mercredi, mars 11, 2026

AU CHILI, LES FANTÔMES DE LA FAMILLE DE JOSÉ ANTONIO KAST, NOUVEAU PRÉSIDENT D’EXTRÊME DROITE ET NOSTALGIQUE DE PINOCHET

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PHOTO  CRISTÓBAL OLIVARES 

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Le Monde

INTERNATIONAL / CHILI / Au Chili, les fantômes de la famille de José Antonio Kast, nouveau président d’extrême droite et nostalgique de Pinochet / REPORTAGE Le nouveau président du Chili, investi mercredi 11 mars, ne cache pas son admiration pour le régime du général Pinochet. Il est moins disert sur le parcours de son père, ancien soldat de la Wehrmacht, et sur la complaisance de son clan durant les exactions commises dans son fief de Paine, lors du coup d’État de 1973. [« Le pire Kasting »]

Par Angeline Montoya (Paine [Chili], envoyée spéciale) Publié hier à 18h00, modifié à 10h46 Temps deLecture 14 min.

« Si on me fait passer une radio, on verra en moi toute la tristesse accumulée. » En quelques jours de l’automne 1973, Flor Lazo a perdu son père, ses deux frères et deux oncles paternels. À 65 ans, les larmes lui viennent encore au moment d’évoquer l’irruption de militaires dans la modeste maison familiale, ce 16 octobre, à 4 heures du matin. Ils ont commencé par mettre sa mère en joue avant d’ordonner à son père, Samuel (49 ans), et à ses frères, Samuel del Transito (24 ans) et Luis Rodolfo (20 ans), de les suivre. La petite Flor n’avait alors que 13 ans. « Nous ne les avons plus revus, cette nuit de terreur a marqué notre vie pour toujours », raconte cette femme au visage fermé, devant le mur de sa salle à manger constellé de photos des disparus.

FLOR LAZO, FILLE, SŒUR ET NIÈCE DE DÉTENUS DISPARUS
 LORS DU MASSACRE DE PAINE (CHILI), LE 19 DÉCEMBRE 2025
À CUESTA CHADA, OÙ DES RESTES HUMAINS ONT ÉTÉ DÉCOUVERTS EN 1974.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

► À penser en dessin : FENÊTRE SUR COUR

La petite ville de Paine n’est qu’à 40 kilomètres au sud de Santiago, la capitale chilienne. Elle détient un sinistre record : celui du plus grand nombre de victimes – en proportion de la population – de la dictature du général Augusto Pinochet (1915-2006), qui s’exerça entre 1973 et 1990. Entre le 13 septembre et le 29 novembre 1973, 70 hommes, dont 60 petits paysans, furent tués ou portés disparus, dans cette commune qui comptait alors 20 000 habitants. La liste des morts illustre l’histoire d’une vengeance, celle des puissants contre ceux qui avaient osé renverser l’ordre établi. Ici, les victimes, plongées dans la peur et longtemps ignorées par la justice et par le reste du pays, ont côtoyé leurs bourreaux pendant des décennies.

Les plaies encore ouvertes ont été ravivées par l’élection à la présidence chilienne, le 14 décembre 2025, de José Antonio Kast, qui se revendique de Pinochet et sera investi mercredi 11 mars. Car la famille du président, installée près de Paine depuis 1950, n’est pas étrangère à la tragédie survenue dans le sillage du coup d’Etat du 11 septembre 1973 qui amena le général au pouvoir.

UN DRAPEAU CHILIEN, À CUESTA CHADA (CHILI), LIEU DE DÉCOUVERTE
DE RESTES HUMAINS ATTRIBUÉS AU MASSACRE DE PAINE DE 1973,
LE 19 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Pour comprendre un tel déchaînement de violence dans ces zones rurales, il faut remonter à la réforme agraire lancée en 1967 par le président de droite Eduardo Frei (1911-1982), en fonction de 1964 à 1970, et accélérée en 1970 par l’Unité populaire du socialiste Salvador Allende (1908-1973). Jusque-là, la ruralité vivait sous un système féodal, où 3 % des exploitants possédaient 80 % des terres. Dès l’enfance, les ouvriers agricoles travaillaient quatorze heures par jour en quasi-esclavage. Au tournant des années 1970, la réforme brise cette mécanique avec la création de structures coopératives, les asentamientos, l’expropriation des domaines de plus de 80 hectares et l’essor de syndicats paysans.

