vendredi, juin 02, 2023

CHILI. «POUR RÉCUPÉRER LA MÉMOIRE HISTORIQUE» (II)

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 «POUR RÉCUPÉRER
LA MÉMOIRE HISTORIQUE»

 

Dans cette seconde contribution de Luis Vitale portant, ici, sur la période du gouvernement d’Eduardo Frei (voir l’introduction à cette période publiée sur ce site le 31 mai) sont mises en relief les réformes économiques et sociales qui, à la fois, traduisaient une modernisation de la société chilienne et l’endiguement face à une montée sociale. Des réformes qui s’inscrivaient dans le cadre de « l’Alliance pour le progrès » instaurée par les Etats-Unis en 1961, suite à la révolution cubaine. Luis Vitale donne ici son importance à une dimension souvent négligée dans l’historiographie dite de gauche: les transformations culturelles. Sur le sens de cet ouvrage Para recuperar la memoria historica. Frei, Allende y Pinochet et sur la biographie de l’auteur, voir la présentation à cette série de contributions. (Réd. À l’Encontre) [Le Trotskysme avec empanadas et vin rouge et/ou maté]

La gestion du président Eduardo Frei Montalva

Par Luis Vitale

À l'encontre

LUIS VITALE

La Démocratie chrétienne a remporté les élections présidentielles du 4 septembre 1964 avec le soutien explicite des partis conservateur et libéral, Eduardo Frei a obtenu 1 409 012 voix (56%) contre les 977 902 (39%) de Salvador Allende, candidat du Front d’action populaire, et les 125 233 voix (5%) de Julio Durán, représentant du Parti radical. Il convient de noter que les partis conservateur et libéral avaient représenté 31,2% de l’électorat lors des élections législatives en 1961.

EDUARDO NICANOR FREI MONTALVA 

La Démocratie chrétienne a fait le pari d’obtenir une majorité dans les deux chambres [système bicaméral : Chambre des députés et Sénat] afin de faire passer les lois radicales qu’elle avait proposées. C’est pourquoi, après avoir remporté la présidence, elle a lancé la campagne « Un Parlement pour Frei ». Les élections de 1965 lui ont offert une grande victoire électorale, avec une majorité absolue à la Chambre des députés mais, au Sénat, elle est restée minoritaire, un résultat limitant donc ses chances de réaliser les réformes envisagées.

Le plan « développementiste » du gouvernement Frei consistait principalement à promouvoir la production de cuivre par le biais d’un partenariat de l’État avec des entreprises étrangères, à augmenter la production agricole au moyen de la réforme agraire et à stimuler le développement de certaines branches industrielles grâce à la fusion d’entreprises chiliennes avec le capital de monopoles internationaux.

Depuis 1955, la Démocratie chrétienne avait repris les conceptions « développementistes » de la Commission économique pour l’Amérique Latine (CEPAL). Selon Alberto Sepúlveda Almarza, « Frei avait collaboré avec la CEPAL. L’une des figures les plus importantes de ce bureau des Nations Unies, le Chilien Jorge Ahumada, est devenue l’un des inspirateurs du programme présidentiel de Frei en 1964 » [12].

Le plan de Frei reposait – comme tous les modèles « développementistes » –sur les nouvelles fonctions assumées par l’État depuis les années 1930, clairement énoncées en 1966 par le congrès national de la Démocratie chrétienne: le « contrôle de l’État sur les instruments et les mécanismes du système économique », c’est-à-dire l’État en tant que planificateur et régulateur de l’économie, associé aux grands propriétaires au travers d’entreprises mixtes, « délimitant les domaines de travail et les règles du jeu entre le secteur public et le secteur privé ». Dans son message au Congrès (1969), Frei déclarait : « Plus de 70% des ressources financières nationales sont, de fait, entre les mains de l’État, qui contrôle directement 50% du crédit. Il exerce un contrôle total sur les opérations de commerce extérieur. Les secteurs fondamentaux de l’économie, tels que les chemins de fer, l’électricité, les compagnies aériennes et le pétrole sont aux mains de l’État ».

Afin d’obtenir davantage de ressources pour l’État et ses projets sociaux, le gouvernement chrétien-démocrate a soumis au Parlement un projet de loi appelé « Impôt sur la fortune », qui a évidemment été bloqué par les députés et sénateurs de droite. Le plan de Frei ne prévoyait pas l’introduction de réformes constitutionnelles substantielles, et encore moins la formulation d’une nouvelle Constitution. En tout cas, les quelques réformes constitutionnelles présentées par le gouvernement au Congrès national (aux deux chambres) ont été rejetées.

Il a alors dû solliciter de nouveaux prêts, accordés rapidement par les gouvernements démocrates-chrétiens d’Europe et par les États-Unis, soucieux de garantir la gestion de ce nouveau parti de rechange (la DC), en plus de la progression des relations économiques avec l’URSS, le Chili devenant, après Cuba, « le pays d’Amérique latine qui a reçu le plus d’aide soviétique » [13]. Tous les rapports s’accordent à dire que sous le gouvernement Frei, les prêts des États-Unis ont été fréquents, comme le certifie Kissinger dans ses mémoires: le président Johnson [novembre 1963-janvier 1969] a autorisé deux prêts au gouvernement Frei, l’un de 40 millions de dollars en 1969 et l’autre de 70 millions de dollars en 1970, en plus d’autres prêts accordés en 1965 et 1967. Ainsi, la dette extérieure est passée de 1.869 millions de dollars en 1964 à 3.886 millions de dollars en 1970, selon le rapport de 1971 de la Direction de la Planification Nationale [Oficina de Planificación Nacional].

Parallèlement, Eduardo Frei a promu la réactivation de l’Association latino-américaine de libre-échange auprès des présidents du Venezuela, de la Colombie, de l’Équateur et du Pérou, mais sans grand succès, si ce n’est quelques avancées en matière d’intégration financière.

Au cours des premières années de son administration, Frei a pu mettre en œuvre une partie de son plan de développement grâce à la bonne situation économique du pays. A notre avis, il y a eu deux phases: une phase de prospérité de 1965 à 1966 et une phase de stagnation avec des indices de récession de 1967 à 1970. Dans la première phase, le prix du cuivre a atteint le niveau record de 70 cents la livre en moyenne annuelle, en raison de la demande enregistrée suite à la guerre du Vietnam et de l’expansion de l’économie étasunienne, ainsi que d’une croissance de la production et de l’exportation de fer, d’acier, de cellulose, de bois et de farine de poisson. Le produit intérieur brut a augmenté de 5% en 1965 et de 6,6% en 1966.

Les premiers signes de détérioration ont commencé en 1967, selon le rapport de la Commission économique pour l’Amérique Latine. Le produit intérieur brut n’a augmenté que de 3% en 1967. En 1968, la détérioration a été accentuée par la sécheresse qui a dévasté le Chili du Norte Chico à Chillán [400 km au sud de Santiago]. Le ralentissement économique s’est poursuivi en 1969 et 1970 et la courbe inflationniste a atteint plus de 30% par an.

L’arrivée de la Démocratie chrétienne au gouvernement a renforcé le rôle hégémonique de la bourgeoisie industrielle dans le bloc de pouvoir de la classe dirigeante, un rôle favorisé par le soutien du Président aux industries exportatrices. Cela a accéléré l’investissement des capitaux financiers étrangers dans les industries clés, telles que la métallurgie, l’automobile, la pétrochimie, l’électronique et la cellulose. Dans la métallurgie, des capitaux américains ont pris le contrôle d’Inchalam, d’American Screw et de Siam di Tella; le consortium ADELA a acheté une participation majoritaire dans CINTAC et COMPAC. La General Motors et Ford Motors Co. ont commencé à monopoliser la production et la distribution d’automobiles.

« L’industrie automobile », disaient Caputo et Pizarro, « est l’un des exemples les plus clairs du processus de monopolisation industrielle aux mains d’entreprises étrangères » [14].

Une évaluation similaire a été faite par Pedro Vuskovic [il sera ministre de l’Economie sous Allende] dans une enquête menée en 1970: « Sur les 160 principales sociétés industrielles par actions, plus de la moitié présente une participation étrangère » [15]. En 1969, la société IANSA (Industria Azucarena Nacional), fondée en 1941 par la Corporación de Fomento de la Producción de Chile, avait cessé d’être nationale, la majorité des actions étant passée aux mains de la General Ire and Rubber Co.

L’objectif de cette politique économique visait à tenter de reformuler le modèle d’accumulation, qui montrait des signes d’affaiblissement en Amérique latine et en particulier au Chili depuis le début des années 1960.

La «chilenisation» du cuivre

Une large aspiration de la majorité du peuple chilien, défendue par d’éminents politiciens dans les années 1920, 1930 et 1940 et reprise par le général Ibáñez [président de novembre 1952 au 3 novembre 1958] lors de sa campagne présidentielle en 1952, était le passage des richesses en cuivre de notre territoire des mains des entreprises nord-américaines à celles de l’État. Cette demande nationale a commencé à être partiellement concrétisée par le gouvernement de Frei, ouvrant un processus qui a conduit à l’une des mesures les plus souverainistes d’Allende.

En considérant le cuivre comme la « clé » de l’économie, l’administration de la Démocratie chrétienne a proposé en 1965 d’acquérir 51% des actions des sociétés étrangères qui depuis le début du siècle s’étaient emparées du cuivre. Elle a nommé Radomiro Tomic comme son interlocuteur auprès de ces sociétés. En 1959, la Braden Copper Co, qui détenait la mine d’El Teniente, filiale chilienne de la Kennecott Copper Co, avait investi 86,8 millions de dollars dans le cuivre, la Chile Exploración 280,2 millions et la Andes Mining Co. 170 millions, toutes deux filiales de la Anaconda Copper Mining.

