vendredi, décembre 15, 2006

La rue des veuves

DE PAINE (CHILI)









A
vec sa banque, son supermarché, sa voie ferrée, Paine, dans la région de Santiago, est un village comme tant d’autres, qui vit de la production fruitière. C’était aux premières heures du 16 octobre 1973, explique Lucrecia en se tordant les mains sur le canapé de sa petite maison, des hommes aux visages peints ont emmené Silvestro Muñoz, son mari de 33 ans, puis ont ordonné à sa femme de se recoucher. Surmontant sa peur, et sans allumer la lumière, elle a jeté un coup d’œil au dehors. Dans l’obscurité, elle a vu avancer tous les hommes qui vivaient dans cette rue, les mains sur la tête, sous la menace des armes des soldats. Aucun n’est jamais revenu. Aujourd’hui, beaucoup surnomment la rue du Vingt-Quatre-Avril la “rue des veuves”. Les personnes emmenées par l’armée “pour enquête” figuraient sur des listes élaborées avec l’indispensable complicité d’une partie de la population, ces mêmes gens que croisent presque tous les jours les femmes qui sont restées sans mari ou sans père. Beaucoup d’hommes, quand ils ont appris qu’ils étaient sur ces listes, se sont même présentés spontanément au commissariat, pensant qu’ils n’avaient rien à craindre.

Dans la “rue des veuves”, une douzaine de maisons abritaient des familles de paysans, soit 15 hommes adultes au total. L’armée a emmené 14 d’entre eux en pleine nuit, promettant de les ramener à 6 heures du matin, le quinzième était trop vieux. “A l’heure où le couvre-feu était levé, nous sommes allés à la gendarmerie”, se rappelle Rebeca Escobedo Carreño. Et le capitaine, qui était jusqu’alors un ami de la famille, m’a dit : ‘Je ne vous connais pas’.” Rebeca était enceinte de huit mois. Pendant des années, elle a mis de la nourriture de côté à l’heure du dîner, au cas où son mari, Patricio Duque, rentrerait. Elle ne le fait plus.

“Les militaires recherchaient des gens liés à la réforme agraire entreprise par le gouvernement de la Démocratie chrétienne, puis intensifiée par le président Salvador Allende”, raconte Juan Muareira, président de l’Association des familles de disparus de Paine. “En plus, il y avait des jalousies et des vengeances personnelles”, ajoute-t-il. Son père a été dénoncé par des amis. Au commissariat, on l’a tondu, on l’a torturé, puis on l’a envoyé au Stade national de Santiago, transformé en gigantesque prison. Juan a appris des années plus tard que le corps de son père, enterré illégalement, avait été exhumé par les militaires, qui l’ont ensuite jeté à la mer dans le cadre d’une opération baptisée “Rappel des téléviseurs”, ordonnée par Pinochet pour éviter qu’on ne retrouve les restes des disparus. Au début, ces femmes se fâchaient quand on les appelait “veuves”, car elles étaient convaincues que leurs maris allaient revenir. Aujourd’hui, parmi ces femmes, les maladies chroniques sont fréquentes, ainsi que les cas de dépression. “On nous a envoyé des psychologues, mais c’était encore pire, explique Lucrecia Céspedes. Ils se sont moqués de nous. Pourquoi on ne nous dit pas une bonne fois pour toutes : ‘Ici, on a tué vos maris, leurs corps sont là’ ? s’interroge Rosa Becerra. Quant à Pinochet, j’en appelle à la justice de Dieu. Personne ne pourra apaiser la douleur que je ressens au fond de moi.”
J. Marirrodriga, M. Délano El País