À Paine et dans les localités voisines, Buin et Linderos, les petits paysans s’emparent des terres des puissantes familles – les Tagle Roman, Errazuriz, Gana, Sanchez Cerna… – et mutualisent la production. Employé par les Errazuriz depuis l’âge de 8 ans, Pedro Cabezas accède ainsi à la présidence de l’asentamiento 24-de-Abril, créé sur la propriété. « Avec près de 2 000 hectares, c’était un des plus grands, précise son petit-fils, Diego. Puis mon grand-père a aidé la corporation de la réforme agraire à prendre possession d’autres propriétés et à les remettre aux ouvriers agricoles. Les paysans étaient organisés, mobilisés. Ceux qui auparavant marchaient toujours tête basse devant leurs patrons osaient les regarder dans les yeux. C’est ce qui allait leur coûter la vie. »

DANS SON BUREAU, DIEGO CABEZAS CONTRERAS,
COORDINATEUR DU MÉMORIAL DE PAINE (CHILI) ET PETIT-FILS
DU DISPARU PEDRO CABEZAS, LE 19 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Le 11 septembre 1973, l’armée donne l’assaut sur le palais présidentiel de la Moneda, à Santiago, et prend le pouvoir : Salvador Allende, refusant de se rendre, se suicide. Dans la région de Paine, forte d’au moins 43 asentamientos, les familles expropriées tiennent leur vengeance. Elles seront aidées par d’autres acteurs du monde entrepreneurial, unis par la haine des « rouges ». Parmi ces familles, les Kast, une dynastie d’origine allemande aux activités multiples, dans l’agriculture et la restauration, et aujourd’hui l’immobilier. À sa tête, Michael Kast Schindele (1924-2014), le patriarche du clan.

OLGA RIST Y MICHAEL KAST

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Ce Bavarois d’alors 49 ans est un ancien soldat de la Wehrmacht, qui a adhéré au parti nazi en 1942. Après la défaite de l’Allemagne, il a fui les procès de « dénazification » avec de faux papiers fournis par la Croix-Rouge, vers l’Argentine d’abord, puis le Chili. Il est rejoint un an plus tard par son épouse, Olga Rist, et leurs deux enfants. Ils en auront huit autres, dont le benjamin est José Antonio, le nouveau président, né en 1966.

L’empire Bavaria

Fervents catholiques, les époux Kast s’installent à Buin, près de Paine. Après des débuts difficiles, le couple s’enrichit grâce à une usine de charcuterie et à une chaîne de restaurants, baptisés Bavaria. Le premier établissement, ouvert sur la route Panaméricaine, entre Paine et Linderos, propose aux clients un décor garanti d’origine : chopes de bière en céramique, carte de la Bavière surmontée d’un « Das Kaffeehaus »… Les camionneurs s’y pressent. Et les Kast vont devenir des notables à Buin, pourvoyeurs d’emplois, bailleurs de fonds pour l’Église ou les pompiers.

Très vite après le coup d’État de 1973, la logistique de la terreur se met en place à Paine. Des civils fournissent aux carabineros (gendarmes) et aux militaires les listes de paysans à éliminer, des patrons prêtent leurs camions et prennent part aux rafles. Au moins l’un d’entre eux, Juan Francisco Luzoro Montenegro, alors président du Syndicat des propriétaires de camions de Paine, participe à l’exécution de cinq paysans. « Sans les civils, les militaires n’auraient rien fait », assure aujourd’hui Maître Nelson Caucoto, l’avocat des familles de victimes.

