samedi, août 05, 2006

LE LIEU DU BAN

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FRISE DU PARTHÉNON
La crise de violence urbaine doit nous interpeller à double titre. Par la surexploitation médiatique qui transforme l'émeute, avec ses voitures et bâtiments qui s’embrasent, en spectacle. Mais aussi, par le traitement donné aux faits par les médias étrangers. À distance, tout fonctionne comme une loupe grossissante. Le phénomène est interprété de manière confuse ; on s’enflamme dans la surenchère, le désordre devient Intifada, les incendies sont perçus comme un signe avant-coureur de guerre civile. Les appels des proches lointains, pour savoir si nous allons bien, si nous n'avons pas été victimes des incidents, en témoignent. La violence suscite discussions et angoisse.
Cette réalité doit nous pousser à expliquer les phénomènes de violence urbaine dans un contexte plus vaste, celui d’un espace sociétal global.
La ville était la traduction spatiale des structures imposées par le développement du capitalisme. Une construction dont l’architecture était à la fois le théâtre et l’instrument. Quand le capital atteint le degré ultime de son abstraction, quand il règne sans entrave, quand il devient Spectacle, la ville devient elle-même représentation. La banlieue se révèle être cette nouvelle architecture, cet instrument, cette scène, ce spectacle.

Le capital s’était servi des formes politiques comme l’État et la Cité, pour s’imposer au monde. Au mode de circulation du capital «concentrique» se substitue le modèle plus flexible, plus rationnel, plus performant du réseau, de la circulation multipolaire «acentrique» actuelle. Le passage de la ville à la banlieue est la mise en scène de ce passage. La fin de la Cité et la fin de la politique sont un seul et même phénomène. Quand nous essayons d'expliquer la banlieue, la traduction fait disparaître la «banlieue» au profit de la «périphérie», évoquant ainsi le lien intime qui lie la ville à sa banlieue, en tant que ville rejetée hors de la ville.


La question de la banlieue, et de ce qu’elle représente, n’est pas une question parmi d’autres de la politique en général. Ce n’est pas non plus ce à quoi tend à la restreindre la vision de l’État qui la cantonne à la «politique de la ville», comme l’ensemble des mesures de prévention, de répression et de redistribution mises en œuvre dans les quartiers urbains en difficulté.

Dans une analyse du ban, à laquelle l’étymologie du mot banlieue nous renvoie, Giorgio Agamben écrit «le ban est à proprement parler la force, à la fois attractive et répulsive, qui lie les deux pôles de l’exception souveraine : la vie nue et le pouvoir, l’homo sacer et le souverain. […] C’est cette structure de ban que l’on doit apprendre à reconnaître dans les relations politiques et dans les espaces publics où nous vivons encore. L’espace du ban –la ban-lieue de la vie sacrée– est, dans la cité, plus intime encore que tout dedans et plus extérieur que tout dehors. Elle est le nomos souverain qui conditionne toutes les autres normes, la spatialisation originaire qui rend possibles et qui gouverne toute localisation et toute assignation de territoire.».


La déclaration de l’État d’Urgence et la loi le prorogeant pour trois mois afin de permettre au gouvernement français de maintenir l'ordre dans les banlieues illustre de manière limpide le glissement de l’État de droit vers l’État d’exception.

Il convient de souligner le lien paradoxal, mais constitutif, entre l’État de droit et l’État d’exception. Il faut prendre conscience qu’une «étrange relation de contiguïté qui unit la démocratie au totalitarisme» décrit le piège dans lequel sont enfermées les sociétés occidentales. «En gagnant [...] des libertés et des droits dans leurs conflits avec les pouvoirs centraux, les individus préparent à chaque fois simultanément une inscription tacite, mais toujours plus profonde de leur vie dans l’ordre étatique, offrant ainsi une assise nouvelle et plus terrible au pouvoir souverain dont ils voudraient s’af-franchir». La facilité du passage de l’un à l’autre ne peut pas nous laisser sans réfléchir. Il s’agit par ailleurs du déchiffrage de la difficulté politique majeure de notre siècle. «L’état d’exception a même atteint aujourd’hui son plus large déploiement planétaire. L’aspect normatif du droit peut être ainsi impunément oblitéré et contredit par une violence gouvernementale qui, en ignorant à l’ex-térieur le droit international et en produisant à l’intérieur un état d’exception permanent, prétend cependant appliquer encore le droit.» Les zones d’attente dans les aéroports, où s’entassent les réfugiés et les demandeurs d’asile, les frontières étatiques et les zones protégées à l’intérieur des villes; voilà les multiples visages de l’état d’exception. L’état d’exception migre aujourd’hui vers Guantanamo et prend la figure de l’obsession sécuritaire. «La déclaration de l’état d’exception est progressivement remplacée par une généralisation sans précédent du paradigme de la sécurité comme technique normale de gouvernement.»*. Dans les deux cas, le lien inexprimable entre la violence et le droit est soudain levé.


C’est ainsi qu’à l’ère du capital devenu Spectacle, tout ce qui était public est désormais privatisé. La banlieue est la ville devenue privée. La ville privée de vie, la ville privée de public, la vie privée en public. Des agoras désertes scrutées jour et nuit. Des routes encombrées et des trottoirs vides.


La banlieue traditionnelle pavillonnaire dont les services, forêts, piscines, jardins publics, ont été privatisés provoque la frustration des habitants des banlieues défavorisées. C’est le sentiment d’être en retard de privatisation qui est à l’origine de cette frustration. Le fait d’être contraint aux espaces publics. D’où la valeur vitale de la voiture qui brûle, instrument essentiel d’accès privé aux endroits privés, d’échappement au public.

La mondialisation a donné au capital la possibilité de réglementer le champ de la loi et celui de la morale. La loi du marché est devenue une sorte de territoire autonome où les gouvernements, coincés entre l’impuissance et l’hégémonie idéologique, ont peu à peu cessé d’inter-venir. Ce processus a été très lent et a débuté dans les années 1970. L’État a progressivement cessé d’assumer ses responsabilités en matière d’économie et a renoncé à réparer les «dommages collatéraux» de la logique de marché. Ce désengagement de l’État a dégradé sa propre autorité ; depuis, l’État ne protège plus les citoyens contre les violences du système économique.


L’État a retrouvé dans le thème de la sécurité la légitimation qu’il a perdue lorsqu’il a cessé de répondre aux attentes des citoyens dans le domaine social. Nous passons de l’État social à l’État pénal, un modèle déjà appliqué en Angleterre, au Chili et aux États-Unis et que, jusqu’à présent, l’Europe avait toujours refusé de suivre.

NOLO RIZKÁ

in État d’exception, Homo sacer,
Giorgio Agamben, Paris,
Éditions du Seuil, 2003
Paru dans Siglo XXI Novembre 2006

jeudi, août 03, 2006

Unité






Pablo Neruda



Il y a quelque chose de dense, uni, déposé au fond,
répétant son chiffre, son signe identique.
Les pierres ont touché le temps, c’est évident,
une odeur d’âge émane de leur fine matière,
et de l’eau qu’amène la mer et du sel et du rêve.



Une même chose m’entoure, un seul mouvement :
le poids du minéral, la lumière de la peau,
unis au son du même vocable : noche
l’encre des blés, de l’ivoire, des sanglots,
des choses en cuir, en bois, en laine,
vieillies, décaties, uniformes,
se dressent autour de moi telles des parois.



Je travaille sourdement, tournant sur moi-même,
comme le corbeau sur la mort, le corbeau de deuil.
Je réfléchis, isolé au milieu de longues saisons,
central, cerné de géographie silencieuse :
une température partielle tombe du ciel,
un empire extrême d’unités confuses
s’assemble en m’entourant.


