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| LE 25 JANVIER, LE FUTUR PRÉSIDENT JOSÉ ANTONIO KAST ÉTAIT EN VISITE EN RÉPUBLIQUE DOMINICAINE POUR PARLER IMMIGRATION. PHOTO DANNY POLANCO |
Entretien / Olivier Compagnon : « En Amérique latine, les extrêmes droites partagent le même agenda néolibéral » / L’investiture de José Antonio Kast au Chili s’inscrit dans un virage politique continental marqué par une série de victoires électorales de l’extrême droite et de la réaction. Pour l’historien et spécialiste de l’Amérique latine, Olivier Compagnon, ces succès renvoient à un contexte international plus global et posent la question d’un large rassemblement des formations de gauche pour contrer cette vague réactionnaire.
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L'Humanité
par Cathy Dos Santos 10 min, Publié le 5 mars 2026
Le 11 mars, José Antonio Kast, chef de file de l’extrême droite, sera investi président du Chili. Sa victoire en décembre 2025 a constitué un séisme politique. Elle survient aussi après une série de succès électoraux de dirigeants de droite, conservateurs, illibéraux dans la région. Assiste-t-on à un nouveau cycle politique de la réaction et de l’extrême droite en Amérique latine ?
Olivier Compagnon
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| OLIVIER COMPAGNON CAPTURE D'ÉCRAN |
Nous assistons clairement à un virage à droite. En Bolivie, par exemple, vingt ans de gouvernement du parti de gauche MAS se sont évaporés à la présidentielle à l’automne dernier avec la victoire de Rodrigo Paz et de son slogan, « Le capitalisme pour tous ». Il y a également le Honduras de Nasry Asfura, avec une intervention importante des États-Unis dans la proclamation des résultats électoraux. Au Chili, José Antonio Kast incarne ce point de basculement, mais il n’est pas seul puisque le premier tour a pu être perçu comme une primaire des droites – avec des candidats comme Johannes Kaiser, le Milei chilien, qui a obtenu 13,9 % des suffrages devant la candidate de la droite traditionnelle.
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| "Quand la gauche échoue". DIBUJO MONERO_PAT |
► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR
Deux enjeux importants se profilent pour 2026 : les élections présidentielles en Colombie et au Brésil et on imagine mal la Maison-Blanche ne pas intervenir dans ces deux scrutins. Si ces deux pays basculaient à droite, on aurait une carte politique de l’Amérique latine, comme nous ne l’avons peut-être pas connue depuis les années 1960 et 1970.
Quelle est la nature des nuances idéologiques et culturelles qui distinguent l’anarcho-libertarien argentin Javier Milei de son homologue chilien ?
Il y a à la fois de grandes différences, mais aussi de nombreux points de contact. On le voit très bien entre Javier Milei et José Antonio Kast. Ce dernier n’est pas un libertarien comme Javier Milei se définit. Mais, au vu de la composition annoncée du gouvernement chilien où figurent de nombreux ministres issus du monde des affaires, on peut affirmer qu’il partagera le même agenda politique néolibéral. Pour eux, l’État en tant qu’agent économique et social doit être réduit à sa plus simple expression. En revanche, dans le libertarisme radical de Javier Milei, les questions sociétales, comme l’avortement, ne figurent pas au premier plan. Le président argentin déteste « les wokes », à l’image de la bataille culturelle globale engagée par les droites contre tous les héritages du progressisme. José Antonio Kast les déteste également, mais il incarne la rencontre d’une droite extrêmement conservatrice sur le plan des valeurs et le néolibéralisme.
Il faut relever le moment global dans lequel surviennent ces victoires électorales, qui renvoient évidemment à la puissance du trumpisme aux États-Unis, mais aussi à d’autres contextes – notamment européens. L’idée maîtresse est celle d’une reconquête des valeurs traditionnelles, d’un monde d’avant idéalisé, après des décennies d’un progressisme qui aurait ruiné l’ordre civilisationnel. C’est tout le sens de la « bataille culturelle » que ces droites radicales entendent mener.
Comment s’organisent les droites et les extrêmes droites latino-américaines ? Quel est leur lien avec les États-Unis et l’Europe ?
Il y a des contacts très réguliers. En mai 2024, Vox a organisé à Madrid une grande rencontre de cette internationale réactionnaire afin de « promouvoir une alliance globale des patriotes » et d’organiser un agenda commun. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump intervient de manière structurelle sur le continent américain. Je ne fais pas seulement référence à l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela en janvier. Il a, par exemple, pesé sur l’issue des législatives argentines en octobre dernier en menaçant de cesser de soutenir le peso si Javier Milei ne faisait pas un score honorable. Ce qui a évidemment ravivé le spectre, dans une partie de l’électorat, d’une nouvelle crise économique.
Quels sont les points de convergence de ces droites et de ces extrêmes droites ?
Dans l’agenda qu’elles partagent, en plus de la restauration des valeurs traditionnelles, il y a évidemment la question migratoire. Au Chili, la dernière campagne électorale a tourné autour des 8 millions de migrants vénézuéliens qui ont quitté leur pays depuis une dizaine d’années et dont 700 000 sont installés dans le pays. On a vu se construire, à travers des réseaux sociaux et dans les médias, l’équation migrants = insécurité. Mais plusieurs chercheurs chiliens ont démontré que cette équation est infondée. Il existe certes de nouvelles formes d’insécurité, mais elles sont moins liées à l’arrivée de Vénézuéliens qu’à l’extension internationale des pratiques ultraviolentes de cartels de la drogue qui touchent de très nombreux pays.