LE COMMISSARIAT DE POLICE DE PAINE (CHILI), LE 18 DÉCEMBRE 2025,
OÙ LA PLUPART DES DISPARUS DE PAINE ONT ÉTÉ CONDUITS ET
 VUS POUR LA DERNIÈRE FOIS, EN 1973.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

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Dès le 13 septembre, un étudiant, Pedro Vargas, militant du Mouvement de la gauche révolutionnaire, est enlevé. Comme d’autres membres de sa famille, ce jeune homme de 23 ans a longtemps travaillé au restaurant Bavaria. Pour avoir fondé un syndicat, on l’a relégué d’un poste de serveur à celui de vigile, dont il a démissionné, refusant d’être armé. Arrêté dans la file d’attente d’une boulangerie, il est roué de coups puis conduit au commissariat, avant de disparaître. Ignorant son sort, sa sœur Sylvia a vainement supplié Michael Kast Schindele d’intercéder en sa faveur. « On voit bien, Sylvia, que vous ne savez pas qu’il s’agit d’une guerre », lui aurait-il répondu en tournant les talons.

Le 17 septembre 1973, cinq paysans ayant bénéficié de la fameuse réforme agraire, dont Raul Lazo, un des deux oncles de Flor, se rendent sans se méfier à une convocation au commissariat. Ils sont jetés dans un cachot, torturés pour avouer d’imaginaires caches d’armes. Au milieu de la nuit, plusieurs dizaines d’hommes (militaires, gendarmes, civils) les embarquent vers une destination inconnue. A 5 kilomètres de Paine, le convoi s’arrête au bord de la rivière Panama, à Collipeumo. On fait descendre les prisonniers. Alignés face aux phares des voitures civiles, ils sont fusillés sur ordre du sergent Reyes.

L’ESTUAIRE DE LA RIVIÈRE PANAMA, LE 18 DÉCEMBRE 2025 : Y FURENT
JETÉS LES CORPS DE CINQ PAYSANS DE PAINE EXÉCUTÉS
LE 17 SEPTEMBRE 1973 À COLLIPEUMO (CHILI).
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES 

Touché à l’épaule, un des suppliciés, Alejandro Bustos, s’écroule. Mais les tueurs ne s’aperçoivent pas qu’il est encore en vie, protégé par le corps de son camarade Orlando Pereira, qui encaisse les autres balles. Balancé dans la rivière et laissé pour mort, Alejandro entend les bourreaux mutiler sauvagement ses amis : yeux, langues et pénis arrachés.

Jusqu’à sa mort, le 19 juillet 2025, Alejandro Bustos a maintenu devant la justice et les journalistes qu’un civil du nom de Francisco Luzoro, revêtu d’une veste de gendarme, figurait dans le peloton d’exécution. Parmi les civils présents, il a aussi identifié Christian Kast, le huitième enfant du clan, aujourd’hui à la tête de l’entreprise familiale. Pour lui, aucun doute : Christian, alors âgé de 16 ans, se trouvait au commissariat lors de son arrestation et faisait même partie des personnes qui l’avaient frappé.

Michael et Christian Kast ont été interrogés par la justice, en 2003. Car si, pendant des années, les crimes de Paine sont restés impunis et les plaintes ont été classées, l’enquête a été rouverte en 2002, grâce à la ténacité des familles et des avocats – Me Nelson Caucoto et son confrère Luciano Fouillioux – de la Vicairie de la solidarité, créée par l’archevêché de Santiago, dès 1976, pour assister les victimes de la dictature. Les premiers verdicts ne seront prononcés que près de quinze ans plus tard.

LES PHOTOS DE FAMILLE DE DIEGO CABEZAS CONTRERAS,
COORDINATEUR DU MÉMORIAL DE PAINE (CHILI) ET PETIT-FILS
DE PEDRO CABEZAS, DISPARU LORS DU MASSACRE DE PAINE.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

En 2003, devant la juge d’instruction, Christian Kast a admis avoir livré des saucisses aux gendarmes, dans un véhicule de l’entreprise familiale, pour les barbecues nocturnes, et passé une nuit au commissariat. Il a aussi reconnu le prêt aux carabineros d’un camion rouge. S’il a nié sa présence à Collipeumo, le lieu des cinq exécutions, il a déclaré avoir vu arriver des détenus au poste. Me Luciano Fouillioux soutient que le clan Kast avait invité les tueurs à un déjeuner festif au Bavaria le lendemain de l’exécution et que seul son jeune âge a préservé Christian de poursuites. La juge d’instruction en place depuis 2016, Marianela Cifuentes, affirme pour sa part au Monde n’avoir « jamais trouvé d’indices probants pour l’incriminer, ni lui ni son père ». Mort en 2014, à 90 ans, Michael Kast a bien été interrogé en tant qu’« inculpé » (mis en cause), mais jamais mis en examen.