Le projet de « chilenisation » des mines de cuivre n’a pas constitué une totale nationalisation, mais ce fut un pas significatif. L’accord proposé par le gouvernement aux sociétés qui ont accepté l’offre prévoyait l’achat de 51% des actions, sur la base de la valeur comptable nette des sociétés au 31 décembre 1969. Le prix serait payé sur 12 ans, par versements semestriels, avec un taux d’intérêt de 6%. Certaines entreprises ne l’ont pas accepté, comme Anaconda, qui contrôlait les mines de Chuquicamata [dans le désert d’Atacama] et de El Salvador [dans le nord, dans la région d’Atacama], mais une société mixte a été formée (incluant Anaconda), Explotadora Cordillera, avec une participation de l’État de 25% pour exploiter une nouvelle mine, Exotica, près de Chuquicamata. Cette entreprise était chargée également d’effectuer des prospections géologiques, avec un accord prévoyant que l’État chilien serait associé à l’exploitation des mines qui pourraient être découvertes ultérieurement.

Avec d’autres compagnies, comme la Corporación Cerro, il a été convenu de former la Sociedad Minera Andina, dans laquelle l’État chilien participerait à hauteur de 25% du capital. Avec la Kennecot Corporation, il a été convenu que l’État achèterait 51% de la Braden Copper Co. en formant une société mixte pour exploiter la mine El Teniente.

Il y avait une clause très importante: le transfert des 49% restants des actions d’Anaconda s’effectuerait à partir du 31 décembre 1972, mais il faudrait payer à Anaconda 60% du solde du prix d’achat de 51% des actions. Le prix du 49% serait le montant obtenu en multipliant la moyenne des bénéfices annuels de ce 49% entre 1970 et la date de la vente par un facteur multiplicateur.

Ce facteur multiplicateur serait de 8, et si la vente était finalisée en 1973, il diminuerait d’un demi-point par an jusqu’en 1977. En d’autres termes, le paiement de 49% serait presque trois fois plus élevé que le prix de 51% des actions. Mais cette opération n’a jamais été réalisée car Allende décida en 1971 de décréter purement et simplement la nationalisation du cuivre. En outre, cette procédure accordait également à ces entreprises un abattement fiscal et douanier pendant plusieurs années et la commercialisation du marché restait le monopole des compagnies et l’administration demeurait dans leurs mains.

Cette association du capital de l’État avec le capital monopolistique international a reçu le nom de « nationalisation convenue », elle a été critiquée par la droite et, sur certains points, par le Parti radical et la gauche, et même par des députés démocrates-chrétiens, comme Julio Silva Solar, lors de la séance de la Chambre du 27 juillet 1965.

Un spécialiste dans la matière, Mario Vega, a déclaré à l’époque: « La valeur du gisement a été payée en tenant compte de la rentabilité; ainsi, si le gisement était de haute qualité, les coûts d’extraction étaient faibles et, par conséquent, la rentabilité était élevée. Le prix à payer par l’État chilien pour 51% des actions a été fixé sur cette base favorable aux entreprises » [16].


D’autres économistes ont calculé qu’avec cet accord le Chili a perdu dans le commerce du cuivre, puisqu’il recevait auparavant 183 dollars par tonne de cuivre et qu’à partir de cette signature, il n’en recevrait plus que 157. Les entreprises étrangères pourraient obtenir en quelques années un bénéfice de 4.500 millions de dollars, soit 1.000 millions de dollars de plus que ce qu’elles ont obtenu en un demi-siècle d’exploitation de nos richesses.

La réforme agraire

Ce fut une autre tâche démocratique bourgeoise – comme dans le cas de la Révolution française de 1789 – du gouvernement de la Démocratie chrétienne, attendue depuis longtemps par les paysans. Agitée pendant des décennies par les partis de gauche et mise en avant par la « République socialiste » de 1932, reprise dans les discours par le Front populaire et par Carlos Ibáñez lors de sa campagne présidentielle de 1952 et initiée de façon si modeste par Jorge Alessandri en 1960 qu’elle fut connue sous le nom de « réforme du pot de fleurs ».

Au début des années 1960, les latifundistes avaient laissé des millions d’hectares non cultivés. Les exploitations de plus de 1000 hectares, selon le recensement de 1965, monopolisaient plus de 72% de la propriété foncière, mais moins de terres que les petits et moyens producteurs pratiquant des cultures intensives.

Au moment où la réforme agraire a commencé, la répartition des terres, selon le recensement agricole de 1965, était la suivante:

CAPTURE  D'ÉCRAN

La loi sur la réforme agraire limitait la propriété à un maximum de 80 hectares de terres irriguées de bonne qualité ou leur équivalent, de sorte que sur les terres de cultures pluviales ou de montagne l’équivalent de 80 hectares pouvait être multiplié par cinq ou plus. Les propriétaires terriens conservaient alors les meilleures terres et vendaient les terres non cultivées. Par ailleurs, ils ont subdivisé leurs domaines en parcelles de 80 hectares, placées au nom de leurs proches. La loi n’était pas obligatoire, c’est-à-dire qu’elle ne contraignait pas le gouvernement à exproprier mais l’habilitait à procéder à la distribution des terres. Les terres expropriées devaient être compensées par un paiement initial en espèces et le reste par des versements échelonnés.

Des spécialistes de renom, tels que Sergio Aranda et Alberto Martínez, ont souligné opportunément : « Bien que la réforme agraire ait été un coup dur pour les secteurs de la grande propriété foncière et, de ce point de vue, on ne doit pas la sous-estimer. (…) En fait, les expropriations décidées par le Conseil de la Corporation de la réforme agraire jusqu’au 30 décembre 1969 s’élevaient à 248 900 hectares de terres irriguées et à 2 6920 500 hectares de terres ne nécessitant pas d’irrigation, soit 20,1% du total des terres irriguées et 9,4% de la superficie nationale des domaines agricoles. (…) Après plus de quatre ans de réforme agraire, période pendant laquelle on supposait que le processus serait rapide et agressif, le latifundio régnait toujours dans la campagne chilienne avec plus de 5300 unités et une superficie de plus de 22 millions d’hectares » [17]. Effectivement, fin 1969, seules 17 400 familles en avaient bénéficié, sur un objectif total de 100 000 petits propriétaires que s’était fixé le gouvernement de la Démocratie chrétienne.


Les limites de cette réforme agraire, qui a néanmoins enclenché un processus historique dans le monde agricole chilien, ont été analysées par Jacques Chonchol, qui a connu le processus de l’intérieur en tant que directeur de l’Instituto de Desarollo Agropecuario sous le gouvernement de Frei: « D’une part, il s’agissait d’une réforme agraire inscrite dans le cadre d’un programme d’action sociale visant à un changement profond et, d’autre part, d’un programme destiné à accélérer le développement économique, mais dans les moules de la société préexistante. (…) Il n’est donc pas surprenant que le programme de réforme agraire ait été un processus assez difficile de négociation politique et sociale; d’une part, il fallait répondre aux aspirations existantes et à celles qui avaient été créées par des réalisations concrètes; d’autre part, il fallait essayer de réconcilier le secteur des propriétaires existant avec le programme de changement ». Chonchol ajoute: « Précisons maintenant quels étaient les domaines dans lesquels il fallait chercher la conciliation. Tout d’abord, il s’agissait de maintenir, au sein de l’agriculture, un secteur capitaliste privé, sensiblement plus moderne, plus efficace. (…) Un deuxième aspect est entré en jeu dans la conciliation entre la réforme agraire et les latifundistes. Le programme d’ensemble prévoyait une accélération du processus de développement économique, ce qui impliquait de ne pas effrayer les groupes d’entrepreneurs non agricoles, appelés à participer à ce développement par le biais du processus parallèle de réforme agraire. (…) Les tentatives visaient donc à démontrer aux industriels que la réforme agraire était une bonne affaire pour eux puisque, dans la mesure où elle signifiait une redistribution des revenus, elle assurait un élargissement d’un marché intérieur étroit, une possibilité d’expansion industrielle. (…) Le troisième aspect à souligner est que l’objectif était de donner la propriété aux paysans le plus rapidement possible, afin de donner une stabilité sociale à l’agriculture et au système politique en général » [18].


La distribution des terres a suscité de grandes attentes parmi les travailleurs agricoles. Les grèves agraires, les occupations de terres et la syndicalisation sont des signes éloquents de ce processus. En ce sens, les réflexions de l’équipe de la Pastorale Rurale de Talca illustrent très bien le processus: « A partir de 1966, nous nous sommes rendu compte que les paysans s’engageaient de plus en plus dans leur désir de libération et de justice, et que c’était le début d’un grand mouvement que nous avons appelé le ‘réveil paysan’. À partir de ce moment-là, nous avons commencé à soutenir ce réveil paysan par le biais de l’Action Catholique Rurale, et nous avons donc organisé un plan de rencontres avec les dirigeants paysans en nous aidant de brochures sur le progrès comme quelque chose de bon et de voulu par Dieu. (…) Au bout de deux ans de réforme agraire, les colons avaient clairement conscience de constituer un mouvement. Ensemble, ils ont formé une Coopérative Régionale » [19]. Les colonies, inaugurées par Frei, sont le résultat d’accords entre la Corporación de Reforma Agraria, créée par Alessandri dans le cadre de sa mini-réforme agraire, et les paysans et les journaliers.


La réaction de l’oligarchie terrienne – avec ses patronymes hérités de l’époque coloniale ou acquis par des mariages et de l’argent frais – a été si violente qu’elle a dépassé le sens traditionnel de « l’être profond chilien », selon les normes de comportement établies par le « Manuel de Carreño » [manuel d’urbanité et de bonnes manières, écrit en 1853 par Manuel Antonio Carreño]. Les barrages routiers et les blocages, orchestrés par les propriétaires terriens et soutenus par le tout nouveau Parti national – une fusion des partis conservateur et libéral – ont été fréquents et violents, ils dépassaient la légalité même qu’ils avaient conçue depuis l’ère portalienne [de Diego Portales, 1793-1837, idéologue de « l’ordre portalien » dans les années 1830]. Ils ont été jusqu’à commettre des assassinats, comme celui du militant démocrate-chrétien Hernán Mery, perpétré en avril 1970 par des éléments de droite. Alors qu’il travaillait pour la Corporación de Reforma Agraria, Mery s’était rendu à Linares pour prendre possession d’une propriété rurale, « une action qui a été violemment repoussée par les anciens propriétaires du bien et qui a entraîné sa mort » [20].