Traduction : Bernardo Toro

mercredi, août 02, 2006

ARAUCARIA DE CHILE LA REVUE



Ce fut une revue trimestrielle publiée pendant les années de l'exil entre 1978 et 1989. Sa redaction suivit son cours jusqu'en 1984 à Paris, année où elle fut transférée à Madrid, là où, depuis ses débuts, on l’imprimait, et l’on organisait sa distribution.

Dans la période de son plus grand essor, la publication atteignit 37 pays, où un noyau de Chiliens, que le coup militaire avait éventé hors de nos frontières, demeurait. La donnée illustre l'importance qu'Araucaria a eue durant ces années et sert, en même temps, à souligner l'ampleur qu’ a atteint l'exil, un phénomène sans précédent dans notre histoire, peu connu et souvent considéré avec réserve et méfiance par les Chiliens qui n'ont pas abandonné le pays durant les années de la dictature.

L'exode massif d’artistes ou d’intellectuels qu'a provoqué le coup d'état de septembre 1973 a donné naissance à un phénomène extrêmement vaste et vigoureux : la culture Chilienne de l'exil. La projection extérieure du pays n'a jamais atteint comme alors une résonance planétaire semblable, avec l'oeuvre développée dans cette trentaine de pays par des cinéastes, de musiciens, peintres, auteurs, académiques et des cadres qualifiés dans les plus divers domaines de la production culturelle.

On a publié énormément de revues, celle qui a eu une plus grande signification a été Araucaria, par l'ampleur des matières traitées, ainsi que par la qualité, l’homogénéité et l’intérêt de ses articles; par le prestige et la représentativité de la majorité des collaborateurs qui apparaissent dans ses pages, et par l'attrait de leur présentation.

Publiée régulièrement pendant ses douze années d'existence, elle est arrivée virtuellement à devenir un objet culturel de référence obligatoire entre les Chiliens de la diaspora.

Revue de bibliothèque, Araucaria est aujourd'hui la source la plus précieuse pour celui qui souhaite approfondir la connaissance de ce qui a été la vie et l'activité créative du Chili d’extra-muros. Cet indice tente de faciliter la consultation des centaines de travaux publiés dans les onze mille pages que comprend la collection.
Traduit de l'espagnol par M.C.

Araucaria de Chile




Araucaria est un blog de l'association du même nom. Il publie des textes et contributions de ses membres et vise à informer des activités entreprises. Araucaria de Chile est aussi le nom d'une ancienne revue culturelle de l'exil chilien, publiée en France, puis plus tard en Espagne par le Parti communiste. Elle a été la revue la plus importante de celles publiées pendant la période dictatoriale. Aujourd'hui elle peut être consulté en ligne dans le site de memoria chilena. Araucaria est un arbre que les mapuches appellent Pehuen. 

L'Araucaria est connu en France sous la dénomination de «désespoir des singes» ou Araucaria du Chili. Son nom latin est : Araucaria araucana (Molina) K. Koch, synonymes Araucaria imbricata Ruiz et Pavón, Araucaria chilensis Mirb., Pinus araucanax Molina. Nous nous sentons quelque part des singes désespérés, et pour cette raison nous avons voulu garder ce nom pour notre association.

EN FRANCE 94ème ANNIVERSAIRE DU PCCh


















La Communauté chilienne a fêté le 94ème anniversaire du PC chilien / La Communauté chilienne parisienne a fêté le 94ème anniversaire du Parti communiste chilien le dimanche 18 juin 2006 dans la commune de Saint Denis. Répondant à l'invitation du coordinateur local du Pc chilien, plusieurs dizaines de personnes se sont réunies à la Maison de la jeunesse à cette occasion.

Les troubadours Francisco Villa et Eduardo Peralta étaient les hôtes d’honneur de cette rencontre, ils ont chanté plusieurs chansons de leurs répertoires respectifs, ils ont été très applaudis par les participants.

Le programme de la fête incluait un apéritif suivi d'un déjeuner de camaraderie. Au menu salade de tomates à la chilienne, grillade avec ses pommes de terre en robe de chambre, le tout arrosé d’un cabernet sauvignon du pays. Au dessert salade des fruits.

Après une intervention du porte-parole du Pcch, Patricio Arénas, la réunion a continué jusqu'à des heures avancées de l'après-midi.

lundi, juillet 31, 2006

FRANCISCO HERREROS DIRECTEUR D'EL SIGLO


DU GOUVERNEMENT DU PEUPLE à LA REBELLION POPULAIRE


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LE JUGE RENÉ GARCIA VILLEGAS, TITULAIRE DE LA VINGTIÈME CHAMBRE CRIMINELLE, POUR LA PREMIÈRE FOIS SE RENDIT DANS UN LOCAL DE LA CNI POUR RECEVOIR UNE PLAINTE POUR DÉTENTION ILLÉGALE DE PABLO YURI GUERRERO, DONT IL ORDONNA L’HOSPITALISATION, DANS L’ATTENTE DE DISPOSER D’UN RAPPORT D’EXPERTISE DE L’INSTITUT MÉDICO LÉGAL. 


Le témoignage du journaliste Francisco Herreros est une contribution utile à la compréhension du Chili contemporain.(Quand histoire personnelle et histoire du parti communiste convergent) Ce texte est la reprise du discours de l’auteur en présentation de son livre Du Gouvernement du Peuple à la Rébellion Populaire, le 25 mai 2006 à la Bibliothèque Nationale du Chili. Par Francisco Herreros (source : Rebelion du 16-07-2006)

Un ami qui m’est très cher a insisté pour que je vienne militer au Parti Communiste.

Réfléchissant sur la réponse à apporter, j’ai réalisé combien l’histoire du parti est liée à la mienne durant une longue période, avec des moments de plus ou moins grande proximité, mais dans un sens progressivement convergent.

C’est pourquoi je ne vais pas parler de mon livre, qui peut parler de lui-même, mais de l’histoire qui m’a poussé à l’écrire.

Ceux qui me connaissent savent que j’abhorre l’auto-référence, mais en la circonstance, dans laquelle je partage un moment très spécial avec mes frères pour la noble cause de lutter pour un monde meilleur, vous me permettrez une exception en posant quelques jalons biographiques que je n’ai jamais rendus publics.
Mon premier contact avec le Parti communiste eut lieu au cours de la passionnante et tumultueuse période de l’inoubliable gouvernement du Président Salvador Allende et de l’Unité Populaire, quand j’ai commencé mes études de journalisme à l’Université du Chili. C’était en 1971. J’avais 19 ans.

J’étais alors un représentant typique de la classe moyenne, sans aucun intérêt, sans aucune connaissance ni aucune pratique de l’activité politique, que je considérais comme inutile, bruyante et ennuyeuse.

Naturellement, comme la plupart des jeunes alors, je penchais pour le côté gauche, celui du coeur.

Mon premier contact avec le Parti Communiste fut pourtant des plus froids.

En l’occurrence je trouvais la Jota, la Jeunesse Communiste de mon Ecole, tout en admirant son dévouement et sa discipline, coincée, ennuyeuse et subornée.

Pour résumer, après un passage éphémère par la FER, le front étudiant du MIR (Gauche Révolutionnaire chilienne), je décidai que la meilleure option pour exercer le journalisme était l’indépendance critique de gauche, position que j’ai maintenu jusqu’à aujourd’hui.
Partant de cette position d’indépendance, je plongeai avec enthousiasme dans la construction historique du Gouvernement Populaire, et j’aurais donné ma vie pour sa défense.

De fait le 11 septembre 1973, n’ayant pas entendu le premier communiqué militaire, je me rendis à mon école, située dans l’ancien Pédagogique, où j’entendis l’important testament politique du Président Allende.
Je crois bien que j’ai été un des derniers à quitter les lieux, vers les 2 heures de l’après-midi, foncièrement déçu par la défense nulle du gouvernement populaire.
Dans ma naïveté, qui était immense, après le premier jour de couvre-feu, je me souviens que je me rendis en bicyclette avec un ami, neveu d’un sénateur socialiste, dans la poblacion de Lo Hermida [1], où nous escomptions nous joindre à la lutte.