« On leur vendait des cochons »

Le « miraculé » Alejandro Bustos n’est pas le seul témoin à avoir mentionné les Kast. Dans un documentaire de la chaîne Chilevision sorti en 2017, un autre paysan, Luis Martinez, a assuré avoir reconnu Michael Kast parmi ses tortionnaires, aux côtés de Juan Francisco Luzoro Montenegro, dans le cachot du commissariat, le 12 septembre 1973. « Avant tout ça, on vendait des cochons à Kast, alors je le connaissais bien, relatait-il dans le documentaire. Il nous frappait (…) et disait : “Il faut tuer tous ces marxistes.” » Le patriarche Michael Kast a nié « avoir participé à l’arrestation ou à la torture de quiconque », réfutant même la visite désespérée de Sylvia Vargas, la sœur de Pedro. « A cette époque, le commissariat de Paine, de taille modeste, avait reçu de nombreux renforts des unités des alentours, détaille la juge Marianela Cifuentes. Beaucoup de civils ont collaboré en leur apportant des aliments, par exemple. Cela peut expliquer qu’ils aient été vus au commissariat, mais cela ne permet pas de leur attribuer une responsabilité pénale dans les exécutions ou les arrestations. »

LA JUGE MARIANELA CIFUENTES, QUI A INSTRUIT
L’ENQUÊTE  SUR LE MASSACRE DE PAINE (CHILI), DANS
SON BUREAU  À SANTIAGO, LE 19 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Quel qu’ait été le degré d’implication de sa famille, le nouveau président, José Antonio Kast, n’a jamais condamné les atrocités documentées dans son fief. Interrogé à la télévision en 2017, il assurait que le père et le frère de Pedro Vargas avaient paisiblement continué à travailler pour Bavaria jusqu’à leur retraite. Sylvia Vargas l’a démenti dans une vibrante lettre ouverte, où elle dénonçait un « pacte de silence » entre civils et carabineros.

« On ne peut pas nier la participation de la famille Kast dans ce qu’a été la dictature », insiste Diego Cabezas. Le petit-fils de Pedro rappelle l’ascension fulgurante de l’aîné de la fratrie, Miguel, dans l’appareil d’Etat, juste après le renversement d’Allende. Formé à Chicago auprès de l’économiste Milton Friedman, il a été l’artisan des politiques néolibérales des années Pinochet, directeur du Bureau de planification nationale, ministre du travail et, enfin, patron de la Banque centrale du Chili. Le journaliste Javier Rebolledo soutient, dans son livre A la sombra de los cuervos. Los complices civiles de la dictadura (« à l’ombre des corbeaux, les complices civils de la dictature », Planeta, 2015, non traduit en français), que Miguel, mort en 1983, aurait été un consultant de la redoutable police secrète de Pinochet, la direction nationale du renseignement (DINA).

Ni Christian ni José Antonio Kast n’ont répondu aux sollicitations du Monde. Impossible également de les rencontrer sur place. À Linderos, il faut « prendre rendez-vous », prévient un vigile, pour parler avec un responsable de la fabrique de charcuterie Cecinas Bavaria, véritable forteresse barbelée. Même fin de non-recevoir au très huppé et très catholique collège privé Campanario de Buin, dont José Antonio Kast et son épouse, Maria Pia Adriasola, qui résident tout à côté, sont actionnaires.