En conclusion, cette réforme agraire, recommandée par « l’Alliance pour le Progrès », fut importante pour le processus social qu’elle a ouvert dans le secteur agricole, mais limitée en termes de transformation radicale de la structure agraire. Fondamentalement, la distribution des terres non cultivées visait à promouvoir le développement du capitalisme agraire, à essayer d’étendre le marché intérieur de l’industrie des biens de consommation, ainsi qu’à canaliser la montée du mouvement des paysans en créant une sorte de « tampon social » avec les petits propriétaires bénéficiaires de la distribution des terres.

La promotion populaire

C’était l’une des priorités sociales que le gouvernement Frei s’était fixées afin d’intégrer, de préférence, les habitants pauvres de la périphérie urbaine dans son programme de réalisations, mais il s’est également étendu aux secteurs paysans vivant à proximité des villes rurales. Dans la mise en œuvre de ce plan social, il a pu compter sur le jésuite belge Roger Vekemans, qui, après son arrivée au Chili à la fin des années 1950, a exercé une influence notable avec la diffusion de sa « Théorie de la marginalité ». Le Centre pour le développement économique et social de l’Amérique latine, dirigé par Vekemans – en même temps collaborateur de la revue Mensaje –, fut l’un des importants organismes de recherche ayant diffusé sa pensée, forgée à l’Université de Louvain en Belgique.

Pour ce prêtre et sociologue, « l’un des principaux problèmes de la démocratie dans les pays sous-développés était l’existence de larges secteurs de la population (…) en situation de marginalisation. Les “marginaux” étaient les “prolétaires” modernes, les sans-abri, les personnes sans éducation ni participation à la vie sociale. L’état de marginalité était «radical», c’est-à-dire que seule l’intervention d’un «agent extérieur» pouvait changer cette situation et leur faire prendre conscience de leur état. Par conséquent, une politique de promotion populaire était nécessaire » [21].

Pour la mise en œuvre de ce plan, la Démocratie chrétienne a reçu 820 000 dollars en 1965 du gouvernement belge, où les chrétiens-démocrates exerçaient une influence considérable. L’un des épicentres de cette activité ont été les Conseils de voisins [Juntas de Vecinos], créés dans les années 1940-1950. Jusqu’au début des années 1960, ces organisations de voisins dans un même quartier fonctionnaient sans formalités juridiques et ne bénéficiaient d’aucun soutien budgétaire ou municipal. Elles se concentraient sur le bien-être et le développement de ces bidonvilles [construits sur des terrains occupés] qui avaient poussé « comme des champignons » [callampas] en raison de l’exode rural massif stimulé par la montée du phénomène d’industrialisation-urbanisation. En 1964, il a été présenté un projet de loi visant à les régulariser, en leur accordant la personnalité juridique afin qu’ils puissent avoir accès à des ressources économiques. Après quatre ans de débats au Parlement, le projet de loi a été promulgué par le président Frei le 19 juillet 1968.

Des avancées en matière de droits humains: logement, santé, éducation

Par rapport aux droits humains les plus élémentaires exigés par les secteurs les plus démunis, le gouvernement de Frei a approfondi un processus ouvert par le Front Populaire et qui, poursuivi par Ibáñez et Jorge Alessandri, a atteint ultérieurement une plus grande ampleur sous le gouvernement de Salvador Allende.

Le Plan pour le logement constitue objectivement une continuation de celui pratiqué par Jorge Alessandri, notamment dans la construction de nouveaux types de logements pour les classes moyennes, favorisée par les Associations d’épargne et de crédit. En plus des maisons construites dans des communes de Santiago comme Ñuñoa, Vitacura, San Miguel, San Bernardo et d’autres à Valparaíso, Concepción et Talca sous l’administration Alessandri, de nouveaux logements ont été construits par le gouvernement DC.

Frei n’a pas seulement accéléré la construction de ce type de logements pour les secteurs moyens, il a aussi pris soin de créer et d’améliorer des logements dans les poblaciones callampas, souvent sous la pression des occupations de terres des « sans-toit », notamment dans les communes de Santiago (Barrancas, La Reina, Conchalí, La Granja), Concepción (Partal) et d’autres provinces. L’opération Sitio [Politique de logements pour les personnes à faible revenu, 1965] et la construction de logements par les habitants eux-mêmes ont été encouragées. La Corporation d’amélioration urbaine [Corporación de Mejoramiento Urbano], fondée en 1968, a lancé aussi un plan de réaménagement de Santiago.

Le domaine de la santé a fait l’objet d’une attention particulière, avec le renforcement du Service national de santé et l’investissement d’une partie du budget national dans les soins médicaux pour les secteurs les plus pauvres de la population. La médecine chilienne, réputée depuis des décennies, s’est placée au niveau des meilleures d’Amérique Latine, les médecins faisant preuve à la fois d’un sens de la communauté et de capacités scientifiques dans les nombreuses polycliniques qui ont été ouvertes dans les quartiers. En 1966, fut approuvé le plan décennal définissant la santé comme un droit fondamental des habitants dès la naissance, garanti par l’État. L’année suivante, un décret a établi le Formulaire national des médicaments; en 1968, une loi sur la médecine de soins pour les employés a été adoptée et, en 1969, les Programmes de développement communautaire dans les cliniques ont vu le jour.


De nouvelles lois sur le travail ont été adoptées, telles que la loi n° 16.744 de 1968 sur les accidents du travail et les maladies professionnelles, avec la fusion de l’ancienne Caisse des accidents du travail et le Service de sécurité sociale et, dans son article 3, la création de l’Assurance des accidents scolaires. La loi a également approuvé l’inamovibilité à la fin du contrat de travail [non-licenciement sans juste cause qualifiée], a apporté des modifications à la loi sur la syndicalisation des ouvriers agricoles, dont le salaire minimum avait été fixé en 1965. Une autre initiative importante dans le processus de démocratisation politique du pays fut l’approbation en 1969 du droit de vote pour les personnes âgées de plus de 18 ans, y compris les analphabètes.

Culture et vie quotidienne

La réforme de l’éducation que les classes moyennes et le mouvement étudiant réclamaient depuis des décennies a été accélérée. Outre la construction de nouvelles écoles et de nouveaux lycées, y compris des écoles du soir, un plan de bourses pour les étudiants, en particulier ceux issus de ménages pauvres, et une augmentation des petits déjeuners et des déjeuners scolaires ont été mis en œuvre.

Sur le plan pédagogique, il a été décidé de moderniser l’enseignement en fonction des besoins du progrès industriel et commercial. Les 6 années d’enseignement primaire et les 6 années d’enseignement secondaire ont été remplacées par un cycle de base de 8 ans, réduisant ainsi de 4 ans l’enseignement secondaire pré-universitaire; de toute façon, si les lycéens ne pouvaient entrer à l’université, ils en sortiraient avec de meilleures formations pour des emplois qualifiés; ils se perfectionneraient ensuite dans des instituts universitaires tels que l’Instituto Nacional de Capacitación Profesional. Dans le même temps, les cours de formation continue pour les enseignants du secondaire et du primaire ont été développés, en créant des organismes spéciaux tels que le Centro de Perfeccionamiento de Profesores. « Les centres d’éducation commune et les écoles pour adultes ont accueilli un total de 350 000 personnes en 1965 et 1969, ce qui a permis de réduire le taux d’analphabétisme de 16,4% en 1964 à 11% » [22].

Dans le même temps – conformément à la conception de la Démocratie chrétienne –, l’enseignement privé a bénéficié d’un grand soutien et il s’est développé à tel point que les écoles privées ont atteint 25% de l’enseignement dispensé dans le pays, véhiculant des préjugés que l’on voulait imposer à une jeunesse qui en avait assez de la moralisation et des tabous sexuels.

Dans le domaine de l’enseignement supérieur, des avancées très importantes ont été réalisées, en grande partie comme résultat de la nouvelle réforme universitaire élaborée par les étudiants de l’Université Catholique elle-même et de l’Université du Chili.

Dans d’autres domaines culturels, des progrès ont également été réalisés, poursuivant le processus de démocratisation de la culture entamé par le gouvernement de Pedro Aguirre Cerda. Les générations des années 1940 et 1950 gardent un souvenir ému des concerts de l’Orchestre symphonique, de la Chorale de l’Université du Chili, dirigée par l’inoubliable Mario Baeza Gajardo (décédé en 1998) et du Ballet national, dirigé par Ernest Uthoff, dans les parcs, avec des milliers de personnes assises sur l’herbe, sans remarquer qu’il était déjà difficile de respirer normalement à cause de la pollution qui envahissait Santiago, Valparaíso, Concepción et d’autres villes, en raison du processus d’industrialisation et des problèmes d’urbanisation ; avec aussi ses conséquences de pollution sonore, des gaz d’échappement en raison de la croissance exponentielle des voitures et des bus. La population de Santiago est passée de 1 390 000 habitants en 1952 à 2 220 000 en 1960 et 2 780 000 en 1970.

Grâce à la méthodologie de l’histoire orale, nous connaissons l’impact des représentations du Théâtre expérimental de l’Université du Chili [Teatro Experimental de la Universidad de Chile], décrit comme l’une des meilleures troupes d’Amérique Latine, avec des metteurs en scène de grande qualité tels que Pedro de la Barra et Pedro Ortous, avec des acteurs et actrices de la stature de Rubén Sotoconil, Agustín Siré, Bélgica Castro, Roberto Parada, Marés González, Franklin Caicedo et, plus tard, la Compañía de los Cuatro de Humberto et Pepe Duvauchelle, Angela et Orieta Escámez. Et des dramaturges de qualité: Luis Alberto Heiremans, Isidora Aguirre, Jorge Díaz, Eric Wolf et d’autres.

