jeudi, mars 18, 2021

1871-2021. CETTE COMMUNE DE PARIS QUI EFFRAIE TOUJOURS LES PUISSANTS

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ILLUSTRATION DUGUDUS

Une partie de la droite lui crache dessus, Emmanuel Macron l’ignore, tandis que la gauche s’honore de s’inscrire dans ses pas. Cent cinquante ans après, l’élan et la vitalité de cette révolution interrogent toujours le monde.


    «LE TEMPS DES CERISES», EXTRAIT DE L'ALBUM «AVANTI! », 

    par Aurélien Soucheyre

    impérissable Commune de Paris ! Réprimée par le sang et les déportations en 1871, insultée jusqu’à nos jours, la révolution de 1871 inspire encore espoir à gauche et effroi à droite. Mais qu’a-t-elle donc réalisé pour être à ce point admirée et honnie en 2021 ?

    ILLUSTRATION DUGUDUS

    Le 18 mars 1871, les Parisiens se révoltent

    Il y a cent cinquante ans, le 18 mars 1871, les Parisiens se révoltent. Ils refusent la capitulation devant les Prussiens, dénoncent les projets de rétablissement monarchique de l’Assemblée de Versailles, et empêchent le gouvernement d’Adolphe Thiers de s’emparer des canons de la Garde nationale.

    La suite ? Soixante-douze jours d’innovations et d’expérimentations politiques qui ont marqué l’histoire du mouvement ouvrier et féministe à l’échelle internationale. La Commune de Paris proclame la séparation de l’Église et de l’État, l’instruction gratuite et laïque, la réquisition des logements vacants et des ateliers de production, en plus de la citoyenneté pour les étrangers. Elle brûle aussi la guillotine, et ébauche les premières pages d’un droit du travail, visant à l’égalité salariale entre les hommes et les femmes.

    Plus de 20 000 communards tués par les versaillais

    Où est donc le problème ? « L es incendies de la Commune ont ravagé des pans entiers de la capitale  ! » assène l’élu LR Rudolph Granier en plein Conseil de Paris. « Pourrez-vous encore dénoncer les casseurs après avoir honoré en grande pompe ceux qui ont choisi de brûler les Tuileries, le Palais-Royal et notre Hôtel de Ville ? » poursuit Antoine Beauquier, un proche de Christine Boutin.

    Les deux conseillers de droite s’indignent des commémorations organisées par la Ville de Paris. Quel toupet ! Ils oublient bien vite que c’est Adolphe Thiers qui a fait bombarder la capitale, et que les terribles incendies imputés à la Commune ont lieu en plein chaos, pendant la « semaine sanglante », sans l’aval de son gouvernement. Ils ne sont pas seuls à cracher sur la Commune.

    L’ambassadeur de France en Ukraine, , la qualifie de «préfiguration du totalitarisme communiste soviétique par la terreur et les massacres accomplis ». Quel rapport, pourtant, entre l’exécution d’une centaine d’otages, là encore contre l’avis des dirigeants de la Commune et en plein désastre, et les purges staliniennes ? Sans parler des faits : fusiller les otages était une faute, mais que dire des 20 000 communards tués par les versaillais, lors de combats, puis des exécutions sommaires par milliers ?

    « L’instauration d’une République démocratique et sociale »

    « Le véritable crime de la Commune, c’est d’avoir commencé à bâtir une société qui ne repose plus sur la quête effrénée du profit et s’intéresse d’abord au bonheur des uns et des autres. Tout ce qui appartient à l’intelligence populaire et au partage des richesses est quelque chose qui fait horreur aux puissants », mesure l’écrivain Gérard Mordillat.

    « La Commune a défendu l’instauration d’une véritable République démocratique et sociale. Il s’agissait d’un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, avec une très importante représentation ouvrière. C’est cela qu’on lui a fait payer, et c’est pour cela qu’elle est encore insultée ou passée sous silence », insiste Fabien Roussel. Le secrétaire national du PCF estime que « ceux qui confisquent le pouvoir aujourd’hui ne veulent surtout pas que nous nous rappelions des grandes avancées de la Commune, ni qu’elle a été réprimée dans le sang pour son audace, comme rarement dans notre histoire ».

    « L’oligarchie a toujours peur du peuple, encore plus s’il prouve concrètement qu’il peut s’organiser démocratiquement et jeter les bases d’une société socialiste », poursuit Alexis Corbière. L’insoumis ajoute : « Pour délégitimer la Commune, la question de la violence lui est toujours jetée à la face, alors que c’est elle qui a été massacrée. »

    « La Commune n’est pas morte, mais Versailles non plus »

    L’affrontement mémoriel et idéologique est tel que l’historienne Mathilde Larrère considère que « la Commune n’est pas morte, mais Versailles non plus ». En accueillant Vladimir Poutine à Versailles, en 2018, Emmanuel Macron déclarait d’ailleurs : « C’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée. » « Il montre clairement qu’il se sent beaucoup plus proche de la République conservatrice et autoritaire de Thiers que de la République sociale de Louise Michel », dénonce Fabien Roussel. Et Macron n’est pas le seul.

    Des gilets jaunes se revendiquent de la Commune de Paris ? La réponse du préfet de police de Paris, Didier Lallement, fait froid dans le dos : « Pour se prendre pour Jules Vallès, il faut avoir son Galliffet », lance-t-il, se comparant toute honte bue à l’un des massacreurs de la Commune.

    « La France ne mérite pas que ses autorités les plus élevées tournent le dos à cet événement, en ignorant les progrès de l’historiographie, qui tendent à revaloriser les combats de la Commune. »  ROGER MARTELLI Historien et coprésident des Ami.e.s de la Commune

    « Certains sont surpris qu’Emmanuel Macron ne commémore pas la Commune, comme s’il était au-dessus de la mêlée. Mais c’est bien parce qu’il est au milieu de la mêlée qu’il ne s’en empare pas et la passe sous silence. Les conflits sociaux et politiques qu’il provoque sont trop présents pour qu’il puisse jouer les arbitres », développe Mathilde Larrère. L’entourage du président de la République précise que, s’il s’apprête à célébrer Napoléon Ier, le chef de l’État ne prévoit pas de prononcer un mot sur la Commune…

    Roger Martelli, coprésident de l’association des Amies et Amis de la Commune de Paris, se désole cette régression : « La Commune est un objet conflictuel, un objet chaud, mais le retour du discours versaillais est inacceptable. La France ne mérite pas que ses autorités les plus élevées tournent le dos à cet événement, en ignorant les progrès de l’historiographie, qui tendent à revaloriser les combats de la Commune et à poser un regard raisonné, lucide et non caricatural, sur ce moment clé de l’histoire. » L’historien appelle à ce que tous les héritiers de la Commune, syndicats, associations et partis de gauche, se retrouvent de « manière spectaculaire et rassemblée » pour la montée au mur des Fédérés, le 29 mai.

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