HOLANDA VIDAL, VEUVE DU PROFESSEUR CRISTIAN CARTAGENA,
DISPARU LORS DU MASSACRE DE PAINE (CHILI), AVEC UN PORTRAIT
DE SON MARI, CHEZ ELLE À MAIPO, PRÈS DE PAINE, LE 19 DÉCEMBRE 2025.
CRISTÓBAL OLIVARES

L’enfer pour les familles s’est prolongé pendant des années. Holanda Vidal peut en témoigner. Elle se souvient de cette nuit du 17 au 18 septembre 1973. Après l’exécution de Collipeumo, certains de ceux qui ont participé à la tuerie se sont rendus, avec d’autres civils et gendarmes, chez elle et Cristian Cartagena. Militants communistes, ils sont professeurs à l’école de Chada, à 18 kilomètres au sud-est de Paine. Vers 6 heures du matin, le 18 septembre, leur porte est soudain défoncée. « Ils cherchaient des armes, raconte Holanda. Mais je leur ai dit : “Nos seules armes, ce sont les craies et le tableau noir.” » Emmené au commissariat de Paine, Cristian a disparu à son tour. Malgré son passe-montagne, Holanda a reconnu, au milieu des carabineros, Juan Francisco Luzoro Montenegro, ainsi que Dario Gonzalez, un commerçant de Paine et membre de Patria y Libertad, un groupe paramilitaire d’extrême droite. À l’impunité des tortionnaires s’est ajoutée la torture de les croiser quotidiennement en ville. « Assassins, dites la vérité ! », osait leur crier Holanda Vidal, bravant sa peur mais ne provoquant que leur mépris.

De même, Gerson Ramirez, dont le père a été exécuté à Collipeumo alors qu’il n’avait que 5 ans, a travaillé, enfant, pour la mère de Luzoro. « Elle était très gentille et ne savait pas qui j’étais, moi je ne savais pas ce que son fils avait fait, et il se trouve qu’il a participé à l’assassinat de mon père, se lamente Gerson, 57 ans. Lui, il a eu une vie de famille, moi, je n’ai jamais pu former la mienne. »


GERSON JACOB RAMIREZ GUAJARDO, FILS D’UN DISPARU,
 AU MÉMORIAL DE PAINE (CHILI), LE 19 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Aux quolibets – « bâtards », « communistes »… – s’ajoute la misère pour les veuves et les orphelins : la dictature reprend les terres aux familles jugées « terroristes » pour avoir participé à la réforme. La grand-mère de Diego Cabezas se retrouve démunie avec sept enfants ; la mère de Flor Lazo, seule avec ses quatre filles. « Nous avons grandi sans père, mais aussi sans mère, parce qu’elle partait tous les matins à la recherche de son mari et de ses deux fils, souffle Flor, dans un sanglot. Nous n’avions rien à manger, que des oignons et des patates bouillies. »

Quand les femmes vont aux nouvelles, les militaires les baladent : « Allez donc chercher à Santiago, il est peut-être au Stade national », lieu de détention de nombreux opposants. « Maman revenait par le dernier train de 22 heures, se souvient Juanita Lazo, la cousine de Flor, qui a perdu son père. Je l’attendais parce que j’espérais entendre les pas de mon père. » En larmes, elle lâche : « Je ne les ai jamais entendus. »

LE 19 DÉCEMBRE 2025 À CUESTA CHADA (CHILI), OÙ DES RESTES HUMAINS
 LIÉS AU MASSACRE DE PAINE ONT ÉTÉ DÉCOUVERTS EN 1974.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Au fil des semaines, les femmes mesurent l’ampleur du drame : sept disparus dans l’asentamiento Nuevo-Sendero, 13 sur celui de 24-de-Abril, dont le chemin principal est surnommé le « callejon de las Viudas », la « ruelle des veuves ». « Les autres femmes avaient très peur, je leur ai dit qu’on devait s’organiser, explique Holanda Vidal. Nous sommes allées à Santiago, à la Vicairie de la solidarité, et avons pris conscience de la dimension de la répression dans tout le pays. » Elles fondent alors l’Association des familles de détenus disparus et exécutés de Paine (AFDDyE), d’abord présidée par Holanda Vidal, puis par Flor Lazo.