Il est également devenu courant de visiter le Museo de Bellas Artes pour voir non seulement les peintures des classiques mais aussi des peintres chiliens, comme Roberto Matta, Camilo Mori, Nemesio Antúnez, Gracia Barrios, José Venturelli et José Balmes; les sculptures de deux femmes remarquables: Lily Garafulic et Marta Colvin. La magie du cinéma s’est étendue aux cinémas de quartier, avec des projections en matinée, l’après-midi et le soir, nous faisant revivre les meilleures scènes du rebelle James Dean ou d’Yves Montand dans « Le salaire de la peur » et les films chiliens « El chacal de Nahuel Toro », de Miguel Littín et du créole austère Nelson Villagra, comme une marque de l’époque sociale dans laquelle nous vivions, « Deja que los perros ladren » de Naum Kramarenko, « Trois tristes tigres » de Raúl Ruiz, « Valparaíso, mi amor » d’Aldo Francia et « Largo viaje » de Patricio Kaulen, qui ont ouvert une nouvelle ère de notre cinéma.

Les foires annuelles du livre dans le Parque Forestal, qui réunissaient en plein air des centaines de milliers de personnes des secteurs moyens et pauvres, étaient une source de bonheur tant pour eux que pour les écrivains, qui pouvaient ainsi donner à un vaste public et recevoir de lui la meilleure énergie pour continuer à créer; et dans le coucher de soleil du fleuve Mapocho, tous regardaient les meilleurs ensembles artistiques. C’est là que sont devenus populaires les chants de Margot Loyola et de Violeta Parra, qui a fait ses derniers adieux dans une tente sur la Plaza Almagro, sous le gouvernement de la Démocratie chrétienne. Partout, des peñas [lieux d’interprétation de musiques dites folkloriques] ont été ouvertes dans cette phase d’essor du meilleur du folklore chilien, avec des paroles qui rappelaient l’angoisse et l’amour de notre peuple, allant au-delà de la simple complainte paysanne de l’époque des huasos, nom donné aux paysans pauvres et gardiens de troupeaux par les propriétaires terriens. La cueca [chant et danse typique] a envahi des locaux fermés et des espaces en plein air, son apprentissage s’est généralisé grâce aux nouvelles générations, ouvertes aux meilleurs aspects du passé mais aussi d’un présent qui les faisait vibrer.

Des romans tels que  Hijo de ladrón de Manuel Rojas, Coronación de José Donoso, Eloy de Carlos Droguet, Según el orden del tiempo de José Agustín Palazuelos, El peso de la noche de Jorge Edwards, Los últimos días de Fernando Rivas, A la sombra de los días de Guillermo Atías, ont suscité l’enthousiasme et l’angoisse d’un nombre considérable de lecteurs, La fiesta del rey Acab et Frecuencia modulada d’Enrique Lafourcade, Caballo de copas, Amérika,Amérika, Amérika et Mañana los guerreros de Fernando Alegría et d’autres de cette génération prolifique de romanciers chiliens, contemporains de nouveaux poètes tels que Jorge Narváez, Jaime Quezada, Jorge Tellier, Miguel Arteche, Efraín Barquero, Oscar Hahn, Mahfud Massis, Gonzalo Rojas et Gonzalo Millán. Beaucoup d’entre eux sont des Nerudistes [référence à Pablo Neruda], des Rokhistes [référence à Pablo de Rokha] ou des Parristas [référence à Nicanor Parra] passionnés, de ces grands intellectuels pour qui, comme le disait Enrique Lhin, la littérature « n’est pas étrangère au peuple, elle n’appartient pas à une élite, elle parle de manière claire ou alors sombre, elle a sa propre histoire » [23].

Parmi les autres avancées dans le rapport entre la culture et la vie quotidienne, qui fait et constitue l’histoire – malgré la résistance des historiens traditionnels à les considérer comme des sources –, il convient de souligner la révolution déclenchée par la découverte de la pilule contraceptive, qui a facilité des relations plus libres et relativement plus sûres; une révolution surtout pour les femmes, qui ont pu exploiter leur pleine capacité de jouissance, de plaisir sexuel et pas seulement de reproduction. Ce qui, auparavant, n’avait été réalisé qu’à moitié par un groupe minoritaire de femmes, a commencé à se généraliser dans les années 60, un phénomène accepté par des secteurs démocrates-chrétiens et avec des réserves par leur gouvernement. (Traducteurs: Ruben Navarro, Hans-Peter Renk) (A suivre)

Notes

[12] Alberto Sepúlveda Almarza, Los años de la Patria Joven: la Política chilena entre 1938-1970, Éd. Chile América-CESOC, Santiago, 1996, p. 51.

[13] Alberto Sepúlveda A., op.cit., p. 69.

[14] O. Caputo y R. Pizarro, Dependencia e inversión extranjera, Chile hoy, éd. Siglo XXI, Méxique-Chili, 1970, p. 197.

[15] Article de Pedro Vuskovic, Punto Final, N° 112, p. 13, 1-9-1970.

[16] Mario Vera: «Detrás del cobre», Cuadernos de la Realidad Nacional, Santiago, janvier 1970.

[17] Sergio Aranda et Alberto Martínez, «Estructura Económica: algunas características fundamentales», Chile hoy, Éd. Siglo XXI, Méxique-Chili, 1970, p. 146-148.

[18] Jacques Chonchol, «Poder y reforma agraria en la experiencia chilena», Chile hoy, Éd. Siglo XXI, Méxique-Chili, 1970, p. 271-274

[19] Equipo de Pastoral Rural de Talca, «Cambios de mentalidad en el campesinado chileno por la Reforma Agraria», Revista Pastoral Popular, N° 115, janvier-février 1970, Santiago, p. 23.

[20] El Pensamiento de la Democracia Cristiana, Éd. Dirección Nacional de Capacitación Doctrinaria, Santiago, 1973, p. 14.

[21] Alberto Sepúlveda A.: œuvre citée, p. 52. Ces concepts de Vekemans ont été élaborés et diffusés par le Centro Bellarmino, la DESAL et la revue Mensaje, et font partie des éléments les plus remarquables de la campagne présidentielle de Frei.

[22] Carlos Cariola, «Los últimos 20 años de la Educación chilena», Mensaje, N° 202-203, septembre-octobre 1971, p. 463.

[23] Enrique Lhin, «20 años de poesía chilena», Mensaje, N°202-203, septembre-octobre 1971, p. 491

jeudi, juin 01, 2023

SOLIDARITÉ AVEC NANCY MOREJÓN

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Nancy Morejon,  Écrivaine, poétesse, essayiste, traductrice cubaine  /  Photo Doris Poklekowski	à Berlin  Allemagne du 30 juin 2001
NANCY MOREJON,  ÉCRIVAINE, POÉTESSE,
ESSAYISTE ET TRADUCTRICE CUBAINE 
PHOTO DORIS POKLEKOWSKI
Solidarité avec Nancy Morejón / La poétesse cubaine Nancy Morejón devait assurer la présidence d’honneur de cette quarantième édition du Marché de la poésie. Suite à l’intervention d’un opposant cubain, relayé par le Pen club, la direction du Marché a finalement décidé de renoncer à cette présidence, tout en maintenant son invitation à Nancy Morejón.

Francis COMBES

Nancy Morejon,  Écrivaine, poétesse, essayiste, traductrice cubaine  /  Photo Doris Poklekowski	à Berlin  Allemagne du 30 juin 2001
NANCY MOREJON,  ÉCRIVAINE,
POÉTESSE, 
ESSAYISTE ET
TRADUCTRICE CUBAINE 

PHOTO DORIS POKLEKOWSKI

 

Nous connaissons Nancy Morejón, pour certains d’entre nous depuis de nombreuses années. Nous savons qu’elle est une vraie poète, une des grandes voix féminines de la poésie latino-américaine. Femme et Noire, elle est engagée depuis des années dans le combat pour la paix, contre le racisme et les inégalités sociales, de race, de genre, et pour la liberté des peuples .

► À lire aussi  :   CONDAMNATION DES TENTATIVES DE BOYCOTT D’UNE POÈTE CUBAINE EN FRANCE

CAPTURE D'ÉCRAN

Que lui reproche-t-on précisément ? D’avoir, avec d’autres écrivains vivant à Cuba, signé plusieurs déclarations en soutien aux autorités cubaines. Elle l’a effectivement fait à plusieurs reprises. Nancy Morejón n’a jamais caché son soutien à la révolution cubaine. Après la mort de Fidel Castro, elle lui a publiquement rendu hommage. Et en 2003, (déclaration plus controversée) suite à l’exécution de trois preneurs d’otages, elle a co-signé un texte adressé aux « Amis au loin », défendant « Cuba (qui) s’est vue obligée de prendre des décisions énergiques qu’elle ne souhaitait naturellement pas avoir à prendre ».

Déclaration de @CubaMINREX

📌Le ministère des Affaires étrangères de Cuba dénonce fermement les actes fascistes commis contre des représentants de la culture nationale /

Prestigieux artistes🇨🇺 ont été la cible d'agressions menées par des éléments de l'extrême droite dans des pays européens. C'est le cas de #BuenaFe en Espagne et la révocation ignominieuse de Nancy Morejón en tant que présidente d'honneur du "Marché de la poésie" en France /

La culture🇨🇺,qui subit l'impact du #blocus économique inhumain et illégal,est porteuse de messages de paix,de dialogue et de tolérance.Elle rejette la barbarie,la haine et la violence que les intérêts impérialistes de USA et de certains de leurs alliés tentent d'imposer. /

La solidarité, la paix et l'engagement pour l'art continueront d'être les principes de nos artistes face à la violence, à l'impunité, au fascisme et à la colonisation culturelle qui prévaut. /

Cuba ne renoncera pas à exposer sa culture dans tous les coins du monde et répondra à toute agression avec fermeté et unité. /

https://cubaminrex.cu/es/la-culture-cubaine-harcelee-par-la-haine-fasciste-declaration-du-ministre-des-relations-exterieures

Nous n’affirmons pas que Cuba est un paradis. Nous n’ignorons pas les difficultés actuelles de la population de l’île, dues en particulier au maintien du blocus états-unien, et nous n’ignorons pas les drames qu’a traversés la révolution cubaine, mais nous refusons de hurler avec les loups.

En fait, le principal péché de Nancy Morejón est d’avoir pris partie depuis des années en faveur de la Révolution cubaine dont elle est partie prenante.

