquoi Orban n’a-t-il pas participé au voyage en Ukraine ? En raison des liens économiques (mais pas seulement) de la Hongrie avec la Russie de Poutine qui l’ont contraint à proclamer la neutralité dans la guerre ukrainienne en cours. La Pologne et la Hongrie ont donc décidé de jouer un double jeu. Deux extrémistes polonais anti-russes se sont rendus à Kiev en prétendant être là en tant qu’envoyés spéciaux de l’UE - pas étonnant que leur « mission » ait causé de l’embarras à Bruxelles, puisqu’aucun organe de l’UE ne les avait autorisés à la mener. Mais le but réel de leur mission n’était pas d’agir à Kiev au nom de l’Europe mais de signaler une nette division en Europe : c’était une mission dirigée CONTRE l’Europe unie. Leur message à l’Ukraine était : nous sommes vos seuls véritables alliés, nous soutenons vraiment et pleinement votre lutte contre l’invasion russe, et pas cette Europe occidentale libérale « léthargique et décatie ».

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Toutes les mesures prônées par certains membres de la mission à Kiev (imposition d’une zone d’exclusion aérienne sur l’Ukraine, etc.) cachaient à peine leur véritable objectif : ramener l’Ukraine dans le giron de leur Europe nationaliste-illibérale, pour la renforcer contre l’Europe (toujours hégémonique) sociale-démocrate. Toutes leurs pensées sont désormais tournées sur la grande question : de quel côté sera l’Ukraine lorsque la guerre sera terminée ? (Et les progrès des négociations indiquent qu’une sorte de paix est à l’horizon.) En ce sens, bien qu’Orban n’ait pas été à Kiev, son message essentiel y a été délivré. Et c’est pourquoi le Premier ministre slovène Janez Janša, partisan d’un militantisme radical contre la Russie, a défendu Orban contre la critique ukrainienne. Les visiteurs savaient bien que leurs propositions militantes n’auraient aucune conséquence : leur combat n’était pas contre la Russie de Poutine mais contre l’Europe social-démocrate (« marxiste », pour Orban).

Dans une récente allocution publique, le président Zelensky a directement critiqué la Hongrie pour sa neutralité : « Vous (les Hongrois) devez décider au côté de qui vous ranger. » Il a reçu une réponse cynique d’Orban. Dans son discours de victoire, celui-ci a ainsi déclaré : « Nous n’avons jamais eu autant d’opposants, les bureaucrates bruxellois… les grands médias internationaux et le président ukrainien. » Sa mention de Zelensky a été accompagnée de rires nourris… Maintenant, Zelensky et l’Ukraine doivent décider avec qui se ranger, de quelle Europe ILS veulent faire partie.

Texte recueilli et traduit de l’anglais par Marie Lemonnier.

DESSIN EMANUELE DEL ROSSO

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