mercredi, février 18, 2026

EN SALLE. “LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE”, UN WESTERN QUEER, ÂPRE ET POÉTIQUE VENU DU CHILI

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DANS “LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE”, LE CABARET DE MAMA BOA
(PAULA DINAMARCA, À GAUCHE), DANS LE DÉSERT CHILIEN, SERT DE REFUGE
 À UNE ATTACHANTE COMMUNAUTÉ QUEER. MAIS REGARDER SES
MEMBRES DANS LES YEUX, C’EST RISQUER D’ATTRAPER LA “PESTE”.
PHOTO ARIZONA DISTRIBUTION

Courrier
international
Culture Chili Cinéma / En salle. “Le Mystérieux Regard du flamant rose”, un western queer, âpre et poétique venu du Chili  /Ce mercredi 18 février sort en France le premier long-métrage du jeune réalisateur Diego Céspedes. Entre western, tragédie et comédie, il déroule une fable d’une grande beauté sur une communauté de trans et de travestis qui bataille pour exister, dans le Chili de Pinochet, durant les années sida. [
Ce n'est que du cinéma !]

Courrier international Lecture 5 min. Publié le 18 février 2026 à 05h00

Diego Céspedes a grandi dans une banlieue ouvrière de Santiago, la capitale du Chili. Depuis sa plus tendre enfance, le désert d’Atacama, dans le nord du pays, compose pour lui un monde lointain et fantasmé, scène de légendes et d’histoires cruelles.

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Qu’il soit question de “la caravane de la mort”, un escadron militaire coupable des pires exactions pendant la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990), ou du Tren de Aragua, un cartel vénézuélien qui s’y livre à la traite de migrants, à des enlèvements et à des extorsions depuis les années 2020, le désert d’Atacama est, pour les Chiliens, ce lieu “où personne ne va, où personne ne vit, mais qui ne cesse de nous hanter”, détaille le réalisateur dans un entretien au site hispanophone Entrance, dévolu à l’actualité culturelle chilienne et latino-américaine. Un lieu “mythique”, en somme, mal ou très peu connu, propice à enflammer l’imagination.

Une famille queer atypique

Ce Nord fantasmé, Diego Céspedes se l’est à son tour approprié pour les besoins de son premier long-métrage. Récompensé du prix Un certain regard au dernier Festival de Cannes, en 2025, Le Mystérieux Regard du flamant rose sort en France ce 18 février.

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LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE de Diégo Céspedes - Bande-annonce

Devant la caméra du jeune cinéaste, né en 1995, les paysages implacables du désert d’Atacama deviennent le décor d’une fiction aux accents fantastiques, qui “n’accepte aucune définition ni d’autre frontière que l’horizon”, résumait le quotidien El Mundo lors de la sortie du film en Espagne, en janvier. Sous des prémices de western spaghetti, le long-métrage entremêle tragédie, mélodrame et comédie “pour construire un espace métaphorique traversé par la solitude, la violence, la rigueur du désert et, surtout, l’amour”, complète El País, un autre quotidien espagnol.

L’action se déroule dans une bourgade minière aux allures de ville fantôme. Deux populations se font face. D’un côté, les mineurs, des hommes, rongés par le dénuement et la solitude. De l’autre, une petite communauté de travestis et de femmes trans. Est-ce pour se sentir moins vulnérables, ou tenir enfin le malheur en respect ? Elles se sont attribué des surnoms animaliers. Il y a Flamant rose (Matías Catalán), bien sûr, port de tête gracile et guibolles interminables. Mais aussi Mama Boa, la matrone (Paula Dinamarca), ainsi qu’Aigle (Alexa Quijano), Lionne (Bruna Ramires) ou encore Piranha (Francisco Día Z).

Coups de foudre et sueurs froides

Nous les découvrons à travers le regard de Lidia, 11 ans (Tamara Cortes), une orpheline que Flamant rose a prise sous son aile. “Cette famille queer atypique tient un cabaret perdu au milieu de nulle part et déploie ses plumes, ses lamés et ses paillettes pour se produire devant un public masculin”, ajoute El País.

Nous sommes dans les années 1980, sous la dictature d’Augusto Pinochet. L’épidémie de sida a commencé ses ravages. Dans le village, parmi les mineurs, la rumeur court : une “peste” se répand peu à peu. Pour être contaminé, il suffit de croiser le regard d’une femme trans ou d’un travesti du cabaret. Plusieurs en sont déjà morts, dans les deux populations.