Qui l’accuse ?

JACOBO MACHOVER,
ANTICASTRISTE PROFESSIONNEL
PHOTO RTBF 

Celui qui l’a dénoncée comme soutien du « régime totalitaire » est Jacobo Machover, écrivain d’origine cubaine. Il a quitté Cuba avec sa famille, en 1963, quatre ans après la révolution cubaine. Il a collaboré à plusieurs journaux français et il est connu pour avoir publié quelques livres dans lesquels il s’attache à présenter le Che comme un tueur fanatique.

Après l’attaque au cocktail Molotov contre l’ambassade de Cuba à Paris, en juillet 2021, il a revendiqué publiquement le soutien à l’attentat, au nom de l’organisation européenne Cuba Libre. Que se serait-il passé s’il s’était agi de l’ambassade US à Paris ?... Il aurait sans aucun doute été poursuivi pour complicité de terrorisme… Mais ce n’est que l’ambassade de Cuba… et l’affaire en est restée là.

Il y a certainement bien des choses qui mériteraient d’être corrigées à Cuba, mais la vérité oblige à dire que ce n’est pas dans les rues de La Havane que la police tue régulièrement des Noirs, simplement parce qu’ils sont noirs ou qu’ils ont tardé à obtempérer.

Pour notre part, nous sommes d’accord pour défendre la liberté d’expression partout, y compris dans des pays envers lesquels des raisons historiques nous font éprouver de la sympathie.

Mais quand on prétend se faire les défenseurs des droits de l’homme dans le reste du monde il faudrait   commencer par balayer devant sa propre porte.

Et comment peut-on s’en prendre ainsi à des artistes, des écrivains en leur faisant porter toute la responsabilité de la politique de leur pays ?

Heureusement, lorsqu’un écrivain français se rend à l’étranger, par exemple en Amérique latine, on ne lui demande pas s’il a voté Macron et on ne lui impute pas la responsabilité de la trentaine de Gilets jaunes mutilés ou éborgnés, ou des manifestants blessés, parfois très gravement, par la police pendant les manifestations contre la réforme des retraites.

La décision de retirer à Nancy Morejón la présidence de cette édition du Marché de poésie, placée sous le signe de Cuba, nous attriste et nous choque. En tant que poètes, écrivains, hommes et femmes de lettres vivant en France, cette décision nous peine et nous fait honte.

Premiers signataires : Francis Combes (poète ; France) – José Muchnik (poète ; Argentine, France) – Jean-Michel Devesa (universitaire et romancier ; France) – Victor Rodriguez Nunez (Poète ; Cuba, USA) – Yves Vargas (philosophe ; France) – Fabienne Beaudeau (réalisatrice ; France) – Hernando Calvo Ospina (journaliste, écrivain ; Colombie, France) – Michel Cassir (poète ; France, Liban) – Delia Blanco (poète ; République dominicaine, France) – Patricia Latour (journaliste et autrice ; France) - Marie-Laure Coulmin Koutsaftis (poète et traductrice ; Grèce, France)  

Signatures : franciscombes71@gmail.com

MUJER NEGRA. NANCY MOREJÓN. CUBA.
PAR CADEX HERRERA

SUR LE MÊME SUJET :

CHILI. «POUR RÉCUPÉRER LA MÉMOIRE HISTORIQUE» (I)

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COUVERTURE DE
 «POUR RÉCUPÉRER
LA MÉMOIRE HISTORIQUE»

En septembre 2023 sera commémoré le coup d’État de 1973 de Pinochet contre le gouvernement de l’Unité Populaire symbolisé par Salvador Allende. Mettre en perspective les 30 ans qui ont précédé l’avénement de l’Unité Populaire en septembre 1970 nous apparaît comme une nécessité politico-historique afin de mieux situer dans leur trajectoire les trois ans de «transformations sociales profondes» qu’a connues la société chilienne. [
Le Trotskysme avec empanadas et vin rouge et/ou maté]

À l'encontre

En 1999 a été publié un ouvrage intitulé Para recuperar la memoria historica. Frei, Allende y Pinochet (Ed. ChileAmerica-CESOC, Santiago). Un des principaux animateurs de cette recherche a été Luis Vitale. Luis Vitale était d’origine argentine, né en 1927 à Villa Maza dans la province de Buenos Aires. Conjointement à sa fonction de professeur d’histoire à l’Université nationale de La Plata, il s’engagea dans les rangs du Partido Obrero Revolucionario, au côté entre autres d’Adolfo Gilly.

Dès 1955 il s’installa au Chili et en est devenu citoyen. Luis Vitale a conjugué une activité militante, dans une tradition trotskyste, et un travail d’historien reconnu. Il est l’auteur, entre autres, de l’Interpretación Marxista de la Historia de Chile, en 8 tomes, publié dès 1967. Il participa à la création du MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria). Arrêté lors du coup d’État, il fut détenu et torturé, pui reclus dans le camp de concentration de Chacabuco, dans le nord du Chili. Sa détermination y fut remarquée. Une campagne internationale pour sa libération aboutit à un succès: en 1974, il fut libéré et obtint une chaire d’histoire à l’Université Goethe à Francfort.

Par la suite il enseigna dans de nombreuses universités, entre autres au Venezuela de 1978 à 1985. Sa présence dans ce pays et les conditions de travail qui lui ont été faites lui ont permis d’écrire une histoire générale de l’Amérique latine en 9 tomes publiée par les Ediciones Universidad Central de Venezuela (Caracas, 1984). De retour au Chili, il fut reconnu comme historien au passé et au présent militant. C’est à ce titre qu’il anima l’ouvrage Para recuperar la memoria historica. Frei, Allende y Pinochet. Il disparut en 2010 et fit disperser ses cendres dans l’ancienne mine de charbon de Lota comme forme de participation et d’hommage aux luttes combatives du mouvement ouvrier du Chili.

Nous publierons de larges contributions de Luis Vitale qui constituent la colonne vertébrale de cet ouvrage. Dans sa «Nota Introductoria» – traduite ici par «Pourquoi cet ouvrage?» –, Vitale en explicite le sens historique et politique.

Ce premier extrait porte sur la place des courants sociaux-chrétiens et leurs convergences et divergences au sein de la Démocratie chrétienne qui dessine les traits constitutifs du gouvernement d’Eduardo Frei du 3 novembre 1964 au 3 novembre 1970.

La traduction française de ces contributions a été effectuée par Ruben Navarro et Hans-Peter Renk. Nous les en remercions chaleureusement. (Réd. À l’Encontre)

***

Pourquoi cet ouvrage?

Par Luis Vitale

Luis Ricardo Vitale Cometa né à Villa Maza, province de Buenos Aires, Argentine le 19 juillet 1927 et mort à Santiago du Chili,le 27 juin 2010 fu un historien et intellectuel argentin, plus tard il a obtenu la nationalité chilienne. Militant de gauche, il fut un défenseur actif du mouvement ouvrier et syndical chilien et l'un des fondateurs du MIR.
LUIS VITALE

Le quotidien El Mercurio du 12 novembre 1998 rapporte que « le vice-président du Sénat, Mario Ríos, a informé qu’un groupe de sénateurs de l’opposition avait demandé au sénateur Carlos Cantero [Renovación Nacional] de lancer une étude pour créer une commission multisectorielle chargée d’étudier l’histoire du Chili de ces dernières années. Mario Ríos a expliqué que l’objectif est de mettre en place une commission d’étude plus large que celle créée pendant le gouvernement de Patricio Aylwin [1990-1994, démocrate chrétien] et présidée par Raúl Rettig [Commission nationale de la vérité et de la réconciliation du Chili 1990-1991], pour analyser l’histoire politique et institutionnelle des gouvernements des trois dernières décennies ». Le lendemain, un autre article du même quotidien affirmait : « Un groupe de 24 sénateurs de l’opposition, aussi bien indépendants que membres de divers courants, a demandé officiellement au Président de la République de créer une commission chargée d’analyser les événements historiques qui ont eu lieu dans les années qui ont précédé le soulèvement militaire » [coup d’État de Pinochet de septembre 1973].

Face à cette position et à d’autres, comme celle de l’amiral Arancibia en juin 1999 – visant manifestement à justifier le coup d’État militaire et à consacrer son analyse biaisée et idéologique en tant que « vérité officielle » –, nous avons formé une équipe d’historiens pour agir en tant que commission alternative à la proposition de la droite.

Notre interprétation globale des 30 dernières années, exposée dans différents chapitres de cet ouvrage, est que se sont produits au Chili des processus historiques à moyen et long terme, avec deux périodes : l’une de discontinuité-continuité et l’autre de rupture-continuité. La première a été inaugurée en 1964 par Eduardo Frei Montalva [président de novembre 1964 à novembre 1970], initiateur d’une nouvelle phase de démocratisation politique, sociale et culturelle dans l’histoire du Chili, une phase ayant eu une continuité historique durant le gouvernement de Salvador Allende, mais à un stade plus avancé de la lutte sociale. La seconde, de rupture puis de discontinuité-continuité, a commencé avec le coup d’État militaire de 1973 et s’est poursuivie avec une certaine discontinuité et d’importantes nuances de différenciation durant les gouvernements de la Concertación [alliance entre autres de la Démocratie Chrétienne et de la social-démocratie].

À notre avis, dès 1964 a commencé une phase historique culminant en septembre 1973, ce qui a généré un processus de discontinuité par rapport au gouvernement de droite de Jorge Alessandri [novembre 1958-novembre 1964]. Il est évident que les gouvernements Frei et Allende [novembre 1970-11 septembre 1973] avaient des spécificités découlant du contexte international et latino-américain et, plus précisément, de projets politiques différents : la Démocratie chrétienne et l’Unité populaire.