A notre surprise et désappointement, nous rencontrâmes une population pavoisant avec de petits drapeaux, et manifestement sans la moindre velléité de résistance.

Cette même indépendance, et par là même l’absence de liens organiques avec les partis de gauche, me préserva de la première vague répressive, sur laquelle je sus alors peu de choses, étant donné le contrôle de l’information.

Je pus ainsi poursuivre sans problèmes ma formation, et ensuite commencer ma vie professionnelle à la Télévision Nationale, en janvier 1975.

Alors s’ouvrit une période d’éloignement du Parti Communiste.

Compte-tenu des changements imposés au pays, je ne trouvai d’autre ressource que de commencer ma carrière dans le journalisme sportif, en même temps que la presse chilienne rentrait dans le processus de dégradation le plus important de toute son histoire, étant soumise à la double tenaille de la censure et de l’autocensure, cela afin de dissimuler le génocide que commettait alors la dictature.

Avoir été témoin de l’abdication du journalisme de son engagement éthique en faveur de la vérité me marqua de manière indélébile.

D’une certaine manière, encore aujourd’hui je me sens coupable d’avoir participé à cette grande opération de dissimulation, encore que, pour ma défense, je dois dire que j’étais dans l’ignorance, et c’est peut-être là que réside l’explication du ton et du contenu du premier chapitre du livre.

Il se trouve que l’hypertrophie des secteurs policiers et sportifs, comme c’est d’ailleurs le cas toujours pour le showbiz, n’était rien d’autre qu’un moyen pour détourner l’attention de l’opinion publique. Mais le grand moyen, et cela se poursuit aujourd’hui, était l’omission et le mensonge, dont les directeurs et éditeurs de médias portent la responsabilité.

Récemment, et tardivement, le tribunal d’éthique du Conseil Métropolitain de la Corporation des Journalistes a sanctionné certains d’entre eux pour l’Opération Colombo [2], dont l’actuel directeur du quotidien El Mercurio, à l’époque sous-directeur du quotidien La Segunda.

J’ai souvenir que dans les couloirs du département de presse de la Télévision Nationale, circulaient des rumeurs de détenus disparus et d’un certain colonel Contreras, mais on ne pouvait pas parler normalement de ces choses-là et moins encore porter des appréciations.


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« TU MOURRAS  BIENTÔT » LE JUGE RENÉ GARCIA VILLEGAS A REÇU DES SANCTIONS DISCIPLINAIRES ET DES MENACES DE MORT.  IL FUT SANCTIONNÉ POUR AVOIR VOULU RENDRE LA JUSTICE.


Les chefs faisaient semblant de croire que c’étaient des campagnes du communisme international contre la Junte de Gouvernement, et ils disaient que de toute manière, non sans cynisme, même si ces rumeurs étaient véridiques, il était conseillé, pour conserver son emploi, de les oublier.

Il y a longtemps, alors que je faisais des recherches bibliographiques pour ce livre, j’ai éprouvé un sentiment de honte en consultant la presse de cette terrible année 1976, et en retrouvant les nouvelles auxquelles je me consacrais, comme tel knock-out de Martin Vargas, tel match de la

Copa Libertadores ou le coup d’avoir rencontrer le gagnant anonyme de la Polla Gol [3], pendant que les sbires des armées de l’ombre assaillaient avec une rage démentielle et une froide détermination des directions complètes du Parti Communiste, protégés par la docilité judiciaire, le silence complice de la presse et l’hypocrisie des autorités de l’époque.

En somme, un cadre d’une stupéfiante schizophrénie.

Dans une tentative de m’en éloigner graduellement, je fus muté au service des sports de Canal 11, aujourd’hui Chilevision, où advint un épisode qui changea dramatiquement la direction de ma carrière et aussi ma propre histoire.

Un samedi d’août 1980, pour mon travail de journaliste sportif, j’arrivai de bonne heure à la chaîne, où j’apprit que l’ont venait de retrouver les deux jeunes étudiants en journalisme qui avaient été enlevés quelques jours plus tôt par le Commando des Vengeurs des Martyrs. Cecilia Alzamora était vivante et Eduardo Jara était mort des suites de la torture.

Comme j’étais arrivé le premier, et bien qu’au sens strict ce n’était pas dans mes attributions, je décidai de faire le reportage. Je me rendis sur les lieux du crime et y interrogeai Cecilia Alzamora.

Je me souviens toujours de son récit, débité d’une voix ferme, sans dramatisation, mais cru, concis et brutal. Les faits, simplement.

Il se trouva que le chef des informations, en vérifiant ma note peu avant le journal du présentateur, m’appela et me dit : “Si nous passons cela, la CNI [4] va m’emporter moi”, à la suite de quoi il procéda à sa réécriture, jusqu’à la rendre inintelligible.

Je me rappelle avoir passé un dimanche de tourment, réfléchissant sur la voie à suivre. J’étais alors marié depuis trois ans, et ma première fille était née. Je n’avais jusqu’alors jamais connu l’expérience de l’inactivité, j’avais un passé plus qu’acceptable et j’avais atteint un modique succès dans ma carrière télévisuelle.

Je décidai cependant, que si j’acceptais cette censure jamais plus je ne pourrais me sentir un vrai journaliste. J’en parlai à ma femme, qui m’appuya, puis j’allai le lundi remettre ma démission au directeur de l’information.

Récemment, j’ai vu le film Bonne Nuit, Bonne Chance [5], basé sur des faits réels, dans lequel le protagoniste, le journaliste Edward Murrow, de la chaîne CBS, est victime de la censure suite à sa bataille contre le sénateur Eugène Mc Carthy, bien qu’il l’ait gagnée. Avec tous ses mérites et ses titres, il n’eut pas d’autre choix que d’accepter un programme de rang inférieur et demeura dans la station.

Depuis que j’ai démissionné de la télévision, je n’ai jamais retrouvé l’aisance économique, mais en revanche j’ai vécu en paix avec ma conscience et fondamentalement, j’ai pu faire de la liberté d’expression, de la défense des droits humains et de la promotion de la démocratie une pratique de vie.

Tout journaliste se retrouve à ce carrefour un jour ou l’autre dans sa vie, et chacun y répond en son for intérieur par le chemin qu’il prend.

En tous cas je ne me suis jamais repenti, et confronté à la même alternative, mille fois je ferais la même chose.

Le fait est que cette décision est celle qui m’amena progressivement là où je suis aujourd’hui.

Après une brève période de chômage, je rentrai au quotidien Las Ultimas Noticias, du groupe El Mercurio, dirigé dans les faits par le légendaire Raul Gonzalez Alfaro, plus connu comme el maraco [6], lequel, très rapidement, m’assigna à la section naissante de chronique politique, en 1982.

Dans cette fonction j’ai connu, la plupart des leaders de l’actuelle Concertation, qui étaient des opposants au régime.

Cette année-là j’ai retrouvé la télévision, toujours Canal 11, où j’intégrai le service des sports.

Mais les temps n’étaient plus les mêmes, et peu à peu l’opposition se lança dans l’offensive politique, avec plus de force à partir du 11 mai 1983, date de la première protesta (marche de contestation).

Parmi les espaces arrachés au régime, il y avait l’élargissement de la liberté de la presse et on vit alors l’éclosion des médias d’opposition.

Personnellement, je me lançai avec enthousiasme dans la lutte contre la dictature, bien que de manière semi-clandestine.

Je rejoignis l’équipe qui fonda le périodique Fortin Mapocho au milieu de l’année 1983, et je devins rédacteur de la revue Cauce, au début de 1984.
Comme je travaillais à Las Ultimas Noticias, à Canal 11 et pour la revue Ercilla, je devais signer en utilisant des pseudonymes, comme Javier Mardones et Pablo Salvador.