L’opinion publique chilienne a été extrêmement marquée par une série d’affaires aux formes de violences inédites – corps mutilés et brûlés, mises en scène macabres « à la mexicaine » – et on a assisté à la construction médiatique d’une « crise migratoire » décorrélée de la réalité et stigmatisant les Vénézuéliens. De ce point de vue, les médias jouent un rôle important en Amérique latine, où le phénomène de concentration médiatique aux mains d’élites économiques, qui soutiennent les projets conservateurs, ultraconservateurs ou d’extrême droite, est déterminant. Il y a clairement eu un vote de la peur en raison de ce matraquage médiatique et les gauches peinent à trouver des réponses stratégiques dans ce contexte.
Javier Milei parle de composer un groupe d’extrême droite de dix pays à l’échelle de la région pour faire face au « cancer du socialisme ». Peut-on parler d’une alliance maccarthyste à l’image de celle qui a déjà agi par le passé sur le continent ?
Je suppose que vous faites allusion à l’opération « Condor » dans les années 1970, mais je ne crois pas que l’on puisse parler de maccarthysme. L’ennemi n’est plus exactement la figure du communiste, même si l’on a vu ressurgir ce phénomène au Chili avec la candidature de Jeannette Jara issue du Parti communiste. Aujourd’hui, la figure de l’ennemi est plus vaste. Elle inclut les héritiers d’une certaine idée du progressisme construit au XXème siècle, mais également les personnes considérées comme déviantes (« wokistes », décoloniaux, gays, etc.).
Toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, rompraient le pacte civilisationnel, pour reprendre les termes utilisés par les élites d’extrême droite. Le projet de Javier Milei est, pour l’heure, dans les limbes, mais Donald Trump va réunir ses alliés d’Amérique latine le 7 mars prochain, à Miami, pour resserrer les liens autour du projet réactionnaire, mais aussi pour lutter contre l’influence économique de la Chine.
Quels sont les autres facteurs à même d’expliquer les revers électoraux enregistrés par la gauche qui a connu un « âge d’or » durant les années 2000 ?
C’est la question fondamentale. Au Venezuela, l’indice Gini, qui calcule les inégalités sociales, a diminué nettement entre le début et la fin des années 2000 car le chavisme avait mis en place des politiques de redistribution qui ont eu un effet. Au même moment, Lula faisait sortir 30 millions de Brésiliens de la pauvreté. Cette époque correspond à l’âge d’or des cours mondiaux des matières premières, qui donnait aux gouvernements de la vague rose d’immenses capacités d’intervention sociale. Et, justement, on trouve les origines du virage à droite dans la première moitié des années 2010, lorsque les cours des matières premières s’effondrent et que la capacité redistributive s’érode.
On le voit dans les premières manifestations de juin 2013 contre Dilma Rousseff au Brésil, qui se concluent trois ans plus tard par sa destitution, puis par la victoire de Jair Bolsonaro en 2018. Pour la gauche, le défi est donc à la fois de transformer un modèle économique qui repose essentiellement sur l’exportation de matières premières non transformées – et donc de faible valeur ajoutée – et de résoudre la question de la fiscalité. Pour créer un État social pérenne, il faut, d’une part, des ressources économiques qui ne soient pas soumises aux cours des marchés internationaux, d’autre part, des revenus fixes issus de l’impôt. Or, aucune de ces expériences de gauche – même s’il y a eu des tentatives comme en Bolivie – n’a réellement cherché ou eu les moyens de transformer le modèle productif. Au Venezuela, Hugo Chavez, qui disposait de tous les pouvoirs au milieu des années 2000, avec un prix du baril à 140 dollars, aurait pu essayer d’acheter des technologies pour bâtir une industrie qui crée de la valeur ajoutée plutôt que d’exporter le pétrole puis le réimporter en essence.
L’enjeu de la transformation de la matrice productive latino-américaine est vieux de cinq siècles. Ce modèle exportateur de ressources minières ou agricoles est hérité de la colonisation et détermine la place périphérique de l’Amérique latine dans le capitalisme contemporain.
Et concernant la fiscalité ?
L’Amérique latine est une région patrimoniale où de grandes familles ont accumulé des fortunes considérables. L’impôt sur les successions est donc fondamental. Aujourd’hui, la richesse repose moins sur les revenus que sur les patrimoines hérités valorisés par la financiarisation du capitalisme. La réforme fiscale est donc la mère de toutes les réformes et cela n’a pas échappé à la gauche. Au Chili, Gabriel Boric a fait campagne sur ce thème en 2021. Mais, faute de majorité au Parlement, il n’est jamais parvenu à faire voter sa réforme fiscale. Gustavo Petro rencontre le même problème en Colombie. Lula et Dilma Rousseff avaient aussi conscience de la nécessité d’une telle réforme, mais comment la faire passer dans un Congrès brésilien où la majorité des élus, notamment de l’intérieur du pays, sont précisément ces élites patrimoniales ? Il y a là un point de blocage essentiel. La transformation de la matrice productive et la réforme fiscale sont, de mon point de vue, les deux enjeux politiques majeurs des prochaines décennies en Amérique latine, région la plus inégalitaire du monde.
Quelles leçons devront tirer les gauches, et plus particulièrement au Brésil et en Colombie où elles sont au pouvoir et vont devoir affronter des forces de droite et d’extrême droite très influentes ?
C’est un débat complexe qui dépend de la configuration politique de chaque pays. Au Chili, Jeannette Jara a fait le choix d’une très large coalition, depuis l’extrême gauche jusqu’à certains secteurs du centre-droit, mais n’a pas réussi à contrer l’extrême droite. Il me semble toutefois, dans le contexte actuel, qu’il n’y a pas d’autre choix que de réunir les forces progressistes sous une même bannière – quitte à gommer les aspects les plus ambitieux des programmes – pour affronter les tendances globales, très inquiétantes, auxquelles nous sommes confrontés.
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