Quoi qu’il en soit, la mise en œuvre immédiate du programme d’Allende ne peut s’expliquer sans prendre en compte les mesures de Frei de « chilenisation du cuivre », de réforme agraire et de participation populaire, un processus que nous qualifions de continuité historique, bien qu’il existe des différences évidentes entre les deux, exprimées dans la politique de nationalisation d’Allende, dans l’approfondissement de la réforme agraire et, surtout, dans la création de l’aire de propriété sociale et de la forme de participation à travers le contrôle ouvrier et l’administration des entreprises par les travailleurs, en accélérant la création des Cordons industriels [Cordones Industriales], des Comandements communaux [Commandos Comunales], des Centres de la réforme agraire [Centros de Reforma Agraria] et des Conseils d’approvisionnement et de contrôle des prix [Juntas de Abastecimiento y Precios].

Une analyse rigoureuse permet de conclure que les mesures du gouvernement Allende ont objectivement constitué une continuité historique, à un niveau plus radical, du processus ouvert par la Démocratie Chrétienne. En termes de sociologie politique, il s’agissait d’un processus de révolution démocratique qui n’a pas atteint le stade socialiste, car l’Unité Populaire a remporté le gouvernement sur le plan électoral mais ne détenait pas le pouvoir réel.

Allende a accompli pratiquement toutes les tâches démocratiques bourgeoises non accomplies par la classe dirigeante au cours des XIXème et XXème siècles. De plus, il a adopté des mesures qui dépassaient ces tâches démocratiques bourgeoises, comme l’expropriation des entreprises privées lors de la création de l’aire de propriété sociale et d’autres mesures mentionnées auparavant. Même s’il est évident – pour quiconque veut faire une analyse objective – que l’Unité Populaire n’a pas atteint l’étape de la transition vers le socialisme : ceci pour la simple raison qu’elle n’a jamais eu le pouvoir, puisque sont restés intacts le Parlement, le pouvoir judiciaire, les Forces armées et d’autres institutions bourgeoises, en fin de compte les artisans du coup d’État militaire. À proprement parler, l’Unité Populaire n’a pas réussi à changer le caractère de l’État ou à créer un nouveau type d’institutionnalité formalisant les embryons de pouvoir populaire. En conclusion, et conformément aux thèses des auteurs qui ont analysé l’État dans le monde, comme Harold Laski [Reflections On the Revolution of our Time, 1943], et au caractère des révolutions du XXème siècle analysé dans le récent livre de Hobsbawm [L’Âge des extrêmes : le court XXème siècle 1914-1991], l’Unité Populaire a réalisé une partie de sa stratégie de révolution par étapes, tout d’abord avec l’étape bourgeoise-démocratique. Mais, historiquement, l’accomplissement de la première étape n’a jamais été une garantie pour passer à la seconde, l’étape socialiste, car pour cela, il faut prendre effectivement le pouvoir.

Selon une catégorie historique – systématisée par Braudel et approfondie par d’autres chercheurs –, nous pourrions dire que de 1964 à 1973, il y a eu un temps de « moyenne durée », drastiquement coupé en deux par le coup d’État militaire du 11 septembre.

Le militarisme a ouvert une nouvelle période de rupture-discontinuité-continuité, que l’on pourrait presque qualifier de « longue durée » : cette période englobe non seulement les 17 années de règne des Forces armées en tant qu’institution, mais aussi les années des gouvernements de la Concertación, puisque ceux-ci étaient soumis à la Constitution de 1980 et au « pouvoir de facto » exercé par les militaires.

Il ne s’agit pas de dire que les gouvernements de la Concertación sont politiquement égaux à ceux de Pinochet, puisqu’ils ont été élus démocratiquement. Mais leur administration a été piégée par les accords explicites ou tacites entre la Concertación et les militaires – accords qui commencent à être connus du public – et les conditions imposées par Pinochet pour céder le pouvoir, notamment la continuité de la politique économique, les privatisations, le système binominal des élections, les « sénateurs désignés », l’autonomie des Forces armées et l’inamovibilité des fonctionnaires nommés par la dictature, y compris les enseignants des trois degrés de l’éducation.

Ainsi, la soi-disant « période de transition » n’est pas terminée, après une décennie de gouvernements élus par vote populaire. Le pays traverse toujours les mêmes traumatismes apparus brutalement il y a un quart de siècle, sans que l’on sache encore quand ils pourront être surmontés. À moins que d’éventuels sursauts sociaux ou que de nouveaux gouvernements disposant de majorités parlementaires dans les deux Chambres ne décident de réclamer une Assemblée constituante [ce qui encore d’actualité en 2022 et 2023 – réd.] qui couperait à sa racine l’héritage des militaires – qui n’est pas seulement le fait des Forces armées, mais qui compte aussi dans ses rangs des civils de droite –, ce processus historique pourrait se transformer en un temps non pas de presque, mais de « longue durée ».

Notre principal intérêt n’est pas de dire ce qui se serait passé au Chili si les partis de gauche avaient appliqué telle ou telle tactique politique, mais d’analyser ce qui s’est réellement passé au cours de ces 30 années. Le but n’est pas non plus de centrer notre analyse sur une polémique avec les quelques historiens ayant écrit sur cette période. Nous ne sommes pas les dépositaires d’une quelconque vérité absolue. Nous ne sommes pas non plus impartiaux, bien que nous aspirions à être objectifs dans nos recherches, sans pour autant être objectivistes. (Santiago, mars 1999) 

 *****

Le premier gouvernement DC: Eduardo Frei Montalva (1964-1970)

Eduardo Frei Montalva, né le 16 janvier 1911 à Santiago au Chili, et mort assassiné le 22 janvier 1982 dans la même ville, est un homme d'État chilien, président de la République du Chili de 1964 à 1970 et leader de la Démocratie chrétienne. / Propagande électorale parue dans le journal El Mercurio, le 1er mars 1973.
COUPURE DE PRESSE,
PROPAGANDE ÉLECTORALE
MARS 1973.

Les dirigeants démocrates-chrétiens, qui pour la première fois dans l’histoire du Chili sont arrivés au gouvernement en 1964, étaient les mêmes et de la même génération sociale-chrétienne du début des années 1930, mais à la fois différents, avec plus d’expérience, bien que moins de conviction dans la réalisation de certains aspects de leur utopie et, surtout, avec une ambition de pouvoir mûrie pendant trois décennies de compromis politiques avec des forces étrangères à leur stratégie communautaire.

Ils se sont inspirés du contenu social de l’encyclique Rerum Novarum (1891), de Juan Concha et de Tizzoni, précurseurs chiliens des idées social-chrétiennes au début du XXe siècle. Ils avaient lu avec passion les critiques de l’Église à l’égard du régime libéral bourgeois, ils avaient été touchés par l’encyclique Quadragésimo Anno (1931), par l’œuvre de Marc Sagnier, organisateur du groupe « Le Sillon » [organe d’un mouvement d’éducation populaire lancé en 1899] – même s’ils n’en partageaient pas ses critiques envers l’Église – et ils étaient particulièrement influencés par la revue Esprit, dirigée à partir de 1932 par Emmanuel Mounier; ils suivaient avec attention les expériences sociales des Jeunesses ouvrières catholiques et la formation du Secrétariat international des syndicats chrétiens.

La pensée de Jacques Maritain [1] a été décisive dans la formation politique de la génération sociale-chrétienne chilienne, surtout pour ses suggestions pratiques pour faire avancer la philosophie néo-thomiste, parmi lesquelles: la société ne sera ni individualiste ni collective, pas de suppression mais un passage du capitalisme privé au service du travail, la copropriété des moyens de travail [2] et d’autres postulats oscillant entre l’utopisme et la naïveté face aux capitalistes. Cependant, une idée clé de Maritain a séduit la génération d’Ignacio Palma [1910-1988, démocrate-chrétien, président du Sénat de mai 1972 à mai 1973, il s’opposa ouvertement au coup d’État], Manuel Garretón [dirigeant étudiant de l’Université catholique en 1963-64, sociologue, participa au courant de la Rénovation socialiste], Eduardo Frei et Bernardo Leighton [1909-1985, démocrate-chrétien, critique de la dictature militaire]: créer des partis sociaux-chrétiens mais pas des partis confessionnels au contraire des partis conservateurs, dont les membres devaient être obligatoirement catholiques et inconditionnels de l’Église. La génération chilienne des années 1930 s’est ralliée à l’idée de Maritain, en créant un parti d’inspiration chrétienne mais suffisamment large pour inclure des protestants et d’autres personnes pas vraiment croyantes.

Sur la base de cette tactique, les jeunes dirigeants du Parti conservateur (Frei avait 27 ans) ont fondé la Phalange nationale en 1935 : ils se sont alors séparés du « tronco Pelucón » [conservateurs] en 1938, pour protester contre le soutien du Parti conservateur au magnat Gustavo Ross Santa María, et ils ont appuyé le gouvernement de Front populaire, dirigé par Pedro Aguirre Cerda, avec l’objectif d’aplanir certains des angles vifs soulevés par une certaine gauche socialiste, objectif explicité par un prêtre dans une lettre au Pape : « En réalité, je crois que l’attitude de la Phalange, discutable politiquement, n’a pu à aucun moment être taxée d’anticatholique et elle a essayé de procéder en accord avec l’autorité ecclésiastique; sa politique, parfois trop candide et crédule, a été de tendre la main aux gauches pour adoucir la situation et éviter une rupture avec l’Église et une révolution sociale, et je crois qu’on peut dire qu’ils ont réussi; ils ont été un élément de pacification » [3].

Le soutien de la Phalange au Front Populaire, bien accueilli par Aguirre Cerda, un radical qui n’était pas hostile à l’Église, fut à nouveau confirmé lors de la candidature présidentielle de Juan Antonio Ríos [président d’avril 1942 à juin 1946], qui a nommé en 1945 au poste de ministre des Travaux publics le jeune Frei, âgé alors de 34 ans. Mais celui-ci ne tarda pas à démissionner après le massacre anti-ouvrier de la Place Bulnes, ordonné par le vice-président Alfredo Duhalde en 1946. Cependant, la Phalange, qui comptait déjà trois députés, Manuel Garretón, Radomiro Tomic [il approuvera en 1971 la nationalisation du cuivre et s’exilera en Suisse après le coup d’État] et Jorge Ceardi, a pris un nouveau tournant en optant pour l’un des candidats présidentiels de la droite: Eduardo Cruz-Coke, un conservateur social-chrétien.