Un fait anecdotique : quand je me présentais comme journaliste à Las Ultimas Noticias, les dirigeants de la dénommée alors “opposition démocratique” me recevaient avec des flatteries et des révérences. Mais quand j’arrivais avec la casquette de Fortin ou de Cauce, je ne valais plus rien.

En juin 1985, à peine levé le premier Etat de siège, survint un autre de ces épisodes qui ont contribué à m’amener jusqu’ici.

Le juge René Garcia Villegas, titulaire de la vingtième chambre criminelle, pour la première fois se rendit dans un local de la CNI pour recevoir une plainte pour détention illégale de Pablo Yuri Guerrero, dont il ordonna l’hospitalisation, dans l’attente de disposer d’un rapport d’expertise de l’Institut Médico Légal.
J’obtins une copie de ce rapport, ce qui nous permit d’affirmer en titre de la revue Cauce : “Confirmé, la CNI Torture”.

Le jour suivant je perdis tous mes emplois dans le secteur officiel.

Pour ce qui me concerne, un des aspects remarquables de la période de lutte contre la dictature a été le rapprochement graduel et convergent que je réalisai envers les positions du PC, qui alors déployait, sans que je le sache, sa politique de rébellion populaire de masse.

Dans ma position d’indépendance je considérais : a) qu’il fallait frapper la dictature de toutes parts et b) par l’arc unitaire le plus ample qu’il était possible.

A ce moment-là, je me demandais pourquoi l’opposition du centre, aujourd’hui regroupée dans la Concertation, se refusait à l’unité que réclamait de manière urgente le mouvement populaire et que le PC recherchait avec acharnement.

Dans l’optique d’aujourd’hui, et en analysant les quatre gouvernements de la Concertation, la réponse coule de source.

De cette époque je me remémorre avec nostalgie les conférences de presse clandestines du PC, qui se déroulaient avec toute une série de mesures de sécurité que je ne vais pas exposer ici, et où on rencontrait des encagoulés qui parlaient le langage qui m’interpellait pleinement, celui de toutes les formes de lutte contre une tyrannie démente et immorale.

Il est vraisemblable que plusieurs de ceux qui sont ici ont participé à ces conférences, du côté des encagoulés.

A la sortie de la seconde période d’Etat de Siège, au début de 1987, je passai directeur de Cauce, à un moment où les politiques conciliatrices de la Concertation commençaient à prendre forme, à commencer par l’appel à s’inscrire sur les listes électorales.

A la lumière de ce que furent ces seize dernières années, je continue de penser qu’accepter la Constitution comme un fait et s’incorporer à la conception institutionnelle de la dictature a été une erreur historique monstrueuse, et si ce n’est pas ici le moment d’en discuter, le fait est que chaque jour je me sentais plus distant des politiques que soutenaient les propriétaires de Cauce, qui étaient alors d’un secteur du socialisme rénové.

Tant va la cruche à l’eau que dans la même nuit inoubliable du triomphe du Non au plébiscite [7], je sentis que ma tâche était accomplie au sein de la revue, et au retour de mon voyage en Espagne, où je m’étais rendu pour recevoir le prix de journalisme Rey de España, je présentai ma démission indéclinable.

Ce fut un nouveau point d’inflexion dans la trajectoire dont je vous parle, étant donné que, après une période sans emploi, je pus entrer, au milieu de l’année 1989, à la revue Pluma y Pincel, qui était en ce temps-là le moyen de communication publique du Parti Communiste, et qui était dirigée par le journaliste Leonardo Caceres.

Quand El Siglo [8] put paraître publiquement, le projet journalistique de Pluma y Pincel perdit sa prépondérance et s’estompa lentement, me conduisant à passer à la revue Pagina Abierta, que je quittai par la suite pour divergences sur la ligne éditoriale, début 1992.

J’eus le sentiment que ma vie professionnelle de journaliste s’achevait, et je décidai d’aller vivre à Chiloé [9]. Alors que mes bagages étaient prêts, le soir même de mon départ, je reçus un appel de mon ami Andrés Lagos, alors directeur d’El Siglo, qui me proposa le poste de directeur de la rédaction. Si cet appel avait eu lieu un quart d’heure plus tard, je serais peut-être aujourd’hui à Chiloé, occupé à qui sait quelle activité. Parfois, le destin a des desseins mystérieux.
Pour moi, et je crois pour El Siglo, cette période a été très fructueuse.

Nous avons bataillé sur différents sujets, parmi lesquels il convient de mentionner l’affaire des décapités [10]. Parfois nous sommes allés un peu plus loin que l’enquête du ministre Juicia, auquel nous avons remis des éléments importants. Nos dénonciations ont entraîné la révocation de sous-directeur des carabiniers, le général Mario Morales, pour cause de corruption.

Nous nous sommes battus aussi sur la question du cuivre, à propos de l’affaire du davilazo [11].
Je n’oublie pas non plus qu’avec Andrés nous nous sommes retrouvés trois fois en prison, dont une fois au Pénitentiaire de la calle 5 à Santiago.

Je conserve des images ineffaçables de ces expériences limites. Pour l’un des emprisonnements, nous avions sollicité la Corporation des Journalistes pour qu’ils nous aident financièrement avec les fonds de solidarité professionnelle qu’ils ont à cet effet. Le président de la Corporation d’alors nous refusa cette aide.

Nous avions en outre formé un recours devant le Président de la Cour Suprême, étant donné que nous avions été condamnés à 500 jours de prison, peine confirmée à l’unanimité par la Cour d’Appel. Lui aussi rejeta notre demande.

Les confrères écrivaient des choses péjoratives sur le quotidien communiste El Siglo. Par exemple je me souviens d’un titre particulièrement choquant : “Pour calomnies, le directeur et le rédacteur en chef du quotidien communiste El Siglo sont emprisonnés”. Ils disaient que El Diario était un quotidien communiste, comme si cette qualité était un stigmate, dans ces jours de timide et interminable transition, alors que Pinochet terrorisait le gouvernement à coup de mobilisations militaires et démonstrations de force.
En protestation, je démissionnai de la Corporation des Journalistes, position que je maintiens jusqu’à aujourd’hui.

Je n’ai pas oublié non plus qu’à cette époque nous avons commis la grosse erreur de sortir El Siglo quotidiennement. Plus exactement, l’erreur ne fut pas d’en faire un quotidien, mais de ne pas faire les études de faisabilité indispensables, ce qui décapitalisa l’entreprise et au passage liquida une des étapes de la revue Pluma y Pincel que je dirigeais. Cette crise économique m’éloigna d’El Siglo, et aussi du parti, bien que de manière relative.

Début 1999, en rapport avec la détention de Pinochet à Londres, on me demanda un travail sur l’Opération Condor [12], qui compléterait, avec une longue interview de Gladys Marin [13], l’ouvrage écrit par cette dernière, “Retour de l’Espoir, Défaite de l’Opération Condor”.

Dans le courant de l’année 2001, mon ami Andrés Lagos me recontacta pour m’exposer que la direction du parti voulait me confier une mission.
Il s’agissait d’aller à l’encontre d’une série de fascicules du quotidien La Tercera [14], intitulés Los Años Verde Olivo [15], qui montaient une prétendue histoire du Frente Patriotico Manuel Rodriguez [16] bourrée de mensonges.

Le travail consistait à récolter auprès de la direction du parti la véritable histoire. Pour ma part, j’estimai qu’une histoire du Front serait incomplète si elle n’abordait par ses causes, à savoir la période de l’Unité Populaire, le Coup d’Etat et la dictature en résultant. Je proposai en conséquence un plan de travail, divisé en huit chapîtres thématiques, qui fut accepté sans objections. C’est la structure de ce livre.
La participation de la direction du parti se limita à me fournir toutes les facilités pour le dossier, y inclus la plus grande quantité de sources vivantes et documentaires disponibles. C’est cela la vérité de ce livre. C’est aussi simple que ça. Le livre était prêt fin 2002, mais encore me fallait-il trouver son éditeur. Au Chili, l’exclusion semble s’être incarnée au niveau génétique dans les différentes classes de la société, au point que mes recherches furent inutiles.