José Herrera, 61 ans, tient l’épicerie à l’entrée de la « ruelle des veuves ». Son oncle par alliance, Ramiro Muñoz Peñaloza, a disparu, ainsi que les trois frères de celui-ci. José garde un profond ressentiment contre les leaders de gauche de l’époque : « Ils ont incité les paysans à faire la révolution, mais, après le coup d’Etat, eux se sont réfugiés dans les ambassades puis en Europe, et ils ont abandonné à leur sort les paysans. Quand on parle de la dictature chilienne, on parle des exilés, jamais de ceux qui sont restés. »

JOSÉ HERRERA, 61 ANS, DONT UN ONCLE A DISPARU
EN 1973 À PAINE (CHILI), LE 19 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Au fil du temps, des corps sont apparus. En janvier 1974, 14 cadavres criblés de balles sont découverts sous des branchages sur les hauteurs de Cuesta Chada, à 25 kilomètres au sud de Paine. Emportés à l’institut médico-légal, ils y croupiront, malgré les demandes incessantes des familles, jusqu’en 1991, date de leur identification : ce sont des paysans de l’asentamiento El Escorial, exécutés par des militaires de l’école d’infanterie de San Bernardo, au nord de Paine.

Parmi eux, le père de Rosa Vidal, Hugo, ainsi que deux oncles maternels. La cinquantaine digne et énergique, Rosa nous guide vers le site escarpé, entouré d’épineux, où Alejandro Bustos, le miraculé de Collipeumo, a planté 14 croix en bois de sa fabrication. Après avoir crapahuté pendant une demi-heure, elle s’assoit près de celle où figure le nom de son père. Elle s’estime privilégiée, car elle a pu l’enterrer, lors d’une cérémonie devant 3 000 personnes.

Fragment d’os

Flor Lazo et sa cousine Juanita n’ont pas eu cette chance. En 2007, un conscrit a brisé le pacte de silence et révélé que les 23 hommes raflés à 24-de-Abril et Nuevo-Sendero avaient été exécutés à Los Quillayes, à 120 kilomètres au sud-ouest de Paine. Des fouilles permettent alors d’exhumer divers objets et des restes humains identifiés par ADN. Flor a récupéré des morceaux de vêtements de son père et de son frère Samuel. Juanita, un fragment d’os. Mais aucun corps complet.

JUANITA IAZO, FILLE D’UN DÉTENU DISPARU LORS
DU MASSACRE DE PAINE (CHILI), LE 19 DÉCEMBRE 2025
À CUESTA CHADA, OÙ DES RESTES HUMAINS
ONT ÉTÉ DÉCOUVERTS EN 1974.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Et pour cause, alertée par la découverte fortuite, en 1978, d’un autre charnier, la dictature a vidé les fosses communes pour jeter les cadavres dans l’océan, afin d’effacer les preuves des exactions. Treize victimes de Paine auraient ainsi disparu pour toujours dans le Pacifique. Parmi elles, Pedro, le grand-père de Diego Cabezas. L’opération a été cyniquement appelée « Retrait des téléviseurs ».

Les traces d’ADN retrouvées à Los Quillayes ont toutefois permis de condamner 11 militaires quarante-neuf ans après les faits. Entre 2016 et 2024, les verdicts se sont succédé. En 2017, Juan Francisco Luzoro Montenegro est devenu le premier civil chilien condamné pour crimes contre l’humanité ; depuis, il purge vingt ans de prison, notamment pour les exécutions à Collipeumo. Mais entre les lenteurs de l’instruction et les recours devant la Cour suprême, beaucoup sont morts dans leur lit. Me Nelson Caucoto se réjouit cependant que, même tardivement et de manière incomplète, les crimes ne soient pas restés impunis : « Avec ces verdicts, la justice chilienne a fait un immense pas en avant. Même si le fait qu’à peine quatre ou cinq civils aient été condamnés laisse un goût amer, car ceux qui ont participé étaient 20 ou 30. » Finalement, en 2024, l’affaire de Paine a été close.

