samedi, avril 25, 2026

UNE JOURNÉE COMME UNE AUTRE

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VUE DE LA VILLE DE PINTZ SÉVÈREMENT MENACÉE  PAUL KLEE

Le Monde
Diplo

Une journée comme une autre / Le Monde diplomatique  / Ce fut un soir comme un autre. À la télévision, le mardi 7 avril à 21 heures, TF1 diffusait un nouvel épisode de « Koh-Lanta », M6 misait sur un ancien numéro de « Cauchemar en cuisine » et Arte, la chaîne franco-allemande, se livrait à son passe-temps favori — traquer la menace russe —, avec un documentaire sobrement titré « L’Europe dans la main de Poutine ? ». [Trump affirme que « toute la civilisation mourra » en Iran si l'ultimatum expire.]

Éditorial, par Benoît Bréville

Benoît Bréville

La journée, elle, sortait pourtant de l’ordinaire. Quelques heures plus tôt, sur les réseaux sociaux, M. Donald Trump avait publié un message d’une violence inédite : « Une civilisation va mourir ce soir, pour ne plus jamais renaître. » Il visait l’Iran et ses 90 millions d’habitants, fixant même l’échéance de ce génocide annoncé : 20 heures à Washington, au moment du prime time.

 

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CAPTURE D'ÉCRAN 

Les mots peuvent être criminels. À Nuremberg, en 1946, l’éditeur et propagandiste nazi Julius Streicher — qui n’avait ni exécuté, ni personnellement ordonné de massacres — fut condamné pour crimes contre l’humanité au motif qu’il avait encouragé à l’extermination des Juifs. Depuis, la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide prohibe l’« incitation directe et publique à commettre un génocide ». Et le droit international humanitaire interdit les « actes ou menaces de violence dont le but principal est de répandre la terreur parmi la population civile ». Comme l’écrit le philosophe Mathias Risse, c’est même « l’un des accomplissements majeurs de l’ordre juridique international issu de la seconde guerre mondiale. Celui-ci repose sur la reconnaissance du fait que le discours de la destruction civilisationnelle n’est pas seulement le symptôme de l’atrocité, mais l’un de ses instruments (1) ».

ILLUSTRATION RAMIRO ALONSO

Les dirigeants européens savent, lorsque cela les arrange, prendre les mots au sérieux. Il y a quinze ans, ils invoquaient ceux de Mouammar Kadhafi et de son fils, qui promettaient de « purger la Libye maison par maison » et de « faire couler des rivières de sang », pour légitimer une intervention militaire dans ce pays. Désormais, M. Donald Trump peut claironner un génocide, le plus grave crime en droit international, et chacun vaque à ses occupations. La Chine a appelé à la « désescalade ». La présidente de la Commission européenne, Mme Ursula von der Leyen, et la diplomate européenne en chef, Mme Kaja Kallas, sont restées muettes. La conduite de M. Trump « est source d’une très grande imprévisibilité, d’une très grande incertitude qui s’invitent dans notre vie quotidienne », commentera benoîtement le ministre des affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot. Quant à l’ancien président américain Barack Obama, il a consacré son seul tweet du jour à la victoire d’une équipe universitaire de basket-ball. Nul n’a exigé de comptes ou de sanctions, ni même jugé utile de qualifier clairement de tels propos. Toute la journée du 7 avril, les commentateurs ont spéculé sur les intentions du président américain — va-t-il le faire ? s’agit-il d’une stratégie de négociation ? —, tandis que les chaînes d’information en continu déployaient leurs bandeaux-chocs : « Cette nuit, 2 heures, fin de l’ultimatum. Trump va-t-il détruire l’Iran ? À suivre en direct sur BFM TV ».

ILLUSTRATION RAMIRO ALONSO

L’accumulation des crises (écologique, sanitaire, économique, énergétique…), la multiplication des conflits, le génocide perpétré à Gaza dans l’indifférence des chancelleries, l’enchaînement des nouvelles dramatiques à un rythme toujours plus frénétique ont produit une accoutumance au pire, conjuguée à un sentiment d’impuissance. Cette journée presque comme une autre sera peut-être la dernière en Iran, mais pour « nous » le soleil se lèvera demain comme ce matin, alors à quoi bon s’inquiéter ? Cette fois, M. Trump n’a pas mis sa menace à exécution. Mais, en l’absence de toute résistance, ses mots ont fait leur œuvre. Ils ont repoussé les frontières du dicible, et déjà commencé à tracer celles du possible.

Benoît Bréville

Notes :

(1) Mathias Risse, « “A whole civilization will die tonight” : The day the American president threatened genocide », Harvard Kennedy School, 8 avril 2026, www.hks.harvard.edu

DESSIN SERGIO LANGER

 

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