Dans la majorité des cas, je n’expliquais sans doute pas bien de quoi il s’agissait et je recevais cette invariable réponse : “Laissez nous votre téléphone, nous vous rappellerons”. Vous pouvez imaginer le résultat. Dans une maison d’édition seulement, mon livre passa en comité de lecture. D’après ce que je compris, un des rapporteurs recommanda sa publication, l’autre s’y opposant.

Je détiens son rapport, duquel j’ai extrait les paragraphes suivants :

“Il paraît évident que le texte constitue une sorte d’histoire officielle du PCCh pour la période comprise entre 1973 et 2000”. C’est un pré-jugement, et non un jugement littéraire ou technique. Mais attention :
“Curieusement, parmi les personnes interrogées par l’auteur, il y a huit membres de l’équipe de Direction Intérieure et seulement deux de la Direction Extérieure, pour la période. Il a omis les déclarations de beaucoup d’ex-communistes qui sont disponibles et qui ont joué un rôle de protagonistes dans les faits. Il faut signaler que cela constitue une omission délibérée et est la conséquence d’une version politiquement intentionnée”.

Autrement dit ce monsieur se permettait de fixer pour moi les entretiens du livre, et que dire du paragraphe suivant :

“Selon des sources dignes de foi, c’est à partir d’un reportage du quotidien La Tercera que le PCCh organisa un groupe interne chargé de développer un travail collectif pour écrire un texte institutionnel. Le fait que figure comme auteur un journaliste qui, d’après ce que j’ai compris est ou était communiste, est seulement une question d’opportunité. Ils auraient parfaitement pu choisir n’importe qui d’autre”.

En somme, dès lors qu’ il était opposé à la publication du livre, et il obtint gain de cause, ce personnage en vint à l’extrémité de falsifier la réalité. En passant sur les détails, c’est grâce à la générosité d’amis mexicains, en particulier du Parti des Travailleurs, que ce livre est devant vous ce matin. Mais comme à quelque chose malheur est bon, les péripéties que j’ai dû traverser ouvrent assurément des possibilités de se transformer en un projet éditorial, avec son dispositif correspondant de distribution.

Je dois dire que finalement pour moi l’enquête et l’élaboration qui ont abouti à ce livre m’ont permit de mieux connaître et apprécier le Parti Communiste. Si déjà j’avais pour lui admiration et respect, j’ajoute aujourd’hui à ces sentiments une tendre affection et de l’estime. Il me semble que d’une manière ou d’une autre ces sentiments sont réciproques étant donné que, pour la première fois dans son histoire, la direction du parti confie la direction d’El Siglo à un journaliste non membre du parti. C’est un honneur dont je suis fier et reconnaissant, mais qui sera de courte durée. Je ne dis pas que j’ai l’intention de quitter El Siglo, mais qu’à travers le processus correspondant de réflexion, je suis en mesure de dire à mon cher ami Oscar Azocar que oui, j’accepte son invitation et que je suis disposé à rejoindre le parti comme militant. Je lui dis et je vous dis que je n’ai ni excuse ni prétexte qui m’empêche de partager ce qui me reste de vie avec mes frères de lutte pour la noble tâche de rechercher inlassablement un monde meilleur.

Compte-tenu des antécédents exposés, il s’agit plus d’un engagement sérieux et mûr que d’une éphémère et romantique impulsion de jeunesse.

Chers et chères camarades : J’ai la certitude que nous avons raison. J’ai l’assurance que l’histoire est dans notre sens. Plus que jamais je suis convaincu qu’avec ténacité et courage, avec conscience et organisation, Mille Fois, Venceremos ! Merci beaucoup.



[N.d.T.]

[1] Lo Hermida, poblacion, c.a.d. bidonville des environs de Santiago, fait partie actuellement de la municipalité de Peñalolén. C'est toujours un endroit composé de populations très défavorisées. C'est dans ce que l'on appelait alors aussi un "campement" que se produisit un événement grave, le 5 août 1972 (cf./ Le Chili sous Allende/, présenté par Alain Joxe, Collection Archives Gallimard Julliard, 1974). La police dirigée par le socialiste "Coco" Paredes fit irruption à Lo Hermida, détruisant, arrêtant, blessant, et même tuant un habitant, plusieurs autres disparaissant... Le chef de la police a affirmé que c'était une mesure policière et non pas la mise en oeuvre d'une répression réformiste contre les milieux populaires. Lo Hermida était politiquement proche d'une branche dissidente du socialisme chilien, l'USOPO, une fraction restée en dehors de l'Unité Populaire. Il a été établi que le président Allende n'avait aucune responsabilité dans cette répression. La responsabilité de sa politique économique, au coeur du conflit entre le MIR et le PC, était néanmoins posée. En 2005, il y a eu une grave émeute à Lo Hermida, brutalement réprimée.

[2] L'Opération Colombo est le nom qui a été donné au cas des 119 militants (100 hommes et 19 femmes) de divers partis, notamment du MIR (100 militants du MIR, 9 du PC, 7 du PS, 2 du PS-MIR, 1 de la Démocratie Chrétienne), détenus au Chili entre le 27 mai 1974 et le 20 février 1975, et disparus. La responsabilité de Pinochet est recherchée pour ces massacres, en vain pour le moment.

[3] La Polla Gol est le nom donné au Chili aux pronostics sur les matches de football, l'équivalent de notre Loto Sportif.

[4] La CNI, Central Nacional de Informacion, est la police politique qui a succédé en 1977 à la tristement célèbre DINA, créée en 1974 par la dictature de Pinochet.

[5] Film réalisé par George Clooney, sorti en France début 2006 sous son titre original "Good night, and good luck". Clooney en est un des acteurs.

[6] Maraco, au Chili, désigne un homosexuel.

[7] Le plébiscite de 1988 vit la victoire du Non au maintien de Pinochet au pouvoir après 1989, à 54, 71%.

[8] El Siglo, hebdomadaire fondé en 1940, a toujours été la voix officielle ou officieuse du parti de Pablo Neruda.

[9] L'île chilienne de Chiloé, située dans la région des lacs est réputée pour son paysage, qui fait penser à l'Irlande. De par sa situation, elle est appelée la "Porte d'entrée de la Patagonie".

[10] "Los degollados", les décapités, on eu droit, en tous cas expressément trois d'entre eux, à un monument inauguré en mars 2006, 21e anniversaire de la mort de 3 militants du Parti Communiste, par la présidente Michelle Bachelet. Cet ouvrage d'art à la mémoire des degollados est situé le long de l'autoroute menant à l'aéroport international de Santiago. Ces militants étaient : Santiago Nattino, un artiste, Manuel Guerrero et José Manuel Parada, tous deux professeurs.

[11] Le davilazo, du nom de son principal protagoniste, Juan Pablo Davila, dirigeant de la Société Nationale de Cuivre du Chili (la CODELCO, propriété à 100% de l'Etat chilien depuis la nationalisation du cuivre par le gouvernement de Salvador Allende et n°1 mondial du cuivre), a été un scandale financier énorme qui a défrayé la chronique dans les années 90. Davila a été reconnu coupable d'une énorme fraude fiscale sur le marché à terme du cuivre. Les fonds détournés atterrissaient dans les îles Caïman. Davila a été libéré après quelques années et est actuellement enseignant dans une université.

[12] Sur l'Opération Condor, vaste programme d'assassinat de militants de gauche latino-américains, oeuvre conjointe CIA-dictatures, fait référence en espagnol le livre de la journaliste argentine Stella Calloni, "Operacion Condor-Pacto Criminal", Editorial Ciencias Sociales, Cuba, 2006. Lire en français, de Stella Calloni, l'article "Réactivation andine de /l'opération Condor /?", site RISAL, 01-02-2005.
[13] Gladys Marin (1941-2005), éminente figure du Parti Communiste chilien, symbole de la lutte contre la dictature, est décédée le 6 mars 2005 à Santiago.