Bien que vaincue lors de ce scrutin, la Phalange a continué à exercer une influence politique et intellectuelle en créant, à l’initiative de Mario Aguirre et Gabriel Valdés, l’importante maison d’édition Editorial del Pacífico, et en générant de nouvelles réflexions avec les livres d’Alejandro Magnet, Ismael Bustos, Jaime Castillo V. et des jeunes chercheurs Jacques Chonchol [minnistre de l’Agriculture de novembre 1979 à novembre 1972, il a contribué dès 1969 à la création du Movimiento de Acción Popular Unitario-MAPU] et Julio Silva Solar [a intégré aussi le MAPU puis la Izquierda Cristiana], en plus de la production intellectuelle d’Eduardo Frei.

Sous le gouvernement de Gabriel González Videla, la Phalange a poursuivi sa trajectoire en zigzag. Elle a passé de l’opposition ferme à l’intégration au gouvernement. Ignorant la politique autoritaire de González Videla, qui avait expulsé les trois ministres communistes de son administration, elle a soutenu le pacte militaire avec les États-Unis et a fini par entrer au gouvernement avec la nomination de Bernardo Leighton au ministère de l’Éducation, et d’Ignacio Palma V. au poste de ministre des Terres et de la Colonisation.

« Une fois encore, nous nous retrouvons, dit Leighton, sur une même ligne que les conservateurs. Nous sommes entrés dans le gouvernement pour continuer de défendre une interprétation de la doctrine sociale-chrétienne, au sens où ce gouvernement devait servir d’instrument pour les travailleurs. Il s’agissait sans aucun doute d’une attitude responsable de notre part, politiquement responsable; peut-être s’agissait-il d’une erreur partisane, car les Chiliens ordinaires n’ont pas compris qu’un parti comme le nôtre, qui était dans l’opposition, entre au gouvernement » [4]. Frei a également tenté de justifier ce comportement politique dans les termes suivants: « Il est vrai que, quelles que soient les erreurs, que nous n’ignorons pas, et les limites que nous reconnaissons à l’actuelle formule politique de centre-gauche, elle représente potentiellement la solution la plus équilibrée possible pour gouverner » [5].

Des années plus tard, Rafael Agustín Gumucio réfléchissait aux mesures prises par ces dirigeants pas si jeunes de la Phalange: « Lorsqu’elle s’est associée à d’autres partis, elle a perdu sa singularité idéologique. Même s’il faut noter que, de 1957 à 1964, cette perte de singularité, qui cherchait la rupture, a été plus légère de ce qu’elle serait plus tard » [6]. Gumucio se référait peut-être à la campagne présidentielle de Frei en 1958, teintée de réformisme et de concessions politiques à son Commandement des indépendants [Comando de Independientes] [7] pour arracher des voix à la candidature de droite de J. Alessandri.

Au cours des années 1950, le social-christianisme chilien est devenu un parti avec une grande influence populaire. En 1952, il a tenté de former une coalition de centre-gauche avec le Parti radical pour affronter la candidature d’Ibañez à la présidence. Frei a atteint le deuxième tour, mais le Parti radical a fait éclater l’alliance. En 1953, est créée la Fédération social-chrétienne [Federación Socialcristiana] regroupant la Phalange nationale et le nouveau groupe dissident conservateur – dirigé par Horacio Walker, Pablo Larraín, Pedro Undurraga et Jorge Mardones Restat –, le Parti conservateur social-chrétien [Partido Conservador Socialcristiano]. Toux deux ont fusionné en juillet 1957, donnant ainsi naissance au Parti démocrate-chrétien. Ils ont été rejoints très vite par un secteur du Parti démocratique national (PADENA), le député du groupe d’Ibañez, Jose Musalem, et l’ex-conservateur Tomas Pablo, ce qui portait la représentation parlementaire de la toute nouvelle Démocratie chrétienne à 14 députés et un sénateur pour Santiago: Eduardo Frei, élu à ce poste pour la deuxième fois, la première fois il avait été élu en 1949 à Coquimbo et Atacama. L’arrivée de nouveaux membres et de personnalités politiques provenant d’autres tendances a fait augmenter le nombre de militants, tandis que les idéaux d’antan étaient remis en question.

La génération des années 1930 a commencé à entrevoir la possibilité de devenir une puissance alternative, car stimulée par les tendances politiques européennes de l’après-guerre.

Les grandes puissances ont maintenu leur politique de « guerre froide » pour arrêter la révolution anticoloniale en Asie et en Afrique, qui dans certains pays, comme la Chine, la Corée et l’Indochine, empruntait la voie de la libération nationale et sociale. La bourgeoisie a compris qu’elle ne pouvait pas continuer de soutenir des partis de droite discrédités, incapables de servir de médiateurs face aux grandes mobilisations des travailleurs en Italie, en France, en Allemagne, en Belgique.

Il devenait donc nécessaire d’encourager la création de nouveaux partis capables de canaliser les protestations populaires; des partis en mesure de contester l’hégémonie des socialistes et des communistes; des nouveaux partis dotés d’une éthique et d’une idéologie cohérente, susceptibles de redonner espoir à la génération frustrée de l’après-guerre; des partis, somme toute, s’inscrivant dans un courant de pensée mondial et capables de limiter le soutien populaire à l’autre courant, également mondial: le socialisme, en pleine ascension.

Le développement des partis démocrates-chrétiens a commencé à être encouragé, sans pour autant écarter les alliances avec les courants traditionnels de la droite. Rapidement, a été formée l’Union démocrate-chrétienne mondiale (UCDM) qui a rapidement remporté le gouvernement en Allemagne en 1950 avec la CDU, dirigée par Konrad Adenauer; en Italie avec Alcide De Gasperi et Amintore Fanfani; en France en 1947 avec le Mouvement Républicain Populaire (MRP) de Robert Schuman, gouvernant en coalition avec les radicaux et les sociaux-démocrates; en Belgique en 1950, après la démission du roi Léopold en faveur de son fils Baudouin, le Parti social-chrétien est devenu la première force électorale aux élections de 1958.

Cette dynamique s’amorçait également en Amérique latine, avec la fondation de l’ODCA (Oganización Demócrata Cristiana de América) et le rôle joué par le COPEI [catholicisme social] vénézuélien, dirigé par Rafael Caldera, après la chute du dictateur Pérez Jiménez en 1958 pour soutenir le gouvernement élu de Rómulo Betancourt [président de février 1959 à mars 1964] du parti Acción Democrática; le Mouvement démocrate-chrétien du Paraguay; le Parti social-chrétien du Nicaragua, créé en 1955; le PDC guatémaltèque, fondé la même année; le PDC péruvien, qui a soutenu Belaúnde Terry [première présidence de juillet 1963 à octobre 1968]; le PDC uruguayen, organisé par Juan Pablo Terra; les noyaux démocrates chrétiens d’Argentine, dirigés par Juan T. Lewis puis par Horacio Suelle; l’Union Civique Nationale du Panama, créée en 1955, ainsi que le PDC bolivien et la Démocratie chrétienne équatorienne, sans oublier le Parti révolutionnaire social-chrétien de la République dominicaine, organisé en 1962. En même temps, naissait la Centrale latino-américaine des syndicats chrétiens [Central Latinoamericana de Sindicatos Cristianos], rebaptisée ultérieurement Confédération latino-américaine des travailleurs [8].

Au Chili, en quelques années, le Parti démocrate-chrétien a connu une progression remarquable, influençant de vastes secteurs des travailleurs et des couches moyennes, qui ont sympathisé avec les postulats de la Déclaration de principes de la première Convention nationale, tenue en 1957: « La Démocratie chrétienne affirme que le pouvoir économique ne doit reposer ni sur des individus animés par le désir de profit illimité, ni sur l’État monopolistique. L’économie humaine tend à regrouper les hommes en communautés de travail, propriétaires du capital et des moyens de production et dont les objectifs sont concordants, et à faire de l’État, en tant que régisseur du bien commun, la plus haute expression de cette vie communautaire ».

Lors de l’élection présidentielle de 1958, Frei, avec le slogan « La vérité a son heure », identique au titre de son livre, a obtenu environ 250 000 voix, et le nombre d’adhérents a augmenté avec l’incorporation d’un secteur de propriétaires agricoles de taille moyenne provenant du Parti agraire travailliste [Partido Agrario Laborista], mais il a perdu en homogénéité sociale. Au début des années 1960, le parti était l’une des principales forces au sein des syndicats d’étudiants, du mouvement coopératif, des syndicats de travailleurs, du mouvement des « pobladores » [personnes sans toit qui occupaient des terrains pour y construire des logements] et surtout des syndicats d’employés professionnels et techniques. Cette influence lui a permis de devenir le premier parti politique du pays lors des élections municipales d’avril 1963, en obtenant 23% des voix.

Un roman de l’époque nous parle de la ferveur des jeunes sociaux-chrétiens des classes moyennes à être avec les pauvres. Il s’agit du roman Mara, de Carmen Valle, pseudonyme de Blanca Subercaseaux de Valdés (Ed. Del Pacífico, Santiago, 1965). Le roman se déroule à Santiago au début des années 1960 et met en scène une jeune femme d’origine petite bourgeoise, Mara, qui, après avoir rencontré des garçons catholiques, décide d’aller vivre dans un quartier « marginal » de la banlieue de Las Condes. Dans le roman, il est clair que cette démarche envers les pauvres avait un caractère paternaliste. Le jeune idéologue, Marcos, abandonne plus tard ses idéaux à cause d’une histoire d’amour frustrée et devient un homme d’affaires. Et il en va de même pour plusieurs des personnages sociaux-chrétiens. Seule Mara est restée cohérente.

