vendredi, février 26, 2021

LA VACCINATION RÉSERVÉE AUX PRIVILÉGIÉS FAIT SCANDALE

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« Vaccination rapide
(manuel à l’usage des hauts fonctionnaires) »
DESSIN ENEKO
 Sur fond de pénurie, les affaires de « vaccins VIP » se succèdent au Pérou, en Argentine, en Équateur, au Chili et au Brésil. Entre népotisme, corruption et règlements de comptes politiques.

par Rosa Moussaoui  

DESSIN ALEN LAUZAN

La vaccination contre le Covid-19, un privilège ? En Amérique du Sud, les scandales suscités par des révélations de « passe-droits vaccinaux » se multiplient, éclaboussant des responsables politiques et leur famille, des hommes d’affaires, et même des dignitaires de l’église catholique, soupçonnés d’avoir fait valoir leur position ou leurs relations pour se jouer des critères de priorité définis par les États, dans un contexte de pénurie.

Au Pérou, la presse a révélé, la semaine dernière, que des personnalités avaient bénéficié, dès le mois de septembre 2020, de doses issues d’un lot du vaccin Sinopharm, alors encore en phase d’essai, destinées aux équipes de recherche et au personnel lié aux opérations de test. Une liste de 487 personnes indûment et secrètement vaccinées a été rendue publique. Parmi elles, l’ex-président déchu Martin Vizcarra, avec son épouse et son frère et plusieurs de ses ministres, ainsi que des membres de l’actuel gouvernement de transition. De quoi nourrir la colère des Péruviens, encore traumatisés par les morgues saturées de la première vague pandémique.

En Équateur, on favorise ses parents 

CAPTURE D'ÉCRAN
Au Chili, où le gouvernement de droite de Sebastian Piñera déploie, avec les produits de la firme chinoise Sinovac, une vaste campagne de vaccination pour tenter de faire oublier, à quelques semaines de l’élection de la Convention constituante, ses impérities durant la première vague, c’est la découverte d’une «liste parallèle » qui jette le trouble. Au total, 37 000 personnes de moins de 60 ans, sans comorbidité ni liens professionnels avec le système de santé, ont été vaccinées. La sous-secrétaire chilienne à la Santé, Paula Daza, s’est contentée d’annoncer une « enquête méticuleuse » sur ces vaccinations non prioritaires.

En Équateur, où ne sont arrivées que 8 000 doses du vaccin Pfizer-BioNTech, le ministre de la Santé, Juan Carlos Zevallos, lui-même épidémiologiste, a fait vacciner, hors du chronogramme établi par les autorités, les résidents et personnels soignants de la résidence privée pour personnes âgées Rivera del Río à Quito, avec des doses prises sur la dotation de l’hôpital Pablo Arturo Suárez, qui soigne des patients atteints de Covid-19. Sans renoncer à son poste, le ministre a admis que « plusieurs de (ses) parents », dont sa mère, avaient bénéficié de cet écart.

Mais la palme du cynisme revient sans doute au Brésil de Jair Bolsonaro, avec l’escroquerie des « vaccins de l’air ». Des personnes âgées pensant avoir été vaccinées ont finalement découvert que le sérum ne leur avait jamais été inoculé : il est resté dans les seringues ou alors celles-ci, dans une simulation, sont restées vides. Que sont devenues les doses non administrées ? Mystère. « Si les enquêtes confirment qu’il y a eu un écart de doses, ou tout autre irrégularité, le professionnel de santé peut être accusé du crime de détournement de fonds, qui entraîne des peines pouvant aller jusqu’à douze ans de prison », a réagi dans un communiqué la police de Rio de Janeiro, où sont enregistrées des plaintes.

Des passe-droits « répréhensibles » mais pas «criminels »

En Argentine, où la droite a violemment critiqué le choix du vaccin russe Spoutnik V, le ministre de la Santé, Ginés Gonzalez Garcia, a fini par démissionner, à la demande du président de centre-gauche, Alberto Fernandez, après que le journaliste Horacio Verbitsky, 71 ans, a reconnu avoir été vacciné à la suite d’un coup de fil à « son vieil ami ». Lundi, le ministère de la Santé a publié une liste de 70 personnes ayant reçu le vaccin en marge de la campagne officielle, lancée fin décembre 2020. Des passe-droits « répréhensibles », mais qui ne relèvent pas du « crime », a réagi le président Fernandez, qui a « demandé aux procureurs et aux juges de faire leur travail », après le dépôt de plusieurs plaintes.

Haï par les conservateurs pour avoir défendu la légalisation de l’IVG, Ginés Gonzalez Garcia, lui, était depuis longtemps dans le collimateur de Pfizer, dont il avait dénoncé les « conditions inacceptables », avant que l’Argentine ne finisse par opter pour le vaccin russe. Dans les négociations, le géant pharmaceutique exigeait, entre autres, une loi lui garantissant l’immunité juridique en cas d’effets nocifs du vaccin. Ses déboires tombent aujourd’hui, pour la droite, à point nommé : ils éclipsent les poursuites contre le gouverneur de Buenos Aires, Horacio Rodríguez Larreta, accusé d’avoir conclu des accords avec des cliniques privées… alléchées par le rentable filon d’une filière d’accès privilégié au vaccin.

DESSIN HERRMANN

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