[14] La Tercera est un journal appartenant à l'un des deux grands groupes de presse du Chili, la COPESA.

[15] Sur les Años Verde Olivo, référence au Cuba révolutionnaire, l'auteur fait sans doute allusion aux romans de Roberto Ampuero, "Los Años Verde Olivo", et la 2ème partie, "Nuestros años verde olivo".

[16] Le Frente Patriotico Manuel Rodriguez (FPMR), mouvement d'obédience marxiste, a été fondé en 1983 comme branche armée du PC chilien. Lors des récentes manifestations contre le système éducatif hérité de Pinochet, des observateurs ont relevé 2000 manifestants répondant à l'appel du FPMR.

Traduit de l'espagnol par Gérard Jugant

jeudi, juillet 27, 2006

Roman sur l’exil chilien en France



J'ai le plaisir de vous annoncer la parution, le 13 octobre prochain, du roman Contretemps de Bernardo Toro. Ce roman retrace la vie de l’exil chilien en France depuis la répression militaire qui en est la cause jusqu’au retour des exilés dans le Chili ultra-libéral des années 90. Il s’agit à n’en pas douter d’un ouvrage qui fera date tant par la force de sa narration que par la polémique qu’il ne manquera de susciter. A travers la relation amoureuse qui lie le narrateur à Laura, la femme d’un dirigeant d’extrême gauche et personnage central du livre, deux générations se font face : celle des victimes directes de la dictature et celle des exilés volontaires . Ce livre, écrit directement en français comme si l’espagnol avait besoin du filtre d’une autre langue, nous raconte l’expérience intime et souvent difficile de nombre d’exilés.
Contretemps, roman de Bernardo Toro. Les petits matins, Paris, octobre 2006.
Araucaria vous conseille de visiter le blog de Contretemps

mardi, mai 02, 2006

L'OBSCENE PUBLICITE DE NOS JOURS

Pornographie de la Pub







Les images des tortures utilisées dans la campagne publicitaire lancée par la chaîne de magasins Ripley au Chili dépassent le cadre de la « publicité provocante ». Elles sont chargées de la démesure d'une société qui n'a pas encore effectué son travail de deuil.

La torture consiste à produire une souffrance psychologique ou physique, intense ou prolongée, en évitant ou, du moins, en retardant la mort. Le but avoué du tortionnaire est l’obtention d’informations, mais parallèlement un autre « but » s’y ajoute, moins rationnel, plus jouissif : la soumission. Le tortionnaire tient la victime à sa merci et de ce pouvoir il en retire une jubilation sans limites. Vouée à la passivité la plus extrême, la victime ne peut lui échapper. Le tortionnaire est partout. La publicité aussi. Ubiquité de la pub, toute-puissance du tortionnaire.





Les images des corps des jeunes gens cagoulés et pendus par les pieds ou par les mains jouent sur le même mécanisme : l'humiliation et la jouissance qu’elle procure, jouissance aussi perverse que celles des tortionnaires de la Dina, ivres de leur pouvoir sans limites. C’est un électrochoc de honte et de mauvaise conscience. Son courant arrive jusqu’à nous.

Les images offrent pourtant plusieurs interprétations. Car, à la différence des mots, elles n'affirment rien, mais restent indéfiniment ouvertes. Elles proposent un message ambivalent et laissent aux spectateurs le soin d’y répondre. Les questions sont innocentes, c’est par la réponse que le mal s’insinue. Ripley n’a jamais torturé personne, ses publicitaires ne font en aucun cas l’apologie de la torture, ils se contentent de montrer, et par cet acte, en apparence innocent, ils introduisent l’obscénité dans l'espace public.

L’obscène
L’obscène apparaît quand l’approche corporelle s’accompagne d’une « déqualification du langage » : on anéantit l’écart entre l’acte et la parole. L’obscène a à voir avec l’explicite absolu. C’est une transitivité totale du langage.




L’obscène survient quand la parole, l’écrit ou l’image font de la chose sexuelle, du crime, de la violence, un objet de communication. L’acte obscène peut ainsi être accompli aux seules fins d’être dit ou montré.

Nous vivons dans le « monde de la transparence », dans la « perte du secret des choses de l’intimité ». Conflit entre l’intime et le besoin de visibilité absolue. Pour Baudrillard, est obscène ce qu’on ne représente plus : il n’y a plus de regard subjectif derrière la caméra filmant (passage de l’ordre de la représentation à celui de la présentation). Le regard n’informe plus (au sens premier du terme) ce qui est montré. D’où la possibilité d’une immersion totale dans l’intime (qui ne fait d’ailleurs que reprendre en la métaphorisant l’idée d’une immersion dans l’intérieur du corps). On retombe alors sur le problème du montrable et de l’inmontrable : l’obscène n’est plus « ce qui représente mais ce qui présente absolument ».

La mode, stade suprême de la modernité
Depuis les années soixante la mode devient le creuset de la modernité. Jusque là, la mode subissait traditionnellement le « diktat » de la haute couture. Le relais était assuré par les «petites mains» couturières et la filière fonctionnait tout entière grâce à l'artisanat et sur le principe du sur-mesure.

à partir des années soixante, la diffusion des techniques de production de masse et l'apparition de matériaux nouveaux entraînent une révolution du marché. La donne a changé: la mode se démocratise. De nouvelles conventions sociales se développent, imposant un idéal de beauté où triomphe la mode futuriste, adoptée et copiée par toute la jeunesse de l'époque.

Cette génération d'après-guerre joue un rôle déterminant en tant qu'acteur essentiel de la création. « Fournisseur de mode », elle ne cesse d'alimenter divers courants. Un double mouvement intervient entre la rue et les créateurs. Les stylistes sont approvisionnés des idées chez les adolescents clients des Puces et d’autres surplus américains. Et tout ceci sert de fil conducteur aux créateurs qui s'en inspirent pour créer des modèles que l'on retrouve ensuite réproduits à l'infini.



Grâce à la diffusion du prêt-à-porter, la consommation de vêtements « à la mode » se développe en diversifiant ses sources de création et de production. Les innovations sont relayées par les media, dont le rôle devient décisif. La mode s'impose alors comme source de biens de consommation pour tous. Etre à la mode devient le point de départ d'un bon nombre de comportements qui rivalisent dans la course vers le « toujours plus ».

Le tout organisé en concentrant et en reproduisant les tendances d'un côté à l’autre de la planète. La globalisation aidant, dans une « diversité » des modes que chaque acheteur interprète et adapte à sa propre individualité. La mode fluctue entre l’uniformisation relative des styles et l’adaptation personnelle des tendances.




Les séries d'images d'Abou Ghraib sont un exemple des tactiques utilisées par les Etats-Unis dans leur guerre contre le terrorisme. La diffusion d'images qui sont restituées dans le circuit médiatique, cette monstration, n'est pas étrangère à l'idée de fonder une campagne de publicité sur ces dernières. C’est l’évocation salace d'une réalité mondialisée.
Dans ce cas, il s'agit d'une stratégie à visée démagogique et commerciale. L'obscénité s’avère « payante ». Certains médias développent une pragmatique de l'obscène pour répondre à la loi du marché.

La consommation nous consomme

Suite à une intervention d'Amnistie Internationale qui a sollicité à Ripley de retirer la campagne en question, l'agence de publicité Mc Cann-Erickson - au nom de son client Ripley - a informé par lettre à Amnistie Internationale que la campagne « serait remplacé au cours des prochains jours ».