Le livre Las fuentes de la democracia cristiana, de l’un de ses principaux théoriciens, Jaime Castillo Velasco, publié en 1963, a donné à la DC une plus grande densité de pensée, une mystique du changement et une stratégie vers une société communautaire, mais il a approfondi dialectiquement la contradiction entre la direction et une base qui commence à croire en une nouvelle utopie, en une société différente du capitalisme. Castillo remonte dans l’histoire pour démontrer le caractère rebelle de Jésus, en différenciant les moments où « le christianisme agit comme une idéologie rebelle » et les périodes d’une « certaine réalisation des idées chrétiennes » (page 31) et d’autres thèmes sur lesquels je me suis permis de polémiquer dans mon livre Esencia y Apariencia de la Democracia Cristiana, publié en 1964 aux Éditions Arancibia. Cette contradiction entre l’idéal communautaire et la praxis concrète de la Démocratie chrétienne au gouvernement est devenue permanente pendant et après la présidence d’Eduardo Frei, car les jeunes croyaient réellement à une « révolution dans la liberté » et à l’humanisme intégral prêché par leurs maîtres.

Mon livre sur la Démocratie chrétienne est le résultat d’une longue enquête commencée au milieu des années 1950, dont la première trace a été un article que j’ai publié en janvier 1957 dans le journal Frente Obrero, organe du Partido Obrero Revolucionario [la section chilienne de la IVe Internationale]. Quand Allende a entendu son ami Labarca parler de ce travail, il m’a invité dans sa maison de Guardia Vieja en février 1964.

Il m’a aussitôt demandé: « Pensez-vous que la candidature de Frei est le nouveau visage de la droite, comme le disent mes camarades de gauche? » Je lui ai répondu par une autre question: « Et qu’en pensez-vous? ». – « Non, mon ami, comment pourrais-je dire de telles sottises, alors qu’il est public et notoire que le programme de Frei signifie une rupture avec la position traditionnelle de la droite. Ce que nous devons faire immédiatement, c’est mener une bataille sur le front idéologique, en démêlant la véritable pensée de la Démocratie chrétienne et les différences avec nous. C’est pourquoi je vous demande de terminer votre enquête aussi vite que possible ». – « Écoutez, camarade Allende, je ne fais pas de livres sur commande. Ce que je pourrais faire, c’est un résumé des quelque 300 pages que j’ai écrites et que je dois remettre à l’imprimerie Arancibia, car vous savez que j’ai été condamné et confiné à Curepto, à la suite de la grève générale convoquée par le président de la Centrale unitaire des travailleurs [Central unitaria de los trabajadores], notre cher ami Clotario Blest, afin d’empêcher Alessandri de rompre les relations diplomatiques avec Cuba ».

Certaines contradictions avaient été relevées par Julio Silva Solar, d’abord en tant que co-auteur avec Jacques Chonchol de Hacia un mundo comunitario (1950) et ensuite dans son livre A través del marxismo (1951): « Il serait insensé de supposer qu’un mouvement historique de cette ampleur va déboucher sur un éventail de réformes de l’entreprise, de participations, de cogestion et autres formules proposées comme autant de solutions. Et même la propriété communautaire est falsifiée lorsqu’elle est placée sur le terrain de l’entreprise » [9].

Face à l’incapacité des partis traditionnels à servir de médiateurs dans les luttes sociales, des membres de la Chambre de commerce, des agriculteurs d’un nouveau genre et, surtout, des entrepreneurs industriels ont vu dans la Démocratie chrétienne le meilleur moyen de consolider et de moderniser la structure capitaliste, car elle pouvait garantir les relations commerciales avec les États-Unis et l’Europe occidentale, comme l’avait démontré le groupe parlementaire de la Phalange en 1955 en votant la loi sur la « Nouvelle approche du cuivre » et le « Référendum sur le sel », qui profitaient aux entreprises étrangères. Parallèlement, une grande partie de la petite bourgeoisie et des intellectuels, des professionnels et des techniciens, désenchantés par le Parti radical, a commencé à se réunir autour du Parti démocrate-chrétien

Quasi simultanément, les administrations nord-américaines, en particulier le président John Kennedy [janvier 1961-novembre 1963], conseillaient aux classes dirigeantes, et notamment aux partis du centre, un plan de réformes visant à neutraliser l’impact de la Révolution cubaine, synthétisé dans le projet connu sous le nom de « Alliance pour le progrès».

Pendant ce temps, la gauche, en particulier le Parti communiste, étudiait la possibilité de présenter un candidat de compromis entre le Front d’action populaire [Frente de acción popular] et la Démocratie chrétienne, candidat qui aurait pu être Baltazar Castro. Une aile du Parti socialiste remettait même en cause Salvador Allende. À la fin de l’année 1963, Allende nous a invités, Clotario Blest, Enrique Sepúlveda et moi-même, dans son bureau du Sénat, pour nous informer du déroulement de ces négociations et de sa décision de se présenter, même sans le soutien de ces partis, comme candidat aux élections présidentielles, et pour cela il a demandé à Clotario Blest, qui venait de quitter la présidence de la Centrale unique des travailleurs, de lui apporter son soutien.

La Démocratie chrétienne refusant de négocier un candidat indépendant, Allende est proclamé candidat par le Front d’action populaire et les indépendants, qui créent en juillet 1964 le Movimiento de Independientes de Izquierda(MIDA), composé de personnalités telles que Guillermo García Burr, Carlos Vasallo R., Max Nolff, José Santos González Vera, Gonzalo Rojas, Dr. Alfonso Asenjo et un important secteur de militaires retraités, dirigé par Teodoro Ruiz, Oscar Squella, Ernesto Rejman et par un front civique-militaire, représenté par Manlio Bustos. La campagne d’Allende s’est amplifiée grâce à la propagande des milliers de comités indépendants qui se sont créés.

À ce moment, un livre signé sous le pseudonyme de Perceval, intitulé ¡Ganó Allende! a été largement diffusé. Il présentait un Chili imaginaire dévasté politiquement, économiquement et culturellement par un gouvernement extrémiste; ce livre faisait partie de la « campagne de terreur » orchestrée par la droite et le centre.

Lors des élections présidentielles de 1964, Frei a présenté un programme visant à gagner les voix des classes moyennes, des ouvriers, des pobladores et des paysans, afin de rivaliser avec la gauche, représentée par Allende. Il avait déjà gagné les voix de la droite suite à la prise de position des partis conservateur et libéral, qui après le « Naranjazo » – ou triomphe de la gauche le 15 mars 1964 avec l’élection extraordinaire du député Oscar Naranjo à Curicó – ont décidé de rompre l’alliance avec le Parti radical et son candidat Julio Durán.

Les « slogans » populaires de la Démocratie chrétienne ont touché de vastes secteurs de la population opprimée, en particulier l’engagement en faveur de la « promotion populaire », du « logement pour tous », de la réforme agraire, de l’augmentation des salaires et des traitements et d’une réforme de l’éducation qui faciliterait l’accès à l’université. Le slogan « Révolution en liberté » a fait mouche auprès des jeunes assoiffés de changement, qui ont progressivement rejoint la « Marche de la Jeune Patrie », qui a défilé d’Arica à Magallanes et dont le point culminant a été le rassemblement massif au Parque Cousiño, aujourd’hui O’Higgins: « Certains diront un demi-million de personnes. Les autres, entre quatre-vingts et cent mille » [10]. Clotario Blest avait cependant des réserves: « La révolution en liberté si vantée ne sera qu’une nouvelle farce pour les travailleurs (…) Je n’ai pas le moindre doute que ce gouvernement finira par n’être ni démocrate ni chrétien » [11]. (À suivre)

Notes :

[1] Jacques Maritain, Humanismo Integral, Éd. Ercilla, Santiago, 1941; Para una filosofía de la Persona Humana, Éd. Letras, Santiago, 1938; Problemas espirituales y Temporales de una nueva cristiandad, Éd. Fides, Buenos Aires, 1936.

[2] Idem, en particulier Humanismo Integral, pages 116, 158, 185, 261.

[3] Alejandro Magnet, El Padre Hirtado, Éd. del Pacífico, Santiago, p. 254.

[4] Bernardo Leighton, «Partido Demócrata Cristiano», in: Pensamiento de los Partidos Políticos de Chile. Éd. Ciencias Políticas y Administrativas, Universidad de Chile, 1952, p. 9.

[5] Eduardo Frei M., El socialcristianismo, Éd. del Pacífico, Santiago, 1961, p. 4.

[6] Rafael Agustín Gumucio, Apuntes de medio siglo, Éd. Chile América-CESOC, Santiago, 1994, p. 133.

[7] Rafael Agustín Gumucio, «De la Falange a la Democracia Cristiana», Apéndice al libro de Ricardo Boizard, La Democracia Cristiana en Chile, Éd. del Pacífico, Santiago, 1963, pp. 321, 323 et surtout 324: «Le commun des phalangistes ne se sentait pas à l’aise de se voir bridé dans ses impulsions naturelles et ne comprenait pas certains dirigeants indépendants, dont les idées les amenaient à souhaiter un réformisme modéré. (…) Beaucoup se demanderont à juste titre pourquoi, si la Phalange avait des réserves sur la manière dont la campagne était menée, elle n’a pas réagi contre ces erreurs en imposant une autre ligne.»

[8] Voir la genèse et l’évolution de ces PDC dans les textes suivants: J.E. Rivera Oviedo, Los socialcristianos en Venezuela, Éd. Centauro, 2e édition, Caracas, 1977. Caldera, Rafael, Especificidades de la Democracia Cristiana, Caracas, 1961. Blanca, Carlos, Construir el Partido: nuestra tarea. Comité Dep. PDC, Lima. Barriga, Luis, Notas sobre la Democracia Cristiana en Ecuador, Caracas, 1984. Parera, Ricardo, La Democracia Cristiana en Argentina, Éd. Nahuel, Buenos Aires, 1967. Jaramillo, Francisco, La Democracia Cristiana colombiana, Éd. del Caribe, Bogotá, 1962. Brena, Tomás, La Democracia Cristiana en Uruguay, Montevideo, 1946.

[9] Julio Silva Solar, A través del marxismo, Éd. del Pacífico, Santiago, 1951, p. 132.

[10] Guillermo Blanco, Eduardo Frei. El hombre de la Patria Joven, Éd. Aconcagua, Santiago, 1984, p. 54.

[11] Mónica Echeverría, Antihistoria de un luchador, Clotario Blest, Éd. LOM, Santiago, 1993, p. 260.



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ILLUSTRATION RAMIRO ALONSO