“LE MYSTÉRIEUX REGARD DU FLAMANT ROSE” EST TRAVERSÉ D’ÉCLATS
 D’AMOUR ET DE TENDRESSE, À L’IMAGE DE LA RELATION TISSÉE ENTRE
FLAMANT ROSE  (MATÍAS CATALÁN) ET LIDIA (TAMARA CORTES),
UNE ORPHELINE QU’ELLE ÉLÈVE COMME SA FILLE.
 PHOTO ARIZONA DISTRIBUTION

Cette redéfinition du coup de foudre permet à Diego Céspedes de jouer avec la grammaire visuelle du désir et de la répulsion, de l’attirance et de l’exclusion. Qui guette qui ? Qui offre son visage à la vue de qui ? Qui refuse de croiser le regard de qui ? Qui dévore qui des yeux ?

Un casting militant

Comme le souligne justement le quotidien El Mundo, le regard si mystérieux du flamant rose est aussi une métaphore du cinéma et de la démarche du jeune cinéaste chilien. Celui-ci fait défiler devant l’œil de sa caméra, et donc du spectateur, une émouvante galerie de personnages trans et travestis, incarnés par des acteurs queers.

Interrogé par Entrance, il revendique un casting “politique” : “Comme nous racontons une histoire qui touche aux identités marginalisées, c’était une évidence de travailler avec celles qui les incarnent. D’autant que l’accès au travail reste refusé aux femmes trans, et qu’elles peinent à trouver leur place, pas seulement dans le milieu artistique.”

Lors de la présentation de son film au Festival de Cannes, Diego Céspedes a beaucoup raconté que son film lui avait été inspiré par des récits entendus de sa mère terrifiée. Dans les années 1980, ses parents tenaient un salon de coiffure à Santiago du Chili, fréquenté par des homosexuels. Beaucoup de leurs clients sont décédés du sida. En grandissant, et après avoir lui-même fait son coming out, le réalisateur a éprouvé le besoin de raconter l’autre versant, plus lumineux, de l’histoire de l’épidémie, et d’explorer la solidarité dont la communauté queer avait fait preuve à l’époque, face à la peur, à l’ostracisme et aux préjugés.

Dans son entretien à Entrance, Diego Céspedes nuance un peu l’importance des récits maternels : “Ils n’ont pas été aussi décisifs dans ma vie, ce n’est pas comme s’il y avait eu un avant et un après.” Il compare plutôt son film à une peinture dont les motifs et les couleurs se seraient enrichis et précisés au fil du temps, nourris certes de souvenirs familiaux, mais aussi de quantité de rencontres et d’influences, avant d’être peu à peu fixés lors du tournage et surtout du montage. Et il insiste sur la portée universelle de son récit : des familles de cœur, tout le monde s’en crée, après tout.

De nombreuses scènes inoubliables

Le résultat final souffre peut-être de menues faiblesses, concède El Mundo, comme tout premier film. Mais c’est assurément “une œuvre d’une singulière beauté, à voir pour bien commencer l’année”, “une fable surprenante qui se passe au bout du monde, à la fois western queer, méditation sur la liberté, sur les frontières qui se fissurent, et sur des corps pleinement habités par le désir, l’amour, mais aussi la vengeance”.

“Le film, situé en 1982, aborde le sida de manière métaphorique, commente pour sa part Entrance. Il séduit par son équilibre délicat entre poésie, drame et humour, par la force de ses interprétations et par de nombreuses scènes inoubliables, et notamment cette remarquable séquence finale en plan large qui reste imprimée dans la rétine.”

Le Mystérieux Regard du flamant rose devrait sortir en mars au Chili, dans un pays qui s’est choisi fin 2025, en la personne de José Antonio Kast, un président d’extrême droite, nostalgique de la dictature de Pinochet. Ce contexte ne fait que rehausser son audace, et sa pertinence. “Avec ce premier film, Céspedes rejoint une nouvelle génération de réalisateurs latino-américains qui, dans un contexte de plus en plus conservateur, s’attachent à explorer la diversité sexuelle et de genre, la mémoire historique, et tous ces récits qui s’expriment en marge de la société”, souligne le quotidien catalan La Vanguardia.


Courrier international est partenaire de ce film.


Marie Bélœil

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