mercredi, décembre 27, 2006

FRANCISCO TOLEDO : EN PREMIÈRE LIGNE À OAXACA


Il aime peindre des lièvres et des coyotes, des scorpions, des crapauds, des chauves-souris, la faune obscure de cette terre brûlante qui a fasciné Eisenstein et Malcolm Lowry. Mais lièvres et coyotes ne hantent plus les ravins ou les sierras, ils sont dans les rues d'Oaxaca. Les uns chassent, avec des listes de noms, des photos, des questions. Les autres se cachent, pour échapper à la prison. "Les hommes, dit Francisco Toledo, sont bien plus terribles que les pauvres animaux."

Se mobilise pour tenter de mettre fin à la crise sociale et politique à Oaxaca.

Oaxaca vit un temps de malheur. Pourtant, dans cette région à majorité indienne, écrasée depuis des siècles par l'indifférence des puissants, chaque génération a eu sa part de révolte et de deuil. "Il y a une apparence de calme, et une grande peur", assure le peintre. "Dans les quartiers populaires, ils cherchaient les gens, maison par maison." Ils ? Nul ne sait exactement.

Depuis l'été, on dénombre une dizaine de morts, le plus souvent tombés sous les balles d'inconnus. La tension reste forte entre le mouvement rebelle qui exige le départ du gouverneur, Ulises Ruiz, et une population exaspérée qui réclamait le retour à l'ordre. Le 29 octobre, les forces fédérales sont entrées dans la capitale de l'Etat. Un autre tournant a eu lieu le 25 novembre : des bâtiments officiels ont flambé. Parce que la rébellion a soudain débordé ses chefs ? Ou parce que des provocateurs ont allumé les incendies ?
La seule certitude, c'est la détresse des familles touchées par la vague de répression qui a suivi. "Nous avons publié une photo de Francisco Toledo avec l'épouse d'un détenu et son enfant, raconte Ismaël Sanmartin, directeur du quotidien Noticias, le plus lu d'Oaxaca. Il caresse doucement la main du bébé : une image tendre, qui parle beaucoup de lui, de sa façon d'être solidaire." En dépit de sa notoriété, Francisco Toledo n'aime pas occuper le devant de la scène. On sent chez cet homme inquiet le réflexe animal de rentrer dans son terrier, loin du bruit et de la fureur. Mais, quand il le faut, il est là.

Plusieurs fois, au cours de ces longs mois de crise, le peintre a tenté une médiation entre les deux camps, aux côtés de religieux catholiques. Puis les médiateurs, soupçonnés de prendre parti pour l'Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca, l'APPO, sont devenus des cibles : tirs contre la façade de leur maison ou de leur église, menaces sur les ondes de la mystérieuse Radio Ciudadana, dont les animateurs, cachés derrière des pseudonymes, attisaient la haine et appelaient au meurtre.

Début décembre, le peintre a fondé un comité de libération des prisonniers, avec les écrivains Elena Poniatowska et Carlos Montemayor, spécialiste des littératures indiennes, ou son ami Alejandro de Avila, créateur du jardin ethnobotanique d'Oaxaca.
Le comité et les organisations locales des droits de l'homme ont obtenu la libération de dizaines de personnes parmi les centaines de détenus, dont certains avaient été envoyés dans des prisons loin d'Oaxaca. On est sans nouvelles de quelques dizaines d'autres. "Pour les familles, la situation est dramatique, explique Francisco Toledo. Nous avons créé un fonds de soutien pour payer les avocats, financer les trajets. Et ce sont les gens les plus humbles qui trouvent encore le moyen de donner un peu d'argent." La peinture de Toledo n'a jamais été politique. Sa génération voulait rompre avec les muralistes des années 1930, admirateurs de Marx et de Lénine. Entre Diego Rivera et Paul Klee, il choisit sans hésiter le second. L'histoire le rattrape par accident, quand, débarqué tout jeune à Paris vers la fin de la guerre d'Algérie, il découvre la toile qu'il avait laissée à sécher sur le sol constellée d'éclats de verre, à la suite d'un attentat à la bombe. "J'ai gardé le tableau tel quel."

Il façonne son propre monde, un bestiaire grouillant d'araignées, de squelettes obscènes, de réminiscences précolombiennes. Il malaxe des graines, de la cire, des tissages, les couleurs sourdes tirées des plantes ou de la terre.

Autour de lui émerge une troupe d'imitateurs dont les oeuvres ne risquent pas de choquer dans les salons bourgeois. Il agace les plasticiens conceptuels. "Pour beaucoup de marchands d'art contemporain, le Mexique, c'est lui. Du coup, ils ne veulent même pas voir ce que vous faites", soupire Carlos Aguirre, qui travaille sur la manipulation de l'information politique. Pourtant, cet art que certains jugent régressif ne manque pas de puissance énigmatique. Comme cette photographie de 1996, où un pénis en érection sort d'une peau de crocodile plaquée contre son torse. Un autoportrait.

"J'ai un rapport particulier avec les peaux d'animaux", dit-il. Son père et son grand-père étaient cordonniers. Toute son enfance, son père a dormi à même le sol, enveloppé dans une peau de vache dont son grand-père, chaque matin, coupait un morceau pour fabriquer des chaussures. "Quand mon père a eu enfin les moyens de s'acheter un vrai lit, il a rêvé pendant des années que ce lit rapetissait et qu'il se retrouvait couché par terre." La pauvreté venait le reprendre, nuit après nuit.

Des crocodiles, il y en avait autrefois dans la lagune de Juchitan, sa ville natale, dans l'isthme de Tehuantepec. Ouverture sur le large, omniprésence des femmes commerçantes, tolérance envers les homosexuels et les travestis. L'Isthme est un état d'esprit, mais aussi l'un des bastions de la culture zapotèque, où la langue originelle a mieux résisté grâce à l'engagement des intellectuels. Toledo est zapotèque, avec un peu de sang africain. "Nous avions cette fierté de la langue, que nos parents nous ont enseignée. Il existe aussi une tradition de rébellion, d'autonomie."

Au début des années 1970, il fonde la Maison de la culture de Juchitan ; il y montre Picasso, Klee, Dubuffet. C'est l'acte de naissance d'une émancipation : en 1981, dans un Mexique encore dominé par un parti quasi unique, la Coalition ouvrière, paysanne et étudiante de l'Isthme, la Cocei, gagne les élections à Juchitan, puis conquiert d'autres municipalités.

L'Isthme de ce temps-là explique l'Oaxaca d'aujourd'hui, la Cocei a engendré après bien des méandres l'APPO, la Maison de la culture de Juchitan, dans sa nombreuse descendance, compte aussi Pro-Oax, l'organisation créée en 1993 par Toledo pour défendre le patrimoine d'Oaxaca. Cent fleuves souterrains, grossis par l'injustice et la colère, se sont rejoints dans la rébellion de la capitale. Il sera difficile de les faire disparaître.


Joëlle Stolz

PARCOURS
1940 Naissance à Juchitan, sud-est de l'Etat d'Oaxaca.
1960 Départ pour Paris.
1972 Crée la Maison de la culture de Juchitan.
1993 Fonde l'organisation Pro-Oax, pour défendre le patrimoine d'Oaxaca.
2002 Empêche l'ouverture d'un restaurant McDonald's dans le centre d'Oaxaca.
2006
Se mobilise pour tenter de mettre fin à la crise sociale et politique à Oaxaca.