Nombreuses associations de droits de l’homme, victimes survivantes et parents des victimes de la dictature, ainsi que des organisations politiques ont essayé d'organiser des réponses « citoyennes » à la campagne de Ripley. Plusieurs initiatives sont apparues, certaines d’entre d'elles couronnées de succès, tel l'envoi des courriers par internet aux fournisseurs de Ripley. Malheureusement, l'initiative de brûler ou rendre publiquement les cartes de crédit appartenant à la « Banque Ripley » n'a pas prospéré, du fait que presque la totalité des clients se trouvent avec des dettes en suspens. ( Achetez maintenant et payez durant toute votre vie ! ).

La « consommation nous consomme », l’asservissement fonctionne sur la base du Crédit à la consommation étendu. Les organismes de crédit pullulent. Les grands magasins ont le leur et ils sont d'un accès facile. S’ils multiplient par trois ou par cinq le pouvoir d'achat des consommateurs, ils les asservissent au système dans les mêmes proportions.
NOLO RIZKÁ
Mars 2006

lundi, février 20, 2006

Elections au CHILI

Le 11 décembre les 16 millions de Chiliens se rendront aux urnes pour élire un nouveau président. Depuis cinq ans, la politique du président socialiste Ricardo Lagos a fait du Chili le pays le plus dynamique d’amérique Latine. Sa cote de popularité est au plus haut…
Le candidat qui pourrait bénéficier de cette popularité est une candidate : Michelle Bachelet une femme de 54 ans est son héritière au parti socialiste… A cinq jours du vote elle est toujours en tête dans les sondages mais il lui faut faire face à deux candidats et aux conservatismes de la société chilienne… Quinze ans après son départ de la tête de l’état, l’ombre d’Augusto Pinochet flotte toujours sur le Chili…



Les gamins ont revêtu leur tenue de parade… On tient à célébrer avec faste l’anniversaire du village.
San Pedro de Atacama : 5000 habitants, 2000 kilomètres au nord de Santiago, une oasis perdue au cœur du désert le plus sec du monde….

Ici, au fil des siècles les indiens ont accommodé leurs croyances avec la doctrine de l’église catholique… Pour ces paysans la parole du curé est celle de dieu… Ce dimanche c’est l’une des dernières messe avant les élections, le père Sotelo ne peut s’empêcher de mettre en garde les candidats :

Père Ricardo Sotelo, curé de San Pedro de Atacama :
« Aujourd’hui on parle beaucoup des pauvres, mais dans la réalité on ne fait rien pour eux. Beaucoup, pendant les campagnes électorales parlent des démunis. Ils disent « je suis l’ami des pauvres… Une fois les élections terminées pourtant, ces pauvres on les oublie… »

Première à sortir de l’église, c’est l’autre personnalité du village. A San Pedro ce ne sont pas ceux que l’on croit qui commandent… Depuis cinq ans maintenant madame le Maire c’est Sandra Berna Martinez…. Dans un pays comme le Chili, les femmes en politique sont extrêmement rares… plus rares encore dans des coins comme celui là…


Sandra Berna Martinez, maire de San Pedro de Atacama :
« Je crois bien sur que c’est beaucoup plus difficile pour une femme de faire de la politique, en tous cas ça l’a été dans mon cas personnel. Nous les femmes nous sommes observées de très prêt par tout le monde et par les hommes en particulier. Ils attendent toujours le moment où nous n’allons pas tenir nos promesses. Quand on est une femme en politique on doit donc parler moins et travailler plus. Et c’est ce qu’on fait… Le Chili a besoin d’une femme pour diriger le pays mais cette femme aura besoin de tous les chiliens et les chiliennes pour travailler avec elle…»


A Santiago, la capitale, voici celle qui fait trembler tous les machos du Chili. Michèle Bachelet, la candidate de la concertation, la gauche chilienne, celle qui aujourd’hui déjà est au pouvoir. Après 5 années passées à la présidence le mandat de Ricardo Lagos arrive a échéance et c’est elle qu’il a choisi pour lui succéder.

Depuis qu’elle s’est lancée dans la course à la présidentielle, Michèlle Bachelet est en tête dans les sondages. Pour elle, une femme à la présidence ce serait une révolution pour le Chili, pour toute l’Amérique latine même :
« Sans doute que c’est une énorme évolution mais ça reflète ce qui est en cours au Chili. Il y a des femmes intégrées dans la vie sociale : dans les associations, dans les quartiers, des femmes parlementaires… Mais sans doute que la possibilité qu’une femme arrive à la présidence était quelque chose d’impensable il y a quelques années encore.
Je crois que cela répond à l’aspiration des chiliens. Ils veulent continuer sur la voie de notre politique économique, construire une société qui en plus d’une société de progrès soit aussi plus ouverte et plus juste. C’est cela mon projet comme candidate à la présidence. »

Un projet de société a l’opposé de celui qu’elle a connu dans sa jeunesse. Son père, général opposé au coup d’état a été assassiné par les sbires de Pinochet. Quelques années plus tard elle sera arrêtée avec sa mère, torturée puis contrainte à l’exil…

Aujourd’hui toutes les victimes de ces années de dictature sont avec elle… Depuis cet atelier un homme mène campagne a ses côtés : Jorge Insunza, le dernier rejeton d’une grande famille de la politique chilienne. Son père, député communiste, a même été le bras droit du président socialiste Salavador Allende… Jorge lui se présente pour la première fois aux législatives.
Pour son équipe de bénévoles, pas de doute ces élections c’est la gauche qui va les remporter :
« J’ai déjà fait deux campagnes électorales, celles du maire … eh bien il a gagné à chaque fois. Moi je suis un battant…. Et c’est pour ça que je vous dit que Mr Jorge il va gagner lui aussi… »

Alors on s’active. Avant ce soir il faut sortir 1 000 affiches au moins. A la radio, le dernier discours de Salvador Allende : Nous sommes le 11 septembre 1973, le coup d’état du général Pinochet vient de commencer… Dans quelques heures le président Allende se donnera la mort…


Jorge Insunza, candidat député :
« Ce discours est très important pour eux, il les rapproche de leur histoire. Ici c’est un lieu, un quartier, avec une très grande tradition de lutte populaire. Ici vit la population de « LA Victoria ».

La Victoria, dans la banlieue de Santiago c’est le quartier des indomptables, des insoumis…. Fief de toujours de la gauche, il a payé son tribu, exorbitant, à la dictature… Arrestations, tortures, exécutions, aujourd’hui encore les portraits des martyrs s’affichent sur les murs crasseux de la Victoria… Ici, Les gens n’ont plus que ce passé de lutte pour unique fierté. Pour le reste c’est chômage, misère, drogue et violence… Le pays ne compte que 8% de chômeurs,mais il est surtout l’un des plus inégalitaires au monde en ce qui concerne la répartition des revenus…

Erica est une enfant de la victoria, elle a toujours voté a gauche, elle le fera cette fois encore. Elle rentre du travail, quelques amis l’attendent.
Erica vit ici avec son ami, ses deux enfants et sa belle mère… Pas de sécurité sociale, pas d’allocations familiales, pas de retraite plus tard… elle attend beaucoup de Michelle Bachelet :
« Ca marche bien la campagne de Michèle !!! »
« - Bien sur, Michelle c’est la force de la femme… Là, avec elle on va montrer aux garçons ce qu’on sait faire… »

Erica Zunica :
« Je gagne environ 150 euros par mois mais on m’en déduit 15 pour les taxes. Le résultat c’est qu’il est impossible de vivre avec si peu d’argent. Ni ici au Chili, ni nulle part ailleurs »
« Je me bat pour que Michelle gagne parce que c’est la seule et unique qui pourrait réaliser les choses que la gauche n’a pas pu concrétiser jusqu’ici. Pourquoi je ne crois pas à un gouvernement de droite ? Parce que je suis sûre que eux ne vont jamais penser a nous les pauvres… »

