mardi, décembre 12, 2006

Pinochet échappe à la justice des hommes


Une telle coïncidence de date prête à sourire. Augusto Pinochet est mort le 10 décembre, alors même que le monde entier célébrait la Journée internationale des droits de l'homme. Celui qui incarnait depuis trente-trois ans le visage de l'une des plus féroces répressions politiques d'Amérique latine est mort à l'hôpital militaire de Santiago, où il était hospitalisé depuis une semaine après avoir été victime d'un infarctus du myocarde et d'un œdème pulmonaire. "Il est mort de vieillesse, dans un lit. A cause de son cœur, un cœur qui ne lui a servi qu'à mourir tranquillement. Il est mort entouré de fascistes et dans une douloureuse impunité", écrit le quotidien argentin Página 12. Ce journal de gauche a choisi un titre sarcastique pour accompagner en une l'annonce de la mort de Pinochet, en se demandant ce que "l'enfer a fait pour mériter cela".

De l'autre côté de la cordillère des Andes, le quotidien chilien La Nación a opté pour une première page toute noire, sur laquelle est imprimée le nom de l'ancien dictateur, les dates de sa vie (1915-2006) et l'inscription "Nunca más" (Plus jamais ça). Depuis le coup d'Etat perpétré le 11 septembre 1973, ces deux mots accompagnent le combat mené par les victimes et les opposants au régime militaire. "Le Chilien qui a – malheureusement – concentré le plus de pouvoirs dans l'histoire de notre pays n'est plus parmi nous. Sa famille a le droit d'être en deuil. Mais l'amour commun voué à la patrie exige de ne pas en demander plus. Les enfants ont l'habitude de porter le deuil de leur père. Les nations, elles, rendent hommage à leurs justes et pleurent les personnalités remarquables. Il n'y a pas de place pour les dictateurs. L'mpression de soulagement ressentie dans notre pays en ce dimanche 10 décembre, par une belle après-midi de printemps, est porteuse d'espoir. La vie a vaincu la culture de la haine. Les survivants ont gagné. Il n'y aura plus jamais de Pinochet."

Le décès de cet homme qui se retranchait depuis des années derrière sa santé défaillante pour échapper à l'action de la justice de son pays à un goût amer pour ceux qui auraient souhaité le voir condamné. "Tout le monde a beau le savoir responsable de la terrible répression qui fit plus de 3 000 morts, selon les ONG, le général Augusto Pinochet n'aura jamais été jugé. Ses crimes resteront impunis. Pour les proches des victimes, pour tous ceux qui ont dû fuir la dictature, il y a de quoi être amer. La justice des hommes a laissé échapper un tyran sanguinaire", écrit le quotidien suisse La Tribune de Genève. Mais il relève tout de même le fait que Pinochet a fini sa vie "traqué par la justice, pour des affaires de corruption ou de violation des droits de l'homme. Et puis, partout en Amérique latine, la dictature a fait place à la démocratie. Cerise sur le gâteau, les gouvernements de gauche pullulent. Le tyran est bien mort vaincu."

Le quotidien espagnol El Periódico de Catalunya pense lui aussi aux victimes de cette dictature féroce. "Il y a celles que le général a tuées, celles qui se sont vues priver de leurs droits, celles qui ont été condamnées à l'exil, celles qui ont été poursuivies avec acharnement. Aucune d'entre elles ne recevra jamais le cadeau d'une condamnation de ce bourreau, mais tous ont obtenu la reconnaissance de leur sacrifice et le rétablissement de leur dignité en même temps que la figure du général se retrouvait ensevelie sous un monceau d'opprobre. A dire vrai, le processus qui a conduit Pinochet à perdre son prestige et ses victimes à être reconnues est une véritable leçon d'histoire."

Rappelant que le président américain Richard Nixon avait participé à la déstabilisation du gouvernement de Salvador Allende au début des années 1970, le New York Times se penche également sur la fin de l'ex-dictateur chilien et l'écroulement du mythe qu'il s'était efforcé de construire, celui d'un sauveur honnête et courageux qui avait su libérer son pays des marxistes. "Après son départ du pouvoir [en 1990], Pinochet a vu sa réputation se dégrader lentement. (…) Même si sa deuxième vague de réformes économiques avait fonctionné, le gouvernement de centre-gauche qui lui a succédé et qui a adopté des réformes visant à bénéficier aux classes moyennes a prouvé que la bonne gestion économique ne dépendait pas de Pinochet. Et les Chiliens qui affirmaient qu'on exagérait l'ampleur des violations des droits de l'homme ne pouvaient plus rien face aux preuves irréfutables. Les enquêteurs ont aussi découvert au moins 28 millions de dollars que le général Pinochet avait cachés sur plus de 100 comptes bancaires, pour la plupart aux Etats-Unis. Au moment de sa mort, il était inculpé pour enlèvement, torture et meurtre, ainsi que pour corruption, évasion fiscale et détention de faux passeports."
Olivier Bras