Pour de nombreuses familles, il n’y aura pas de paix tant que les corps n’auront pas été retrouvés. En 2023, le président de gauche, Gabriel Boric, a lancé par décret un plan national de recherche des 1 100 disparus de la dictature. Si le volet pénal est clos, les fouilles continuent. Reste à savoir si le nouveau président d’extrême droite respectera ce décret ou s’il s’inspirera plutôt de son voisin argentin, l’ultralibéral Javier Milei, qui a démantelé les politiques de mémoire en coupant les budgets.

À COLLIPEUMO (CHILI), LE 18 DÉCEMBRE 2025, UN MÉMORIAL EN
HOMMAGE  À QUATRE PAYSANS FUSILLÉS LE 17 SEPTEMBRE 1973,
ÉRIGÉ PAR LE SEUL SURVIVANT DE L’EXÉCUTION, ALEJANDRO BUSTOS.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

À Paine, de nombreux habitants encensent toujours les Kast. « Beaucoup de choses ont été faites ici grâce à leur aide aux plus nécessiteux, assure ainsi Ana Maria Valdenegro, 75 ans, membre du conseil de quartier de Linderos et qui a bien connu Michael Kast et son épouse, Olga. Ce qui s’est passé en 1973 est douloureux. Mais on voulait de l’ordre, un peu comme aujourd’hui. » Soudain, son regard se voile, sa voix se brise. Elle habitait alors à Buin, à côté d’un hangar, et se souvient : « À travers des trous dans les murs, j’ai vu des gens suspendus à des crochets, des cadavres jetés dans des camions civils. Aujourd’hui encore, la nuit, j’entends les cris d’appel au secours. » Elle ajoute, à contrecœur : « On dit que les Kast ont participé. Mais je ne sais pas. Ce sont des gens bien. » Le 14 décembre, elle a voté avec enthousiasme pour José Antonio Kast, comme 62,7 % des électeurs de Paine.

« Il faut tuer tous les communistes »

Chez les victimes, au contraire, la victoire d’un Kast réveille les terreurs. « Le soir des élections, j’ai entendu crier : “Il faut tuer tous les communistes !” Je me suis barricadée chez moi pendant deux jours », soupire Holanda Vidal. M. Kast osera-t-il gracier les tortionnaires, lui qui entend confier le ministère de la justice à un ancien avocat de Pinochet, Fernando Rabat, et a déclaré qu’il fallait avoir pitié des condamnés très âgés ou malades ?

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« Ce n’est pas notre faute si la justice a autant tardé et que les coupables ont vieilli », tempête Diego Cabezas, au Mémorial de Paine, dont il est le coordinateur. Un millier de poteaux s’élèvent vers le ciel. Entre eux, le vide laissé par les disparus et 70 mosaïques faites par les familles. Paine compte aussi une promenade de la Mémoire, avec les 70 portraits des victimes affichés sur l’enceinte du stade du Chemin-de-Fer. Elle a été plusieurs fois vandalisée, les portraits lacérés.

DÉTAILS DE PORTRAITS PEINTS DE PERSONNES DISPARUES, AU
PASEO DE LA MEMORIA, À PAINE (CHILI), LE 18 DÉCEMBRE 2025.
PHOTO CRISTÓBAL OLIVARES

Mais la relève est assurée. Le fils de 22 ans de Flor Lazo l’épaule à la tête de l’AFDDyE, tandis que Tamara Aguilera, 29 ans, petite-fille d’Holanda Vidal et conseillère municipale de Buin, a prêté serment avec la photo de son grand-père sur sa poitrine. « Nous avons la charge de défendre la vérité et la mémoire historique de notre pays, surtout en ces temps incertains », résume Diego Cabezas.

À Collipeumo, la lumière du soir embrase les acacias et les cactus. En contrebas coule la rivière Panama, dans laquelle s’épanche un saule pleureur. Alejandro Bustos a érigé un modeste mémorial, constitué de cinq pierres avec les noms de ses amis martyrisés et le sien. Sur un panneau de bois, il a gravé, dans une orthographe hésitante : « Père céleste, pardonnez à ceux qui m’ont fait du mal. » Le rescapé de l’horreur s’est éteint le 19 juillet 2025. Aucun des bourreaux de Paine n’a jamais demandé pardon.


Par Angeline Montoya  Paine [Chili], envoyée spéciale

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