Sebastian Pinera lui est une sorte de Bernard Tapie latino. Ce surdoué des affaires est aujourd’hui milliardaire, propriétaire de compagnies aériennes, de chaînes de télévision… Entré très tard en campagne, il grignote chaque jour l’écart qui le sépare de Michèle Bachelet. Sebastian Pinera est devenu l’attraction de cette campagne, les médias suivent chaque déplacement de celui qui s’est donné moins de 100 jours pour convaincre :
« Je veux aller de l’avant, m’adresser à tous les Chiliens et faire face à tous les problèmes qu’ils rencontrent. Je souhaite dessiner une vision du futur qui donne envie a tous les chiliens de s’unir pour accomplir les grands objectifs que j’ai fixé: Créer un million d’emplois, 100 000 nouveaux emplois pendant les 90 premiers jours de mon nouveau gouvernement. »

Le reste de son programme, une économie sur mesure pour les entreprises, séduit tous ceux qui travaillent ici. Les tours d’« El Bosque », le quartier des affaires de Santiago sont le symbole d’une économie chilienne florissante…

Et cette idée donne la sourire a Gustavo Cuevas. Cet avocat d’affaires défend au Chili les intérêts de très grandes entreprises françaises, des banques notamment. Le pays est aujourd’hui est le 5ème au monde le plus ouvert aux investissements étrangers… Une croissance annuelle de plus de 6%, une inflation maîtrisée, le Chili est devenu le pays capitaliste modèle en Amérique du Sud….
Pour Gustavo Cuevas ces succès ont une explication: très tôt, le Chili, a été transformé par Pinochet en laboratoire de l’ultra libéralisme :
« Je pense que Pinochet, lui, n’était pas un grand capitaliste. Mais il a eu la vision du futur de croire dans le système libéral. Et si vous regardez le Chili a été un des premiers pays du tiers monde, qui sortait du socialisme, allié au communisme a l’époque d’Allende, a implanter le libéralisme l’année 73. A l’époque c’était vraiment pas la mode. Aujourd’hui en 2005, c’est partout dans le monde mais en 73 on était un pays isolé… Si on voit la croissance du pays et le mouvement social et culturel qu’il y a eu depuis, eh bien Oui il a eu une vision du futur importante… »

Une vision que ne partage pas Pedro Matta. Lui aussi a été marqué par Pinochet mais dans sa chair. Ici, à la Villa Grimaldi, un centre de détention de l’armée chilienne il a été battu et torturé pendant 13 mois…. C’était en 1975, il n’était encore qu’étudiant et malheureusement pour lui membre du parti socialiste :
« Un grand nombre de mes amis sont morts ici. D’autres ont disparu. Venir dans ce lieu c’est un moyen de leur montrer mon estime, mon respect et mon amour. »

Entre 1973 et 1990 plus de 130 000 personnes ont été arrêtées pour des raisons politiques. Près de 2300 ont été tuées… Augusto Pinochet a marqué son pays au fer blanc, il le marque encore :
« Les réseaux Pinochet aujourd’hui se retrouvent d’abord dans ce que l’on appelle la famille militaire : un groupe d’officiers à la retraite qui se sentent très proches de pinochet. Des hommes qui veulent aussi aider leurs camarades qui ont été jugés et envoyés en prison pour violation des droits de l’homme. Ils font pression sur les candidats aux présidentielles pour qu’ils votent une loi d’amnistie afin de clore ce chapitre de l’histoire en toute impunité.
L’autre réseau Pinochet est lié aux grands chefs d’entreprises et aux propriétaires des médias. Ces gens même s’ils ne sont que très peu nombreux sont extrêmement influents au Chili. Et rien n’est fait sans qu’ils ne soient au courant et sans leur consentement…. »

L’armée chilienne pourtant nous ouvre grand ses portes, c’est le lieutenant colonel Ramirez qui se charge de la visite guidée :
« Nous voici dans le hall d’honneur de l’école militaire. L’école militaire du libérateur Bernardo O’Higgins. Elle a été fondée en 1817. »

Depuis deux siècles c’est de cette école que sortent tous les officiers de l’armée de terre chilienne.
Aujourd’hui les 600 cadets rentrent de manœuvre… C’est de ces même rangs qu’est sorti avant eux Augusto Pinochet, c’est de ces rangs que venaient les officiers qui ont organisé le coup d’état en 1973 qui ont été ensuite pendant 17 ans les indéfectibles soutiens de la dictature.
Un passé peu glorieux, alors bien sur ici on a tendance a réécrire l’histoire :
« Je pense que l’armée en tant qu’institution est restée en marge du gouvernement. Il y a eu évidemment des membres de l’armée au pouvoir : le président et les membres de la junte militaire.
Pourtant la grande majorité de tout l’appareil d’état, et des ministres étaient des civils. Il n’y avait que quelques militaires seulement . Pendant tout ce temps l’armée a exercé son rôle normal. »

Peu de chances avec un tel discours que l’image de l’armée ne change… elle n’a pas même jugé nécessaire de déboulonner la plaque posée par l’ancien dictateur en hommage aux soldats morts le jour du coup d’état. Au Chili, les réseaux Pinochet fonctionnent encore y compris dans la politique. Et ces réseaux aimeraient aujourd’hui encore placer l’un des leurs a la tête de l’état.

Ils ont de l’argent alors ils se paient des hommes de main. Pour une quinzaine d’euros par jour, ils sont chargés chaque matin d’afficher le visage de leur poulain sur tous les boulevards de Santiago. Joaquin Lavin, fils de l’ancien avocat de Pinochet, candidat malheureux aux dernières présidentielles est le candidat de la droite très conservatrice… pas celui des petites gens qui font colleur d’affiche pour gagner quelques sous :
« Moi je vote pas, je suis pas inscrit… Je fais ça pour l’argent. C’est lui qui paye le mieux… »
« Je colle ces affiches pour travailler parce que j’ai deux enfants. C’est rien de politique, ça ne m’intéresse pas… »

Officiellement l’église chilienne non plus ne fait pas de politique… C’est ici, dans l’église St Hélène que pendant des années Augusto Pinochet venait assister à la messe… C’est le père Silva qui veille sur les âmes des habitants de ce quartier, des membres de la grande bourgeoisie chilienne :
« La paroisse ici c’est une paroisse très traditionaliste. Les gens n’aiment pas que le curé ose dire des mots a propos des élections »

Pourtant dans ce pays ou aujourd’hui encore 80% de la population se dit catholique, les liens des candidats avec l’église sont observés à la loupe. Le divorce a été légalisé il y a un an seulement, l’avortement et l’homosexualité sont des sujets tabous…

Pour un homme qui refuse officiellement de se positionner sur la politique, le père Silva a un discours d’une clarté absolue:
« Les catholiques devraient soutenir le candidat qui présente la vision politique la plus imprégnée par le christianisme… Dans ce sens, il y en a deux qui sont chrétiens… La candidate de la gauche elle, je pense qu’elle est chrétienne, elle a du être baptisée, mais si l’on se réfère à ses idées, elle semble plus éloignée des positions catholiques. Les deux autres par contre sont reconnus comme des catholiques pratiquants. Par conséquent, entre Messieurs Lavin et Pinera, nous disposons d’un éventail de choix… »

Des paroissiennes :
« Nous avons réfléchi a un candidat qui nous représente le plus. C’est Lavin, c’est un candidat très catholique… Nous sommes très traditionnels. Contre le divorce, contre l’avortement, on va voter Lavin. »
« Joaquin Lavin… Il défend l’unité de l’église, la famille, il a des frères dans l’église, son père a étudié pendant un an pour devenir prêtre… »

Joaquin Lavin pourtant ne devrait pas être élu. Aujourd’hui la majorité des Chiliens a envie de vivre. Ces élections se joueront sans doute au second tour et il devrait se transformer en un classique duel droite-gauche. Le Chili aura mis 15 années à ne plus avoir peur de Pinochet.
C’est peut-être une femme qui le fera entrer pleinement dans son ère démocratique et devenir un pays comme les autres….

David Muntaner / A. Rossignol / I. Ugarte